Tolla

Part 18

Chapter 181,198 wordsPublic domain

La seconde lettre était le dernier adieu de Tolla. Manuel déposa la première chez Rouquette, après y avoir écrit de sa main: «En quelque lieu que je vous trouve, je vous tuerai comme un chien.» Il commanda qu'on fît ses paquets, puis courut faire viser ses passe-ports et assurer sa place. Il partit le soir même par la malle de Marseille. En traversant une des cours de l'hôtel des Postes, il entendit prononcer indistinctement le nom de Feraldi; il avait des bourdonnements étranges dans les oreilles. Au même instant, il heurta, en courant, un jeune homme qui ressemblait à Toto; il se crut en butte à la persécution des remords. A Marseille, il trouva un vapeur qui chauffait pour Civita-Vecchia; à Civita, il se jeta dans la première voiture qu'on lui offrit; il fit tout ce long voyage en six jours, pleurant, priant, et jurant d'épouser Tolla s'il la trouvait vivante. La fatigue et la douleur avaient altéré ses traits; cependant il fut reconnu et suivi par Menico.

Menico s'était laissé marier sans résistance; la prison l'aurait séparé de Tolla. Cinq minutes après la sortie du prêtre, il usa de ses nouveaux pouvoirs pour envoyer sa femme à Villetri, où elle avait des parents. Quand la santé de Tolla fut désespérée, il acheta un couteau et le fit bénir par le pape: c'était pour tuer Manuel. Les couteaux du petit peuple de Rome ont la forme des couteaux catalans; ils sont munis d'un anneau de fer pour qu'on puisse les suspendre à une ficelle; la lame est arrêtée solidement par un gros ressort; mais elle n'est pas plus pointue qu'un fleuret moucheté. La police enjoint aux couteliers, sous peine des galères, de laisser un morceau de fer arrondi à la pointe de chaque couteau. Dominique démoucheta le sien en le frottant sur une pierre. Il alla ensuite acheter une douzaine de chapelets: les marchands qui les vendent se chargent de les faire bénir. Ils les enferment dans une boîte et les envoient au Vatican. Dominique glissa subtilement son arme sous les chapelets, et deux jours après il la trouva sanctifiée par la main de Grégoire XVI. C'est en compagnie de ce couteau bénit qu'il se mit à la poursuite de Manuel. Il le joignit au milieu du pont Saint-Ange et arriva fort à point pour le voir sauter dans le Tibre. Il s'y lança après lui et le ramena sur le bord. «Puisque vous voulez mourir, lui dit-il, je vous condamne à vivre. Vous ne méritez pas d'aller la rejoindre. Je vous poursuivais pour vous tuer, mais je me garderai bien de le faire maintenant que je sais que vous êtes capable de remords. Allez vous mettre au lit, et dormez si vous pouvez. Le service est pour demain à onze heures; toute la société y sera: vous ne pouvez pas y manquer, c'est vous qui donnez la fête!»

La messe des morts fut célébrée par le cardinal Pezzato. La ville entière accourut admirer pour la dernière fois cette fleur de vertu et de beauté. Son visage était calme et souriant; la mort avait effacé tous les ravages de la maladie: Tolla fut encore un jour la plus jolie fille de Rome. Tous les poëtes de l'État romain publièrent des sonnets en son honneur; vingt artistes demandèrent la permission de prendre son portrait, prévoyant qu'ils auraient à peindre des anges. Les pieuses femmes qui vinrent baiser ses pieds nus mirent en pièces le velours de la draperie. Les soldats qui gardaient le catafalque étaient aveuglés par les larmes; aucun chrétien ne sortit de l'église sans s'essuyer les yeux; Nadine Fratief pleura mieux que personne: elle s'était exercée le matin devant une glace.

Dix-huit ans se sont écoulés depuis le dénoûment de ce drame historique, qui commença au milieu d'un bal et finit autour d'une tombe.

Parmi les personnages que j'ai mis en scène, quelques-uns vivent encore. Lello ne s'est jamais marié; il habite son palais de Venise en paix avec tout le monde, excepté avec lui-même. Philippe et Victor lui ont laissé la vie, comme Dominique, de peur de le délivrer de ses remords. Le colonel, dont nul regret n'interrompit jamais la digestion, est mort il y a deux ans d'une attaque d'apoplexie. Après son souper il glissa sous la table, comme à son ordinaire, et ne se releva plus. Tous les ivrognes conviennent qu'il a fait une fin digne de sa vie. Rouquette se porte bien: il s'était enfui de l'hôtel Meurice un quart d'heure avant l'arrivée de Victor Feraldi. On ne l'a jamais revu à Rome, et son ambition a renoncé aux dignités ecclésiastiques. La passion des aventures, qui ne s'éteindra jamais en lui, l'a jeté dans les affaires: il a été longtemps un des chevaliers errants de la spéculation. L'argent des Coromila a prospéré entre ses mains, et vous l'entendrez citer à la Bourse parmi les plus honnêtes gens, je veux dire parmi les plus riches. Depuis que sa fortune est faite, il a des principes. Il médit de Voltaire et entretient une danseuse.

La générale a reconnu avec surprise que Manuel n'avait jamais songé à Nadine. La première fois qu'elle le fit sonder par la chanoinesse de Certeux, il répondit en haussant les épaules: «J'y penserai dans quelques années, quand j'aurai besoin d'une nourrice!» Après cette découverte, la mère et la fille ont parcouru le monde entier, lanterne en main, à la recherche d'un homme: elles n'ont pas encore trouvé.

La marquise Trasimeni ne survécut pas longtemps à Tolla; elle tomba avec les dernières feuilles. Philippe quitta le service: il prit Menico pour domestique et pour ami. Les malheurs de Tolla exercèrent une fâcheuse influence sur son esprit: il se mit à douter de bien des choses auxquelles il avait cru; il fréquenta les étrangers, et devint en peu de temps un assez mauvais catholique. La proclamation de la république romaine ne le surprit pas: il l'espérait activement depuis plusieurs années. Il fut élu à l'assemblée constituante, et mourut le 3 juillet 1849 sur les remparts de Rome. Menico finit avec lui. Amarella, veuve sans avoir jamais été femme, prête à usure aux petites gens de Velletri: l'argent la console de tout. Cocomero est un des plus beaux fleurons de la police napolitaine. Lorsqu'il retourna dans son pays, il portait les marques du couteau de Menico.

Victor Feraldi a six enfants, dont quatre filles; l'aînée habite avec ses grands-parents: elle s'appelle Tolla. Le comte est la seule personne qui se soit vengée de la trahison de Manuel. En 1841, trois ans après la mort de sa fille, il réunit comme il put les lettres des deux amants et les fit imprimer à Paris avec un court exposé des faits. Le récit, qui occupe environ vingt-cinq pages, se termine ainsi: «Puisse cette véridique histoire servir d'utile exemple aux parents, aux jeunes gens mal conseillés et aux jeunes filles sans expérience!»

Le jour même où ce livre pénétra en Italie, le colonel Coromila fit acheter et détruire l'édition entière; mais la tradition, à défaut de l'histoire, a perpétué le souvenir des malheurs de Tolla. L'église des Saints-Apôtres et le tombeau de la pauvre amoureuse deviennent à certains jours de l'année un but de pèlerinage, et plus d'une jeune Romaine ajoute à ses litanies du soir: «Sainte Tolla, vierge et martyre, priez pour nous!»

FIN

Coulommiers.--Typ. PAUL BRODARD et Cie.