Tolla

Part 16

Chapter 163,535 wordsPublic domain

Le lendemain matin, le colonel se rendit à jeun chez le cardinal Odescalchi. Il devinait fort bien ce qu'on pouvait avoir à lui dire et pourquoi on le faisait lever avant midi; mais il n'était ni inquiet ni intimidé. Il s'enfonçait dans les coussins de sa voiture avec la pesante assurance d'un homme qui ne craint rien au monde que l'apoplexie. «Parbleu, disait-il entre ses dents, il est heureux que Manuel ait quelques millions et quelques ancêtres: s'il s'appelait Nicolas, fils de Mathieu, propriétaire de deux bons bras, les cafards l'auraient déjà marié malgré moi et malgré lui. On l'aurait fait espionner par quelques agents de la morale publique, on aurait donné le mot à sa maîtresse, et, au plus beau moment d'un rendez-vous, il aurait vu sortir d'une armoire un prêtre, deux gendarmes et un enfant de choeur. Cela se fait tous les jours, et les filles ne réclament jamais contre ces brutalités de la police. Il faut que le pauvre diable pris en flagrant délit choisisse, séance tenante, entre le mariage, prison des âmes, et le château Saint-Ange, prison des corps. S'il accepte l'eau bénite du prêtre, les gendarmes servent de témoins au mariage; s'il se décide en faveur du cachot, le prêtre sert de témoin à l'arrestation; dans les deux cas, la vertu est vengée, le coupable est puni: prisonnier pour toujours ou marié à perpétuité! Mais, grâce à Dieu! ces plaisanteries-là ne sont pas faites pour nous, et, quand la morale publique se livre à ces fredaines, elle choisit d'autres plastrons que les Coromila. Que va-t-il me dire, ce vieil Odescalchi? Il ferait aussi bien de se mêler de ses affaires. Parce que sa soeur a eu la sottise d'épouser un Feraldi, veut-il que tous les princes romains se mettent dans le Feraldi jusqu'au cou? C'est l'histoire du renard à qui l'on a coupé la queue; mais à renard, renard et demi! Est-ce qu'il se serait mis en tête de me faire un sermon? Fi donc! les cardinaux ne prêchent pas; ils laissent cela aux capucins. D'ailleurs, quoi qu'il pense de moi, il ne m'en dira pas seulement la moitié; c'est un de nos priviléges, à nous autres gens de qualité: on ne nous montre jamais une vérité toute nue. Les prêtres nous vénèrent, les cardinaux nous respectent, les papes nous ménagent, et je parie que Dieu lui-même, au jugement dernier, cherchera quelque circonlocution pour nous apprendre que nous sommes damnés!»

Il sauta gaillardement hors de sa voiture; mais en entrant dans le cabinet du cardinal il prit un air digne et confit. Il lut attentivement la supplique du comte et l'extrait des lettres de Manuel, haussa deux ou trois fois les épaules, et murmura quelques réflexions morales sur la légèreté de la jeunesse; puis il rendit toutes les pièces au prince Odescalchi.

«Éminence, dit-il, je vous remercie de m'avoir éclairé sur cette affaire.

--Je n'ai fait que mon devoir, Excellence.

--Éminence, le comte Feraldi me paraît un fort honnête homme, et je l'estime infiniment.

--Vous lui rendez justice, Excellence.

--La jeune fille est très-intéressante.

--Très-intéressante assurément.

--Et mon neveu est un enfant terrible.

--Je n'aurais pas osé le dire, mais...

--C'est moi qui le dis! je ne sais pas masquer la vérité. Il est évident que Manuel a aimé cette jeune fille, qu'il s'en est fait aimer, qu'il a promis de l'épouser.

--Oui, Excellence.

--Maintenant il ne l'aime plus.

--Je le crains.

--J'en suis sûr. S'il l'aimait encore, il ne chercherait pas de mauvaises raisons pour rompre avec elle. Il l'épouserait sans s'inquiéter de ce qu'on pourra dire, et sans en demander la permission à personne. Lorsqu'on aime (Votre Éminence excusera la liberté de mon langage), on oublie les amis, les parents, les lois, et tous les devoirs de convenance et de reconnaissance; on court au but sans regarder en arrière. Ceux qui songent à quêter des permissions, à ménager des amitiés, à apaiser des mécontentements, sont des chercheurs de prétextes qui n'aiment pas ou qui n'aiment plus.

--Mais, reprit le cardinal, si l'amour est un sentiment passager...

--Je devine, interrompit le colonel, ce que Votre Éminence va me dire, et j'admire la justesse de sa réflexion. Oui, si l'amour est un sentiment passager, qui nous vient quand il lui plaît, qui s'en va quand bon lui semble, il n'en est pas de même des promesses, des serments et des actes sérieux et définitifs que nous faisons sous son influence: l'amour passe, les obligations restent. Mon neveu est impardonnable.»

Le cardinal chercha dans le dossier les deux dernières lettres de Manuel.

«Avez-vous lu, demanda-t-il, ces deux lettres où il rejette sur vous toute la responsabilité de sa trahison?

--Et voilà, reprit vivement le colonel, ce que je ne lui pardonnerai jamais! Il peut se marier sans mon consentement: il est majeur, son père est mort, sa fortune est indépendante, personne n'a le droit de lui demander compte de ses actions; quelle mouche le pique, et pourquoi cette rage d'obtenir ma signature? Pourquoi? je le sais, et c'est un secret que je puis confier à Votre Éminence. Manuel me demande mon consentement parce qu'il sait qu'une puissance supérieure me défend de le lui accorder.

--Et quelle voix pourrait parler plus haut que l'honneur, la justice et la conscience?

--La dernière volonté d'un mort.»

Le colonel se rapprocha du fauteuil du cardinal, et lui dit d'un ton mystérieux et solennel:

«Dieu seul et moi, nous avons entendu les paroles suprêmes de mon frère bien-aimé, feu le prince Coromila. Ce père excellent, ce chrétien sublime, avant d'entrer au sein de la béatitude éternelle, m'a laissé des ordres précis, touchant la gloire et la prospérité de sa famille. Il était instruit des relations clandestines, sans doute innocentes, qui existaient entre son fils et la jeune Vittoria. Il les désapprouvait absolument pour des raisons qu'il n'a jamais exprimées, et qui sont ensevelies dans sa tombe. Ce que je sais, et ce que Manuel n'ignore pas, c'est que le prince m'a défendu de bénir cette union, et que son dernier soupir a été contraire à la famille Feraldi.

--Mais le nom des Feraldi est sans tache, leur noblesse remonte à quatre siècles, leur fortune...

--Prenez garde, Éminence. Je suis de votre avis et vous argumentez contre un mort.»

Le cardinal se leva, le colonel suivit son exemple. «Excellence, dit le prince Odescalchi, je suis heureux de voir que, comme tous les honnêtes gens, vous blâmiez la conduite de votre neveu. Je porterai cette consolation à la famille Feraldi, mais je regretterai éternellement que, lorsqu'il suffirait d'une parole pour ramener ce jeune homme à ses devoirs, des raisons de l'autre monde vous empêchent de la dire.

--Mes paroles, Éminence, n'ont pas tout le crédit que vous daignez leur attribuer: il n'y a que les paroles magiques qui aient la vertu de changer les coeurs. Mon neveu n'aime plus Vittoria: si je lui accordais mon consentement, il susciterait lui-même quelque nouvel obstacle; il serait capable de dire qu'il lui faut le consentement de son père. Je m'intéresse, comme vous, à la situation du malheureux comte, et pour lui épargner, ainsi qu'à Votre Éminence, des démarches inutiles, je crois devoir vous confesser une dernière faute de Manuel. Il aime ailleurs. Malgré les sages avis de monsignor Rouquette, dont les vertus vous sont bien connues, il s'est épris d'une fille de théâtre qui lui coûte à l'heure qu'il est près de deux cent mille francs, la dot de Mlle Feraldi! C'est à vous de décider, maintenant que vous savez tout, s'il n'y a pas un peu de cruauté à laisser derrière les grilles d'un couvent une jeune fille dont l'amant se perd dans les plaisirs.»

Le colonel sorti, le prince Odescalchi écrivit au comte: «Je n'ai rien obtenu; venez ce soir à l'_Ave Maria_ avec son Éminence le cardinal Pezzato; nous tiendrons conseil.» Menico, qui attendait dans une antichambre, reçut le billet des mains du camérier du prince et courut à toutes jambes le porter au palais Feraldi. La famille de Tolla, assistée de la marquise et de Philippe, fondit en larmes à la lecture de cette sentence. «C'est ma faute! criait en pleurant la pauvre comtesse. Je n'aurais pas dû le recevoir ici avant le consentement de sa famille.

--C'est moi qui l'ai amené, disait Philippe. J'ai cru, comme un sot, que son oncle était un bon homme.

--Je suis plus coupable que toi, ajoutait la marquise. Je savais, moi, que le colonel ne permettrait jamais ce mariage, et cependant je n'ai rien dit!

--Ah! murmurait fièrement Victor Feraldi, le colonel Coromila veut garder son neveu pour lui! Nous verrons!

--Je jure, dit Philippe, qu'il ne le gardera pas longtemps; car je le tuerai entre ses bras, s'il reste encore deux lames d'acier en ce monde.»

La marquise se leva doucement et alla prendre son châle et son chapeau, qu'elle avait ôtés en entrant.

«Attendez-moi, dit-elle, je vais parler au chevalier Coromila.»

Elle prononça ces paroles du ton dont un condamné à mort dit à son bourreau: «Je suis prêt.» Son fils et ses amis la laissèrent partir sans une question, sans une parole, sans un geste. Philippe connaissait son aversion pour le colonel, Mme Feraldi en pressentait les causes; chacun devinait dans cette démarche simple et sans apparat le dévouement sublime des martyrs.

Elle entra au palais Coromila quelques minutes après le colonel. Le gros homme allait se mettre à table. L'annonce d'une visite si peu attendue lui coupa l'appétit. Il dissimula son trouble sous une politesse de corps de garde, et présenta un siége à la marquise en la saluant du nom de belle dame.

«Pierre Coromila, lui dit-elle, vous devinez qu'il faut des motifs bien puissants pour que je vienne, après plus de vingt années, réveiller mes chagrins et vos remords.

--Diantre! pensa le colonel, est-ce que la belle Assunta serait lasse d'être veuve, et voudrait-elle?... Hé! hé! les Coromila sont très-demandés depuis quelque temps.» Il reprit à haute voix: «J'espérais, madame la marquise, que mon ami Trasimeni aurait enseveli vos chagrins comme il a enterré mes remords. Cependant, s'il vous plaît de revenir sur le passé, nous en parlerons ensemble. Je comprends tous les goûts, sans excepter l'amour de l'histoire ancienne; d'ailleurs je n'ai jamais rien su refuser à la beauté. Or, vous êtes toujours belle, Assunta, aussi belle et peut-être plus que le jour de notre premier baiser.»

La marquise fut prise d'une petite toux sèche, et les pommettes de ses joues se colorèrent pour un instant: le séjour de Florence ne l'avait pas guérie. «Ce n'est pas de moi, dit-elle, que je viens vous parler, c'est de Tolla.

--Encore!» s'écria involontairement le colonel.

Il reprit avec douceur:

«Madame, je sors de chez le cardinal-vicaire; il m'a dit sur cette malheureuse affaire tout ce que vous pouvez avoir à me dire; je vous en prie, ne me forcez pas de vous répéter tout ce que je lui ai répondu.

--Soyez tranquille: j'éviterai les répétitions et je vous dirai ce que personne autre que moi n'a le droit de vous dire. Vous savez avec quelle résignation j'ai subi le sort que vous m'avez imposé; je me suis sacrifiée, sans une plainte, à votre égoïsme et à l'ambition de votre famille.

--Vous avez trouvé un consolateur.

--Taisez-vous, mon pauvre Pierre, quand on n'a pas l'honneur du soldat, on ne doit pas en afficher la brutalité. Je vous ai rendu votre parole et toutes vos lettres, comme on rend les titres d'une créance à un débiteur insolvable. J'ai traîné ma vie, près d'un quart de siècle, dans la même ville que vous, triste au milieu des heureux, morte au milieu des vivants, sans qu'un seul de mes regards vous ait reproché votre conduite et mes souffrances, mais si j'ai supporté patiemment toutes les tortures, je ne sais pas assister les bras croisés au supplice d'une autre, et je me révolte. Vous avez prononcé ce matin, devant le cardinal-vicaire, l'arrêt de mort de Tolla.

--Elle n'en mourra pas, madame. Tous ceux que nous avons tués se portent à merveille.

--Vous trouvez!»

Il est impossible de rendre l'accent de douleur, d'amertume et de découragement avec lequel elle prononça cette parole. Tout autre que le colonel aurait frémi, comme en écoutant le râle d'une mourante. Il se contenta de ricaner, et répondit en appuyant lourdement sur sa plaisanterie: «Vous êtes fraîche comme une rose.»

La marquise ne se contint plus. «Lâche! dit-elle, tu ne m'as point pardonné de n'être pas morte sur le coup, et ce peu de vie qui me reste est une offense à ta vanité! Tu trouves que mon agonie a été trop longue, et que j'aurais dû me hâter un peu, pour ta gloire. Eh bien, console-toi: Tolla ne résistera pas si longtemps. Je la vois dépérir et je te promets qu'elle s'éteindra bientôt, à l'honneur de Lello, dans la prison où lui-même l'a cloîtrée. On connaîtra que les Coromila ne sont point dégénérés et qu'ils ont fait des progrès dans l'art de tuer les femmes; mais, après ce beau triomphe, je te conseille de cacher soigneusement ton cher Lello: Philippe a du coeur, il est le digne fils d'un honnête homme, il aime Tolla comme sa soeur, il la vengera!

--Si Philippe est le digne fils de son père, répliqua aigrement le colonel, il épousera Mlle Feraldi, au lieu de la venger. Qui sait si le fabricateur souverain n'a pas inventé les Trasimeni pour consoler les victimes des Coromila?»

Quand la marquise fut sortie, le colonel se sentit soulagé, mais non satisfait. Les dernières paroles de Mme Trasimeni lui restaient sur le coeur, et il craignait pour la réputation et pour la vie de Lello. Avant de se rendre aux prières de son maître d'hôtel et à l'appel de son déjeuner, il écrivit à Rouquette et donna des ordres à Cocomero. Il disait à Rouquette: «Je remets en vos mains la vie de Lello; ne le quittez sous aucun prétexte. Le cardinal Odescalchi va probablement vous rappeler: faites la sourde oreille. Si vous perdez votre place, je vous indemniserai largement: la maison Rothschild a cinquante mille francs pour vous. Le jeune Feraldi et son ami Philippe iront chercher querelle à notre enfant: tirez-le de leurs mains. Lisez tous les jours la liste des étrangers débarqués à Paris; au premier danger, partez pour l'Angleterre, et ne dites à personne où vous allez. En attendant, et pour plus de prudence, fréquentez le tir de Lepage, et la salle de Bertrand.»

Il déclara à Cocomero qu'il fallait, pour l'honneur de la famille Coromila, que Mlle Feraldi sortît au plus tôt de Saint-Antoine.

«Que faire, Excellence?

--Tu me le demandes, animal! C'est à toi de le trouver, je te paye pour avoir de l'esprit. Délibère avec la dame russe, ton associée.

--Elle n'est pas mon associée, Excellence. C'est...

--Je ne tiens pas à savoir ce que c'est. As-tu parlé à la femme de chambre?

--Oui, Excellence, hier soir. Elle sortira si on lui fait une dot.

--Promets-lui mille écus, et qu'elle sorte aujourd'hui même. Tu me l'amèneras sans tarder.»

Ce chiffre de mille écus fit réfléchir Amarella, Pour six cents francs, elle serait sortie sans marchander; elle trouva que mille écus, pour enjamber le seuil d'une porte, étaient un maigre salaire. Les paysans sont ainsi faits; offrez-leur cinq francs d'un bahut, ils vous frappent dans la main; offrez-en cinquante, ils en veulent dix mille: c'est le dernier prix. N'essayez pas de discuter, ils ne le laisseront pas à moins: vous leur avez persuadé que le bahut contenait un trésor. Le pauvre Cocomero devint un habitué du parloir de Saint-Antoine. Le 1er octobre, après trente-sept jours de discussions, il n'avait pas gagné un pouce de terrain.

Le comte Feraldi employa tout ce temps à une lutte désespérée contre le mauvais vouloir de Lello. Trop sûr que l'obstination de l'oncle résisterait à toutes les remontrances, il s'était rejeté sur le neveu et ne se lassait pas de lui écrire; mais Lello était bien conseillé. M. Feraldi sortait du cabinet du cardinal-vicaire, de l'oratoire de la marquise ou du parloir de sa fille avec des arguments qu'il croyait sans réplique; Lello, entre deux verres de vin de Champagne, dans un cabinet du café Anglais ou dans le boudoir de Cornélie, trouvait une réplique triomphante à tous les arguments. Si le comte lui rappelait qu'il avait promis d'aimer Tolla jusqu'à la mort, il répondait imperturbablement que jusqu'à la mort il aimerait Tolla.

«Mais, reprenait le comte, vous avez ajouté: «Je jure de n'avoir pas d'autre femme que Vittoria Feraldi.»

--En ai-je donc épousé une autre? demandait Lello.

--Vous avez dit et écrit à Tolla: «Je t'épouserai.»

--Et je suis prêt à le faire, dès que j'aurai obtenu le consentement de mes parents.

--Vous avez déclaré que, si vos parents s'obstinaient à refuser leur consentement, vous sauriez vous en passer.

--Sans doute, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation; mais je suis loin de les avoir épuisés; peut-être même sont-ils inépuisables.»

Si le comte essayait de rappeler le beau sacrifice de Tolla et le courage qu'elle avait eu de s'enfermer dans un cloître, Lello énumérait victorieusement tous les efforts qu'il avait faits pour l'en arracher. Le comte se plaignait de la scandaleuse publicité qu'on avait donnée à la lettre du 11 août; Lello blâmait l'indiscrétion de ceux qui avaient fait lire sa correspondance à son oncle. Dans le cours de cette discussion, où Lello poussa la mauvaise foi jusqu'à l'impertinence, la douceur et la modération du comte ne se démentirent pas un instant. Il réfutait un mensonge par jour sans exprimer un doute sur la sincérité de Lello; il traitait d'erreurs et de malentendus les faussetés les plus notoires; il prédisait que les légers nuages qui s'étaient élevés entre son gendre et lui se dissiperaient au premier souffle; il évitait par politesse, mais aussi par prudence, de trop mettre Lello dans son tort; il n'avait garde de faire allusion à la conduite qu'il menait à Paris. Ses lettres, écrites dans la douleur la plus profonde et l'indignation la plus légitime, commencent toutes par _très-cher Manuel Coromila_, et finissent par _votre très-affectionné serviteur et ami_. Lello de son côté écrivait _très-cher comte_, et signait _vostro affettuosissimo servo ed amico_. Tolla n'entendit parler ni des lettres ni des réponses.

Elle n'en était pas plus heureuse. Lello ne lui avait écrit, du 16 juillet au 1er octobre, que la lettre du 11 août, que ses parents s'étaient bien gardés de lui faire lire: elle était donc restée deux mois et demi sans nouvelles de son amant. Sa passion avait résisté à une si cruelle épreuve: elle aimait avec désespoir, mais elle aimait. Elle écrivait sans se lasser à celui qui ne lui répondait plus. Jamais on n'entendit une plainte sortir de sa bouche: sa douleur tranquille et résignée édifiait tout le couvent; les religieuses apprenaient à son école l'art sublime de souffrir sans murmure et d'adorer le bien-aimé jusque dans ses rigueurs. Les plus austères expliquaient dans un sens mystique le triste roman qui se dénouait sous leurs yeux: elles le commentaient comme certaines âmes naïvement ferventes ont commenté le cantique des cantiques de Salomon. «Puissions-nous, disaient-elles, aimer notre divin époux comme elle aime son Lello!» Les salons de Rome, naguère hostiles à Tolla, commençaient à se tourner contre ses ennemis. Ses malheurs et son courage étaient cités partout, et l'on ne parlait plus d'autre chose. En l'absence de toute autre préoccupation, dans un pays où la politique est obscure et souterraine, où les journaux sont aussi insignifiants que des almanachs, où les procès se jugent clandestinement dans une cave, où le théâtre est sans liberté et partant sans intérêt, l'attention publique, qui se prend où elle peut, s'attacha au vent de Saint-Antoine. Les Romains ont l'âme bonne et les pleurs faciles; leur sensibilité un peu banale n'est pas tempérée par cette ironie dont nous sommes si fiers: ils ont plus d'abandon, plus d'ouverture, plus de chaleur et moins d'esprit que nous. Rome entière applaudit, comme dans un théâtre, à la belle conduite du jeune Morandi, qui vint pour la troisième fois demander au comte la main de Tolla. Morandi fut pendant huit jours l'orgueil de l'Italie: jusqu'au moment où il repartit pour Ancône sans avoir obtenu autre chose que les remercîments et les larmes de la famille Feraldi, il marcha d'ovations en ovations. Les paysans qui venaient au marché ou les maçons qui s'en allaient à l'ouvrage lui criaient à tue-tête: _Bravo ser pajno!_ «Bien, monsieur le monsieur!» Ces témoignages éclatants de l'opinion firent rentrer sous terre tous les ennemis de Tolla. Ceux qu'une petite jalousie avait soulevés contre elle lui accordèrent sa grâce dès le jour où elle inspira plus de pitié que d'envie. La générale, dont les sentiments ne pouvaient changer, parce que ses intérêts étaient toujours les mêmes, se crut cependant obligée de faire une visite à Mme Feraldi: elle vint avec Nadine apporter quelques grimaces de condoléance dans ce palais où ses calomnies avaient fait couler tant de larmes. Tels étaient les frémissements de l'émotion publique, qu'ils traversèrent les murailles du couvent et parvinrent jusqu'aux oreilles de Tolla. Malgré les précautions admirables de ses parents et les ordres exprès du docteur Ély, qui déclarait qu'une mauvaise nouvelle pouvait la tuer, la pitié indiscrète de quelques amis, une allusion maladroite à la trahison de Manuel, un blâme sévère exprimé contre Rouquette, la mirent sur la trace de la vérité: la haine ingénieuse d'Amarella fit le reste. Cette créature, née mauvaise, et que la passion avait rendue pire, alla jusqu'à faire entendre à sa maîtresse qu'il existait des preuves écrites de son abandon. Rien n'est plus propre à faire juger des angoisses et de la résignation de Tolla, que cette lettre choisie au milieu de toutes celles qu'elle écrivit à Lello.

«Rome, 16 septembre 1838.