Part 3
La générale en était là de ses exclamations, lorsqu'un murmure aussi léger, aussi rapide, aussi dru et aussi précis que le bruit du vent dans les feuilles sèches, se répandit dans le salon, dans le jardin, dans la salle de jeu, dans tous les coins de la maison, et vint enfin bourdonner autour de ce trio de mères de famille. Une nouvelle imprévue, et qui les frappa toutes les trois comme un coup de foudre, arriva jusqu'à elles sans qu'on pût savoir d'où elle était venue. C'était une de ces rumeurs agiles et discrètes qui semblent se répandre d'elles-mêmes et par leur propre force, et qui entrent dans toutes les oreilles sans qu'on les ait vues sortir d'aucune bouche. Lorsqu'elle s'abattit sur le divan de la marquise, des émotions bien diverses, mais également violentes, se peignirent sur le visage des trois mères qui causaient ensemble. La générale rougit comme une apoplectique: le désappointement, la jalousie, l'avarice déçue, l'ambition détrônée, la crainte du ridicule, la résolution de combattre, la confiance dans ses forces, et au pis aller l'espoir de la vengeance, en un mot toutes les passions haineuses passèrent avec la rapidité de l'éclair sur cette large figure empourprée. Mme Feraldi surprise par un coup de bonheur auquel elle n'était point préparée, s'arrêta bouche béante, aussi stupéfaite qu'un aveugle qui recouvrerait la vue devant un feu d'artifice. La bonne marquise, qui avait vu naître Tolla, qui l'appelait tendrement «ma fille,» et qui n'avait consenti à recevoir un Coromila dans sa maison que sur les instances de Philippe, réprima un mouvement de surprise douloureuse et fit rentrer deux grosses larmes, lorsqu'elle entendit murmurer cette terrible nouvelle: «Savez-vous? Lello aime Tolla!»
La comtesse et la générale, en femmes du monde, furent promptes à cacher leur émotion. La générale surtout escamota si vivement son dépit, que l'oeil d'une ennemie n'aurait rien vu. La conversation se prolongea sans incident jusqu'à onze heures trois quarts, et l'on ne s'entretint que de la pluie et des sermons de l'abbé Fortunati, qui faisait merveille aux Saints-Apôtres. Tolla conduisit le _cotillon_ avec Lello. M. Feraldi, qui bouillait d'impatience en attendant l'heure du départ, gagna cinquante-deux fiches à son oncle le cardinal Pezzato. Tout le monde se retira à l'heure ordinaire, et la générale, en remerciant la maîtresse de la maison, suivant l'usage établi en Russie, assura qu'elle n'avait jamais passé une soirée plus délicieuse.
En arrivant au grand escalier, Tolla voulut prendre le bras de son père; mais, sur un signe du comte, elle partit devant avec Toto. Elle trouva sous le vestibule un colosse hâlé qui l'enveloppa maternellement dans une lourde pelisse. C'était son ancien pédagogue de Lariccia, le fidèle Menico. «Il pleut un peu, lui dit-il, et, quoique la maison ne soit pas loin, Amarella m'a envoyé. Mais qu'avez-vous, mademoiselle? Il vous est arrivé quelque chose?
--Tu crois, mon Menico?
--J'en suis sûr, mademoiselle. Il y a deux choses au monde que je connais bien, c'est le ciel et votre visage. Ici et là, je sais quand l'orage doit venir.
--J'ai donc la figure à l'orage?
--Non, mais il me semble que vous êtes à la fois heureuse et fâchée. Est-ce vrai, mademoiselle?
--Peut-être; mais pourquoi veux-tu que je te dise mes secrets, mon pauvre Dominique? Ce sont choses où tu ne peux rien.
--Pardonnez-moi, mademoiselle, je puis toujours _faire finir_ celui qui voudrait vous fâcher. Venez, que je vous débarrasse de votre manteau: nous sommes arrivés.»
Le comte et la comtesse accouraient sur les pas de leurs enfants après une conférence d'une minute. Toto se retira discrètement, sans faire allusion à ce qu'il avait entendu dans la soirée. Le comte embrassa sa fille et sa femme et rentra chez lui. Menico alla se coucher à l'écurie, où un palefrenier lui prêtait la moitié de son lit. Mme Feraldi reconduisit Tolla dans sa petite chambre, la fit asseoir sur le seul canapé qui s'y trouvât, s'y jeta vivement à côté d'elle, l'embrassa avec effusion et lui dit: «Raconte-moi tout! Il t'aime?
--Je le crois.
--Depuis quand?
--Qui sait? Peut-être depuis le commencement de l'hiver.
--Te l'a-t-il dit?
--Jamais. La seule preuve d'amour qu'il m'ait donnée pendant six mois, c'est de m'inviter à danser de préférence à toutes les autres. On me l'enviait assez! La Russe a fait des pieds et des mains pour obtenir un _cotillon_ avec lui; elle n'y est jamais parvenue. Moi, je ne regardais cette préférence que comme un hommage rendu à la sagacité avec laquelle j'exécutais les nouvelles figures que nous inventions; mais ces demoiselles avaient de meilleurs yeux que moi: il y a longtemps qu'elles ont remarqué le plaisir qu'il éprouve à me faire danser, l'empressement avec lequel il me cherche en entrant dans un salon, sa joie dès qu'il m'aperçoit, son désappointement si je n'y suis pas. D'ailleurs il a parlé.
--A qui?
--A ses amis. Il n'a jamais osé me dire qu'il m'aimait, mais il a eu l'imprudence de le laisser voir aux cinq ou six étourdis qui composent sa cour. Ceux-là l'ont appris à d'autres; ils se sont mis à me persécuter de cet amour, ils ont prétendu que je le partageais, et je ne danse pas avec l'un d'entre eux sans qu'il me dise: «Lello vous aime.»
--Lello vous aime! répéta Mme Feraldi en serrant sa fille dans ses bras. Et que leur répondais-tu?
--Moi? La première fois que Pippo Trasimeni s'amusa à me dire que j'étais aimée et que j'aimais, je lui répondis avec vivacité: «Comment m'estimez-vous assez peu pour croire que je m'amuserais à faire l'amour par passe-temps?--Je ne dis pas cela, reprit-il.--Pardonnez-moi, vous le dites. Le caractère de M. Coromila est connu; on sait que depuis la mort de son grand-père il a fréquenté des jeunes gens de toute sorte, au lieu de s'en tenir à ceux qui vous ressemblent, Pippo. On répète partout qu'il se joue de la chose du monde la plus sérieuse, l'amour; qu'il est un de ces hommes qui n'ont d'autre occupation au monde que de tromper notre sexe, et qu'une liaison avec lui ne saurait amener rien de bon.»
--Et Pippo t'a répondu?
--Rien.
--Il te donnait raison.
--Oui; mais le jeudi suivant je le retrouvai chez sa mère; et il me dit: «Lello vaut mieux que vous ne pensez; il ne parle que de vous et il vous aime à la folie.» C'est la seule fois qu'on m'ait dit du bien de Lello.
--Et qui est-ce qui t'en a dit du mal?
--Toutes les femmes. Voici plus de quatre mois que les filles de mon âge se servent de son nom pour me persécuter. L'une vient me dire: «Enfin, vous êtes amoureuse, et c'est Lello qui a fait ce miracle-là!» Une autre me félicite d'avoir fixé le plus volage des hommes. Mlle Fratief n'a-t-elle pas eu le front de me dire un jour à brûle-pourpoint: «Franchement, ma chère, comptez-vous vous faire épouser par Lello?» Une question si impertinente, venant d'une fille qui n'est pas mon amie et que je connais à peine, me saisit tellement que je restai un instant sans parole; mais je revins à moi, et je lui répondis que j'étais incapable de m'intéresser à une personne qui n'aurait pas les vues les plus honnêtes. Elle répliqua vivement: «Ne vous fiez pas à Lello: il en a trompé plus d'une, et il change d'amour deux fois par mois.» Je l'entendais décrier partout comme un homme léger; mais je ne savais comment concilier l'effronterie dont on l'accusait avec le respect qu'il témoignait pour moi. Jamais il n'a pris une de ces libertés que les jeunes gens se permettent au bal; jamais il ne m'a serré la main en valsant. Quand nos regards se rencontraient, il était plus prompt que moi à détourner les yeux. Quelquefois j'enrageais de penser qu'il affichait devant les autres un si grand amour pour moi, sans m'en avoir donné la moindre marque. Puis, songeant au respect qu'il me témoignait, j'en étais touchée. Peut-être est-ce là ce qui a pris mon coeur.
--Tu l'aimais! Pourquoi ne m'en as-tu rien dit?
--Je l'aimais peut-être; mais, comme il ne m'avait pas donné de marques visibles de son amour, je n'osais pas m'avouer le mien à moi-même. Il me semblait que c'était une folie d'aimer sans savoir que j'étais payée de retour, sinon par les bavardages des effrontés qu'il avait autour de lui. C'est alors que vous avez fait cette petite maladie qui vous a retenue trois semaines à la maison, et moi avec vous. Trois semaines sans le voir! La privation que je ressentis me donna la mesure de mon amour. Pendant cette longue séparation, on dansa trois fois chez la Trasimeni et deux fois à l'ambassade de France. Ces jours-là je restai à ma fenêtre jusqu'à la fin de la soirée, pour avoir le plaisir d'entendre sa voix lorsqu'il sortirait avec ses amis. J'avais soin de me cacher dans l'ombre de mes rideaux: je serais morte de honte, s'il avait pu seulement soupçonner ma faiblesse. Quelquefois je l'entendais parler de moi avec ses camarades. Un soir, tandis que ses amis chantaient à tue-tête une grosse chanson dont le refrain était:
L'acqua fa male, Il vino fa cantare,
je reconnus sa belle voix qui fredonnait cette chanson des pêcheurs de Sainte-Lucie:
Io ti voglio ben assai, Ma tu non pensi a me!
et il lança en s'éloignant un soupir grave et puissant qui semblait sortir du fond de son coeur. Peut-être, s'il avait osé me déclarer sa passion, aurais-je su y résister et la combattre par le dédain; mais cette extrême timidité, si rare chez un homme, me subjugua.
--Mais, ce soir, qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? Il s'est donc trahi?
--Mon Dieu! non. Ce soir, Pippo m'a demandé cette fleur que j'avais à mon corsage; je la lui ai donnée. Après la contredanse, Lello a entraîné son ami dans le jardin, et, lorsqu'ils sont rentrés, Pippo n'avait plus la fleur à sa boutonnière. Je devinai le chemin qu'elle avait pris, mais j'eus l'air de ne rien savoir, et je demandai à Pippo ce qu'il en avait fait; il me répondit: «Lello m'a tant prié de la lui donner, qu'il a bien fallu en faire le sacrifice.» Je feignis d'être piquée, mais j'aurais voulu sauter au cou de ce bon Pippo. Malheureusement on les avait suivis au jardin, on les avait écoutés, on a parlé, et voilà comment vous avez tout appris.
--Mieux vaut tard que jamais, ajouta la comtesse, trop heureuse pour formuler un reproche. Maintenant, terrible enfant, écoute-moi. Tu aimes. Si nous t'abandonnons à tes inspirations, cet amour ne te donnera que des chagrins: j'en attends quelque chose de mieux. Me promets-tu de suivre mes conseils et ceux de ton père?
--Oui, ma mère.
--Si Lello t'écrit, tu nous montreras ses lettres?
--Oui, ma bonne mère.
--Tu ne lui répondras rien sans nous consulter?
--Rien.
--Toutes les fois que tu le rencontreras dans le monde, tu me répéteras ses paroles et les tiennes?
--Je le promets.
--Et moi, je te promets que tu seras avant un an la femme de Lello. Bonne nuit, madame Coromila!»
La comtesse courut retrouver le comte, qu'une préoccupation violente tenait éveillé. Ils passèrent la nuit à débattre un plan de campagne dont le résultat devait être le bonheur de leur fille et la grandeur de la maison Feraldi.
III
Tandis que Tolla se confessait à sa mère, Mme Fratief se faisait raconter par Nadine l'événement de la soirée et les amours de Lello. Elle lui reprocha amèrement de ne l'avoir pas tenue au courant de ce qui se passait. Si Nadine n'en avait rien dit, c'est qu'elle avait une confiance limitée dans le bon sens de sa mère: elle raisonnait comme ces chasseurs qui aiment mieux chasser sans chien qu'avec un chien mal dressé.
Mme Fratief, née Redzinska, était veuve du général Fratief, aide de camp de l'empereur Alexandre. Après la campagne de France, Fratief, qui n'était plus jeune et que les plaisirs faciles de Paris avaient vieilli autant que la guerre, fut nommé gouverneur de Varsovie. Il vit, au premier bal qui lui fut donné par la ville, la célèbre Sophie Redzinska, dont la beauté opulente lui rendit six mois de jeunesse. Il l'épousa sans dot et malgré les remontrances de la cour, qui se scandalisait de voir un général illustre, un ami de Souvarof et un favori du maître s'abaisser jusqu'à une Polonaise. Le vieux soldat, aiguillonné par un dernier amour, sut donner à ses faiblesses une couleur politique et persuader à l'empereur qu'une telle mésalliance rallierait la noblesse de Varsovie. Après une année de mariage, il mourut, comme le roi Louis XII, au milieu de son bonheur domestique. La générale resta veuve à vingt ans avec une fille de trois mois. Son mari laissait pour tout héritage une année de solde, quarante mille francs environ. Fils d'un petit marchand de la troisième guilde, il avait poussé sa fortune, franchi tous les grades de l'armée et escaladé tous les degrés de la noblesse, sans songer à s'enrichir. Mme Fratief, qu'on appelait à Varsovie _la belle et la bête_, avait si bien mis à profit la courte durée de son règne, elle avait regardé de si haut ses compatriotes et ses anciens amis, protégé si dédaigneusement sa famille et gouverné sa bonne ville d'un air si impertinent, qu'elle fit en peu de temps une ample provision d'ennemis. Toutes les autorités de la ville assistèrent par devoir aux funérailles du général, mais sa veuve ne reçut pas quatre visites. Le patriotisme polonais saisissait l'occasion de faire pièce à la Russie, sans danger. La belle Sophie tira vanité de cette haine universelle, qui témoignait de son importance et du pouvoir qu'elle avait eu. Elle s'exila comme en triomphe d'une ville qui la repoussait, et partit pour Pétersbourg avec sa fille, ses quarante mille francs, sa beauté, ses diamants, son orgueil, sa sottise et ses espérances. Arrivée, elle vit avec surprise que la cour n'était pas venue au-devant de sa chaise de poste. Elle demanda une audience de l'empereur; elle l'obtint, et elle courut au palais d'hiver, prête à verser ses chagrins, ses intimités et toutes ses confidences dans le coeur paternel d'Alexandre. L'empereur la reçut à son tour d'inscription, entre un gouverneur de province et un savant étranger; il lui débita avec bonté un petit compliment de condoléance, et promit de lui assurer, à elle et à sa fille, une existence honorable. Au sortir de cette audience, Sophie courut annoncer aux cinq ou six personnes qu'elle connaissait dans la ville que l'empereur l'avait reçue comme un père, qu'il avait pleuré en parlant de son fidèle Fratief, et qu'il avait fini par lui dire en propres termes: «Désormais, madame, vous faites partie de ma famille; j'adopte votre chère petite Nadine, je me charge de sa fortune et de la vôtre. Mon palais et mon coeur vous seront toujours ouverts: frappez, et l'on vous ouvrira; demandez, et vous recevrez.»
Huit jours après, elle reçut deux brevets de quinze cents roubles argent, ou de six mille francs de pension, l'un pour elle et l'autre pour sa fille. C'est ce que la loi de l'empire accorde à toutes les veuves ou orphelines des aides de camp généraux. Chacune de ces deux pensions cessait de plein droit le jour du mariage de la titulaire. Sophie s'imagina qu'on lui faisait une injustice parce qu'on ne faisait point d'injustice en sa faveur; mais elle avait trop de vanité pour se plaindre. Elle loua sur le canal Catherine un appartement de quatre mille francs, et commanda un mobilier de vingt mille. A ceux qui connaissaient le chiffre de sa fortune et la modicité de sa pension, elle donnait à entendre qu'elle avait dans l'amitié de l'empereur des ressources inépuisables. On la vit pendant trois ans à toutes les réunions de la cour, où le nom de son mari lui donnait les grandes et petites entrées. Sa beauté lui attira quelques déclarations et une ou deux demandes en mariage qu'elle repoussa, attendant mieux. Le grand-duc Michel la distingua pendant un mois ou deux; il fut promptement rebuté non par sa pruderie, mais par sa sottise. Elle s'essaya sans succès dans le rôle des grandes coquettes: elle avait la figure sans l'esprit de l'emploi. Ses agaceries ne servirent qu'à la compromettre. Trop froide pour faire des sottises gratuites, trop maladroite pour en faire de profitables, elle ne sut ni se donner ni se vendre, et elle garda, sans savoir pourquoi, une vertu à laquelle on ne crut guère et dont personne ne lui sut gré. Après trois ans de ce manége, elle disparut subitement; ses ressources étaient épuisées. Son mobilier et ses diamants indemnisèrent à peine ses créanciers. Elle partit pour l'Allemagne, où elle vécut d'épargne et de jeu, courant les eaux, cherchant un mari, grossissant la liste des conquêtes qu'elle croyait avoir faites, et usant sur les grands chemins les restes de sa beauté, qui passa vite. En 1828, elle vint à Paris, et elle songea à l'éducation de Nadine, qui avait onze ans. Elle se logea rue de l'Université, et meubla péniblement un très-petit coin d'un très-grand hôtel. Pour se faire admettre dans les salons du faubourg Saint-Germain, elle s'avisa de conduire sa fille au catéchisme de Saint-Thomas d'Aquin. Nadine y fit sa première communion. Si on l'avait su à Pétersbourg, la mère et la fille auraient infailliblement perdu leur pension. Cette imprudence ne leur servit de rien, et personne à Paris ne leur en tint compte: la générale, à force de vanteries et de mensonges évidents, avait obtenu de passer pour une aventurière. L'éducation de Nadine fut un prodige d'économie mal entendue. Toutes ses leçons furent payées deux francs l'une dans l'autre. Une grande fille noirâtre, la plus disgraciée des élèves du Conservatoire, lui enseigna l'art de martyriser un piano. On lui déterra la plus rousse et la plus piteuse des maîtresses d'anglais, une image vivante de la misère, qui aurait pu passer pour la statue de l'Irlande. Ce fut un surnuméraire des bureaux de la préfecture qui lui apprit la langue et la littérature françaises, l'histoire, la géographie, l'arithmétique, la physique, et un peu de métaphysique. Son maître de danse est mort l'an dernier à l'hospice de La Rochefoucauld: il était le dernier de sa profession qui eût conservé l'usage de la pochette. Grâce au zèle de ces pauvres gens, que la générale appelait les premiers maîtres de Paris, Nadine oublia complétement le russe, le polonais et l'allemand, qu'elle avait sus dans son enfance; elle écrivit assez correctement le français, sauf les participes, et elle déchiffra les premiers chapitres du _Vicar of Wakefield_; elle sut danser toutes les contredanses et en jouer une. Dans les intervalles de ses leçons, elle se donna à elle-même un supplément de connaissances positives en dévorant le fonds d'un petit cabinet de lecture de la rue de Poitiers. Les romanciers à la mode de 1830 à 1834 furent les vrais maîtres de son esprit. Les appareils orthopédiques de Valérius et les trapèzes du gymnase Amoros furent les précepteurs de sa beauté.
Nadine avait dix-sept ans, une jolie figure et la taille droite, lorsque sa mère, désespérant de la produire à Paris, se décida à la conduire en Italie. Un vieil émigré français, entré au service de la Russie comme les Modène et les La Ribeaupierre, le marquis de Certeux, gouverneur de la résidence impériale de Gatchina, lui envoya une lettre de recommandation pour sa soeur, Mme la chanoinesse de Certeux, qui la présenta à toute l'aristocratie romaine. Nadine eut du succès; elle était grande, grasse et blanche; on l'invita partout, on la fit danser, mais personne ne songea à demander sa main. La générale, qui était femme à prendre les épouseurs au collet, fit le guet pendant trois ans autour de sa fille sans pouvoir appréhender au corps le moindre millionnaire. Pour comble de douleur, elle fut forcée de reconnaître que la beauté de Nadine n'était pas dorée au feu, et qu'elle passerait bientôt. Cette fille de vingt ans luttait sans succès contre un embonpoint toujours croissant; ses corsets étaient des oeuvres d'art qui attestaient les progrès de la mécanique au XIXe siècle; l'émail de ses dents se fendait, et sa mère, qui la coiffait elle-même, lui avait déjà arraché quelques cheveux blancs. Mme Fratief, qui avait reporté sur sa fille toutes ses espérances, et qui ne comptait plus que sur elle pour échapper à la médiocrité de ses douze mille francs de pension, s'endetta pour la faire belle. Nadine, dont le linge aurait fait sourire la plus modeste bourgeoise, portait des robes de velours d'Afrique et de taffetas chiné que Palmyre lui envoyait de Paris. Ces frais de toilette furent d'abord à l'adresse de tous les jeunes Romains qui avaient cinquante mille livres de rente et au-dessus; mais du jour où Lello Coromila, après la mort de son grand-père, fit son entrée dans le monde, la fille et la mère ne pensèrent plus qu'à lui. Il remarqua Nadine et s'en occupa quinze jours; il n'en fallait pas davantage pour qu'on fondât sur lui les espérances les plus sérieuses.
Cette revue rétrospective servira peut-être à expliquer pourquoi, le 30 avril 1837, Mme Fratief et sa fille regardaient Tolla comme un joueur malheureux regarde la carte qui doit achever sa ruine. Elles cherchèrent ensemble quel serait le moyen le plus sûr de reprendre le coeur qu'on leur avait dérobé.
Pour Lello, il rentra au palais Coromila en rêvant à un bon tour qu'il voulait jouer à un de ses amis. Il s'agissait de semer des pétards sous les pas d'un pauvre garçon qui courtisait une petite mercière et qui trahissait l'amitié en gardant le secret de ses amours. Rome a des habitudes de petite fille; les boutiques s'y ferment de bonne heure, et les jeunes gens y font des farces. Le fils des doges s'assura en rentrant qu'on lui avait apporté une petite boîte de poudre fulminante; puis il baisa la rose de Tolla, se regarda dans la glace, fredonna un air du _Barbier_, se laissa déshabiller par son valet de chambre, et se mit au lit en pensant à Tolla, à la mercière, à un cheval qu'il voulait acheter, et à la bonne figure que faisait son ami pataugeant à travers un feu d'artifice. Il dormit à franc étrier jusqu'à huit heures du matin. La marquise passa la nuit en prière. Tolla rêva qu'un certain citronnier de sa connaissance se couvrait, par exception, de fleurs d'oranger.
Le lendemain, comme Lello s'apprêtait à employer sa poudre fulminante, quelques grains égarés entre la boîte et le couvercle s'allumèrent par le frottement et tout lui sauta au visage. Le bruit se répandit dans Rome qu'il avait les sourcils brûlés, trois ou quatre énormes ampoules, et qu'il garderait la chambre pendant une semaine ou deux. Mme Feraldi s'empressa d'envoyer chercher de ses nouvelles. Il faut, pensait-elle, que je rassure ma pauvre Tolla. Le même jour Nadine dit à sa mère: «Victoire! _Il_ s'est blessé à la figure. _Elle_ ne le verra pas de quinze jours. Maintenant, ma bonne petite mère, veux-tu m'en croire? Envoie François savoir de ses nouvelles.
--Y songes-tu? nous le connaissons à peine; il n'est jamais venu nous voir.
--Précisément. Quand il saura que nous nous sommes inquiétés de sa santé, il nous devra une visite.»
Le courrier, l'intendant, le valet de chambre et le cuisinier de la générale, François, surnommé Cocomero ou le _Melon_, était un vigoureux Napolitain. Lorsqu'il revint du palais Coromila, il avait l'oeil droit entouré d'une auréole bleue. Il s'était rencontré avec Menico sous le vestibule; il avait voulu prendre le pas, l'antipathie avait agi, et Menico lui avait montré le poing d'un peu trop près. Chacun des deux combattants garda scrupuleusement le secret de ses prouesses. Menico, qui n'était à Rome que pour quelques jours, craignait qu'on ne le renvoyât garder ses buffles; Cocomero avait trop d'amour-propre pour avouer une défaite. Il attribua à un coup d'air la couleur anormale de son orbite. Pendant les dix jours que Lello resta à la maison, la générale et la comtesse y envoyèrent Cocomero et Menico tous les matins; mais Cocomero avait trop de prudence pour s'exposer à un second coup d'air. Il descendait en droite ligne de ces guerriers napolitains qui répondirent à leur général: «Vous voulez que nous allions là-bas; nous ne demanderions pas mieux, mais... c'est que... là-bas... il y a le canon!»