Part 1
TOLLA
PAR EDMOND ABOUT
TREIZIÈME ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1884 Droit de traduction réservé.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
FORMAT IN-8
Le roman d'un brave homme; 1 vol. illustré de 52 compositions par _Adrien Marie_; 2e édit. broché, 10 fr.;--relié 14 »
FORMAT IN-16
Alsace (1871-1872); 5e édition. 1 vol. 3 50 Causeries; 2e édition. 2 vol. 7 » Chaque volume se vend séparément 3 50 La Grèce contemporaine; 8e édition. 1 vol. 3 50 Le même ouvrage, édition illustrée 4 » Le Progrès; 4e édition. 1 vol. 3 50 Le Turco.--Le bal des artistes.--Le poivre.--L'ouverture au chateau.--Tout Paris.--La chambre d'ami.--Chasse allemande.--L'inspection générale.--Les cinq perles; 4e édition. 1 vol. 3 50 Salon de 1864. 1 vol. 3 50 Salon de 1866. 1 vol. 3 50 Théâtre impossible: Guillery,--L'assassin,--L'éducation d'un prince,--Le chapeau de sainte Catherine; 2e édition. 1 vol. 3 50 L'A B C du travailleur; 4e édition. 1 vol. 3 50 Les Mariages de province; 6e édition. 1 vol. 3 50 La Vieille Roche. Trois parties qui se vendent séparément. 1re partie: _Le Mari imprévu_; 5e édition. 1 vol. 3 50 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e édit. 1 vol. 3 50 3e partie: _Le marquis de Lanrose_; 3e édition. 1 vol. 3 50 Le Fellah; 4e édition. 1 vol. 3 50 L'Infâme; 3e édition. 1 vol. 3 50 Madelon; 8e édition. 1 vol. 3 50 Le Roman d'un brave homme; 30e mille. 1 vol. 3 50 De Pontoise à Stamboul; 1 vol. 3 50
Germaine; 57e mille. 1 vol. 2 » Le Roi des montagnes; 15e édition. 1 vol. 2 » Les Mariages de Paris; 75e mille. 1 vol. 2 » L'Homme à l'oreille cassée; 10e édition. 1 vol. 2 » Tolla; 13e édition. 1 vol. 2 » Maître Pierre; 8e édition. 1 vol. 2 » Trente et quarante.--Sans dot.--Les parents de Bernard, 40e mille. 1 vol. 2 »
Le Capital pour tous. Brochure in-18. » 10
Coulommiers.--Imp. P. BRODARD et Cie.
A MADAME
DAVID D'ANGERS.
Vous connaissez les Italiens, Madame, et vous savez qu'à leurs yeux le monde est peuplé de bonnes et de mauvaises influences. Pour moi, je crois surtout aux bonnes, et je me persuade qu'un grand nom doit porter bonheur à un petit livre, et que le patronage d'une belle âme, saine et vigoureuse, est un puissant renfort pour un esprit hésitant et à peine formé. C'est dans cette superstition que j'ose vous dédier l'histoire de _Tolla_.
EDM. ABOUT.
AU LECTEUR
Si j'avais mis une préface à la première édition de ce petit livre, je me serais épargné bien des ennuis.
Lorsqu'il parut pour la première fois, il y a neuf mois environ, il ne déplut pas aux lecteurs de la _Revue des Deux Mondes_, public difficile parce que Mme Sand et M. Mérimée l'ont gâté. On me pardonna des longueurs impardonnables chez un écrivain, excusables chez un homme qui apprend à écrire. Personne ne me fut sévère, et on fit une large part à l'âge et à l'inexpérience.
Dans les derniers jours de mai, un ami vint en courant m'avertir d'un danger sérieux: une revue de grand format devait me dénoncer comme plagiaire et apprendre au public que _Tolla_ n'était que la traduction d'un roman italien intitulé: _Vittoria Savorelli_.
Il est vrai que les personnages de Lello et de Tolla, et les principaux traits de cette histoire, m'ont été fournis par un livre italien imprimé à Paris. Ce livre, qui n'est pas un roman, contient une grande partie de la correspondance originale des deux amants. Tolla a vécu à l'époque où je la fais vivre. Lello, qui est encore de ce monde, appartient à une famille princière, presque royale, du nord de l'Italie. Les lettres de Lello et de Tolla ont été publiées par la famille Savorelli qui avait à se venger. Si ce livre eût été un roman, on l'aurait laissé circuler en Italie; mais c'était un dossier: on fit tout ce qu'on put pour détruire l'édition entière. Cependant je connais à Rome une douzaine d'exemplaires de _Vittoria Savorelli_. Il en existe plusieurs à Paris, comme j'ai pu m'en assurer. C'est un libraire de Paris qui m'a vendu le mien.
Les faits indiqués dans le volume de _Vittoria Savorelli_ sont d'un intérêt médiocre. L'intrigue qui a séparé les deux amants est un complot anonyme dont les auteurs sont restés inconnus. C'est la société romaine tout entière qui a découvert le secret de leurs amours; l'orgueil de la famille de Lello a fait le reste. Une traduction de ce livre serait plus qu'ennuyeuse; elle serait presque illisible. On n'y trouverait d'excellent que quatre ou cinq lettres où la douleur s'élève jusqu'à l'éloquence: il est inutile d'ajouter que ce sont les lettres de Tolla. Je les ai traduites en les abrégeant. Mes emprunts à cette correspondance forment un peu plus de quinze pages de cette nouvelle édition.
Ma part d'invention se compose de l'éducation de Tolla, qui n'est nullement italienne, et de son portrait, qui n'est pas ressemblant; de tous les caractères que j'ai groupés autour d'elle, et de tous les incidents, malheureusement trop rares, qui animent le récit, la marquise et Pippo, le colonel et Rouquette, la générale et sa fille, Menico, Amarella, Cocomero, n'ont jamais existé que dans mon imagination. Il en est de même des comparses, tels que le docteur Ély, Mlle Sarrazin, le cardinal Pezzato, l'abbé Fortunati et les autres. Lello ne s'est jamais jeté dans le Tibre: l'histoire affirme qu'il était au bal le jour de la mort de Tolla. Cocomero n'a jamais cassé la tête de Menico, puisque ni l'assassin ni la victime n'ont existé.
J'avoue que je me suis permis de puiser dans un dossier authentique les premiers éléments d'une oeuvre d'imagination: beaucoup d'autres l'ont fait, sur qui l'on n'a pas crié haro. J'ai emprunté un peu et ajouté beaucoup. Aux choses que j'empruntais, j'ai essayé de donner _la forme_, sans laquelle les oeuvres de l'esprit ne sont rien. Cependant il me resterait un scrupule si j'avais caché la source où j'ai puisé.
Bien loin de dissimuler l'existence du volume de _Vittoria Savorelli_, et l'usage que j'en avais fait, j'ai montré le livre à mes amis, aux indifférents, et à tous ceux que je connaissais. Le rédacteur en chef d'une revue spéciale, qui a pour but de réprimer la contrefaçon et le plagiat, a vu plus d'une fois _Vittoria Savorelli_ sur mon bureau; il l'a dit au public longtemps avant que personne songeât à m'attaquer[1]. J'ai remis moi-même à l'honorable directeur de la _Revue des Deux Mondes_ mon exemplaire de _Vittoria Savorelli_, avant d'avoir été accusé par personne. Enfin, le manuscrit original de _Tolla_, que la _Revue des Deux Mondes_ a conservé, contient le passage suivant:
[1] La _Propriété littéraire et artistique_, numéro du 16 mai, article de M. Guiffrey.
«Ce recueil forme un volume in-8º de 316 pages imprimé chez Béthune et Plon, publié chez Daguin frères, sous ce titre: VITTORIA FERALDI, _istoria del secolo XIX_...» et plus loin: «Le volume dont je me suis servi a été découvert à Paris par M. Leclère fils, commissionnaire en livres, boulevard Saint-Martin, en face du Château-d'Eau.»
Ce n'est pas ainsi que s'expriment les plagiaires. Malheureusement ce passage a été supprimé sur les épreuves. M. Buloz me fit observer que ces détails bibliographiques n'étaient pas à leur place dans le corps du récit, au verso de la mort de Tolla. Il remarqua de plus que je ne pouvais ni altérer le titre du livre en l'intitulant _Vittoria Feraldi_, ni afficher le véritable nom de la famille Savorelli. J'effaçai donc ces deux phrases sur l'épreuve, sans toucher au manuscrit qui n'était pas sous ma main, et je les remplaçai par cette note moins explicite, mais qu'un plagiaire se serait gardé d'ajouter:
«Vittoria, istoria del secolo XIX. _Paris_, 1841.»
Avec ce renseignement et le _Journal de la Librairie_, le bibliomane le plus inexpérimenté aurait retrouvé en cinq minutes l'éditeur, l'imprimeur, et ce titre complet de _Vittoria Savorelli_.
Et cependant, le 1er juin, la _Revue de Paris_ me disait:
«Apprenez, monsieur, qu'il existe un livre intitulé _Vittoria Savorelli_.»
Je répondis. J'avais répondu d'avance en racontant, le 31 mai, dans la _Revue Contemporaine_, comment et avec quels matériaux j'avais fait _Tolla_. Mais quatre ou cinq journaux petits et grands se déchaînaient déjà contre moi. L'un m'appelait simplement plagiaire, l'autre me traitait plus familièrement de voleur, et une _Revue_ hebdomadaire qui s'est mise sous le patronage de Minerve, m'accusait d'avoir vendu la dignité de l'homme de lettres à un marchand d'habits-galons.
Je puis parler sans amertume de toutes ces brutalités qui m'ont fait payer cher un peu de succès: les mauvais temps sont passés. Mais si j'avais eu le malheur de perdre courage, si je m'étais laissé abattre, si je ne m'étais tenu sur la brèche, il ne me resterait plus qu'à jeter mon écritoire par la fenêtre, à changer de nom, et à apprendre un métier.
Le tout parce que j'avais caché l'existence de _Vittoria Savorelli_!
Je pris le parti de solliciter un jugement de la Société des gens de lettres. J'écrivis au président:
«J'aspire à l'honneur d'être des vôtres; les livres que j'ai faits ne sont rien; mais j'ai été brutalement calomnié: voilà mon titre le plus sérieux à votre choix.» Le Comité des gens de lettres, sur un rapport éloquent du bibliophile Jacob, me reçut à l'unanimité.
Pendant ces débats, _Tolla_ était reproduite par tous les grands journaux des départements et par l'_Indépendance belge_, contrefaite à Berlin, traduite en allemand, en danois, en suédois et en anglais. Aucun journaliste, aucun éditeur, aucun traducteur ne s'avisa de publier _Vittoria Savorelli_. Je proposai à deux grands journaux de leur en faire une traduction: on me renvoya bien loin.
Le tumulte apaisé, les journaux et les revues me jugèrent de sang-froid. Le premier mot fut dit par l'_Indépendance belge_: «Il n'y a pas de quoi fouetter un chat.» Le dernier par l'_Illustration_: «_Much ado about nothing_, beaucoup de bruit pour rien.» Dans l'intervalle, la _Revue de Genève_, la grande _Revue de Westminster_, la _Gazette d'Augsbourg_, le _Leader_, l'_Émancipation belge_, etc., s'étaient prononcés en ma faveur: j'ai eu de quoi me consoler.
Je sais qu'il me reste encore quelques incrédules à convaincre et que la paternité de ce roman me sera acquise lorsque j'en aurai fait d'autres. Je me lève matin, et j'écris un peu tous les jours pour prouver que je ne suis pas un plagiaire, et pour mériter votre amitié, ami lecteur.
TOLLA.
I
La famille Feraldi n'est pas princière, mais elle marche de pair avec bien des princes. Alexandre Feraldi, comte du Saint-Empire, baron de Vignano, chevalier de l'ordre de Constantin, est un des soixante patriciens inscrits sur les tables du Capitole. Il n'a jamais voulu entrer dans l'armée pontificale, où son père était lieutenant-colonel. Une santé délicate, l'instruction sérieuse qu'il a reçue au collége de Nazareth, et, par-dessus tout, la nécessité de rétablir les affaires de sa famille, lui a fait embrasser l'étude des lois et de la jurisprudence. Le temps n'est plus où l'on trouvait dans chaque Romain l'étoffe d'un soldat, d'un laboureur et d'un jurisconsulte; mais les patriciens ont conservé le respect des trois arts glorieux qui firent la grandeur de leurs ancêtres. Le comte Feraldi, docteur en droit sans déroger, se maria en 1816 à Catherine Mariani, fille du marquis de Grotta Ferrata. Vers la même époque, deux de ses cousins germains, du même nom que lui, épousèrent des princesses, une Odescalchi et une Barberini. Alexandre Feraldi ne fut pas insensible à l'honneur de ces alliances, qui relevaient le nom de sa famille. Trois mois après, une succession inespérée, qui vint le surprendre pendant la grossesse de sa femme, le mit pour toujours au-dessus du besoin, en portant son revenu à vingt-cinq ou trente mille francs. Jamais homme ne fut plus heureux que le comte Feraldi dans la première année de son mariage. Ce petit homme aimable, vif et sautillant, très-brun, sans que sa physionomie présentât rien de noir; très-fin et très-subtil, avec beaucoup de franchise et d'ouverture de coeur, remplissait de sa joie et animait de sa gaieté le palais délabré de ses ancêtres. Sa femme, assez belle, mais d'une beauté sèche et pour ainsi dire indigente, l'aimait éperdument. Ses amis le plaisantaient quelquefois sur l'excès de son bonheur. «Où s'arrêtera, disait-on avec emphase, la fortune des Feraldi? Le Pactole court dans leur jardin; les rejetons des familles princières viennent se greffer sur leur arbre généalogique. Nous te prédisons, ô trop heureux Alexandre, que ta femme avant deux mois accouchera d'un pape!»
Le 1er septembre 1816, la comtesse mit au monde une fille qui fut baptisée sous le nom de Vittoria. Un an plus tard, Vittoria eut un frère qu'on appela Victor. Le triomphant petit comte Alexandre n'avait pas trouvé de noms plus modestes pour ses enfants.
C'était plaisir de l'entendre demander si son fils Victor avait pris le sein, et sa fille Vittoria avait mangé sa bouillie. La comtesse et les gens de la maison appelaient tout bonnement le petit garçon Toto et la petite Tolla.
Le palais Feraldi est situé dans un des plus nobles quartiers de Rome, à deux pas de l'ambassade de France. Il n'est ni très-grand ni très-beau: il n'a ni la vétusté originale du palais de Venise, ni l'immensité du palais Doria, ni la majesté du palais Farnèse; mais il a un jardin. Tolla fut élevée au milieu des arbres et des fleurs. Une grande allée, abritée contre le vent du nord par une muraille de cyprès, était sa promenade d'hiver. A l'âge de sept ou huit mois, elle fit la connaissance d'un vieux citronnier en fleur qui devint son meilleur ami. Elle tendait vers lui ses petits bras; elle arrachait à belles mains les longues fleurs et les gros boutons violacés, et elle les portait à sa bouche. Le médecin de la maison, le docteur Ély, permit que dès les premiers jours d'avril on la gardât une heure ou deux au jardin, étendue en liberté sur un tapis, à l'ombre de son citronnier, ou sous un chêne vert, autre ami vénérable. L'été venu, c'est au jardin qu'elle prit ses premiers bains, dans une eau que le soleil avait eu soin de chauffer. La liberté, le mouvement, le grand air et les parfums généreux qui s'exhalent des arbres, tout concourut à fortifier ce jeune corps: Tolla grandit avec les plantes qui l'environnaient, sans effort et sans douleur. Une promenade au jardin l'endormait en quelques minutes; en s'éveillant elle souriait à la vie, à ses parents et à son jardin. Le travail des premières dents, si redouté des mères, se fit en elle sans qu'on s'en aperçût, et un beau matin la comtesse, qui la nourrissait, poussa un cri de surprise en se sentant mordue par deux petites perles bien aiguisées.
Tous les ans, au mois d'août, le comte s'embarquait pour Capri, où il possédait un beau vignoble. Tandis qu'il surveillait ses vendanges, la comtesse allait vivre à Lariccia, en bon air, dans une jolie _villa_ où, de mémoire d'homme, personne n'avait pris les fièvres. Son mari venait bientôt l'y rejoindre. Ils y restaient avec leurs enfants jusqu'aux froids, et ne retournaient jamais à Rome avant d'avoir vu cueillir les olives.
Tolla passa à Lariccia les plus beaux jours de son enfance. Elle y était plus libre qu'à Rome, quoiqu'on l'eût placée sous la haute main du petit Menico, fils d'un fermier de son père. Menico, c'est-à-dire Dominique, avait cinq ans de plus que Tolla et six ans de plus que Toto, mais il n'abusa jamais de l'autorité que lui donnaient son âge et la confiance de la comtesse. Il ne savait rien refuser à Tolla. En dépit de toutes les recommandations de prudence et d'abstinence qu'on ne lui avait pas ménagées, il hissait lui-même sa petite élève sur tous les ânes du village, et il maraudait à son intention dans les jardins les mieux enclos. Plus d'une fois on surprit le mentor éclatant de rire à la vue de Tolla qui mordait à belles dents une lourde grappe de raisins jaunes, ou qui se barbouillait les joues avec une grosse figue violette. Les jardins, les bois, les ânes et Menico furent pendant douze ans les seuls précepteurs de Tolla. Sa mère lui apprit un peu de religion et de musique. Comme on ne la força jamais de se mettre au piano, elle y vint toujours volontiers. Ses petits doigts aimaient à courir sur les touches d'ivoire. Il se trouva qu'elle avait l'oreille juste, et même, ce qui est plus rare chez les enfants, le sentiment de la mesure. Le célèbre maestro Terziani, qui l'entendit un jour par hasard, déclara que c'était grand dommage de ne lui point donner un maître, mais on le laissa dire.
La religion, et surtout ce catholicisme splendide qui règne à Rome, trouva chez elle une âme bien préparée. La pompe des cérémonies, les parfums de l'encens, l'or, le marbre, la musique sacrée, l'attirèrent invinciblement, comme ce citronnier fleuri auquel elle tendait les bras. Son imagination avide s'empara du premier aliment qui lui fut offert. Elle s'éprit d'une passion filiale pour la madone, cette dame vêtue de bleu et d'or qu'on lui disait si bonne et qu'elle voyait si belle. L'enthousiasme puéril qu'elle conçut pour certaines images se changea peu à peu en dévotion. A force de prier dans la chambre de sa mère devant une _Sainte Famille_ de Sassoferrato, elle se lia tout particulièrement avec saint Joseph: elle lui envoyait des baisers, comme à un vieux et respectable parent de la maison. «Tu verras, lui disait-elle, comme je t'embrasserai, si je vais au ciel!» Cette âme aimante n'eut pas besoin d'apprendre la charité. A quatre ans, elle déchirait ses habits, parce qu'elle avait remarqué qu'on les donnait aux petits pauvres lorsqu'ils étaient déchirés. Elle émiettait son déjeuner aux oiseaux du jardin. «Ne sont-ils pas notre prochain? disait-elle. Je nourris mes frères ailés.» Sa charité s'étendait jusqu'aux morts. Un jour, sa mère la conduisit à l'église des Jésuites, où l'on prêchait pour les âmes du purgatoire. C'était dans l'octave de Saint-Ignace, un mois environ avant qu'elle eût accompli sa sixième année. Pendant tout le sermon, Toto n'eut d'yeux que pour la statue colossale en argent massif posée sur un globe de lapis-lazuli; il demanda plusieurs fois à sa mère si le bon Dieu était aussi riche que saint Ignace, et s'il avait en quelque endroit du monde une aussi belle statue. Tolla écouta le prédicateur. Quand la première quêteuse passa près d'elle, elle jeta dans la bourse une petite pièce de monnaie que sa mère lui avait donnée pour cet usage; mais lorsqu'on vint quêter devant elle pour la seconde fois, comme elle n'avait plus d'argent, elle détacha vivement son petit bracelet de corail et le donna aux âmes du purgatoire. On ne s'en aperçut que le soir en la déshabillant.
«Tu n'aurais pas dû, lui dit sa mère, donner ton bracelet sans ma permission.»
Elle répliqua vivement:
«Vous n'avez donc pas entendu, maman, comme ces pauvres âmes ont soif?»
A treize ans, Tolla savait lire et écrire, monter à cheval, grimper aux arbres, sauter les fossés, jouer du piano, aimer ses parents et prier Dieu. Son père s'aperçut qu'avec ses petits talents, sa parfaite ignorance et ses grandes qualités, elle ne ressemblait pas mal à un buisson d'aubépine en fleur. On résolut de la mettre en pension. L'établissement en vogue en ce temps-là était l'institut royal de Marie-Louise, à Lucques. Les élèves y accouraient du fond de l'Italie et même des pays d'outre-mer et d'outre-monts. Le bruit des concours annuels qui s'y faisaient et des récompenses qui y étaient décernées retentissait dans toute la péninsule, de Naples à Venise. Le comte Feraldi espéra que l'amour de la gloire éveillerait chez sa fille le goût du travail, et que l'appât de ces couronnes tant enviées lui ferait regagner le temps perdu. Il la conduisit à la surintendante de l'institut royal, comtesse Trebiliani.
Tolla, jetée sans transition dans les habitudes régulières et presque monastiques d'une grande communauté, n'eut pas le temps de regretter sa liberté, sa famille et les bois de Lariccia. Elle s'éprit pour l'étude d'une passion soudaine, mais où la curiosité avait plus de part que l'émulation. Elle se souciait médiocrement de paraître savante, mais elle conçut un incroyable désir de savoir. Toutes les facultés sérieuses de son esprit, brusquement éveillées, entrèrent en travail, et l'on crut reconnaître que l'oisiveté où elle avait vécu avait centuplé ses forces. Son esprit ressemblait à ces terres incultes du nouveau monde qui n'attendent qu'une poignée de semence pour révéler leur inépuisable fécondité. Ignorante comme elle l'était, tout lui parut nouveau, tout piquait sa curiosité; elle ne dédaignait rien, rien ne lui semblait usé ni banal. Les histoires les plus insipides, les abrégés les plus nauséabonds avaient pour elle autant d'attraits que des romans. La géographie lui parut une science curieuse et attachante: en feuilletant un atlas, elle éprouvait les émotions du voyageur qui découvre des Amériques à chaque pas. Pour tout dire, en un mot, rien ne la rebuta, pas même l'arithmétique; elle fut charmée de ces petits raisonnements secs et précis; elle saisit au premier coup d'oeil tout ce qu'ils ont d'ingénieux dans leur simplicité, et je ne sais s'il s'est trouvé personne, depuis Pythagore, à qui la table de Pythagore ait fait autant de plaisir.
A la fin de l'année 1831, Tolla, sans avoir songé un seul instant à se couvrir de gloire, suivant les intentions de son père, se trouva la première de sa classe et reçut la croix d'or, aux applaudissements de toute la cour. Elle maintint sa supériorité, sans y penser, jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Dans l'automne de 1834, un décret du duc de Lucques supprima l'institut royal et rendit les élèves à leurs familles. Tolla parlait assez élégamment le français et l'anglais; elle avait amassé la petite somme de connaissances qu'un pensionnat peut offrir à une jeune fille; un excellent maître avait cultivé sa voix et changé en talent ce qui n'était chez elle que l'instinct de la musique; ses parents la trouvèrent parfaite, et son père glorieux se hâta de la conduire dans le monde.
Elle y fit une entrée triomphale, et Rome se souvient encore de sa présentation chez la marquise Trasimeni. Les mères de famille, intéressées à lui trouver des défauts, avaient armé leurs yeux de la curiosité la plus malveillante. Elle subit sans s'en douter ce formidable examen où tous les juges étaient prévenus contre elle: elle en sortit à son honneur. L'aréopage des femmes de quarante ans décida à l'unanimité qu'elle avait une petite figure française assez gentille. Les hommes la proclamèrent de prime saut la plus jolie fille de Rome.