Chapter 4
TITUS.--Vois, Marcus, vois; je comprends ses signes; si elle avait une langue pour parler, elle dirait en ce moment à son frère, ce que je viens de te dire; «que le mouchoir tout trempé des pleurs de son frère ne peut plus servir à essuyer ses joues humides.» O quelle sympathie de malheurs! aussi éloignés de tout remède que les limbes le sont du ciel! (Entre Aaron.)
AARON.--Titus Andronicus, l'empereur mon maître m'envoie te dire, que si tu aimes tes fils, vous pouvez, soit Marcus, soit Lucius, soit toi-même, vieillard, quelqu'un de vous, enfin, vous couper la main et l'envoyer au roi; qu'en retour il te renverra tes deux fils vivants, et que ce sera la rançon de leur crime.
TITUS.--O généreux empereur! ô bon Aaron! Le noir corbeau a-t-il donc jamais fait entendre des accents aussi semblables à ceux de l'alouette, qui nous avertit par ses chants du lever du soleil? De tout mon coeur, je consens à envoyer ma main à l'empereur; bon Aaron, veux-tu m'aider à la couper?
LUCIUS.--Arrêtez, mon père; non, vous n'enverrez point votre main, cette main glorieuse qui a terrassé tant d'ennemis, la mienne suffira; ma jeunesse a plus de sang à perdre que vous; et ce sera ma main qui servira à sauver la vie de mes frères.
MARCUS.--Laquelle de vos mains n'a pas défendu Rome, et brandi la hache d'armes sanglante, écrivant la destruction sur le casque des ennemis? Ah! vous n'avez point de main qui ne soit illustrée par de rares exploits, la mienne est restée oisive; qu'elle serve aujourd'hui de rançon pour arracher mes neveux à la mort; je l'aurai conservée alors pour un digne usage.
AARON.--Allons, convenez promptement; quelle main sera sacrifiée, de crainte qu'ils ne meurent, avant que leur pardon arrive.
MARCUS.--Ce sera ma main.
LUCIUS.--Non, par le ciel, ce ne sera pas la vôtre.
TITUS.--Mes amis, ne vous disputez plus; des herbes si flétries (_montrant ses mains_) sont bonnes à arracher, et ce doit être la mienne.
LUCIUS.--Mon tendre père, si l'on doit me croire ton fils, laisse-moi racheter mes deux frères de la mort.
MARCUS.--Pour l'amour de notre père, au nom de l'affection de notre mère, laisse-moi te prouver en ce moment la tendresse d'un frère.
TITUS.--Arrangez-vous entre vous; je veux bien épargner ma main.
LUCIUS.--Je vais chercher une hache.
MARCUS.--Mais c'est à moi qu'elle servira.
(Lucius et Marcus sortent.)
TITUS.--Approche, Aaron, je veux les tromper tous deux; prête-moi ta main, et je vais te donner la mienne.
AARON.--Si cela s'appelle tromper, je veux être honnête, et ne jamais tromper ainsi les hommes, tant que je vivrai. (_A part_.) Mais je te tromperai d'une autre manière, et tu le verras avant qu'il se passe une demi-heure.
(Il coupe la main à Titus.)
(Lucius et Marcus reviennent.)
TITUS.--Maintenant cessez votre dispute; ce qui devait être est fait. Bon Aaron, va, donne ma main à l'empereur. Dis-lui que c'est une main qui l'a protégé contre mille dangers; qu'il l'enterre; elle a mérité davantage; qu'elle obtienne du moins cela. Quant à mes fils, dis-lui que je les regarde comme des joyaux achetés à peu de frais, et cependant bien chèrement aussi, puisque je n'ai racheté que ce qui est à moi.
AARON.--Je pars, Andronicus; et, au prix de ta main, attends-toi à voir incessamment tes fils t'être rendus, (_à part_) leurs têtes, je veux dire. Oh! comme cette scélératesse me nourrit par sa seule idée! Que les fous fassent du bien, et que les beaux hommes cherchent à plaire; Aaron veut avoir l'âme aussi noire que son visage.
(Il sort.)
TITUS, _à sa fille_.--Je lève cette main qui me reste vers le ciel, et je fléchis jusqu'à terre ce corps caduc; s'il est quelque puissance qui prenne pitié des larmes des malheureux, c'est elle que j'implore. Quoi, veux-tu te prosterner avec moi? Fais-le, chère âme; le ciel entendra nos prières, ou bien, avec nos soupirs, nous obscurcirons la voûte du ciel, et nous ternirons la face du soleil par une vapeur comme font quelquefois les nuages quand ils le pressent contre leur sein humide.
MARCUS.--Mon frère, demande des choses possibles, et ne te jette point dans cet abîme de chagrins.
TITUS.--Mon malheur n'est-il donc pas un abîme, puisqu'il n'a point de fond? que ma douleur soit donc sans fond comme lui.
MARCUS.--Mais pourtant que ta raison gouverne ta douleur.
TITUS.--S'il était quelque raison pour mes misères, je pourrais contenir ma souffrance dans quelques bornes. Quand le ciel pleure, la terre n'est-elle pas inondée? Si les vents sont en fureur, la mer ne devient-elle pas furieuse, menaçant le firmament de son sein gonflé? Et veux-tu avoir une raison de ce tumulte? Je suis la mer; écoute la violence de ses soupirs. Ma fille est le firmament en pleurs, et moi la terre; il faut donc que la mer soit émue de ses soupirs; il faut donc que ma terre submergée et noyée par ses larmes continuelles devienne un déluge. Mes entrailles ne peuvent contenir mon désespoir; il faut donc que, comme un ivrogne, je le vomisse. Ainsi, laisse-moi en liberté, ceux qui perdent doivent avoir la liberté de se soulager le coeur par la méchanceté de leur langue.
(Entre un messager, portant deux têtes et une main.)
LE MESSAGER.--Digne Andronicus, tu es mal payé de cette noble main que tu as envoyée à l'empereur: voici les têtes de tes deux braves fils, et voilà ta main qu'on te renvoie avec mépris. Tes chagrins vont faire leur amusement, et ils se moquent de ton courage. Je souffre plus de penser à tes maux que du souvenir de la mort de mon père.
(Il sort.)
MARCUS.--Maintenant que le bouillant Etna s'éteigne en Sicile, et que mon coeur nourrisse la flamme éternelle d'un enfer! C'est trop de maux pour pouvoir les supporter! Pleurer avec ceux qui pleurent soulage un peu, mais un chagrin qu'on insulte est une double mort.
LUCIUS.--Quoi! comment se peut-il que ce spectacle me fasse une blessure si profonde, et que l'odieuse vie ne succombe pas? Se peut-il que la mort permette à la vie d'usurper son nom, quand la vie n'a plus d'autre bien que le souffle?
(Lavinia lui donne un baiser.)
MARCUS.--Hélas! pauvre coeur, ce baiser est sans consolation, comme l'eau glacée pour un serpent transi par la faim.
TITUS.--Quand finira cet effrayant sommeil?
MARCUS.--Adieu, maintenant, toute illusion: meurs, Andronicus, tu ne dors pas: vois les têtes de tes deux fils, ta main guerrière tranchée, ta fille mutilée, ton autre fils banni, pâle et inanimé à cet horrible aspect; et moi, ton frère, froid et immobile comme une statue de pierre. Ah! je ne veux plus chercher à modérer ton désespoir: arrache tes cheveux argentés, ronge de tes dents ton autre main, et que cet affreux spectacle ferme enfin tes yeux trop infortunés! Voilà le moment de t'emporter: pourquoi restes-tu calme?
TITUS, _riant_.--Ha, ha, ha.
MARCUS.--Pourquoi ris-tu? ce n'est guère le moment.
TITUS.--Il ne me reste plus une seule larme à verser; d'ailleurs, ce désespoir est un ennemi qui veut envahir mes yeux humides, et les rendre aveugles en les forçant de payer le tribut de leurs larmes. Par quel chemin alors trouverais-je la caverne de la vengeance? car ces deux têtes semblent me parler et me menacer de ne jamais entrer dans le séjour du bonheur, jusqu'à ce que tous ces malheurs retombent sur ceux qui les ont commis. Allons, voyons quelle tâche j'ai à remplir.--Vous, tristes compagnons, entourez-moi, afin que je puisse me tourner vers chacun de vous, et jurer à mon âme de venger vos affronts. Le voeu est prononcé.--Allons, mon frère, prends une tête, et moi je porterai l'autre dans cette main. Lavinia, tu seras employée à cette oeuvre: porte ma main, chère fille, entre tes dents. Toi, jeune homme, va-t'en, éloigne-toi de ma vue: tu es banni, et tu ne dois pas rester ici; cours chez les Goths, lève parmi eux une armée; et si tu m'aimes, comme je le crois, embrassons-nous et séparons-nous, car nous avons beaucoup à faire.
(Ils sortent tous, excepté Lucius.)
LUCIUS, _seul_.--Adieu, Andronicus, mon noble père, l'homme le plus malheureux qui ait jamais vécu dans Rome! Adieu, superbe Rome: Lucius laisse ici, jusqu'à son retour, des gages plus chers que sa vie. Adieu, Lavinia, ma noble soeur; ah! plût aux dieux que tu fusses ce que tu étais auparavant! Mais à présent Lucius et Lavinia ne vivent plus que dans l'oubli et dans des chagrins insupportables. Si Lucius vit, il vengera vos outrages et forcera le fier Saturninus et son impératrice à mendier aux portes de Rome, comme autrefois Tarquin et sa reine. Je vais chez les Goths, et je lèverai une armée pour me venger de Rome et de Saturninus.
(Il sort.)
SCÈNE II
On voit un appartement dans la maison de Titus.
_Un banquet est dressé._ TITUS, MARCUS, LAVINIA _et_ _le jeune_ LUCIUS, _enfant de Lucius._
TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez à ne prendre de nourriture que ce qu'il en faut pour conserver en nous assez de forces pour venger nos affreux malheurs. Marcus, dénoue le noeud de ton douloureux embrassement; ta nièce et moi, pauvres créatures, sommes privés de nos mains, et nous ne pouvons exprimer notre profond chagrin en nous pressant de nos bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne m'est laissée que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon coeur, rendu fou par la souffrance, bat violemment dans cette prison de chair, je le réprime ainsi par mes coups. (_A Lavinia._) Toi, carte de douleurs, qui me parles par signes, tu ne peux, quand ton coeur précipite ses battements douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser. Blesse-le par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gémissements, ou saisis un petit couteau entre tes dents, et fais une ouverture là où palpite ton coeur, afin que toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots amers ce coeur insensé qui se lamente.
MARCUS.--Fi donc! mon frère, fi donc! N'enseigne point à ta fille à porter des mains homicides sur sa frêle vie!
TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il déjà extravaguer, Marcus? ce n'est qu'à moi seul qu'il appartient d'être fou. Quelles mains homicides peut-elle porter sur sa vie? Ah! pourquoi prononces-tu le nom de _mains_? c'est presser Énée de raconter deux fois l'embrasement de Troie et l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! évite de toucher à un sujet qui t'amène à parler de _mains_, de peur de nous rappeler que nous n'en avons point.--Fi donc, fi donc! quels discours extravagants! Comme si nous pouvions oublier que nous n'avons pas de mains, quand même Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons, commençons: chère fille, mange ceci.--Il n'y a point à boire? Écoute, Marcus, ce qu'elle veut dire.--Je puis interpréter tous ses signes douloureux. Elle dit qu'elle ne boit d'autre boisson que ses larmes brassées avec ses chagrins et fermentées sur ses joues[16]. Muette infortunée, j'apprendrai tes pensées et je saurai aussi bien tes gestes muets que les ermites mendiants savent leurs saintes prières. Tu ne pousseras point de soupir, tu n'élèveras point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas un clin d'oeil, un signe de tête, tu ne te mettras pas à genoux, tu ne feras pas un geste, que je n'en compose un alphabet, et que je ne parvienne, par une pratique assidue, à savoir ce que tu veux dire.
[Note 16: _Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks; Grossière allusion à l'art du brasseur.]
LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-père, laisse là ces plaintes amères, et égaye ma tante par quelque belle histoire.
MARCUS.--Hélas! ce pauvre enfant, ému de nos douleurs, pleure de voir le chagrin de son grand-père.
TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes, et ta vie s'écoulerait bientôt avec elles. (_Marcus frappe le plat avec un couteau._) Que frappes-tu de ton couteau, Marcus?
MARCUS.--Ce que j'ai tué, seigneur, une mouche.
TITUS.--Malédiction sur toi, meurtrier, tu assassines mon coeur: mes yeux sont rassasiés de voir la tyrannie. Un acte de mort exercé sur un être innocent ne sied point au frère de Titus.--Sors de ma présence, je vois que tu n'es pas fait pour être en ma société.
MARCUS.--Hélas! seigneur, je n'ai tué qu'une mouche.
TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un père et une mère? comme tu les verrais laisser pendre leurs ailes délicates et dorées et frapper l'air de leur murmure gémissant! Pauvre et innocente mouche, qui était venue ici pour nous égayer par son bourdonnement mélodieux! et tu l'as tuée!
MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'était une mouche noire et difforme, semblable au More de l'impératrice: voilà pourquoi je l'ai tuée.
TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, car tu as fait une action charitable. Donne-moi ton couteau; je veux outrager son cadavre, me faisant illusion comme si je voyais en lui le More qui serait venu exprès pour m'empoisonner. (_Il porte des coups à l'insecte._) Voilà pour toi, et voilà pour Tamora; ah! scélérat!--Cependant je ne crois pas que nous soyons encore réduits si bas que nous ne puissions entre nous tuer une mouche qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir comme le charbon.
MARCUS.--Hélas, pauvre homme! la douleur a fait tant de ravages en lui, qu'il prend de vains fantômes pour des objets réels.
TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec moi: je vais dans mon cabinet; je veux lire avec toi les tristes aventures arrivées dans les temps anciens.--(_Au jeune Lucius._) Viens, mon enfant, lire avec moi; ta vue est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera à se troubler.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I
La scène est devant la maison de Titus.
_Entrent_ TITUS _et_ MARCUS; _survient en même temps le_ JEUNE LUCIUS, _après lequel court_ LAVINIA.
L'ENFANT.--Au secours, mon grand-père, au secours! ma tante Lavinia me suit partout, je ne sais pourquoi. Mon cher oncle Marcus, voyez comme elle court vite.--Hélas, chère tante, je ne sais pas ce que vous voulez.
MARCUS.--Reste près de moi, Lucius; n'aie pas peur de ta tante.
TITUS.--Elle t'aime trop, mon enfant, pour te faire du mal.
L'ENFANT.--Oh! oui, quand mon père était à Rome, elle m'aimait bien.
MARCUS.--Que veut dire ma nièce Lavinia par ces signes?
TITUS, _à l'enfant_.--N'aie pas peur d'elle, Lucius.--Elle veut dire quelque chose.--Vois, Lucius, vois comme elle t'invite.--Elle veut que tu ailles quelque part avec elle. Ah! mon enfant, jamais Cornélie ne mit plus de soin à lire à ses enfants, que Lavinia à te lire de belles poésies et les harangues de Cicéron. Ne peux-tu deviner pourquoi elle te sollicite ainsi?
L'ENFANT.--Je n'en sais rien, moi, seigneur, ni ne peux le deviner, à moins que ce ne soit quelque accès de frénésie qui l'agite; car j'ai souvent ouï dire à mon grand-père que l'excès du chagrin rendait les hommes fous, et j'ai lu que Hécube de Troie devint folle de douleur: c'est ce qui m'a fait peur, quoique je sache bien que ma noble tante m'aime aussi tendrement qu'ait jamais fait ma mère, et qu'elle ne voudrait pas effrayer mon enfance, à moins que ce ne fût dans sa folie. C'est ce qui m'a fait jeter mes livres, et fuir sans raison, peut-être; mais pardon, chère tante; oui, madame, si mon oncle Marcus veut venir, je vous accompagnerai bien volontiers.
MARCUS.--Lucius, je le veux bien.
(Lavinia retourne du pied les livres que Lucius a laissés tomber.)
TITUS.--Eh bien, Lavinia?--Marcus, que veut-elle dire? il y a un livre qu'elle demande à voir.--Lequel de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon enfant.--Mais tu es plus lettrée, ma fille, et plus instruite. Viens, et choisis dans toute ma bibliothèque, et trompe ainsi tes chagrins jusqu'à ce que le ciel révèle l'exécrable auteur de ces atrocités.--Pourquoi lève-t-elle ses bras ainsi l'un après l'autre?
MARCUS.--Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus d'un scélérat ligué contre elle dans cette action.--Oui, il y en avait plus d'un,--ou bien, elle lève les bras vers le ciel pour implorer sa vengeance.
TITUS.--Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi?
L'ENFANT.--Mon grand-père, ce sont les Métamorphoses d'Ovide: c'est ma mère qui me l'a donné.
MARCUS.--C'est peut-être par tendresse pour celle qui n'est plus qu'elle a choisi ce livre entre tous les autres.
TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle activité elle tourne les feuillets! aidez-la: que veut-elle trouver? Lavinia, dois-je lire? Voici la tragique histoire de Philomèle, qui raconte la trahison de Térée et son rapt; et le rapt, je le crains bien, a été la source de tes malheurs.
MARCUS.--Voyez, mon frère, voyez: remarquez avec quelle attention elle considère les pages!
TITUS.--Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise, violée et outragée, comme l'a été Philomèle, saisie de force dans le vaste silence des bois sombres et insensibles? Voyez, voyez!--Oui, voilà la description d'un lieu pareil à celui où nous chassions (ah! plût au ciel que nous n'eussions jamais, jamais chassé là!); il est exactement semblable à celui que le poëte décrit, et la nature semble l'avoir formé pour le meurtre et le rapt.
MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bâti un antre si horrible, à moins que les dieux ne se plaisent aux tragédies?
TITUS.--Donne-moi quelques signes, chère fille.--Il n'y a ici que tes amis.--Quel est le seigneur romain qui a osé commettre cet attentat? Ou Saturninus se serait-il écarté, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son camp pour aller souiller le lit de Lucrèce?
MARCUS.--Assieds-toi, ma chère nièce.--Mon frère, asseyez-vous près de moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou Mercure, inspirez-moi, afin que je puisse découvrir cette trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici, Lavinia. (_Il écrit son nom avec son bâton, qu'il tient dans sa bouche et qu'il conduit avec ses pieds._) Ce sable est uni; tâche de conduire comme moi le bâton, si tu le peux, après que j'aurai écrit mon nom sans le secours des mains. Maudit soit l'infâme qui nous réduit à ces expédients!--Écris, ma chère nièce, et dévoile enfin ici ce crime que les dieux veulent qu'on découvre pour en tirer vengeance: que le ciel guide ce burin pour imprimer nettement tes douleurs, afin que nous puissions connaître les traîtres de la vérité!
(Lavinia prend le bâton dans ses dents, et, le guidant avec ses moignons, elle écrit sur le sable.)
TITUS.--Lisez-vous, mon frère, ce qu'elle a écrit? _Rapt_, --_Chiron_,--_Démétrius_.
MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de Tamora qui sont les auteurs de cet abominable et sanglant forfait!
TITUS.--_Magne dominator poli, tam lentus audis scelera? tam lentus vides._[17]
[Note 17: Suprême dominateur du monde! peux-tu voir, peux-tu entendre avec patience de si grands scélérats (_Sénèque_, tragédie _d'Hippolyte_).]
MARCUS.--Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne qu'il y en a assez d'écrit sur ce sable pour révolter les âmes les plus douces, pour armer de fureur le coeur des enfants. Seigneur, agenouillez-vous avec moi: Lavinia, agenouille-toi; et toi, jeune enfant, l'espérance de l'Hector romain, agenouille-toi aussi et jurez tous avec moi; comme autrefois Junius Brutus jura, pour le viol de Lucrèce, avec l'époux désolé et le père de cette dame vertueuse et déshonorée, jurez que nous poursuivrons avec prudence une vengeance mortelle sur ces traîtres Goths, et que nous verrons couler leur sang, ou que nous mourrons de cet affront.
TITUS.--C'est assez sûr, si nous savions comment. Si vous blessez ces jeunes ours, prenez garde: leur mère se réveillera; et si elle vous flaire une fois, songez qu'elle est étroitement liguée avec le lion, qu'elle le berce et l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil elle peut faire tout ce qu'elle veut. Vous êtes un jeune chasseur, Marcus: laissons dormir cette idée, et venez; je vais me procurer une feuille d'airain, et avec un stylet d'acier j'y écrirai ces mots pour les mettre en réserve:--Les vents irrités du Nord vont éparpiller ces sables dans l'air, comme les feuilles de la sibylle; et que devient alors votre leçon? Enfant, qu'en dis-tu?
L'ENFANT.--Je dis, seigneur, que si j'étais homme, la chambre où couche leur mère ne serait pas un asile sûr pour ces scélérats, esclaves du joug romain.
MARCUS.--Oui, voilà mon enfant! Ton père en a souvent agi ainsi pour cette ingrate patrie.
L'ENFANT.--Et moi, mon oncle, j'en ferai autant, si je vis.
TITUS.--Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius, je veux t'équiper; et ensuite, mon enfant, tu porteras de ma part aux fils de l'impératrice les présents que j'ai l'intention de leur envoyer à tous deux. Viens, viens: tu feras ce message; n'est-ce pas?
L'ENFANT.--Oui, avec mon poignard dans leur sein, grand-père.
TITUS.--Non, non, mon enfant; non pas cela: je t'enseignerai un autre moyen. Viens, Lavinia.--Marcus, veille sur la maison: Lucius et moi, nous allons faire les braves à la cour: oui, seigneur, nous le ferons comme je le dis, et on nous rendra honneur.
(Titus sort avec Lavinia et l'enfant.)
MARCUS.--Ciel, peux-tu entendre les gémissements d'un homme de bien, et ne pas t'attendrir, et ne pas prendre pitié de ses maux? Marcus, suis dans sa fureur cet infortuné qui porte dans son coeur plus de blessures faites par la douleur que les coups de l'ennemi n'ont laissé de traces sur son bouclier usé; et cependant il est si juste qu'il ne veut pas se venger.--Ciel! charge-toi donc de venger le vieil Andronicus.
(Il sort.)
SCÈNE II
Appartement du palais.
_Entrent_ AARON, CHIRON _et_ DÉMÉTRIUS _par une des portes du palais;_ LUCIUS _et_ _un serviteur entrent par l'autre porte avec un faisceau d'armes sur lesquelles sont gravés des vers._
CHIRON.--Démétrius, voilà le fils de Lucius: il est chargé de quelque message pour nous.
AARON.--Oui, de quelque message extravagant de la part de son extravagant grand-père.
L'ENFANT.--Seigneurs, avec toute l'humilité possible, je salue Vos Grandeurs de la part d'Andronicus; (_à part_) et je prie tous les dieux de Rome qu'ils vous confondent tous deux.
DÉMÉTRIUS.--Grand merci, aimable Lucius; qu'y a-t-il de nouveau?
L'ENFANT, _à part_.--Que vous êtes tous les deux découverts pour des scélérats souillés d'un rapt; voilà ce qu'il y a de nouveau.--(_Haut._) Sous votre bon plaisir, mon grand-père, bien conseillé, vous envoie par moi les plus belles armes de son arsenal, pour en gratifier votre illustre jeunesse, qui fait l'espoir de Rome; car c'est ainsi qu'il m'a ordonné de vous appeler; je m'en acquitte, et je présente à Vos Grandeurs ces dons, afin que dans l'occasion vous soyez bien armés et bien équipés; et je prends congé de vous, (_à part_) comme de sanguinaires scélérats que vous êtes.
(L'enfant sort avec celui qui l'accompagne.)
DÉMÉTRIUS.--Que vois-je ici? Un rouleau écrit tout autour? Voyons:
Integer vitæ scelerisque purus Non eget Mauri jaculis, non arcu[18]:
[Note 18: Début d'une ode d'Horace dont voici le sens: «L'homme dont la vie est pure et exempte de crime n'a besoin ni de l'arc ni des flèches du Maure.»]
CHIRON.--Oh! c'est un passage d'Horace; je le connais bien; je l'ai lu il y a bien longtemps dans la grammaire.
AARON.--Oui, fort bien. C'est un passage d'Horace: justement, vous y êtes. (_A part._) Ce que c'est que d'être un âne! Ceci n'est pas une bonne plaisanterie, le vieillard a découvert leur crime, et il leur envoie ces armes enveloppées de ces vers, qui les blessent au vif, sans qu'ils le sentent. Si notre spirituelle impératrice était levée, elle applaudirait à l'idée ingénieuse d'Andronicus: mais laissons-la reposer quelque temps sur son lit de souffrance.--(_Haut._) Eh bien, mes jeunes seigneurs, n'est-ce pas une heureuse étoile qui nous a conduits à Rome, étrangers et qui plus est captifs, pour être élevés à cette fortune suprême? Cela m'a fait du bien de braver le tribun devant la porte du palais, en présence de son père!
DÉMÉTRIUS.--Et moi cela me fait encore plus de bien de voir un homme si illustre s'insinuer bassement dans notre faveur, et nous envoyer des présents.
AARON.--N'a-t-il pas raison, seigneur Démétrius? N'avez-vous pas traité sa fille en ami?