Chapter 7
UN SÉNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le fléau de Rome; et que celle qui voit ramper devant elle de vastes et puissants royaumes, désormais comme un proscrit errant dans l'abandon et le désespoir, exerce sur elle-même une honteuse justice! Mais si ces signes de vieillesse, ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de ma longue expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter, parlez, vous, ami chéri de Rome (_à Lucius_), comme jadis notre ancêtre, lorsque sa langue pathétique raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les Grecs rusés surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous quel Sinon avait enchanté nos oreilles, ou qui a introduit chez nous la fatale machine qui porte une blessure profonde à notre Troie, à notre Rome?--Mon coeur n'est pas formé de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer notre amère douleur sans que des flots de larmes viennent suffoquer ma voix, et interrompre mon discours dans le moment même où il exciterait le plus votre attention et attendrirait vos coeurs émus de pitié. Voici un général: qu'il fasse lui-même ce récit; vos coeurs palpiteront et vous pleurerez en l'entendant parler.
LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les exécrables Chiron et Démétrius sont ceux qui ont massacré le frère de notre empereur, que ce sont eux qui ont déshonoré notre soeur, et que nos deux frères ont été décapités pour leurs atroces forfaits. Apprenez que les larmes de notre père ont été méprisées; et qu'il a été, par une lâche fraude, privé de cette main fidèle qui avait soutenu les guerres de Rome et précipité ses ennemis dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai été injustement banni, que les portes ont été fermées sur moi, et que, pleurant, j'ai été chassé et réduit à aller demander du secours aux ennemis de Rome, qui ont noyé leur haine dans mes larmes sincères, et m'ont ouvert leurs bras pour me recevoir comme un ami; et je suis le banni, il faut que vous le sachiez, qui ai protégé la sûreté de Rome au prix de mon sang, et détourné de son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme à me vanter; mes blessures, toutes muettes qu'elles sont, peuvent attester que mon témoignage est juste et plein de vérité. Mais, arrêtons, il me semble que je m'écarte trop en parlant ici de mon faible mérite. Oh! pardonnez-moi, les hommes se louent eux-mêmes quand ils n'ont plus d'amis pour le faire.
MARCUS.--C'est maintenant à mon tour de parler. Voyez cet enfant. (_Il montre l'enfant qu'un serviteur porte dans ses bras._) Tamora est sa mère; c'est la progéniture d'un More impie, le premier artisan et l'auteur de tous ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de Titus, et il est là, tout homme qu'il est, pour attester la vérité de ce fait. Jugez maintenant quelle raison avait Titus de se venger de ces outrages inexprimables, au-dessus de la patience, au delà de ce que peut supporter l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité, que dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? Montrez-nous en quoi, et de la place où vous nous voyez maintenant, nous allons, en nous tenant par la main, nous précipiter ensemble, détruire tout ce qui reste de la triste famille d'Andronicus, écraser nos têtes sur les pierres rugueuses, et éteindre d'un seul coup notre maison. Parlez, Romains, parlez, et si vous l'ordonnez, voyez, Lucius et moi, nous allons, la main dans la main, nous précipiter.
ÉMILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome, et conduis doucement par la main notre empereur, notre empereur Lucius; car je suis bien sûr que toutes les voix vont le nommer d'un cri unanime.
TOUS LES ROMAINS _s'écrient_.--Salut, Lucius; salut, royal empereur de Rome.
(Lucius et ses amis descendent.)
MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus, et traînez ici ce More impie pour le condamner à quelque mort sanglante, cruelle, en punition de sa méchante vie.
LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux maître de Rome.
LUCIUS.--Grâces vous soient rendues, généreux Romains: puissé-je gouverner de façon à guérir les plaies de Rome, et à effacer ses désastres! Mais, bon peuple, accordez-moi quelques instants, car la nature m'impose une tâche douloureuse.--Tenez-vous à l'écart.--Et vous, mon oncle, approchez pour verser les larmes funèbres sur ce cadavre.--Ah! reçois ce baiser brûlant sur tes lèvres pâles et froides (_il embrasse Titus_), ces larmes de douleur sur ton visage sanglant; tristes et derniers devoirs de ton digne fils!
MARCUS.--Ton frère Marcus nous offre à tes lèvres, larmes pour larmes, et tendre baiser pour baiser. Oh! lorsque la somme de ceux que je devais te donner serait infinie, impossible à compter, cependant je m'acquitterais encore.
LUCIUS, _à son fils_.--Approche, enfant: viens apprendre de nous à fondre en pleurs. Ton grand-père t'aimait bien: mille fois il t'a fait danser sur ses genoux, il t'a endormi en chantant, pendant que son tendre sein te servait d'oreiller, il t'a raconté bien des histoires à la portée de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre enfant, répands quelques larmes de tes yeux encore faibles, et paye ce tribut à la nature qui le demande: les amis associent leurs amis à leurs chagrins et à leurs peines: fais-lui tes derniers adieux; dépose-le dans sa tombe; rends-lui ce service et prends congé de lui.
LE JEUNE LUCIUS.--O grand-père, grand-père! oui, je voudrais de tout mon coeur être mort, et qu'à ce prix vous fussiez encore vivant. O seigneur! mes larmes m'empêchent de pouvoir lui parler: mes larmes m'étoufferont si j'ouvre la bouche.
(Entrent des serviteurs entraînant Aaron.)
UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus, finissez-en avec le malheur. Prononcez la sentence de cet exécrable scélérat, qui a été l'auteur de ces tragiques événements.
LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu'à la poitrine dans la terre, et laissez-le mourir de faim[29]: qu'il reste là, qu'il crie et demande de la nourriture: si quelqu'un le soulage et le plaint, il mourra pour ce crime. Tel est notre arrêt: que quelques-uns de vous demeurent et veillent à ce qu'il soit enfoui dans la terre.
[Note 29: Dans la pièce de Ravenscroft, Aaron est mis à la broche et rôti sur le théâtre.]
AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi la fureur garderait-elle le silence? Je ne suis pas un enfant, moi, pour aller, avec de basses prières, me repentir des maux que j'ai faits. Je voudrais, si je pouvais faire ma volonté, commettre dix mille forfaits pis que tous ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en repens de toute mon âme.
LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le corps de l'empereur, et lui donnent la sépulture dans le tombeau de son père. Mon père et Lavinia seront sans délai enfermés dans le monument de notre famille. Quant à cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funèbres ne lui seront accordés, nul homme ne prendra pour elle les habits de deuil: nul glas funéraire n'annoncera ses obsèques: qu'on la jette aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie. Sa vie fut celle d'une bête féroce; elle vécut sans pitié; et par conséquent elle n'en trouvera point. Veillez à ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal More, l'auteur de tous nos désastres: ensuite nous allons travailler à bien ordonner l'État, afin que de pareils événements ne viennent jamais hâter sa ruine.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
BALLADE.
PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS.
Vous, âmes nobles et guerrières, qui n'épargnez pas votre sang pour la patrie, écoutez-moi, moi qui, pendant dix longues années, ai combattu pour Rome, et n'en ai reçu que de l'ingratitude pour récompense.
Je vécus soixante ans à Rome dans la plus grande considération, j'y étais aimé des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante faisait tout mon plaisir.
Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des ennemis de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous avons essuyé mille fatigues et reçu beaucoup de blessures.
Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions à Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants, tant la guerre en moissonna!
Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers la reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui fut jamais.
L'empereur épousa la reine, source de maux funestes qui désolèrent Rome; car les deux princes et le More le trompèrent lâchement, sans égard pour personne.
Le More plut à l'impératrice, qui prêta l'oreille à sa passion; elle oublia ses serments jurés à l'empereur, et elle mit au monde un enfant more.
Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu'à répandre le sang, et à me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat.
J'espérais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins vinrent m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement de mes maux, et la consolation de ma vieillesse.
Cette enfant, appelée Lavinia, était fiancée au noble fils de l'empereur: dans une chasse, il fut massacré par les indignes complices de la cruelle impératrice.
On eut la méchanceté de jeter son corps dans une profonde et sombre fosse; le scélérat more passa peu de temps après par cet endroit avec mes fils, et ils tombèrent dans la fosse.
Le More y fit passer ensuite l'empereur, et leur imputa tout le crime de ce meurtre; comme ils furent trouvés dans la fosse, on les arrêta et on les enchaîna.
Mais ce qui mit le comble à mon malheur, les deux princes eurent la cruauté d'enlever ma fille sans pitié, et souillèrent sa chasteté dans leurs bras impudiques.
Et quand ils l'eurent déshonorée, ils firent tout ce qu'ils purent pour tenir leur crime secret; ils lui coupèrent la langue, afin qu'elle ne pût les accuser.
Ils lui coupèrent aussi les deux mains, afin qu'elle ne pût ni mettre ses plaintes par écrit, ni trahir les deux complices de ce forfait, en brodant avec l'aiguille sur son métier.
Mon frère Marcus la rencontra dans la forêt où son sang arrosait la terre, la vit les deux bras coupés, sans langue, et ne pouvant se plaindre de son malheur.
Et lorsque je la vis dans cet affreux état, je versai des larmes; je poussai pour Lavinia plus de plaintes que je n'en avais poussé pour mes vingt-deux fils.
Et quand je vis qu'elle ne pouvait ni écrire, ni parler, ce fut alors que mon coeur se brisa de douleur; nous répandîmes du sable sur la terre, afin de parvenir à dévoiler l'auteur de tant d'atrocités.
Avec un bâton, sans le secours de la main, elle écrivit sur le sable ce qui suit:
«Les fils abominables de la fière impératrice sont les seuls auteurs de mes souffrances.»
J'arrachai mes cheveux gris, je maudis l'heure où j'étais né, et je souhaitai que la main qui avait combattu pour l'honneur de Rome eût été estropiée dans le berceau.
Le More, toujours occupé de scélératesses, dit que si je voulais délivrer mes fils, il fallait que je donnasse ma main droite à l'empereur, et qu'alors il laisserait vivre mes fils.
J'ordonnai au More de me couper sur-le-champ la main, et je la vis séparée de mon bras sans crainte et sans horreur; car j'aurais volontiers donné au tyran mon coeur sanglant pour la vie de mes enfants.
Bientôt on me rapporte ma main qu'on avait refusée, et les têtes de mes fils séparées de leurs corps: je les contemplai, et mes larmes coulèrent encore à plus grands flots.
Alors en proie à ma misère, je m'en allai sans secours, je traçai ma douleur sur le sable avec mes larmes, je décochai ma flèche vers le ciel[30], et j'invoquai à grands cris les puissances de l'enfer pour me venger.
[Note 30: Si cette ballade est antérieure à la tragédie, c'est ici une expression métaphorique, empruntée probablement d'un passage du psaume LXIV, 3: «Ceux qui visent avec des mots empoisonnés, comme avec des flèches.» PERCY.]
L'impératrice, qui me crut fou, parut devant moi sous la forme d'une furie, avec ses fils travestis; elle se disait la Vengeance, et ses deux fils le Rapt et le Meurtre.
Je la laissai quelque temps dans cette idée, jusqu'à ce que mes amis, ayant épié le lieu et le moment, attachèrent les princes à un poteau, pour infliger la punition due à leur crime.
Je les égorgeai; Lavinia, des restes de ses bras mutilés, tint le bassin pour recevoir leur sang; je râpai ensuite leurs os, pour faire de cette poussière une pâte épaisse dont je fis deux pâtés.
Je les remplis de leur chair et les fis servir sur la table un jour de festin; je les plaçai devant l'impératrice qui mangea la chair et les os de ses deux fils.
Ensuite j'égorgeai ma fille sans pitié, et j'enfonçai le poignard dans le sein de l'impératrice, j'en fis de même à l'empereur, puis à moi-même, et terminai ainsi ma fatale vie.