Chapter 2
TAMORA.--Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome, que si Saturninus élève à cet honneur la reine des Goths, elle sera l'humble servante, la tendre nourrice et la mère de sa jeunesse.
SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthéon. Seigneurs, accompagnez votre illustre empereur, et sa charmante épouse, envoyée par le ciel au prince Saturninus, dont la sagesse répare l'injustice de sa fortune: là, nous accomplirons les cérémonies de notre hymen.
(Saturninus sort avec son cortége; avec lui sortent aussi Tamora et ses fils, Aaron et les Goths.)
TITUS ANDRONICUS, _seul_.--Je ne suis pas invité à suivre cette mariée.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu ainsi seul, déshonoré, et provoqué par mille affronts?
MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait; tuer un fils vertueux dans une injuste querelle!
TITUS.--Non, tribun insensé, non; il n'est point mon fils,--ni toi, ni ces hommes complices de l'attentat qui a déshonoré toute notre famille. Indigne frère! indignes enfants!
LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la sépulture convenable, donnez à Mutius une place dans le tombeau de nos frères.
TITUS.--Traîtres, écartez-vous: il ne reposera point dans cette tombe. Ce monument subsiste depuis cinq siècles, je l'ai reconstruit avec magnificence: ici ne reposent avec gloire que les guerriers, et les serviteurs de Rome; il n'y a point de place pour celui qui a été tué dans une querelle honteuse! Allez l'ensevelir où vous pourrez, il n'entrera pas ici.
MARCUS.--Mon frère, c'est en vous une impiété; les exploits de mon neveu Mutius parlent en sa faveur; il doit être enseveli avec ses frères.
QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons.
TITUS.--_Il le sera_, dites-vous? Quel est l'insolent qui a proféré ce mot?
QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu que celui-ci.
TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgré moi?
MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de pardonner à Mutius, et de lui accorder la sépulture.
TITUS.--Marcus, c'est toi-même qui as abattu mon cimier, c'est toi qui, avec ces enfants, as blessé mon honneur: je vous tiens tous pour mes ennemis: ne m'importunez plus davantage, mais allez-vous-en.
LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous.
QUINTUS.--Moi, non, jusqu'à ce que les ossements de Mutius soient ensevelis.
(Le frère et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.)
MARCUS.--Mon frère, la nature parle dans ce titre.
QUINTUS.--Mon père, la nature parle dans ce nom.
TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez à votre bonheur.
MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié de mon âme.
LUCIUS.--Mon bon père, l'âme et la vie de nous tous...
MARCUS.--Permets que ton frère Marcus enterre ici dans l'asile de la vertu son noble neveu, qui est mort dans la cause de l'honneur et de Lavinia: tu es Romain, ne sois donc pas barbare. Les Grecs, mieux conseillés, consentirent à ensevelir Ajax[7], qui s'était tué lui-même, et le sage fils de Laërte plaida éloquemment pour ses funérailles: ne refuse donc pas l'entrée de ce tombeau au jeune Mutius qui faisait ta joie.
[Note 7: «Allusion évidente à l'_Ajax_ de Sophocle, dont il n'existait aucune traduction du temps de Shakspeare» (STEVENS.)]
TITUS.--Lève-toi, Marcus, lève-toi.--Le plus triste jour que j'aie vu jamais, c'est celui-ci; être déshonoré par mes enfants à Rome! Allons, ensevelissez-le... et moi après.
(Ses frères déposent Mutius dans le tombeau.)
LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frères jusqu'à ce que nous venions orner ta tombe de trophées.
TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble Mutius: celui-là vit dans la renommée qui mourut pour la cause de la vertu.
MARCUS.--Mon frère, pour faire diversion à ce mortel chagrin, dis-moi comment il arrive que la rusée reine des Goths se trouve soudain la souveraine de Rome?
TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est. Si c'était prémédité ou non, le ciel peut le dire; mais n'a-t-elle donc pas des obligations à l'homme qui l'a amenée de si loin pour monter ici à cette fortune suprême? Oui, et elle le récompensera généreusement.
(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Démétrius, avec le More Aaron et la suite, entrent par une porte du Capitole: Bassianus et Lavinia, avec leurs amis paraissent à l'autre porte.)
SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conquête; que le ciel vous rende heureux avec votre belle épouse!
BASSIANUS.--Et vous, avec la vôtre, seigneur; je n'en dis pas davantage, et ne vous en souhaite pas moins; et je vous fais mes adieux.
SATURNINUS.--Traître, si Rome a des lois ou nous quelque pouvoir, toi et ta faction vous vous repentirez de ce rapt.
BASSIANUS.--Appelez-vous un _rapt_, seigneur, de prendre mon bien, celle qui fut ma fiancée fidèle et qui est à présent ma femme? Mais que les lois de Rome en décident; en attendant, je suis possesseur de ce qui est à moi.
SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous êtes bref, seigneur, mais si nous vivons, je serai aussi tranchant avec vous.
BASSIANUS.--Seigneur, je dois répondre de ce que j'ai fait, du mieux que je pourrai, et j'en répondrai sur ma tête. Je n'ai plus qu'une chose à faire savoir à Votre Majesté;--par tous les devoirs que j'ai envers Rome, ce noble seigneur, Titus que voilà ici, est outragé dans l'opinion d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour vous rendre Lavinia, a tué de sa propre main son plus jeune fils par zèle pour vous, et enflammé de colère de se voir traversé dans le don qu'il avait franchement fait. Rendez-lui donc vos bonnes grâces, Saturninus, à lui, qui s'est montré dans toutes ses actions le père et l'ami de Rome et de vous.
TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler mes actions. C'est toi, et mes fils qui m'avez déshonoré. Que Rome et le juste ciel soient mes juges, et disent combien j'ai chéri et honoré Saturninus.
TAMORA, _à l'empereur_.--Mon digne souverain, si jamais Tamora a pu plaire aux yeux de Votre Majesté, daignez m'entendre parler avec impartialité pour tous, et à ma prière, cher époux, pardonnez le passé.
SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir déshonoré publiquement, et le souffrir lâchement sans en tirer vengeance!
TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome me préservent d'être jamais l'auteur de votre déshonneur. Mais, sur mon honneur, j'ose protester de l'innocence du brave Titus dans ce qui s'est passé; et sa fureur, qu'il n'a pas dissimulée, atteste son chagrin. Daignez donc, à ma prière, le regarder d'un oeil favorable: ne perdez pas, sur un soupçon injuste, un si noble ami, et n'affligez pas de vos regards irrités son coeur généreux. (_A part à l'empereur._) Seigneur, laissez-vous guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous vos chagrins et vos ressentiments; vous n'êtes que depuis un moment placé sur le trône; craignez que le peuple et les patriciens aussi, après un examen approfondi, ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent, en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient pour un crime odieux. Cédez à leurs prières, et laissez-moi faire. Je trouverai un jour pour les massacrer tous, pour effacer de la terre leur faction et leur famille, ce père cruel et ses perfides enfants, à qui j'ai demandé en vain la vie de mon fils chéri; je leur ferai connaître ce qu'il en coûte pour laisser une reine s'agenouiller dans les rues, et demander grâce en vain. (_Haut._) Allons, allons, mon cher empereur.--Approchez, Andronicus.--Saturninus, relevez ce bon vieillard, et consolez son coeur, accablé sous les menaces de votre front courroucé.
SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impératrice a triomphé.
TITUS.--Je rends grâces à Votre Majesté, et à elle, seigneur. Ces paroles et ces regards me redonnent la vie.
TAMORA.--Titus, je suis incorporée à Rome; je suis maintenant devenue Romaine par une heureuse adoption, et je dois conseiller l'empereur pour son bien. Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et que j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous avoir réconcilié avec vos amis.--Quant à vous, prince Bassianus, j'ai donné ma parole à l'empereur que vous seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien, seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guidés par mon conseil, vous allez tous, humblement à genoux, demander pardon à Sa Majesté.
LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et Sa Majesté à témoin, que nous avons agi avec toute la modération qui nous a été possible, en défendant l'honneur de notre soeur et le nôtre.
MARCUS.--J'atteste la même chose sur mon honneur.
SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne m'importunez plus.
TAMORA.--Non, non, généreux empereur. Il faut que nous soyons tous amis. Le tribun et ses neveux vous demandent grâce à genoux; vous ne refuserez pas, cher époux, ramenez vos regards sur eux.
SATURNINUS.--Marcus, à ta considération, à celle de ton frère Titus, et cédant aux sollicitations de Tamora, je pardonne à ces jeunes gens leurs attentats odieux.--Levez-vous, Lavinia, quoique vous m'ayez abandonné comme un rustre. J'ai trouvé une amie; et j'ai juré par la mort, que je ne quitterais pas le prêtre sans être marié.--Venez: si la cour de l'empereur peut fêter deux mariées, vous serez ma convive, Lavinia, vous et vos amis.--Ce jour sera tout entier à l'amour, Tamora.
TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté, que nous chassions la panthère et le cerf ensemble, nous irons donner à Votre Majesté le _bonjour_ avec les cors et les meutes.
SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I[8]
Rome.--La scène est devant le palais impérial.
AARON.
[Note 8: Cette scène, selon Johnson, doit continuer le premier acte.]
AARON.--Maintenant Tamora monte au sommet de l'Olympe, loin de la portée des traits de la fortune: elle est assise là-haut à l'abri des feux de l'éclair, ou des éclats de la foudre; elle est au-dessus des atteintes menaçantes de la pâle Envie. Telle que le soleil, lorsqu'il salue l'aurore, et que dorant l'Océan de ses rayons il parcourt le zodiaque dans son char radieux, et voit au-dessous de lui la cime des monts les plus élevés, telle est aujourd'hui Tamora.--Les grandeurs de la terre rendent hommage à son génie, et la vertu s'humilie et tremble à l'aspect sévère de son front. Allons, Aaron, arme ton coeur, et dispose tes pensées à s'élever avec ta royale maîtresse, pour parvenir à la même hauteur qu'elle: longtemps tu l'as traînée en triomphe sur tes pas, chargée des chaînes de l'amour; plus fortement attachée aux yeux séduisants d'Aaron, que ne l'était Prométhée aux rochers du Caucase. Loin de moi ces vêtements d'esclave, loin de moi les vaines pensées. Je veux briller et étinceler d'or et de perles, pour servir cette nouvelle impératrice; qu'ai-je dit, _servir_? pour m'enivrer de plaisir avec cette reine, cette déesse, cette Sémiramis; cette reine, cette sirène qui charmera le Saturninus de Rome, et verra son naufrage et celui de ses États.--Qu'entends-je? quel est ce bruit?
(Chiron et Démétrius en querelle.)
DÉMÉTRIUS.--Chiron, tu es trop jeune, ton esprit est trop novice et manque trop d'usage pour prétendre au coeur que je recherche, et qui peut, sans que tu le sache m'être dévoué.
CHIRON.--Démétrius, tu es trop présomptueux en tout, et surtout en prétendant m'accabler par tes forfanteries: ce n'est pas la différence d'une année ou deux qui peut me rendre moins agréable et toi plus fortuné: j'ai tout ce qu'il faut, aussi bien que toi, pour servir ma maîtresse et mériter ses faveurs: et mon épée te le prouvera, et défendra mes droits à l'amour de Lavinia.
AARON.--Des massues, des massues[9]!--Ces amoureux ne pourront pas se tenir en paix.
[Note 9: C'était par ces mots qu'on appelait au secours quand une querelle avait lieu dans la rue.]
DÉMÉTRIUS.--Faible enfant, parce que notre mère a imprudemment attaché à ton côté une épée de danseur, as-tu la téméraire insolence de menacer tes amis? Va clouer ta lame dans ton fourreau, jusqu'à ce que tu aies mieux appris à la manier.
CHIRON.--En attendant, avec le peu d'adresse que je puis avoir, tu vas connaître jusqu'où va mon courage.
(Ils tirent l'épée.)
DÉMÉTRIUS.--Ah! mon garçon, es-tu devenu si brave?
AARON.--Eh bien! eh bien! seigneurs? Quoi! osez-vous tirer l'épée si près du palais de l'empereur, et soutenir ouvertement une pareille querelle? Je connais à merveille la source de cette animosité; je ne voudrais pas pour un million en or que la cause en fût connue de ceux qu'elle intéresse le plus; et, pour infiniment plus, que votre illustre mère fût ainsi déshonorée dans la cour de Rome. Ayez honte de vous-mêmes et remettez vos épées dans le fourreau.
CHIRON.--Non pas, moi, que je n'aie enfoncé ma rapière dans son sein, et que je ne lui aie fait rentrer dans la gorge tous les insultants reproches qu'il a prononcés ici à mon déshonneur.
DÉMÉTRIUS.--Je suis tout prêt et déterminé... Lâche aux mauvais propos, qui tonnes avec la langue et n'oses rien accomplir avec ton arme!
AARON.--Séparez-vous, vous dis-je.--Par les dieux qu'adorent les Goths belliqueux, ce petit querelleur nous perdra tous.--Comment! prince, ne savez-vous pas combien il est dangereux d'empiéter sur les droits d'un prince? Quoi, Lavinia est-elle donc devenue si abandonnée, ou Bassianus si dégénéré, que vous puissiez élever de semblables querelles pour l'amour de cette dame, sans contradiction, sans justice et sans vengeance? Jeunes gens, prenez garde.--Si l'impératrice savait la cause de cette discorde, c'est une musique qui ne lui plairait pas.
CHIRON.--Je ne m'embarrasse guère qu'elle le sache, elle et le monde entier: j'aime Lavinia plus que le monde entier.
DÉMÉTRIUS.--Enfant, apprends à faire un choix plus humble: Lavinia est l'espérance de ton frère aîné.
AARON.--Quoi! êtes-vous fous?--Ne savez-vous pas combien ces Romains sont furieux et impatients, et qu'ils ne peuvent souffrir de rivaux dans leurs amours? Je vous le dis, princes, vous tramez vous-mêmes votre mort par ce dessein.
CHIRON.--Aaron, je donnerais mille morts pour jouir de celle que j'aime.
AARON.--Pour jouir d'elle! hé! comment?...
DÉMÉTRIUS.--Et qu'y a-t-il là de si étrange? C'est une femme, par conséquent elle peut être recherchée; c'est une femme, par conséquent elle peut être conquise; c'est Lavinia, par conséquent elle doit être aimée. Allez, allez; il passe plus d'eau par le moulin que n'en voit le meunier; et nous savons de reste qu'il est aisé d'enlever une tranche au pain entamé sans qu'il y paraisse. Quoique Bassianus soit le frère de l'empereur, des gens qui valaient mieux que lui ont porté les insignes de Vulcain.
AARON, _à part_.--Oui, des gens comme Saturninus pourraient bien les porter aussi.
DÉMÉTRIUS.--Pourquoi donc désespérerait-il du succès, celui qui sait faire sa cour par de douces paroles, de tendres regards, et de riches présents? Quoi, n'avez-vous pas souvent frappé une biche, et ne l'avez-vous pas enlevée proprement sous les yeux mêmes du garde?
AARON.--Allons, il paraît que quelque jouissance à la dérobée vous ferait grand plaisir.
CHIRON.--Oui, certes.
DÉMÉTRIUS.--Aaron, tu as touché le but.
AARON.--Je voudrais que vous l'eussiez touché aussi. Nous ne serions plus fatigués de ce bruit. Eh bien, écoutez, écoutez-moi.--Etes-vous donc assez fous pour vous quereller pour cela? Un moyen qui vous ferait réussir tous deux vous offenserait-il?
CHIRON.--Non pas moi, d'honneur.
DÉMÉTRIUS.--Ni moi, pourvu que j'aie ma part.
AARON.--Allons, rougissez de votre querelle, et soyez amis; unissez-vous pour l'objet même qui vous divise. C'est la dissimulation et la ruse qui doivent faire ce que vous désirez. Et il faut vous dire que ce qu'on ne peut faire comme on le voudrait, il faut le faire comme on peut. Apprenez ceci de moi; Lucrèce n'était pas plus chaste que cette Lavinia, l'amante de Bassianus. Il faut tracer une marche plus rapide que ces lentes langueurs et j'ai trouvé le chemin. Princes, on prépare une chasse solennelle, les beautés romaines vont y accourir en foule; les allées des forêts sont larges et spacieuses; et il y a des réduits solitaires, que la nature semble avoir ménagés pour la perfidie et le rapt: écartez dans ces retraites votre jolie biche; si les paroles sont inutiles, obtenez-la par violence. Espérez le succès par ce moyen, ou renoncez-y. Allons, allons, nous instruirons notre impératrice, et son génie consacré au crime et à la vengeance, de tous les projets que nous méditons.--Elle saura assouplir les ressorts de notre entreprise par ses conseils, elle ne souffrira pas que vous vous querelliez et elle vous conduira tous deux au comble de vos voeux. La cour de l'empereur ressemble au temple de la Renommée; son palais est rempli d'yeux, d'oreilles et de langues; les bois, au contraire, sont impitoyables, effrayants, sourds et insensibles. C'est là, braves jeunes gens, qu'il faut parler, qu'il faut frapper et saisir votre avantage; assouvissez votre passion à l'abri des regards du ciel, et rassasiez-vous à loisir des trésors de Lavinia.
CHIRON.--Ton conseil, ami, ne sent pas la lâcheté.
DÉMÉTRIUS.--_Sit fas aut nefas_[10], peu importe; jusqu'à ce que je trouve le ruisseau qui peut apaiser mes ardeurs, et le charme qui peut calmer ces transports, _per Stygia et manes vehor_[11].
[Note 10: Permis ou non.]
[Note 11: Je suis transporté à travers le Styx et les mânes.]
SCÈNE II
Forêt près de Rome.--Cabane de garde à quelque distance: on entend des cors et les cris d'une meute.
_Entrent_ TITUS ANDRONICUS _avec des chasseurs_; MARCUS, LUCIUS, QUINTUS, MARTIUS.
TITUS.--La chasse est en train, la matinée est brillante et gaie, les champs sont parfumés, les bois sont verts; découplons ici la meute, et faisons aboyer les chiens pour réveiller l'empereur et sa belle épouse et faire lever le prince; sonnons si bien du cor que toute la cour retentisse du bruit. Mes enfants, chargez-vous, avec nous, du soin d'accompagner et de protéger la personne de l'empereur. J'ai été troublé cette nuit dans mon sommeil; mais le jour naissant a consolé mon coeur. (_Fanfares des cors. Entrent Saturninus, Tamora, Bassianus, Lavinia, Chiron, Démétrius et leur suite._) Mille heureux jours à Votre Majesté!--Et à vous aussi, madame! J'avais promis à Vos Majestés l'appel d'un chasseur.
SATURNINUS.--Et vous l'avez, rigoureusement sonné, seigneur, et peut-être un peu trop matin pour de nouvelles mariées.
BASSIANUS.--Qu'en dites-vous, Lavinia?
LAVINIA.--Je dis que non: il y avait deux heures et plus que j'étais tout éveillée.
SATURNINUS.--Allons, qu'on amène nos chariots et nos chevaux, et partons pour notre chasse.--(_A Tamora._) Madame, vous allez voir notre chasse romaine.
MARCUS.--Seigneur, j'ai des chiens qui réclameront la plus fière panthère, et qui monteront jusqu'à la cime du promontoire le plus élevé.
TITUS.--Et moi, j'ai un cheval qui suivra le gibier dans tous ses détours, et qui rasera la plaine comme une hirondelle.
DÉMÉTRIUS, _à son frère_.--Chiron, nous ne chassons pas, nous, avec des chevaux ni des chiens; mais nous espérons forcer une jolie biche.
(Tous partent.)
SCÈNE III
On voit une partie de la forêt déserte et sauvage.
AARON, _avec un sac d'or_.
AARON.--Un homme qui aurait du sens croirait que je n'en ai pas d'ensevelir tant d'or sous un arbre, pour ne jamais le posséder ensuite. Que celui qui concevra de moi une si pauvre opinion sache que cet or doit forger un stratagème qui, adroitement ménagé, produira un excellent tour de scélératesse. Ainsi, repose ici, cher or, pour ôter le repos à ceux qui recevront l'aumône de la cassette de l'impératrice.
(Il cache l'or.)
(Entre Tamora.)
TAMORA.--Mon aimable Aaron, pourquoi as-tu l'air triste, lorsque tout est riant autour de toi? Sur chaque buisson les oiseaux chantent des airs mélodieux: le serpent dort enroulé aux rayons du soleil; un zéphyr rafraîchissant agite doucement les feuilles vertes, dont les ombres mobiles se dessinent sur la terre. Asseyons-nous, Aaron, sous leur doux ombrage; et tandis que l'écho babillard se moque des chiens, en répondant de sa voix grêle aux sons éclatants des cors, comme si l'on entendait à la fois une double chasse, reposons-nous, écoutons le bruit de leurs abois; et après une lutte comme celle dont on dit que jouirent jadis Didon et le prince errant, lorsque, surpris par un heureux orage, ils se réfugièrent à l'ombre d'une grotte discrète, nous pourrons, enlacés dans les bras l'un de l'autre, après nos doux ébats, goûter un sommeil doré, tandis que la voix des chiens, les cors et le ramage des oiseaux seront pour nous ce qu'est le chant de la nourrice pour endormir son nourrisson.
AARON.--Madame, si Vénus gouverne vos désirs, Saturne domine sur les miens[12].--Que signifient mon oeil farouche et fixe, mon silence et ma sombre mélancolie? la toison de ma chevelure laineuse déroulée comme un serpent qui s'avance pour accomplir un projet funeste? Non, madame, ce ne sont pas là des symptômes amoureux. La vengeance est dans mon coeur, la mort est dans mes mains; mon cerveau ne roule que projets de sang et de carnage. Écoutez, Tamora, vous, la souveraine de mon âme, qui n'espère d'autre ciel que celui que vous me donnez; voici le jour fatal pour Bassianus: il faut que sa Philomèle perde sa langue aujourd'hui; que vos enfants pillent les trésors de sa chasteté, et lavent leurs mains dans le sang de Bassianus. Voyez-vous cette lettre? prenez-la, je vous prie, et donnez au roi ce rouleau chargé d'un complot sinistre.--Ne me faites point de questions en ce moment; nous sommes espionnés: je vois venir à nous une portion de notre heureuse proie; ils ne songent guère à la destruction de leur vie.
[Note 12: Saturne, dans l'astrologie, est la planète des coeurs froids.]
TAMORA.--Ah! mon cher More, plus cher pour moi que la vie!
AARON.--Pas un mot de plus, grande impératrice; Bassianus vient; soyez dure avec lui, et j'amènerai vos enfants pour soutenir vos querelles quelles qu'elles soient.
(Aaron sort.)
(Entre Bassianus et Lavinia.)
BASSIANUS.--Qui rencontrons-nous ici? Est-ce la souveraine impératrice de Rome, séparée de son brillant cortége? Est-ce Diane, vêtue comme elle, qui aurait quitté ses bois sacrés pour voir la grande chasse dans cette forêt?
TAMORA.--Espion insolent de nos démarches privées, si j'avais le pouvoir qu'on attribue à Diane, ton front serait à l'instant surmonté de cornes comme celui d'Actéon; et les chiens donneraient la chasse à tes membres métamorphosés, importun, impoli que tu es!
LAVINIA.--Avec votre permission, aimable impératrice, on vous croit douée du don des cornes; et l'on pourrait soupçonner que votre More et vous vous êtes écartés pour faire des expériences. Que Jupiter préserve aujourd'hui votre époux des poursuites de sa meute! Il serait malheureux qu'ils le prissent pour un cerf.
BASSIANUS.--Croyez-moi, reine, votre noir Cimmérien[13] donne à Votre Honneur la couleur de son corps; il le rend comme lui, souillé, détesté et abominable. Pourquoi êtes-vous ici séparée de toute votre suite; pourquoi êtes-vous descendue de votre beau coursier blanc comme la neige, et errez-vous ici dans un coin écarté, accompagnée d'un barbare More, si vous n'y avez pas été conduite par d'impurs désirs?
[Note 13: _Cimmeriæ tenebræ._ Cimmérien ici veut dire noir, par l'analogie qui existe entre le pays nébuleux des Cimmériens et la couleur noire.]
LAVINIA.--Et vous voyant troublée dans vos passe-temps, il est bien naturel que vous taxiez mon noble époux d'insolence. (_A Bassianus._) Je vous en prie, quittons, ces lieux, et laissons-la jouir à son gré de son amant noir comme le corbeau: cette vallée convient à merveille à ses desseins.
BASSIANUS.--Le roi, mon frère, sera informé de ceci.
LAVINIA.--Oui, car ces écarts l'ont déjà fait remarquer. Ce bon roi! être si indignement trompé!
TAMORA.--D'où me vient la patience d'endurer tout ceci?
(Entrent Chiron et Démétrius.)