Chapter 3
LE SERVITEUR DE VARRON.--Le terme est échu, seigneur, depuis plus de six semaines.
LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Votre intendant me renvoie toujours, seigneur, et mes ordres sont de m'adresser directement à votre Seigneurie.
TIMON.--Eh! laissez-moi respirer.--Je vous en prie, allez toujours devant, mes bons seigneurs; je vous rejoins à l'instant. (_Alcibiade et les Seigneurs sortent._) (_A Flavius._) Venez ici, je vous prie, que se passe-t-il que je sois assailli par ces clameurs et ces demandes de billets différés, des dettes arriérées qui font tort à mon honneur?
FLAVIUS.--Messieurs, avec votre permission, le moment n'est pas convenable pour parler affaires; ne nous importunez plus, attendez après le dîner; donnez-moi le temps d'expliquer à sa Seigneurie pourquoi vous n'avez pas été payés.
TIMON.--Oui, mes amis, attendez.--Ayez soin de les bien traiter.
(Timon sort.)
FLAVIUS.--Écoutez-moi, je vous prie.
(Il sort.)
(Entrent Apémantus et un fou.)
CAPHIS.--Restez, restez, voici le fou qui vient avec Apémantus; amusons-nous un moment avec eux.
LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'il aille se faire pendre; il va nous injurier.
LE SERVITEUR D'ISIDORE.--Que la peste l'étouffe, le chien!
LE SERVITEUR DE VARRON.--Comment te portes-tu, fou?
APÉMANTUS.--Parles-tu à ton ombre?
LE SERVITEUR DE VARRON.--Ce n'est pas à toi que je parle.
APÉMANTUS.--Non, c'est à toi-même. (_Au fou_.) Allons-nous-en.
LE SERVITEUR D'ISIDORE, _à celui de Varron_.--Voilà le fou sur ton dos.
APÉMANTUS.--Non, tu es seul; tu n'es pas encore sur lui.
CAPHIS.--Où est le fou maintenant?
APÉMANTUS.--Il vient de le demander tout à l'heure. Pauvres misérables, valets d'usuriers, entremetteurs entre l'or et le besoin!
TOUS LES SERVITEURS.--Que sommes-nous, Apémantus?
APÉMANTUS.--Des ânes.
TOUS.--Pourquoi?
APÉMANTUS.--Parce que vous me demandez ce que vous êtes, et que vous ne vous connaissez pas vous-mêmes. Parle-leur, fou.
LE FOU.--Comment vous portez-vous, messieurs?
TOUS.--Grand merci, bon fou! Que fait ta maîtresse?
LE FOU.--Elle met chauffer de l'eau pour échauder des poulets comme vous. Que ne pouvons-nous vous voir à Corinthe!
APÉMANTUS.--Bon, grand merci!
(Entre un page.)
LE FOU.--Voyez, voici le page de ma maîtresse.
LE PAGE, _au fou_.--Eh bien! capitaine, que faites-vous avec cette sage compagnie?--Comment se porte Apémantus?
APÉMANTUS.--Je voudrais avoir une verge dans ma bouche, pour te répondre d'une manière utile.
LE PAGE.--Je te prie, Apémantus, lis-moi l'adresse de ces lettres; je n'y connais rien.
APÉMANTUS.--Tu ne sais pas lire?
LE PAGE.--Non.
APÉMANTUS.--Nous ne perdrons donc pas un savant quand tu seras pendu.--Celle-ci est pour le seigneur Timon, l'autre pour Alcibiade. Va, tu es né bâtard et tu mourras proxénète.
LE PAGE.--Ta mère, en te donnant le jour, a fait un chien, et tu mourras de faim comme un chien. Point de réplique. Je m'en vais.
(Il sort.)
APÉMANTUS.--C'est nous rendre le plus grand service.--Fou, j'irai avec toi chez le seigneur Timon.
LE FOU.--Me laisseras-tu là?
APÉMANTUS.--Si Timon est chez lui,--Vous êtes là trois qui servez trois usuriers?
TOUS.--Oui; plût aux dieux qu'ils nous servissent!
APÉMANTUS.--Je le voudrais.--Je vous servirais comme le bourreau sert le voleur.
LE FOU.--Êtes-vous tous trois valets d'usuriers?
TOUS.--Oui, fou.
LE FOU.--Je pense qu'il n'y a point d'usuriers qui n'aient un fou pour serviteur. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand quelqu'un emprunte de l'argent à vos maîtres, il arrive tristement et s'en retourne gai. Mais on entre gaiement chez ma maîtresse, et on en sort tout triste. Dites-moi la raison de cela?
LE SERVITEUR DE VARRON.--Je puis vous en donner une.
LE FOU.--Parle donc afin que nous puissions te regarder comme un agent d'infamie et un fripon. Va, tu n'en seras pas moins estimé.
LE SERVITEUR DE VARRON.--Qu'est-ce qu'un agent d'infamie, fou?
LE FOU.--C'est un fou bien vêtu, qui te ressemble un peu; c'est un esprit: quelquefois il paraît sous la figure d'un seigneur, quelquefois sous celle d'un légiste, quelquefois sous celle d'un philosophe qui porte deux pierres, outre la pierre philosophale. Souvent il ressemble à un chevalier: enfin cet esprit rôde sous toutes les formes que revêt l'homme, depuis quatre-vingts ans jusqu'à treize.
LE SERVITEUR DE VARRON.--Tu n'es pas tout à fait fou.
LE FOU.--Ni toi tout à fait sage: ce que j'ai de plus en folie, tu l'as de moins en esprit.
VARRON.--Cette réponse conviendrait à Apémantus.
TOUS.--Place, place: voici le seigneur Timon.
APÉMANTUS,--Fou, viens avec moi, viens.
LE FOU.--Je n'aime point à suivre toujours un amant, un frère aîné, ou une femme; quelquefois je suis un philosophe.
(Sortent Apémantus et le fou.)
FLAVIUS, _aux serviteurs_.--Promenez-vous, je vous prie, près d'ici; je vous parlerai dans un moment.
(Timon et Flavius restent seuls.)
TIMON.--Vous m'étonnez fort! Pourquoi ne m'avez-vous pas exposé plus tôt l'état de mes affaires? J'aurais pu proportionner mes dépenses à ce que j'avais de moyens.
FLAVIUS.--Vous n'avez jamais voulu m'entendre; je vous l'ai proposé plusieurs fois.
TIMON.--Allons, vous aurez peut-être pris le moment où, étant mal disposé, je vous ai renvoyé; et vous avez profité de ce prétexte pour vous excuser.
FLAVIUS.--O mon bon maître! je vous ai présenté bien des fois mes comptes; je les ai mis devant vos yeux; vous les avez toujours rejetés, en disant que vous vous reposiez sur mon honnêteté. Quand, pour quelque léger cadeau, vous m'avez ordonné de rendre une certaine somme, j'ai secoué la tête et j'ai gémi: même, je suis sorti des bornes du respect, en vous exhortant à tenir votre main plus fermée. J'ai essuyé de votre part et bien souvent des réprimandes assez dures, quand j'ai voulu vous ouvrir les yeux sur la diminution de votre fortune et l'accroissement constant de vos dettes! O mon cher maître, quoique vous m'écoutiez aujourd'hui trop tard, cependant il est nécessaire que vous le sachiez: tous vos biens ne suffiraient pas pour payer la moitié de vos dettes.
TIMON.--Qu'on vende toutes mes terres.
FLAVIUS.--Toutes sont engagées; quelques-unes sont forfaites et perdues; à peine nous reste-t-il de quoi fermer la bouche aux créances échues. D'autres échéances arrivent à grands pas. Qui nous soutiendra dans cet intervalle, et enfin comment se terminera notre dernier compte?
TIMON.--Mes possessions s'étendaient jusqu'à Lacédémone.
FLAVIUS.--O mon bon maître! le monde n'est qu'un mot. Et quand vous le posséderiez tout entier, et que vous pourriez le donner d'une seule parole, combien de temps le garderiez-vous?
TIMON.--Tu me dis la vérité.
FLAVIUS.--Si vous avez le moindre soupçon sur mon administration, sur ma fidélité, citez-moi devant les juges les plus sévères, et faites-moi rendre un compte rigoureux. Que les dieux me soient propices: ils savent que, lorsque tous nos offices étaient encombrés d'avides parasites, lorsque nos caves pleuraient des flots de vin, quand chaque appartement brillait de mille flambeaux, et retentissait du bruit confus des concerts, moi, je me retirais près d'un conduit toujours ouvert[8], pour y verser des torrents de larmes.
[Note 8: _Wasteful cock_; _robinet prodigue_. Les commentateurs se sont creusé la tête pour expliquer cette expression et l'intention de Flavius. On a prétendu que Flavius se retirait près d'un conduit, d'où l'eau sortait sans cesse, parce que cette circonstance servait à lui rappeler les prodigalités de Timon en même temps que ce lieu écarté était propice à sa rêverie.]
TIMON.--Assez, je t'en prie.
FLAVIUS.--Dieux! disais-je, quelle bonté dans le seigneur Timon! Que de biens prodigués des esclaves et des rustres ont engloutis cette nuit! Qui n'appartient à Timon? Qui n'offre pas son coeur, sa vie, son épée, son courage, sa bourse à Timon, «au grand Timon, au noble, au digne, au royal Timon?» Hélas! quand la fortune dont il achète ces louanges sera dissipée, le souffle qui les produit sera éteint; ce qu'on a gagné au festin on le perd dans le jeûne[9]. Un nuage d'hiver verse ses ondées, et tous les insectes ont disparu.
[Note 9: Proverbe anglais: _feast-won, fast-lost_: gagné au festin, perdu au jeûne.]
TIMON.--Allons, ne me sermonne plus.--Nul bienfait honteux n'a déshonoré mon coeur. J'ai donné imprudemment, mais sans ignominie. Pourquoi pleures-tu? Manques-tu de confiance au point de croire que je puisse manquer d'amis? Que ton coeur se rassure; va, si je voulais ouvrir les réservoirs de mon amitié, et éprouver les coeurs en empruntant, je pourrais user des hommes et de leurs fortunes aussi facilement que je puis t'ordonner de parler.
FLAVIUS.--Puisse l'événement ne pas tromper votre attente!
TIMON.--Et ce besoin où je me trouve aujourd'hui est en quelque sorte pour moi un bonheur qui couronne mes voeux. Je puis maintenant éprouver mes amis; tu connaîtras bientôt combien tu t'es mépris sur l'état de ma fortune; je suis riche en amis. Holà! quelqu'un! Flaminius! Servilius!
(Entrent Servilius, Flaminius et d'autres esclaves.)
UN ESCLAVE.--Seigneur? seigneur?
TIMON.--J'ai différents ordres à vous distribuer. Toi, va chez le seigneur Lucius, et toi, chez Lucullus. J'ai chassé aujourd'hui avec son Honneur.--Toi, va chez Sempronius. Recommandez-moi à leur amitié, et dites que je suis fier de trouver l'occasion d'employer leurs services pour me fournir de l'argent: demandez-leur cinquante talents.
FLAMINIUS.--Vos ordres seront remplis, seigneur.
FLAVIUS, _à part_.--Aux seigneurs Lucius et Lucullus?--Hom!
TIMON.--Et vous (_à un autre serviteur_), allez trouver les sénateurs. J'avais droit à leur reconnaissance, même dans les jours de mon opulence. Dites-leur de m'envoyer tout à l'heure mille talents.
FLAVIUS.--J'ai pris la liberté de leur présenter votre seing et votre nom, dans l'opinion où j'étais que c'était la ressource la plus facile; mais tous ont secoué la tête, et je ne suis pas revenu plus riche.
TIMON.--Est-il vrai? Est-il possible?
FLAVIUS.--Ils répondent tous, de concert et d'une voix unanime, qu'ils sont en baisse, qu'ils n'ont point de fonds, qu'ils ne peuvent faire ce qu'ils désireraient, qu'ils sont bien fâchés.--«Vous êtes un homme si respectable!.... Cependant.... ils auraient bien souhaité....--Ils ne savent pas.... mais il faut qu'il y ait eu de sa faute.--L'homme le plus honnête peut faire un faux pas.--Plût aux dieux que tout allât bien.... c'est bien dommage!»--Et ainsi occupés d'autres affaires sérieuses, ils me renvoient avec ces regards dédaigneux et ces phrases interrompues; leurs demi-saluts et leurs signes de froideur me glacent et me réduisent au silence.
TIMON.--Grands dieux! récompensez-les. Ami, je t'en prie, ne t'afflige pas. L'ingratitude est héréditaire dans les vieillards; leur sang est figé, glacé, et coule à peine; ils manquent de reconnaissance, parce que leur coeur manque de chaleur. A mesure que l'homme retourne vers la terre il est façonné pour le voyage, il devient lourd et engourdi.--(_A un serviteur_.) Va chez Ventidius,--_(A Flavius)_. Ah! de grâce, ne sois pas triste; tu es honnête et fidèle, je te le dis comme je le pense; on n'a rien à te reprocher.--(_Au serviteur_.) Ventidius vient d'enterrer son père, et cette mort met en sa possession une fortune considérable. Quand il était pauvre, emprisonné et en disette d'amis, je le délivrai avec cinq talents. Va le saluer de ma part; dis-lui que son ami est dans un pressant besoin; qu'il le prie de se souvenir de ces cinq talents.(_A Flavius_.) Dès que tu les auras touchés, donne-les à ces gens dont je suis le débiteur. Ne dis et ne pense jamais que la fortune de Timon puisse périr au milieu de ses amis.
FLAVIUS.--Je voudrais bien n'être jamais dans le cas de le penser. Cette confiance est l'ennemie de la bonté; étant généreuse, elle croit que les autres le sont comme elle.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Appartement dans la maison de Lucullus, à Athènes.
FLAMINIUS _attend, entre_ UN SERVITEUR _qui s'approche de lui_.
LE SERVITEUR.--Je vous ai annoncé à mon maître; il descend pour vous parler.
FLAMINIUS.--Je vous remercie.
LE SERVITEUR.--Voilà mon seigneur.
(Lucullus entre.)
LUCULLUS, _à part_.--Un des serviteurs du seigneur Timon! C'est quelque présent, je gage.--Oh, j'ai deviné juste; j'ai rêvé cette nuit de bassin et d'aiguière d'argent.--Flaminius, honnête Flaminius, vous êtes mille fois le bienvenu.--Qu'on me verse une coupe de vin. (_Le serviteur sort_.)--Et comment se porte cet honorable, accompli, généreux seigneur d'Athènes, ton magnifique seigneur et maître?
FLAMINIUS.--Seigneur, sa santé est fort bonne.
LUCULLUS.--Je suis ravi de le savoir en bonne santé. Et que portes-tu là sous ton manteau, mon ami Flaminius?
FLAMINIUS.--Ma foi, rien autre chose qu'une cassette vide, seigneur, que je viens, au nom de mon maître, prier votre Grandeur de remplir. Il se trouve dans un besoin pressant de cinquante talents, et il m'envoie vous prier de les lui prêter; il ne doute pas que vous ne veniez sur-le-champ à son secours.
LUCULLUS.--La! la! la! la!--Il ne doute pas, dit-il; hélas, le brave seigneur! C'est un noble gentilhomme, s'il ne tenait pas un si grand état de maison. Cent fois j'ai diné chez lui, et je lui en ai dit ma pensée. Je suis même retourné souper chez lui, exprès pour l'avertir de diminuer sa dépense; mais il n'a jamais voulu suivre mes conseils, et mes visites n'ont pu le corriger. Chaque homme a son défaut, et le sien est la libéralité; c'est ce que je lui ai répété souvent; mais je n'ai jamais pu le tirer de là.
(Entre un esclave qui apporte du vin.)
L'ESCLAVE.--Seigneur, voilà le vin.
LUCULLUS.--Flaminius, je t'ai toujours remarqué pour un homme sage; tiens, à ta santé.
FLAMINIUS.--Votre Grandeur veut plaisanter.
LUCULLUS.--Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu en toi un esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand il se présente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon parti. Tu as d'excellentes qualités.--(_À l'esclave._) Vas-t'en, maraud; approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur plein de bonté; mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop bien que ce n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, mon enfant, voilà trois solidaires[10] pour toi; mon garçon, ferme les yeux sur moi, et dis que tu ne m'as pas vu; porte-toi bien.
[Note 10: «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.» (STEEVENS.)]
FLAMINIUS.--Est-il possible que les hommes soient si différents d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant ce que nous étions tout à l'heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t'adore.
(Il jette l'argent qu'il a reçu.)
LUCULLUS.--Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton maître....
(Il sort.)
FLAMINIUS.--Puissent ces pièces d'argent être ajoutées à celles qui te brûleront! Que ton enfer soit du métal fondu: ô toi, peste d'un ami, et non un ami! L'amitié a-t-elle un coeur[11] si faible et si facile à s'aigrir, qu'il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat porte encore dans son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui une nourriture salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison? Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur son lit de mort, que cette partie de son être, fournie par mon maître, serve, non pas à le guérir, mais à prolonger son agonie!
(Il sort.)
[Note 11: _Milky heart_, coeur de lait.]
SCÈNE II
Place publique d'Athènes.
_Entrent_ LUCIUS, TROIS ÉTRANGERS.
LUCIUS.--Qui? le seigneur Timon? C'est mon bon ami: et un homme honorable!
PREMIER ÉTRANGER.--Nous le savons, quoique nous lui soyons étrangers. Mais, je puis vous dire une chose, seigneur, que j'entends répéter couramment; c'est que les heures fortunées de Timon sont passées; sa richesse lui échappe.
LUCIUS.--Allons donc! n'en croyez rien; il ne peut manquer d'argent.
SECOND ÉTRANGER.--Mais croyez bien ceci, seigneur, c'est qu'il n'y a pas bien longtemps qu'un de ses gens est venu trouver le seigneur Lucullus pour lui emprunter un certain nombre de talents; oui, il l'a pressé instamment, en faisant sentir la nécessité où son maître est réduit; et il a essuyé un refus.
LUCIUS.--Comment?
SECOND ÉTRANGER.--Un refus, vous dis-je, seigneur.
LUCIUS.--Quelle étrange chose! Par tous les dieux, j'en suis honteux! Refuser cet homme honorable, il faut avoir bien peu d'honneur. Quant à moi, je dois l'avouer, j'ai reçu de lui quelques petites marques de sa bonté, de l'argent, de la vaisselle, des bijoux et semblables bagatelles, rien auprès des présents qu'a reçus Lucullus; eh! bien, si, au lieu de s'adresser à lui, il avait envoyé chez moi, je ne lui aurais jamais refusé la somme dont il aurait eu besoin.
(Entre Servilius.)
SERVILIUS.--Voyez, par bonheur, voilà le seigneur Lucius; j'ai tant couru pour le trouver, que je suis tout en nage.--Très-honoré seigneur....
LUCIUS.--Ah! Servilius! je suis charmé de te voir, porte-toi bien, recommande-moi à l'amitié de ton honnête et estimable maître, le plus cher de mes amis.
SERVILIUS.--Seigneur, sous votre bon plaisir, mon maître vous envoie....
LUCIUS.--Oh! que m'a-t-il envoyé? Que d'obligations je lui ai! Sans cesse il envoie. Dis-moi, comment pourrai-je le remercier? Et que m'envoie-il?
SERVILIUS.--Il vous envoie seulement l'occasion de lui rendre un service, mon seigneur; il supplie votre Seigneurie de lui prêter, en ce moment, cinquante talents.
LUCIUS.--Je vois bien que Timon veut faire une plaisanterie; il n'est pas possible qu'il ait besoin de cinquante talents, ni même de cinq fois autant.
SERVILIUS.--Il a besoin pour le moment d'une somme plus petite. S'il n'en avait pas besoin pour un bon usage, je ne vous conjurerais pas avec tant d'instances.
LUCIUS.--Parles-tu sérieusement, Servilius?
SERVILIUS.--Sur mon âme, c'est vrai, seigneur.
LUCIUS.--Quel vilaine brute je suis, de m'être dégarni dans une si belle occasion de montrer mes bons sentiments! Je suis bien malheureux d'avoir été hier acquérir une petite terre, pour perdre aujourd'hui l'occasion de me faire grand honneur! Servilius, je te jure, à la face des dieux, qu'il m'est impossible de pouvoir le faire....--Je n'en suis que plus sot, dis-je, j'allais moi-même envoyer demander quelque argent à Timon: ces messieurs en sont témoins; mais, je ne voudrais pas à présent l'avoir fait pour toutes les richesses d'Athènes. Recommande-moi affectueusement à ton bon maître. Je me flatte que je ne perdrai rien de son estime, parce que je n'ai pas le pouvoir de l'obliger; dis-lui de ma part que je mets au nombre de mes plus grands malheurs de ne pouvoir faire ce plaisir à un si estimable seigneur. Bon Servilius, me promets-lu de me faire l'amitié de répéter à Timon mes propres paroles?
SERVILIUS.--Oui, seigneur, je le ferai.
Lucius.--Va, je saurai t'en récompenser, Servilius. (_Servilius sort._) (_Aux étrangers_.) En effet, vous aviez raison, Timon est ruiné, et quand une fois on a éprouvé un refus, il est rare qu'on aille bien loin.
(Il sort.)
PREMIER ÉTRANGER.--Avez-vous remarqué ceci, Hostilius?
SECOND ÉTRANGER.--Oui, trop bien.
PREMIER ÉTRANGER.--Eh bien! voilà le coeur du monde: tous les flatteurs sont faits de la même étoffe. Qui peut après cela donner le nom d'ami à celui qui met la main dans le même plat? Il est à ma connaissance que Timon a servi de père à ce seigneur; qu'il lui a conservé son crédit de sa bourse, qu'il a soutenu sa fortune même; c'est de l'argent de Timon qu'il a payé les gages de ses domestiques; Lucius ne boit jamais que ses lèvres ne touchent l'argent de Timon, et cependant....--Oh! vois quel monstre est l'homme, quand il se montre sous les traits d'un ingrat! Au prix de ce qu'il en a reçu, ce qu'il ose lui refuser, l'homme charitable le donnerait aux mendiants.
TROISIÈME ÉTRANGER.--La religion gémit.
PREMIER ÉTRANGER.--Pour moi, je n'ai jamais goûté des bienfaits de Timon; jamais ses dons, répandus sur moi, ne m'ont inscrit au nombre de ses amis; cependant, en considération de son âme noble, de son illustre vertu, et de sa conduite honorable, je proteste que si, dans son besoin, il s'était adressé à moi, j'aurais tenu mon bien pour venu de lui, et la meilleure part aurait été pour lui, tant j'aime son coeur; mais je m'aperçois que les hommes apprennent à se dispenser d'être charitables: l'intérêt est au-dessus de la conscience.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Appartement de la maison de Sempronius. _Entrent_ SEMPRONIUS ET UN SERVITEUR _de Timon_.
SEMPRONIUS.--Et pourquoi m'importuner, moi, hom! par préférence à tous les autres? Ne pouvait-il pas s'asresser au seigneur Lucius, à Lucullus? Ce Ventidius, qu'il a racheté de la prison, est riche maintenant. Ces trois hommes lui sont redevables de tout ce qu'ils possèdent.
LE SERVITEUR.--Hélas! seigneur, tous trois ont été essayés à la pierre de touche, et nous n'avons trouvé en eux qu'un vil métal; car ils ont tous refusé.
SEMPRONIUS.--Comment, ils l'ont refusé! Lucullus, Ventidius l'ont refusé, et il vient s'adresser à moi?... Tous trois? Une pareille démarche annonce de sa part peu de jugement, ou peu d'amitié; dois-je être son dernier refuge? Ses amis, comme autant de médecins, l'ont tous trois condamné, et il faut que ce soit moi qu'on charge de cette cure? Je m'en trouve très-offensé, je suis en colère contre lui, il eût dû mieux connaître mon rang. Je ne vois pas de raison pour que, dans son besoin, il ne m'ait pas imploré d'abord; car enfin je suis, je l'avoue, le premier homme qui ait reçu des présents de lui, et il me recule dans son souvenir au point de penser que je serais le dernier à lui marquer ma reconnaissance! Non.--Il n'en faut pas davantage pour me rendre un objet de risée aux yeux de toute la ville, et me faire passer pour un fou parmi les grands seigneurs. J'aimerais mieux, pour trois fois la somme qu'il demande, qu'il se fût adressé à moi le premier, ne fût-ce que pour l'honneur de mon coeur, j'avais si grand désir de rendre un service. Retourne, et à la froide réponse de ses amis ajoute celle-ci: «Celui qui blesse mon honneur ne verra pas mon argent.»
(Il sort.)
LE SERVITEUR.--A merveille! Votre Seigneurie est un admirable coquin! Le diable n'a pas su ce qu'il faisait en rendant l'homme si astucieux: il s'est fait tort; et je ne puis m'empêcher de penser qu'au bout du compte la scélératesse de l'homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour justifier sa méchanceté! ainsi font ceux qui, sous le voile d'un patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu! Tel est le caractère de cet ami politique. Il était le plus solide espoir de mon maître. Tous ont déserté, les dieux seuls exceptés. Tous ses amis sont morts. Ces portes qui, dans des jours de prospérité, ne connurent jamais de verrous, vont être employées à protéger la liberté de leur maître. Voilà tout le fruit qu'il recueille de ses largesses. Celui qui ne peut garder son argent doit à la fin garder sa maison.
(Il sort.)
SCÈNE IV
Une salle dans la maison de Timon.
_Entrent_ DEUX SERVITEURS DE VARRON ET LE SERVITEUR DE LUCIUS, _qui rencontrent_ TITUS, HORTENSIUS, _et d'autres_ VALETS _des créanciers de Timon, qui attendent qu'il sorte_.
LE SERVITEUR DE VARRON.--Bonne rencontre! Bonjour, Titus et Hortensius!
TITUS.--Je vous rends la pareille, honnête Varron.
HORTENSIUS.--Lucius, par quel hasard nous trouvons-nous ensemble ici?
LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Je pense que le même objet nous y amène tous; le mien, c'est l'argent.
TITUS.--C'est le leur à tous, et le mien aussi.
(Entre Philotus.)
LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Et le seigneur Philotus aussi, sans doute?
PHILOTUS.--Bonjour à tout le monde!
LE SERVITEUR DE LUCIUS.--Sois le bienvenu, camarade. Quelle heure croyez-vous qu'il soit?