Titus Andronicus

Chapter 5

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DÉMÉTRIUS.--Je voudrais que nous eussions un millier de dames romaines à notre merci, pour assouvir tour à tour nos désirs de volupté.

CHIRON.--Voilà un souhait charitable et plein d'amour!

AARON.--Il ne manque ici que votre mère pour dire: _Amen_!

CHIRON.--Et elle le dirait, y eût-il vingt mille Romaines de plus dans le même cas.

DÉMÉTRIUS.--Allons, venez: allons prier les dieux pour notre mère bien-aimée qui est à présent dans les souffrances.

AARON, _à part_.--Priez plutôt tous les démons; les dieux nous ont abandonnés.

(On entend une fanfare.)

DÉMÉTRIUS.--Pourquoi les trompettes de l'empereur sonnent-elles ainsi?

CHIRON.--Apparemment pour la joie qu'il ressent d'avoir un fils.

DÉMÉTRIUS.--Doucement; qui vient à nous?

(Entre une nourrice, portant dans ses bras un enfant more.)

LA NOURRICE.--Salut, seigneurs! Oh! dites-moi, avez-vous le More Aaron?

AARON.--Bien, un peu plus, ou un peu moins, ou pas du tout, voici Aaron: que voulez-vous à Aaron?

LA NOURRICE.--Mon cher Aaron, nous sommes tous perdus; venez à notre secours, ou le malheur vous accable à jamais!

AARON.--Quoi? quel miaulement vous faites! Que tenez-vous là enveloppé dans vos bras?

LA NOURRICE.--Oh! ce que je voudrais cacher à l'oeil des cieux; l'opprobre de notre impératrice, et la honte de la superbe Rome.--Elle est délivrée, seigneurs, elle est délivrée.

AARON.--A qui[19]?

[Note 19: _Delivered_, veut dire: livrée, délivrée et accouchée. De là l'équivoque.]

LA NOURRICE.--Je veux dire qu'elle est accouchée.

AARON.--Eh bien, que Dieu lui donne bon repos! Que lui a-t-il envoyé?

LA NOURRICE.--Un démon.

AARON.--Eh bien! alors elle est la femelle de Pluton? une heureuse lignée!

LA NOURRICE.--Dites une malheureuse, hideuse, noire et triste lignée. Le voilà l'enfant, aussi dégoûtant qu'un crapaud, au milieu des beaux nourrissons de notre climat.--L'impératrice vous l'envoie, c'est votre image, scellée de votre sceau, et vous ordonne de le baptiser avec la pointe de votre poignard.

AARON.--Fi donc! fi donc! prostituée! Le noir est-il une si vilaine couleur? Cher joufflu, tu fais une jolie fleur, cela est sûr.

DÉMÉTRIUS.--Misérable, qu'as-tu fait?

AARON.--Ce que tu ne peux défaire.

CHIRON.--Tu as perdu[20] notre mère.

[Note 20: _Thou hast undone our mother;... to undo_, défaire et perdre de réputation. Le More répond: je l'ai faite ou je lui ai fait....]

AARON.--Misérable, j'ai trouvé ta mère.

DÉMÉTRIUS.--Oui, chien d'enfer, et c'est ainsi que tu l'as perdue. Malheur à son fruit, et maudit soit son détestable choix! maudit soit le rejeton d'un si horrible démon.

CHIRON.--Il ne vivra pas.

AARON.--Il ne mourra pas.

LA NOURRICE.--Aaron, il le faut; sa mère le veut ainsi.

AARON.--Le faut-il absolument, nourrice? En ce cas, qu'aucun autre que moi n'attente à la vie de ma chair et de mon sang.

DÉMÉTRIUS.--J'embrocherai le petit têtard sur la pointe de ma rapière. Nourrice, donne-le-moi, mon épée l'aura bientôt expédiée.

AARON, _prenant l'enfant et tirant son épée_.--Ce fer t'aurait plus vite encore labouré les entrailles.--Arrêtez, lâches meurtriers! Voulez-vous tuer votre frère? Par les flambeaux du firmament, qui brillaient avec tant d'éclat lorsque cet enfant fut engendré, il meurt de la pointe affilée de mon cimeterre, celui qui ose toucher à cet enfant, mon premier-né et mon héritier! Je vous dis, jeunes gens, qu'Encelade lui-même avec toute la race menaçante des enfants de Typhon, ni le grand Alcide, ni le dieu de la guerre, n'auraient le pouvoir d'arracher cet enfant des mains de son père. Quoi! quoi! enfants aux joues rouges, aux coeurs vides, murs plâtrés, enseignes peintes de cabaret! le noir vaut mieux que toute autre couleur, il dédaigne de recevoir aucune autre couleur; toute l'eau de l'Océan ne blanchit jamais les jambes noires du cygne, quoiqu'il les lave à toute heure dans les flots.--Dites de ma part à l'impératrice que je suis d'âge à garder ce qui est à moi, qu'elle arrange cela comme elle pourra.

DÉMÉTRIUS.--Veux-tu donc trahir ainsi ton auguste maîtresse?

AARON.--Ma maîtresse est ma maîtresse; et cet enfant, c'est moi-même; la vigueur et le portrait de ma jeunesse; je le préfère au monde entier; et en dépit du monde entier, je conserverai ses jours; ou Rome verra quelques-uns de vous en porter la peine.

DÉMÉTRIUS.--Cet enfant déshonore à jamais notre mère.

CHIRON.--Rome la méprisera pour cette indigne faiblesse.

LA NOURRICE.--L'empereur, dans sa rage, la condamnera à la mort.

CHIRON.--Je rougis quand je songe à cette ignominie.

AARON.--Voilà donc le privilége de votre beauté; malheur à cette couleur traîtresse, qui trahit par la rougeur les secrètes pensées du coeur! Voilà un petit garçon formé d'une autre nuance. Voyez comme le petit moricaud sourit à son père, et semble lui dire: «Mon vieux, je suis à toi.» Il est votre frère, seigneurs; visiblement nourri du même sang qui vous a donné la vie, et il est venu au jour et sorti du même sein, où, comme lui, vous avez été emprisonnés. Oui, il est votre frère, et du côté le plus certain, quoique mon sceau soit empreint sur son visage.

LA NOURRICE.--Aaron, que dirai-je à l'impératrice?

DÉMÉTRIUS.--Réfléchis, Aaron, sur le parti qu'il faut prendre, et nous souscrirons tous à ton avis. Sauve l'enfant, pourvu que nous soyons tous en sûreté.

AARON.--Asseyons-nous et délibérons tous ensemble; mon fils et moi nous nous placerons au vent de vous; restez là; maintenant parlez à loisir de votre sûreté.

(Ils s'asseyent à terre.)

DÉMÉTRIUS.--Combien de femmes ont déjà vu cet enfant?

AARON.--Allons, fort bien, braves seigneurs. Quand nous sommes tous unis, je suis un agneau. Mais si vous irritez le More,--le sanglier en fureur, la lionne des montagnes, l'Océan en courroux ne seraient pas aussi redoutables qu'Aaron.--Mais répondez, combien de personnes ont vu l'enfant?

LA NOURRICE.--Cornélie la sage-femme, et moi; personne autre si ce n'est l'impératrice sa mère.

AARON.--L'impératrice, la sage-femme et vous.--Deux peuvent garder le secret, quand le troisième n'est plus là[21], va trouver l'impératrice, dis-lui ce que je viens de dire. (_Il poignarde la nourrice._) Aïe! aïe! voilà comme crie un cochon de lait qu'on arrange pour la broche.

[Note 21: Secret de deux, secret de Dieu, secret de trois, secret de tous. _Tre tacerano se due vi non sono._]

DÉMÉTRIUS.--Que prétends-tu donc, Aaron? pourquoi as-tu fait cela?

AARON.--Seigneur, c'est un acte de politique; la laisserai-je vivre pour trahir notre crime? Une commère bavarde avec la langue longue? Non, seigneur, non. Et maintenant connaissez tous mes desseins. Près d'ici habite un certain Mulitéus, mon compatriote; sa femme n'est accouché que d'hier. Son enfant lui ressemble, il est blanc comme vous; allez arranger le marché avec lui, donnez de l'or à la mère, et instruisez-les tous deux de tous les détails de l'affaire; dites-leur comment leur fils, par cet arrangement, sera élevé et reçu pour héritier de l'empereur, et substitué à la place du mien, afin d'apaiser cet orage qui se forme à la cour, et que l'empereur le caresse comme sien. Vous entendez, seigneurs? Et voyez (_montrant la nourrice_), je lui ai donné sa potion.--Il faut que vous preniez soin de ses funérailles. Les champs ne sont pas loin, et vous êtes de braves compagnons. Cela fait, songez à ne pas prolonger les délais, mais envoyez-moi sur-le-champ la sage-femme. Une fois débarrassés de la sage-femme et de la nourrice, libre alors aux dames de jaser à leur gré.

CHIRON.--Aaron, je vois que tu ne veux pas confier aux vents tes secrets.

DÉMÉTRIUS.--Pour le soin que tu prends de l'honneur de Tamora, elle et les siens te doivent une grande reconnaissance.

(Démétrius et Chiron sortent en emportant le cadavre de la nourrice.)

AARON, _seul_.--Courons vers les Goths, aussi rapidement que l'hirondelle, pour y placer le trésor qui est dans mes bras, et saluer secrètement les amis de l'impératrice.--Allons, viens, petit esclave aux lèvres épaisses; je t'emporte d'ici; car c'est toi qui nous donnes de l'embarras; je te ferai nourrir de fruits sauvages, de racines, de lait caillé, de petit-lait; je te ferai téter la chèvre, et loger dans une caverne, et je t'élèverai pour être un guerrier, et commander un camp.

(Il sort.)

SCÈNE III

Place publique de Rome.

TITUS, MARCUS _père, le jeune_ LUCIUS ET _autres Romains tenant des arcs; Titus porte les flèches, lesquelles ont des lettres à leurs pointes_.

TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons, mon enfant,--voyons ton adresse à tirer. Vraiment, tu ne manques pas le but, et la flèche y arrive tout droit. _Terras Astræa reliquit_[22].--Rappelez-vous bien, Marcus.--Elle est partie, elle est partie.--Monsieur, voyez à vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez sonder l'Océan, et vous jetterez vos filets; peut-être trouverez-vous la justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi peu sur mer que sur terre.--Non, Publius et Sempronius, il faut que vous fassiez cela; c'est vous qui devez creuser avec la bêche et la pioche, et percer le centre le plus reculé de la terre; et lorsque vous serez arrivés au royaume de Pluton, je vous prie, présentez-lui cette requête: dites-lui que c'est pour demander justice et implorer son secours; et que c'est de la part du vieil Andronicus, accablé de chagrins dans l'ingrate Rome.--Ah! Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que j'ai réuni les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise ainsi.--Allez, partez, et je vous prie, soyez tous bien attentifs, et ne laissez pas passer un seul vaisseau de guerre sans y faire une exacte recherche; ce méchant empereur pourrait bien l'avoir embarquée pour l'écarter d'ici, et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la Justice.

[Note 22: Astrée quitte la terre.]

MARCUS.--O Publius! n'est-il pas déplorable de voir ainsi ton digne oncle dans le délire?

PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup, seigneur, de ne pas le quitter, de veiller sur lui jour et nuit, et de traiter le plus doucement que nous pourrons sa folie, jusqu'à ce que le temps apporte quelque remède salutaire à son mal.

MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous les remèdes. Joignons-nous aux Goths; et par une guerre vengeresse, punissons Rome de son ingratitude, et que la vengeance atteigne le traître Saturninus.

TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous rencontré?

PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie dire que si vous voulez obtenir vengeance de l'enfer vous l'aurez. Quant à la Justice, elle est occupée, à ce qu'il croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part ailleurs; en sorte que vous êtes forcé d'attendre un peu.

TITUS.--Il me fait tort de m'éconduire ainsi avec ses délais; je me plongerai dans le lac brûlant de l'abîme, et je saurai arracher la Justice de l'Achéron par les talons.--Marcus, nous ne sommes que des roseaux; nous ne sommes pas des cèdres; nous ne sommes pas des hommes charpentés d'ossements gigantesques, ni de la taille des cyclopes; mais nous sommes de fer, Marcus, nous sommes d'acier jusqu'à la moelle des os, et cependant nous sommes écrasés de plus d'outrages que notre dos n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur la terre ni dans les enfers, nous solliciterons le ciel et nous fléchirons les dieux pour qu'ils envoient la Justice ici-bas pour venger nos affronts. Allons, à l'ouvrage.--Vous êtes un habile archer, Marcus. (_Il lui donne des flèches._) _Ad Jovem_[23], voilà pour toi.--Ici, _ad Apollinem_[24], _ad Martem_[25]. C'est pour moi-même.--Ici, mon enfant, à _Pallas_.--Ici, à _Mercure_.--A _Saturne_, Caïus, et non pas à Saturninus.--Il vaudrait autant tirer contre le vent.--Allons, à l'oeuvre, enfant. Marcus, tire quand je te l'ordonnerai. Sur ma parole, j'ai écrit cette liste à merveille: il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requête.

[Note 23: A Jupiter]

[Note 24: à Apollon]

[Note 25: à Mars, etc.]

MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flèches vers la cour, nous mortifierons l'empereur dans son orgueil.

TITUS.--Allons amis, tirez. (_Ils tirent._) A merveille, Lucius. Cher enfant, c'est dans le sein de la Vierge, envoie-la à Pallas.

MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par delà la lune: de ce coup, votre lettre est arrivée à Jupiter.

TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois, tu as coupé une des cornes du Taureau.

MARCUS.--C'était là le jeu, seigneur; quand Publius a lancé sa flèche, le Taureau, dans sa douleur, a donné un si furieux coup au Bélier que les deux cornes de l'animal sont tombées dans le palais; et qui les pouvait trouver que le scélérat de l'impératrice?--Elle s'est mise à rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empêcher de les donner en présent à son maître.

TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prospérité à votre grandeur! (_Entre un paysan avec un panier et une paire de pigeons._) Des nouvelles, des nouvelles du ciel! Marcus, le message est arrivé.--Eh bien, l'ami, quelles nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me fera-t-on justice? Que dit Jupiter?

LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences[26]? Il dit qu'il les a fait descendre, parce que l'homme ne doit être pendu que la semaine prochaine.

[Note 26: Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur de potences.]

TITUS.--Que dit Jupiter? Voilà ce que je te demande.

LE PAYSAN.--Hélas! monsieur, je ne connais pas Jupiter, je n'ai bu jamais avec lui de ma vie.

TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur?

LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien autre chose.

TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel?

LE PAYSAN.--Du ciel? Hélas, monsieur, jamais je n'ai été là: Dieu me préserve d'être assez audacieux pour prétendre au ciel dans ma jeunesse! Quoi! je vais tout simplement avec mes pigeons au _Tribunal peuple_[27], pour arranger une matière de querelle entre mon oncle et un des gens de l'_impérial_.

[Note 27: _Tribunal peuple_ est ici pour tribun du peuple, _impérial_ pour l'empereur.]

MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut pour votre harangue. Qu'il aille remettre les pigeons à l'empereur de votre part.

TITUS.--Dis-moi, peux-tu débiter une harangue à l'empereur avec _grâce_?

LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu dire _grâces_ de ma vie.

TITUS.--Allons, drôle, approche: ne fais plus de difficulté; mais donne tes pigeons à l'empereur. Par moi, tu obtiendras de lui justice.--Arrête, arrête!--En attendant, voilà de l'argent pour ta commission.--Donnez-moi une plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu remettre une supplique avec grâce?

LE PAYSAN,--Oui, monsieur.

TITUS.--Eh bien, voilà une supplique pour toi. Et quand tu seras introduit près de l'empereur, dès le premier abord il faut te prosterner; ensuite lui baiser les pieds; et alors remets-lui tes pigeons, et alors attends ta récompense. Je serai tout près, l'ami: vois à t'acquitter bravement de ce message.

LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi faire.

TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus, plie-le dans la harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un humble suppliant.--Et lorsque tu l'auras donnée à l'empereur, reviens frapper à ma porte, et dis-moi ce qu'il t'aura dit.

LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai.

TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

La scène est devant le palais.

_Entrent_ SATURNINUS, TAMORA, CHIRON, DÉMÉTRIUS, _seigneurs et autres. Saturninus porte à la main les flèches lancées par Titus._

SATURNINUS.--Que dites-vous, seigneurs, de ces outrages? A-t-on jamais vu un empereur de Rome insulté, dérangé et bravé ainsi en face, et traité avec ce mépris pour avoir déployé une justice impartiale? Vous le savez, seigneurs, aussi bien que les dieux puissants; quelques calomnies que les perturbateurs de notre paix murmurent à l'oreille du peuple, il ne s'est rien fait que de l'aveu des lois contre les fils téméraires du vieil Andronicus. Et parce que ses chagrins ont troublé sa raison, faudra-t-il que nous soyons ainsi persécutés de ses vengeances, de ses accès de frénésie, et de ses insultes amères? Le voilà maintenant qui appelle le ciel pour le venger. Voyez, voici une lettre à Jupiter, une autre à Mercure; celle-ci à Apollon; celle-là au dieu de la guerre. De jolis écrits à voir voler dans les rues de Rome! Quel est le but de ceci, si ce n'est de diffamer le sénat et de nous flétrir en tous lieux du reproche d'injustice? N'est-ce pas là une agréable folie, seigneurs? Comme s'il voulait dire qu'il n'y a point de justice à Rome. Mais si je vis, sa feinte démence ne servira pas de protection à ces outrages. Lui et les siens apprendront que la justice respire dans Saturninus; et si elle sommeille, il la réveillera si bien, que dans sa fureur elle fera disparaître le plus impudent des conspirateurs qui soient en vie.

TAMORA.--Mon gracieux seigneur, mon cher Saturninus, maître de ma vie, souverain roi de toutes mes pensées, calmez-vous et supportez les défauts de la vieillesse de Titus; c'est l'effet des chagrins qu'il ressent de la perte de ses vaillants fils, dont la mort l'a frappé profondément et a blessé son coeur. Prenez pitié de son déplorable état, plutôt que de poursuivre pour ces insultes le plus faible ou le plus honnête homme de Rome. (_A part._) Oui, il convient à la pénétrante Tamora de les flatter tous.--Mais, Titus, je t'ai touché au vif, et tout le sang de ta vie s'écoule: si Aaron est seulement prudent, tout va bien, et l'ancre est dans le port. (_Entre le paysan avec sa paire de colombes._)--Eh bien, qu'y a-t-il, mon ami? Veux-tu nous parler?

LE PAYSAN.--Oui, vraiment, si vous êtes la Majesté impériale.

TAMORA.--Je suis l'impératrice.--Mais voilà l'empereur assis là-bas.

LE PAYSAN.--C'est lui que je demande. (A l'empereur.)--Que Dieu et saint Étienne vous donnent le bonheur. Je vous ai apporté une lettre, et une paire de colombes que voilà.

(L'empereur lit la lettre.)

SATURNINUS.--Qu'on le saisisse et qu'on le pende sur l'heure.

LE PAYSAN.--Combien aurai-je d'argent?

TAMORA.--Allons, misérable, tu vas être pendu.

LE PAYSAN.--Pendu! Par Notre-Dame, j'ai donc apporté ici mon cou pour un bel usage!

(Il sort avec les gardes.)

SATURNINUS.--Des outrages sanglants et intolérables! Endurerai-je plus longtemps ces odieuses scélératesses? Je sais d'où part encore cette lettre: cela peut-il se supporter? Comme si ses traîtres enfants, que la loi a condamnés à mourir pour le meurtre de notre frère, avaient été injustement égorgés par mon ordre! Allez, traînez ici ce scélérat par les cheveux: ni son âge ni ses honneurs ne lui donneront des priviléges. Va, pour cette audacieuse insulte, je serai moi-même ton bourreau, rusé et frénétique misérable, qui m'aidas à monter au faîte des grandeurs dans l'espérance que tu gouvernerais et Rome et moi. (_Entre Émilius._) Quelles nouvelles, Émilius?

ÉMILIUS.--Aux armes, aux armes, seigneurs! Jamais Rome n'en eut plus de raisons! Les Goths ont rassemblé des forces; et avec des armées de soldats courageux, déterminés, avides de butin, ils marchent à grandes journées vers Rome, sous la conduite de Lucius, le fils du vieil Andronicus: il menace dans le cours de ses vengeances d'en faire autant que Coriolan.

SATURNINUS.--Le belliqueux Lucius est-il le général des Goths? Cette nouvelle me glace; et je penche ma tête comme les fleurs frappées de la gelée ou l'herbe battue par la tempête. Ah! c'est maintenant que nos chagrins vont commencer: c'est lui que le commun peuple aime tant: moi-même, lorsque vêtu en simple particulier je me suis confondu avec eux, je leur ai souvent ouï dire que le bannissement de Lucius était injuste, et souhaiter que Lucius fût leur empereur.

TAMORA.--Pourquoi trembleriez-vous? Votre ville n'est-elle pas forte?

SATURNINUS.--Oui, mais les citoyens favorisent Lucius, et ils se révolteront pour lui venir en aide.

TAMORA.--Roi, prenez les sentiments d'un empereur, comme vous en portez le titre. Le soleil est-il éclipsé par les insectes qui volent devant ses rayons? L'aigle permet aux petits oiseaux de chanter et ne s'embarrasse pas de ce qu'ils veulent dire par là, certain qu'il peut, de l'ombre de ses ailes, faire taire à son gré leurs voix. Vous pouvez en faire autant pour la populace insensée de Rome. Reprenez donc courage; et sachez, empereur, que je saurai charmer le vieil Andronicus par des paroles plus douces, mais plus dangereuses que ne l'est l'appât pour le poisson, et le miel du trèfle fleuri pour la brebis[28]: l'un meurt blessé par l'hameçon, et l'autre empoisonné par une pâture délicieuse.

[Note 28: «Cette herbe mangée en abondance est nuisible aux troupeaux.» (JOHNSON.)]

SATURNINUS.--Mais il ne voudra pas prier son fils pour nous.

TAMORA.--Si Tamora l'en prie, il le voudra; car je puis flatter sa vieillesse et l'endormir par des promesses dorées: et quand son coeur serait presque inflexible et ses vieilles oreilles sourdes, son coeur et son oreille obéiraient à ma langue.--(_A Émilius._) Allez, précédez-nous, et soyez notre ambassadeur. Dites-lui que l'empereur demande une conférence avec le brave Lucius, et fixe le lieu du rendez-vous dans la maison de son père, le vieil Andronicus.

SATURNINUS.--Émilius, acquittez-vous honorablement de ce message; et s'il exige des otages pour sa sûreté, dites-lui de demander les gages qu'il préfère.

ÉMILIUS.--Je vais exécuter vos ordres.

(Il sort.)

TAMORA.--Moi, je vais aller trouver le vieux Andronicus, et l'adoucir par toutes les ressources de l'art que je possède, pour arracher aux belliqueux Goths le fier Lucius. Allons, cher empereur, reprenez votre gaieté; ensevelissez toutes vos alarmes dans la confiance en mes desseins.

SATURNINUS.--Allez; puissiez-vous réussir et le persuader!

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Plaine aux environs de Rome.

LUCIUS, _à la tête des Goths; tambours, drapeaux._

LUCIUS.--Guerriers éprouvés, mes fidèles amis, j'ai reçu des lettres de la superbe Rome, qui m'annoncent la haine que les Romains portent à leur empereur, et combien ils aspirent de nous voir. Ainsi, nobles chefs, soyez ce qu'annoncent vos titres, fiers et impatients de venger vos affronts, et tirez une triple vengeance de tous les maux que Rome vous a causés.

UN CHEF DES GOTHS.--Brave rejeton sorti du grand Andronicus, dont le nom, qui nous remplissait jadis de terreur, fait maintenant notre confiance; vous, dont l'ingrate Rome paye d'un odieux mépris les grands exploits et les actions honorables, comptez sur nous: nous vous suivrons partout où vous nous conduirez; comme dans un jour brûlant d'été les abeilles, armées de leurs dards, suivent leur roi aux champs fleuris, et nous nous vengerons de l'exécrable Tamora.

TOUS ENSEMBLE.--Et ce qu'il dit, nous le disons tous avec lui, nous le répétons tous d'une voix.

LUCIUS.--Je lui rends grâces humblement, et à vous tous.--Mais qui vient ici, conduit par ce robuste Goth?