Titus Andronicus

Chapter 3

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DÉMÉTRIUS.--Quoi donc, chère souveraine, notre gracieuse mère, pourquoi Votre Majesté est-elle si pâle et si défaite?

TAMORA.--Et n'en ai-je pas bien sujet, dites-moi, d'être pâle? Ces deux ennemis m'ont attirée dans ce lieu que vous voyez être une vallée horrible et déserte: les arbres, au milieu de l'été, sont encore dépouillés et nus, couverts de mousse et du gui funeste: le soleil ne brille jamais ici; rien de vivant que le nocturne hibou et le sinistre corbeau; et en me montrant cet abîme horrible, ils m'ont dit qu'ici, au plus profond de la nuit, mille démons, mille serpents sifflants, dix mille crapauds gonflés de poisons, et autant d'affreux hérissons, feraient des cris si terribles et si confus que tout mortel en les entendant deviendrait fou à l'instant ou mourrait tout d'un coup[14]: aussitôt après m'avoir fait cet infernal récit, ils m'ont menacée de m'attacher au tronc d'un if mélancolique, et de m'y abandonner à cette cruelle mort; ensuite ils m'ont appelée infâme, adultère, Gothe débauchée, et m'ont accablée de tous les noms les plus insultants que jamais oreille humaine ait entendus. Si une bonne fortune merveilleuse ne vous eût pas conduits dans ce lieu, ils allaient exécuter sur moi cette vengeance. Vengez-moi si vous aimez la vie de votre mère, ou renoncez à vous appeler jamais mes enfants.

[Note 14: On prétendait que la mandragore poussait un cri plaintif quand on l'ouvrait.]

DÉMÉTRIUS, _poignardant Bassianus_.--Voilà la preuve que je suis votre fils.

CHIRON, _lui portant aussi un coup de poignard_.--Et ce coup, enfoncé jusqu'au coeur, pour prouver ma force.

LAVINIA.--Courage, Sémiramis, ou plutôt barbare Tamora; car il n'est point d'autre nom que le tien qui convienne à ta nature.

TAMORA, _à son fils_.--Donnez-moi votre poignard: vous verrez, mes enfants, que la main de votre mère saura venger l'outrage fait à votre mère.

DÉMÉTRIUS.--Arrêtez, madame: nous lui devons d'autres vengeances: d'abord battons le blé, et après brûlons la paille; cette mignonne fonde son orgueil sur sa chasteté, sur son voeu nuptial, sur sa fidélité; et, fière de ces spécieuses apparences, elle brave Votre Majesté. Eh! emportera-t-elle cet orgueil au tombeau?

CHIRON.--Si elle l'y emporte, je consens qu'on me fasse eunuque: traînons son époux hors de ce lieu, dans quelque fosse cachée, et que son cadavre serve d'oreiller à nos voluptés.

TAMORA.--Mais lorsque vous aurez savouré le miel qui vous tente, ne laissez pas survivre cette guêpe pour nous piquer de son aiguillon.

CHIRON.--Je vous promets, madame, d'y mettre bon ordre.--Allons, ma belle, la violence va nous faire jouir de cet honneur si scrupuleusement conservé.

LAVINIA.--O Tamora! tu portes la figure d'une femme...

TAMORA.--Je ne veux pas l'entendre parler davantage: entraînez-la loin de moi.

LAVINIA.--Chers seigneurs, priez-la d'entendre seulement un mot de moi.

DÉMÉTRIUS.--Écoutez-la, belle reine: faites-vous un triomphe de voir couler ses larmes: mais que votre coeur les reçoive comme le rocher insensible les gouttes de pluie.

LAVINIA, _à Démétrius_.--Depuis quand les jeunes tigres donnent-t-ils des leçons à leur mère? Oh! ne lui apprends pas la cruauté: c'est elle qui te l'a enseignée. Le lait que tu as sucé de son sein s'est changé en marbre: tu as puisé dans ses mamelles même ta tyrannie.--(_A Chiron_.) Et cependant toutes les mères n'enfantent pas des fils qui leur ressemblent. Prie-la de montrer la pitié d'une femme.

CHIRON.--Quoi! voudrais-tu que je prouvasse par ma conduite que je suis un bâtard!

LAVINIA.--Il est vrai le noir corbeau n'engendre pas l'alouette. Cependant j'ai ouï dire (oh! si je pouvais le voir vérifier aujourd'hui!) que le lion, touché de pitié, souffrit qu'on coupât ses griffes royales; on dit que les corbeaux nourrissent les enfants abandonnés, tandis que leurs propres petits oiseaux sont affamés dans leur nid. En dépit de ton coeur barbare, montre-toi, non pas aussi généreux, mais susceptible de quelque pitié.

TAMORA.--Je ne sais ce que cela veut dire: entraînez-la.

LAVINIA.--Ah! permets que je te l'enseigne: au nom de mon père qui t'a donné la vie; lorsqu'il aurait pu te tuer, ne t'endurcis point; ouvre tes oreilles sourdes.

TAMORA.--Quand tu ne m'aurais jamais personnellement offensée, le nom de ton père me rendrait impitoyable pour toi.--Souvenez-vous, mes enfants, que mes larmes ont coulé en vain pour sauver votre frère du sacrifice: le cruel Andronicus n'a pas voulu s'attendrir: emmenez-la donc; traitez-la à votre gré: plus vous l'outragerez et plus vous serez aimés de votre mère.

LAVINIA.--O Tamora, mérite le nom d'une reine généreuse, en me tuant ici de ta propre main: car ce n'est pas la vie que je te demande depuis si longtemps, je suis morte depuis que Bassianus a été tué!

TAMORA.--Que demandes-tu donc? Femme insensée, laisse-moi.

LAVINIA.--C'est la mort à l'instant que j'implore; et une grâce encore, que la pudeur empêche ma langue de nommer. Ah! sauve-moi de leur passion, plus fatale pour moi que le coup de la mort, et jette-moi dans quelque abîme odieux, où jamais l'oeil de l'homme ne puisse considérer mon corps: fais cela et sois un meurtrier charitable.

TAMORA.--Je volerais à mes chers fils leur salaire! non; qu'ils assouvissent sur toi leurs désirs.

DÉMÉTRIUS, _l'entraînant_.--Allons, viens: tu n'es restée ici que trop longtemps.

LAVINIA.--Point de grâce, point de pitié de femme! Ah! brutale créature, l'opprobre et l'ennemie de tout notre sexe! que la destruction tombe....

CHIRON.--Ah! je vais te fermer la bouche. (_Il la saisit et l'entraîne._) (_A son frère._) Toi, traîne son mari; voici la fosse où Aaron nous a dit de le cacher.

(Ils sortent en traînant leur victime.)

TAMORA.--Adieu, mes enfants: songez à la bien mettre en sûreté. Que jamais mon coeur ne goûte un véritable sentiment de joie jusqu'à ce que la race entière des Andronicus soit détruite. Maintenant je vais chercher mon aimable More et laisser mes enfants irrités déshonorer cette malheureuse.

(Elle sort.)

(Entrent Aaron, Quintus et Martius.)

AARON.--Venez, mes seigneurs, mettez en avant votre meilleur pied; je vais tout à l'heure vous conduire à la fosse dégoûtante où j'ai découvert la panthère profondément endormie.

QUINTUS.--Ma vue est extrêmement obscurcie, quel qu'en soit le présage.

MARTIUS.--Et la mienne aussi, je vous le proteste; si ce n'était pas une honte, je laisserais volontiers la chasse pour dormir quelques instants.

(Martius tombe dans la fosse.)

QUINTUS.--Quoi, es-tu tombé? Quel dangereux précipice, dont l'ouverture est couverte par des ronces touffues dont les feuilles sont teintes d'un sang tout nouvellement répandu, et aussi frais que la rosée du matin distillée sur les fleurs! Cet endroit me semble fatal.--Parle-moi, mon frère, t'es-tu blessé dans ta chute?

MARTIUS.--O mon frère! je suis blessé par l'aspect du plus triste objet dont la vue ait fait gémir mon coeur.

AARON, _à part_.--Maintenant je vais chercher le roi et l'amener ici, afin qu'il les y trouve; il verra là un indice probable que ce sont eux qui ont assassiné son frère.

(Aaron sort.)

MARTIUS, _du fond de la fosse_.--Pourquoi ne me consoles-tu pas et ne m'aides-tu pas à sortir de cet exécrable fosse toute souillée de sang?

QUINTUS.--Je me sens saisi d'une terreur extraordinaire: une sueur glacée inonde tous mes membres tremblants; mon coeur soupçonne plus de choses que n'en voient mes yeux.

MARTIUS.--Pour te prouver que ton coeur devine juste, Aaron et toi, regardez dans cette caverne, et voyez un affreux spectacle de mort et de sang.

QUINTUS.--Aaron est parti: et mon coeur compatissant ne peut permettre à mes yeux de regarder l'objet dont le soupçon seul le fait frissonner; oh! dis-moi ce que c'est: jamais, jusqu'à ce moment, je n'ai jamais été assez enfant pour craindre sans savoir pourquoi.

MARTIUS.--Le prince Bassianus est gisant en un monceau, comme un agneau égorgé, dans cet antre détestable, ténébreux et abreuvé de sang.

QUINTUS.--Si cet antre est si sombre, comment peux-tu savoir que c'est lui?

MARTIUS.--Il porte à son doigt sanglant un anneau précieux[15] dont les feux éclairent toute cette profondeur, comme une lampe sépulcrale dans un monument brille sur les visages terreux des morts et montre les entrailles rugueuses de cet abîme: telle la pâle lueur de la lune tombait sur Pyrame, gisant dans la nuit et baigné dans son sang.--O mon frère! aide-moi de ta main défaillante... si la crainte t'a rendu aussi faible que je le suis..... Aide-moi à sortir de ce cruel et dévorant repaire, aussi odieux que la bouche obscure du Cocyte.

[Note 15: «On suppose ici que cette bague jette non pas une lumière réfléchie mais une lumière qui lui est propre.» (JOHNSON)]

QUINTUS.--Tends-moi la main, afin que je puisse t'aider à remonter... ou, si la force me manque pour te rendre ce service, je serai entraîné par ton poids dans le sein de cet abîme, tombeau du pauvre Bassianus. Ah! je n'ai pas la force de t'attirer sur le bord.

MARTIUS.--Et moi, je n'ai pas la force de monter sans ton secours.

QUINTUS.--Donne-moi ta main encore une fois, je ne la lâcherai pas cette fois que tu ne sois dehors, ou moi au fond.--Tu ne peux venir à moi, je viens à toi.

(Il tombe dans la caverne.)

(Entrent Saturninus et Aaron.)

SATURNINUS.--Venez avec moi.--Je veux voir quel trou il y a ici, et quel est celui qui vient de s'y précipiter.--Parle, qui es-tu, toi qui viens de descendre dans cette crevasse de la terre?

MARTIUS.--Le malheureux fils du vieil Andronicus, conduit ici par la plus fatale destinée, pour y trouver ton frère Bassianus mort.

SATURNINUS.--Mon frère mort? Tu ne parles pas sérieusement; son épouse et lui sont vers le nord de la forêt, au rendez-vous de cette agréable chasse; il n'y a pas encore une heure que je l'y ai laissé.

MARCUS.--Nous ne savons pas où vous l'avez laissé vivant, mais, hélas! nous l'avons trouvé mort ici.

(Entrent Tamora et sa suite, Andronicus et Lucius.)

TAMORA.--Où est mon époux, où est l'empereur?

SATURNINUS.--Ici, Tamora; mais navré d'un chagrin mortel.

TAMORA.--Où est votre frère Bassianus?

SATURNINUS.--Oh! vous touchez au fond de ma blessure; l'infortuné Bassianus est ici assassiné.

TAMORA.--Alors je vous apporte trop tard ce fatal écrit, le plan de cette tragédie prématurée; et je suis bien étonnée que le visage d'un homme puisse cacher dans les replis d'un sourire gracieux tant de cruauté et de barbarie.

(Elle donne une lettre à Saturninus.)

SATURNINUS _la lit._--«Si nous manquons de le joindre à propos;--mon bon chasseur!--C'est Bassianus, que nous voulons dire.--Songe seulement à creuser un tombeau pour lui; tu nous entends.--Va chercher ta récompense sous les orties au pied du sureau, qui couvre de son ombrage l'ouverture de cette même fosse où nous avons résolu d'enterrer Bassianus, fais cela et tu acquerras en nous des amis sûrs.»

O Tamora! a-t-on jamais entendu rien de pareil? Voici la fosse, et voilà le sureau; voyez, amis, si vous pourriez découvrir le chasseur qui doit avoir assassiné ici Bassianus.

AARON, _cherchant_.--Mon digne souverain, voici le sac d'or.

(Il le montre.)

SATURNINUS, _à Titus_.--Deux dogues nés de toi, dogues cruels et sanguinaires, ont ôté ici la vie à mon frère. (_A sa suite._) Arrachez-les de la fosse pour les traîner en prison; qu'ils y restent jusqu'à ce que nous ayons inventé pour leur supplice des tortures nouvelles et inouïes.

TAMORA.--Quoi! ils sont dans cette fosse? O prodige! avec quelle facilité le meurtre se découvre!

TITUS.--Auguste empereur, je vous demande à genoux une grâce, avec des larmes qui ne coulent pas aisément, c'est que ce crime atroce de mes enfants maudits, maudits si leur crime est prouvé.....

SATURNINUS.--S'il est prouvé! vous voyez qu'il est manifeste.--Qui a trouvé cette lettre? Tamora, est-ce vous?

TAMORA.--C'est Andronicus lui-même qui l'a ramassée.

TITUS.--Oui, c'est moi, seigneur; et cependant souffrez que je sois leur caution, car je fais voeu, par la tombe de mon vénérable père qu'ils seront toujours prêts à se présenter sur l'ordre de Votre Majesté; et à répondre sur leurs vies de vos soupçons.

SATURNINUS.--Tu ne seras pas leur caution; allons, suis-moi. Que les uns enlèvent le corps, et que d'autres emmènent les meurtriers; qu'ils ne disent pas une parole; la culpabilité est évidente; sur mon âme, s'il était une fin plus cruelle que la mort, je la leur ferais subir.

TAMORA.--Andronicus, je prierai le roi pour toi; ne crains rien pour tes fils, ils se tireront d'affaire.

TITUS.--Viens, Lucius, viens; ne t'arrête pas à leur parler.

(Ils sortent par différents côtés.)

SCÈNE IV

DÉMÉTRIUS _et_ CHIRON, _avec_ LAVINIA _violée, les mains et la langue coupées_.

DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, qui t'a coupé la langue et t'a déshonorée.

CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments; et, si tes moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain.

DÉMÉTRIUS, _à Chiron_.--Vois, comme elle peut manifester son ressentiment avec des signes et des indices.

CHIRON, _à Lavinia_.--Va chez toi, demande de l'eau de senteur et lave tes mains.

DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni de mains à laver; ainsi laissons-la à ses promenades silencieuses.

CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre.

DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à nouer la corde.

(Démétrius et Chiron sortent.)

(Entre Marcus.)

MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si vite? Ma nièce, un mot: où est ton mari? Si c'est un songe, je voudrais me réveiller au prix de tout ce que je possède. Et si je suis éveillé, que l'influence de quelque astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et sans pitié t'a ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton corps de ses deux branches, de ses doux ossements à l'ombre desquels des rois ont désiré de s'endormir sans pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié de ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas! un ruisseau cramoisi de sang fumant comme une source bouillante et agitée par le vent sort et tombe entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le souffle de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée a profané ta fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son forfait, t'a coupé la langue. Ah! voilà que tu détournes ton visage confus,--et malgré tout ce sang que tu perds, et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il rougit d'être assailli par un nuage. Répondrai-je pour toi? Dirai-je que cela est vrai? Que ne puis-je lire dans ton coeur, et connaître cette bête féroce, afin que je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur! Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et calcine le coeur où il est renfermé. La belle Philomèle ne perdit que la langue; et elle parvint à broder ses sentiments sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon aimable nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré un Térée plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui auraient brodé bien mieux que ceux de Philomèle. Ah! si le monstre avait vu ces mains de lis trembler, comme les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir ses cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu les toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la céleste harmonie que produisait cette langue mélodieuse, il eût laissé échapper de ses mains le couteau cruel, et se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du poëte de Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement; car une pareille vue doit rendre un père aveugle. Un orage d'une heure suffit pour noyer les prairies parfumées: que ne doivent donc pas produire sur les yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis point: nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes pussent soulager ta souffrance!

(Ils sortent tous deux.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

Le théâtre représente une rue de Rome.

_Les_ SÉNATEURS _et_ _les_ JUGES, _suivis de_ MARCUS _et_ _de_ QUINTUS _enchaînés passent sur le théâtre, se rendant au lieu de l'exécution:_ TITUS _les précède, parlant pour ses enfants._

TITUS.--Écoutez-moi, vénérables pères. Nobles tribuns, arrêtez un moment, par pitié pour mon âge, dont la jeunesse fut employée à des guerres dangereuses, tandis que vous dormiez en paix; au nom de tout le sang que j'ai versé pour la grande cause de Rome, de toutes les nuits glacées pendant lesquelles j'ai veillé, au nom de ces larmes amères que vous voyez remplir sur mes joues les rides de la vieillesse; ayez pitié pour mes enfants condamnés, dont les âmes ne sont pas aussi perverses qu'on l'imagine! J'ai perdu vingt-deux enfants sans jamais répandre une larme; morts dans le noble lit de l'honneur. (_Il se jette à terre, les juges passent tous près de lui._) C'est pour ceux-ci, pour ceux-ci, tribuns, que j'écris sur la poussière l'angoisse profonde de mon coeur et les larmes de mon âme, qu'elles abreuvent la terre altérée: le sang de mes chers enfants la fera rougir de honte. (_Les sénateurs et les tribuns sortent avec les prisonniers._) O terre! je prodiguerai à ta soif plus de pleurs tombant de ces deux urnes vieillies, que le jeune avril ne te donnera de ses rosées; dans les ardeurs de l'été, je t'en arroserai encore: dans l'hiver, je fondrai tes neiges par mes larmes brûlantes, et j'entretiendrai une verdure éternelle sur ta surface, si tu refuses de boire le sang de mes chers fils. (_Entre Lucius avec son épée nue._) Tribuns révérés; bons vieillards, délivrez mes enfants de leurs chaînes, révoquez l'arrêt de leur mort, et faites-moi dire, à moi, qui n'avais jamais pleuré, que mes larmes sont douées d'une éloquence persuasive.

LUCIUS.--Mon noble père, vous vous lamentez en vain; les tribuns ne vous entendent point; il n'y a personne ici, et vous racontez vos douleurs à une pierre.

TITUS.--Ah! Lucius, laisse-moi plaider la cause de tes frères.--Respectables tribuns, je vous conjure encore une fois.

LUCIUS.--Mon vénérable père, il n'y a pas de tribuns pour vous entendre.

TITUS.--N'importe: s'ils m'entendaient, ils ne feraient pas attention à moi; ou bien, comme je leur suis entièrement inutile, ils m'entendraient sans avoir pitié de moi: c'est pourquoi je raconte mes douleurs aux pierres; si elles ne peuvent répondre à mes plaintes, du moins sont-elles en quelque sorte meilleures que les tribuns; elles n'interrompent point mon douloureux récit: quand je pleure, elles reçoivent humblement mes larmes et semblent pleurer avec moi. Si elles étaient vêtues de longues robes de deuil, Rome n'aurait point de tribun qui leur fût comparable. Oui, la pierre est molle comme la cire; les tribuns sont plus durs que les rochers: la pierre est silencieuse et ne blesse point; les tribuns avec leur langue condamnent les gens à mort: mais pourquoi te vois-je avec ton épée nue?

LUCIUS.--C'était pour arracher à la mort mes deux frères; et, pour cette tentative, les juges ont prononcé contre moi la sentence d'un bannissement éternel.

TITUS.--Que tu es heureux! Ils t'ont traité avec amitié. Quoi! Lucius insensé, ne vois-tu pas que Rome n'est qu'un repaire de tigres? Il faut aux tigres une proie; et Rome n'en a point d'autre à leur offrir que moi et les miens. Ah! que tu es heureux d'être banni loin de ces tigres dévorants!--Mais qui vient ici avec notre frère Marcus?

(Entrent Marcus et Lavinia.)

MARCUS.--Titus, prépare tes nobles yeux à pleurer, sinon il faudra que ton coeur se brise de douleur; j'apporte à ta vieillesse un chagrin dévorant.

TITUS.--Me dévorera-t-il? Alors, montre-le-moi.

MARCUS, _montrant Lavinia_.--Ce fut là ta fille.

TITUS.--Oui, Marcus, et elle l'est encore.

LUCIUS.--Ah! malheureux que je suis! cet objet me tue.

TITUS.--Enfant au coeur faible, relève-toi et regarde-la.--Parle, ma Lavinia, quelle main maudite t'envoie ainsi mutilée devant les regards de ton père? Quel insensé va porter de l'eau à l'Océan, ou jeter du bois dans Troie en flammes? Avant que je t'eusse vue, ma douleur était au comble, et maintenant, comme le Nil, elle ne connaît plus de limites. Donnez-moi une épée, je trancherai mes mains aussi, car elles ont combattu pour Rome, et combattu en vain; elles ont nourri ma vie et prolongé mes jours pour cet horrible malheur: je les ai tendues en vain dans une prière inutile et elles ne m'ont servi qu'à des usages sans résultat, maintenant tout le service que je leur demande c'est que l'une m'aide à couper l'autre.--Il est bon, Lavinia, que tu n'aies plus de mains, car il est inutile d'en avoir pour servir Rome.

LUCIUS.--Parle, chère soeur; dis qui t'a ainsi martyrisée?

MARCUS.--Hélas! ce charmant organe de ses pensées, qui les exprimait avec une si douce éloquence, est arraché de sa jolie cage creuse où, comme un oiseau mélodieux, il chantait ces sons agréables et variés qui ravissait toutes les oreilles!

LUCIUS, _à Marcus_.--Toi, parle donc pour elle; dis, qui a commis cette action.

MARCUS.--Hélas! je l'ai trouvée ainsi errante dans la forêt, cherchant à se cacher, comme la biche timide qui a reçu une blessure incurable.

TITUS.--Elle était ma biche chérie, et celui qui l'a blessée m'a fait plus de mal que s'il m'eût étendu mort. Maintenant je suis comme un homme sur un rocher environné d'une vaste étendue de mer, et qui voit la marée monter vague après vague, attendant le moment où un flot ennemi l'engloutira dans ses entrailles salées. C'est par ce chemin que mes malheureux fils ont marché à la mort: voilà ici mon autre fils condamné à l'exil, et voilà mon frère, qui pleure mes malheurs: mais de tous mes maux, celui qui porte à mon âme le coup le plus cruel, c'est le sort de ma chère Lavinia, qui m'est plus chère que mon âme. Si j'avais vu ton portrait dans cet état affreux, cela aurait suffi pour me rendre fou: que deviendrai-je, lorsque je te vois ainsi en personne dans cette horrible situation? Tu n'as plus de mains pour essuyer tes larmes, ni de langue pour dire qui t'a ainsi martyrisée: ton époux est mort, et, pour sa mort, tes frères sont condamnés et exécutés à l'heure qu'il est.--Vois, Marcus: ah! Lucius, mon fils, regardez-la. Quand j'ai nommé ses frères, de nouvelles larmes ont coulé sur ses joues comme une douce rosée sur un lis cueilli et déjà flétri.

MARCUS.--Peut-être pleure-t-elle parce qu'ils ont tué son mari: peut-être aussi parce qu'elle les sait innocents.

TITUS, _à sa fille_.--Si ce sont eux qui ont tué ton époux, réjouis-toi alors de ce que la loi a vengé sa mort.--Non, non, ils n'ont point commis un forfait aussi atroce: j'en atteste la douleur que montre leur soeur.--Ma chère Lavinia, laisse-moi baiser tes lèvres; ou fais-moi comprendre par quelques signes comment je pourrais te soulager. Veux-tu que ton bon oncle, et ton frère Lucius, et toi, et moi, nous allions nous asseoir autour de quelque fontaine, tous, les yeux baissés vers son onde, pour voir comment nos joues sont tachées par les larmes, semblables à des prairies encore humides du limon qu'a laissé sur leur surface une inondation? Irons-nous attacher nos regards sur la fontaine jusqu'à ce que la douceur de ses eaux limpides soit altérée par l'amertume de nos larmes, ou bien veux-tu que nous coupions nos mains comme on a coupé les tiennes: ou que nous tranchions nos langues avec nos dents, et que nous passions, sans autre voix que nos signes muets, le reste de nos exécrables jours? Que veux-tu que nous fassions?--Nous, qui possédons nos langues, imaginons quelque plan de misères plus horribles pour étonner l'avenir de nos désastres.

LUCIUS.--Mon tendre père, cessez vos pleurs: car voyez comme votre désespoir fait pleurer et sangloter ma pauvre soeur.

MARCUS.--Prends patience, chère nièce.--Bon Titus, sèche tes yeux.

TITUS.--Ah! Marcus, Marcus! mon frère, je sais bien que ton mouchoir ne peut plus boire une seule de mes larmes; car toi, homme infortuné, tu l'as tout trempé des tiennes.

LUCIUS.--Ah! ma chère Lavinia, je veux essuyer tes joues.