Thomas l'imposteur Histoire

Part 5

Chapter 53,783 wordsPublic domain

Chaque fois que madame Valiche passait dans le couloir, elle jetait un coup d'œil sur les places vides et, derrière les vitres, mimait un «Peste! vous ne vous ennuyez pas» qui était un reproche. Car ils étaient empilés dans leur compartiment.

La princesse était sur le gril. Pesquel-Duport tenait bon.

—-Ne l'invitez pas, disait-il. Cette femme a l'air d'un papier à mouches.

Lorsque Pesquel-Duport alla dire quelques bonnes paroles à son bétail, il entendit le maître Romuald qui racontait la guerre de 70. Il la racontait depuis le départ. Cet homme avait eu, le mois d'avant, une idée renversante pour qui ne connaît pas le monde des coulisses.

Ayant su, le premier, la mort héroïque d'un de ses élèves, il s'était rendu et chez les parents, un brave ménage idolâtrant ce fils, et, pour adoucir, croyait-il, la nouvelle, la leur avait apprise en récitant un sonnet de sa composition.

Ces malheureux étaient à table. Romuald récitait de la porte. Ils ne comprirent pas et le crurent fou. Il fallut leur expliquer la chose après, comme on recoupe le cou à un condamné manqué par la hache.

La jeune actrice en deuil était la fiancée de l'élève. Elle savait le sonnet par cœur.

À Dunkerque les attendaient des automobiles. Le tragédien portait un chapeau Bolivar, des guêtres, une sacoche et des jumelles. Il cherchait les avions ennemis.

Le lendemain matin, à la Panne, où logeait la troupe, madame de Bormes et sa fille, qui ne tenaient plus en place, faillirent se trouver mal; car, apprenant l'arrivée d'actrices, Guillaume, Roy et Pajot étaient venus à leur rencontre.

En voyant quelles étaient les actrices, Guillaume crut rêver. C'était bien, pour lui, la preuve qu'il ne rêvait pas. Ces femmes et lui formaient un groupe de gravure empire: Le Retour du Soldat.

Le cœur aéré, exalté de Guillaume ne leur ménagea aucune fête. Il n'avait pu faire l'effort d'aller à elles, mais il exultait qu'elles vinssent à lui et connussent ses camarades. Il n'était pas de ces âmes étroites, soucieuses de cloisons étanches.

Un miracle, s'il dure, cesse d'être considéré comme tel. C'est pourquoi les apparitions disparaissent si vite.

Au bout d'un quart d'heure, on ne s'étonna plus. Guillaume embrassa madame Valiche, et les fusiliers enlevèrent le directeur et les deux dames.

On retrouverait la troupe à Coxyde, le soir, pour le spectacle.

Il pleuvait. Cette journée fut, pour ces trois êtres, la plus belle du monde. Pesquel-Duport, rajeuni, plaisait aux fusiliers.

Madame de Bormes et Henriette bénéficièrent des préparatifs qu'on réservait aux actrices, et purent croire qu'on les attendait féeriquement. Leur joie débordante était faite de dunes, d'aéroplanes, de canons, de casques et, en pénétrant dans la villa, de traverser la cuisine, où des diables à moitié nus, tatoués d'ancres, éclairés par un feu d'enfer, gesticulaient autour des marmites.

SUCCÈS DE MADAME DE BORMES.

Madame de Bormes eut un succès extraordinaire. Tout ce monde risquant d'être tué le lendemain, se livrait sans réserve et ne calculait pas. Cette atmosphère généreuse qui était la sienne comme celle de Guillaume, la mettait en valeur.

De plus, une femme belle et une jeune fille fraîche, saisissaient dans un tel décor, autant que roses sur une banquise.

Roy les promenait partout. On les acclamait. On baisait leurs mains, on touchait leurs robes. Chacun voyait en elles une ressemblance chérie.

Madame de Bormes, qui flairait le ridicule d'une lieue, sentit qu'elle pouvait, sans ridicule, qu'elle _devait_ distribuer, en les arrachant, les franges de cuir de son manteau. Il est bien rare qu'une femme se trouve en posture de faire un geste pareil. La reine des Belges n'aurait pas mieux réussi.

Guillaume en était fier et regardait Henriette. Henriette, dans des conditions si riches, si pleines, ne doutait plus du bonheur. Aussi, ne craignant pas de paraître frivole aux yeux de Guillaume, lâchait-elle les brides à son amusement.

Cette pente douce les mena jusqu'au spectacle.

Il eut lieu dans un hangar de l'escadrille anglaise, mieux aménagé que nos scènes élégantes.

LE SPECTACLE.

Les automobiles des chefs ronronnaient, lumières éteintes. On sortait les cartes des poches. Les soldats entraient un par un, car la salle étant assez petite, on avait distribué les places au compte-gouttes.

Les malchanceux firent contre mauvaise fortune bon cœur. Ils écoutèrent, assis sur le sable, un camarade réciter des monologues. D'autres trouaient les planches avec leurs baïonnettes, pour voir se déshabiller les actrices.

L'orchestre joua les hymnes alliés bout à bout. Ils prenaient feu l'un à l'autre. Ensuite, les généraux français, anglais et belges s'assirent, et le spectacle commença.

La troupe interprétait LA PEUR DES COUPS, un acte de l'ÉTINCELLE et un acte de LA FILLE DU TAMBOUR-MAJOR.

Comme la première de ces comédies parle d'un capitaine et qu'il en paraît dans les suivantes, les soldats crurent que c'était une pièce en trois actes. Ils comprirent mal l'intrigue.

En queue des comédies et de l'opérette, où madame Valiche figurait, travestie en tambour, elle vint seule sur les planches, et récita, dans ce costume impudique, LA FIANCÉE DU TIMBALIER. Elle plut beaucoup.

À l'aide de grimaces, de sous-entendus, elle finissait par donner à ce poème un air égrillard et actuel. La cantatrice plut moins. Voulant faire reprendre à la salle une chanson de route que les militaires ne chantent pas, elle criait: «En chœur les gars» dans le vide.

Romuald sauva la mise en déclamant la Marseillaise, avec un drapeau tricolore rejeté sur l'épaule.

LE GÉNÉRAL MADELON.

Après la représentation, la troupe était invitée chez le général Madelon. Madame de Bormes et sa fille ne pouvaient s'y soustraire, d'autant plus que Pesquel-Duport devait tenir là son rôle officiel.

Guillaume et ses camarades convinrent qu'en sortant, le trio viendrait les rejoindre, qu'ils le mèneraient à Saint-Georges, en cachette; le général interdisait qu'on montrât les lignes aux civils.

Ce général, qui avait mal compris le titre de Pesquel-Duport, et ne le croyait pas directeur de journal, mais de théâtre, le félicita sur sa troupe.

—-Vous avez là, lui dit-il, une troupe excellente.

—-Mon général, rectifia doucement Pesquel-Duport, je suis un invité.

—-Moi aussi, que diable! moi aussi. Et je ne m'en plains fichtre pas. N'est-ce pas, mesdames? s'écriait le general.

Sa phrase n'avait aucun sens. Il appelait ce genre de phrases: l'esprit d'à propos.

La princesse et Henriette ne souhaitaient que partir. Pesquel-Duport fronçait les sourcils. Enfin, à la limite permise, ils prirent congé.

—-Bravo! encore bravo, mesdames! dit le général, qui reconnaissait en elles les interprètes de Pailleron.

Le reste de la nuit fut sublime.

Bien que leurs souliers s'accrochassent entre les lattes des caillebotis, les deux femmes marchèrent quatre heures.

Guillaume, dans une cave de Nieuport, les avait recouvertes de capotes et de casques.

Au retour, elles chancelaient de fatigue.

Un moment, la princesse stoppa.

—-Je ne sais ce que j'ai, dit-elle, je suis prise d'angoisse.

—-Vous n'avez pas peur? Penchez-vous, ne craignez rien, dit Roy. Nos ennemis dorment.

—-C'est stupide. Je suis une femmelette. Continuons.

UNE ANGOISSE.

Madame Valiche sut ou renifla la visite aux lignes. Furieuse de ne pas y avoir été emmenée, elle se vengea.

Au retour, profitant de se trouver en tête à tête avec Henriette dans le couloir du wagon, croyant qu'il existait un commerce entre sa mère et Guillaume et ayant percé la jeune fille, elle fit mine de regarder si personne ne les entendait. Elle chuchota:

—-Dites donc... Guillaume est fou de vous... Halte-là. Ne désespérez pas ce petit bonhomme. Il serait capable de se faire casser la figure.

Et, sans attendre de réponse, laissant Henriette interdite, glacée, elle réintégra le wagon des comédiens.

SUITES DU THÉÂTRE.

À la popote, on ne s'entretenait que des deux femmes. Plus qu'un oncle général, elles ajoutaient du prestige à Guillaume.

--Dis donc, lui dit Roy, elle t'adore, cette gosse.

Guillaume, avec la voix qu'il avait prise jadis pour répondre à la princesse chez Verne: ma tante est une sainte, etc., répondit au fusilier:

--C'est réciproque. Nous nous aimons comme frère et sœur.

Or, cette visite avait apporté de la richesse à Guillaume et la lui laissait. Un nouvel accessoire ornait son jeu étrange. Henriette pouvait aller au bout du monde sans qu'il trouvât rien à y perdre.

MORT DE PAJOT.

Un malheur frappa le groupe de Coxyde.

Pajot devait partir en permission le jour de sa descente des lignes. Il tremblait donc toute la nuit qu'un accident survint. Roy le taquinait, et, comme Pajot le suppliait de se tenir tranquille, lui barbouilla le visage de lumière, avec sa lampe de poche. Pajot tomba raide mort, une balle dans la tête. Cette balle était une balle perdue, mais Roy se traitait d'assassin. Il ne sortait plus d'une tristesse noire.

Guillaumme ne le quittait pas, le surveillait, s'employait à l'égayer.

À Paris, mademoiselle de Bormes vivait avec la phrase de madame Valiche. Elle n'en était plus à déplorer qu'une pareille femme se mêlât de ses tourments. Elle se reprochait de commettre un crime.

Déjà, n'eût-elle point aimé Guillaume, son devoir lui commandait presque de feindre, et elle aimait.

Elle prit un parti fort sage: s'ouvrir à Pesquel-Duport.

Elle s'arrangea pour qu'ils allassent ensemble chercher sa mère qui goûtait au golf de Saint-Cloud.

Dans la voiture, pâle, mi-morte, elle déshabilla son cœur.

Pesquel-Duport la savait éprise, mais pas à ce point.

LES AVEUX.

Or, une enquête venait de lui prouver, la veille, que Guillaume, quoique d'une excellente famille, usurpait le titre de Fontenoy. Il se trouvait dans une difficulté extrême. En face des trésors qu'on étalait devant lui, cet excellent homme décida de surseoir. Il dit à Henriette qu'il parlerait à sa mère et qu'il la suppliait de se calmer, d'avoir confiance.

—-Agissez vite, s'écria cette vierge avec une voix de vieille maîtresse-—nous n'avons pas une minute à perdre. Sauvons-le!

Elle se mouchait, relevait ses mèches, rajustait sa toque; et Pesquel-Duport songeait à son propre amour, à son âge, à Clémence, presque aussi fraîche qu'Henriette.

—-Elle me dit qu'elle n'aimera plus, pensait-il. C'est peut-être qu'elle n'a jamais aimé encore. Je la crois plus jeune, beaucoup plus jeune que sa fille.

L'automobile roulait. Henriette se taisait, tournait vers le paysage une figure hagarde.

Pesquel-Duport poursuivait, à part soi: Il y a bien son enthousiasme pour Guillaume. Cependant, lorsque ces choses-là sont sérieuses, elles se cachent. Mais elle est si neuve, qu'elle est capable d'aimer sans le savoir, de se rendre plus lentement compte que sa fille.

Il se demandait la conduite à suivre.

Voici la manœuvre qu'il combina.

Cette manœuvre était d'un goût détestable, rude et périlleuse. Mais il aimait et l'amour s'encombre peu de délicatesse, de douceur, de sécurité.

Il apprendrait à Clémence que sa fille aimait Guillaume et la pousserait à la lui donner. Ainsi, d'une part, verrait-il l'effet de cette nouvelle et s'il touchait une mère ou une rivale, d'autre part, il ne l'engagerait pas beaucoup, puisqu'en dernier ressort, la découverte du faux nom et de l'âge de Guillaume romprait les fiançailles. Le directeur comptait sur ce coup de théâtre bien amené pour guérir Henriette.

Le soir même, un ami qui dînait avec eux allait au concert et les laissa seuls. Une fois Henriette dans sa chambre, Pesquel-Duport exécuta son programme.

—-Mon Dieu! s'écria la princesse. La sotte! Elle aime et elle se cache. Mais, directeur, je tombe des nues. Et Guillaume l'aime? Quel bonheur! Quand je pense que j'ai pu épouser Bormes. Suis-je assez stupide, assez niaise, assez distraite. Tenez... je mérite tout ce qu'on me reproche.

Pesquel-Duport n'en revenait pas. Cette femme devait le dérouter toujours.

Son effervescence lui fit mettre les freins. Il objecta qu'il faudrait attendre, se renseigner, que la fortune...

--La fortune! interrompit la princesse. Laissez donc. D'abord, qui vous dit que Guillaume est pauvre? Les Fontenoy sont riches. Je donne à Henriette ce qu'il faut. D'ailleurs (elle éclata de rire), nous perdons la tête, mon pauvre directeur. Nous sommes aussi naïfs l'un que l'autre. Nous voilà, parlant sérieusement d'une chose qui n'existe pas. Henriette ne connaît rien à rien. Guillaume a dix-neuf ans. C'est le premier garçon qu'elle rencontre. Elle se croit amoureuse de lui. Elle ne l'est pas. Moi, aussi, je suis amoureuse de Guillaume. Mais ce n'est pas l'amour.

La princesse prenait un air grave pour émettre ces extravagances. Du geste, elle empêchait Pesquel-Duport d'ouvrir la bouche.

En l'écoutant, il sentait revenir ses inquiétudes.

—-Je ne veux pas, continua Clémence, marier Henriette à la légère, ni donner à Guillaume une femme qui s'en lasse au bout de quinze jours. Vous me voyez avec un gendre sur les bras.

Ce mot de gendre, appliqué à Guillaume, la jeta dans de nouveaux éclats de rire.

—-C'est une folle, se dit sérieusement Pesquel-Duport; mais une folle dont je suis fou.

Après son rire, la princesse demanda des détails. Le directeur s'embrouillait, atténuait la scène de l'automobile.

—-Tenez, dit Clémence, vous n'êtes bon qu'à faire des articles. Taisez-vous. Je vais employer un moyen très simple. Je vais interroger Henriette.

Elle se leva et disparut.

Pesquel-Duport s'enfouit la figure dans les mains. Cet homme de poigne m'avait les larmes aux yeux.

À quoi lui servait une poigne? On ne pouvait saisir Clémence. Elle glissait, se retournait, s'évaporait. Il la sentait irréelle, sans masse. Il se répétait:

J'aime une folle; j'aime une fée. Aime-t-elle Guillaume? Non. Elle n'aime personne. Elle ne s'aime pas. Elle n'aime pas sa fille. Elle n'est ni coquette, ni mère. Elle a un autre destin qui m'échappe.

Du reste, c'est plus simple. Je la crois fée; elle n'est que légère, légère comme on ne l'est pas. Aime-t-elle Guillaume sans le savoir? Alors, j'aurais une chance. Elle m'aime peut-être, sans le savoir. Elle nous aime peut-être tous les deux.

Pesquel-Duport déraillait, trébuchait, tournait en rond.

Lorsqu'il s'éveilla d'un demi-sommeil provoqué par le feu, il regarda l'heure.

La princesse était allée chez Henriette à onze heures. Il était une heure du matin. Il croyait attendre depuis cinq minutes. Car la douleur, le doute, et même le feu d'une cheminée, découpent le temps à leur fantaisie.

Pesquel-Duport était assez intime avenue Montaigne pour enfreindre l'étiquette. Il alla écouter à la porte de la jeune fille, entendit des sanglots, frappa, entra.

Madame de Bormes était assise sur le lit. Mère et fille se tenaient embrassées et pleuraient.

—-Entrez! entrez vite! s'écria la princesse. Venez dire à cette petite amoureuse qu'elle aura son Guillaume, qu'elle sera sa femme, que je le lui promets.

La princesse, la visite au front du Nord s'éloignant, commençait à s'ennuyer.

Sa fille la sauva.

Le lendemain des aveux, elle portait cinq ans de moins que la veille.

Henriette l'embrassait, la caressait, admirait ce chef-d'œuvre: une mère qui, loin de sermonner, de briser l'élan de la jeunesse, lui imprime une impulsion plus vive.

LA LETTRE.

À la suite d'une conférence interminable, où chacune donnait son avis, il fut décidé qu'Henriette écrirait à Guillaume. La princesse trouvait normal que les femmes fissent le premier pas.

Elle ajouterait à la lettre un post-scriptum, qui lui ôterait toute apparence clandestine.

—-Sois tranquille, dit-elle à Henriette, je ne lirai rien.

Henriette s'enferma dans sa chambre, regarda le portrait de Guillaume et écrivit:

«MON CHER GUILLAUME,

«Je ne sais de quelle façon commencer cette lettre. Je voudrais vous l'écrire très courte, parce que je ne suis pas adroite et que ce que j'ai à vous dire est bien simple. Mon cher Guillaume, ne commettez aucune imprudence: Je vous aime _aussi._

«Je ne veux pas dire que je vous aime comme maman vous aime, ni comme j'aime maman. Je vous aime d'amour. J'en suis malade et très heureuse. Mais j'ai peur.

«J'ai compris que vous évitiez la maison par délicatesse, à votre joie sincère de nous voir arriver à la Panne. Car si vous vouliez nous fuir pour d'autres raisons, notre surprise vous aurait été plutôt désagréable.

«Mon cher Guillaume, maman et moi, nous étions contentes d'entendre les soldats faire votre éloge, mais je n'ai pas besoin d'eux pour vous connaître.

«J'ai peur que vous vous exposiez plus qu'on ne vous le demande et que vous risquiez votre vie dix fois, pendant que les autres la risquent une fois.

«Si je vous écris cette lettre si difficile et qui me donne tant de mal, parce que j'aimerais mieux vous parler, vous tenir la main, c'est que je voudrais que vous vous ménagiez pour moi, pour nous, pour notre avenir. Maman est si bonne que vous ne pouvez pas savoir. C'est elle qui me permet de vous écrire et qui me dit de vous écrire vite pour gagner du temps.

«Mon cher Guillaume, répondez-moi. Dites-moi si vous m'aimez comme je vous aime et si vous êtes heureux de ce que maman consente à notre bonheur.

«Je vous quitte, parce que j'ai envie de pleurer et que je répéterais toujours la même chose. Mon cher Guillaume,

«Je vous embrasse.»

Sans lire cette lettre, la princesse ajouta au bas de la feuille:

«C'est du propre.»

ROY.

À six heures du soir, dès que Pajot fut enterré, que sa cantine fut en ordre et les déclarations en règle, Roy et Guillaume remontèrent en ligne délivrer Combescure qui remplaçait Roy pour vingt-quatre heures.

Ils firent la route à pied, car la voiture qui pouvait les mettre au pont de Nieuport-Ville avait eu son moteur démoli par un schrapnell, près du Bois-Triangulaire.

Le trajet était moins pénible pour Roy qu'avec ses hommes, car il marchait en promeneur, et ne portait pas, suspendue autour de lui comme à un mât de cocagne, une charge d'objets lourds. Mais sa charge était d'un autre ordre. Son cœur lui pesait plus que cet appareil.

Pourtant, les morts comptaient peu dans le secteur.

Malgré que la mort civile soit distribuée à chacun de nous, elle n'en conserve pas moins du prestige.

Il arrive même que la mort décerne un brevet de bonne vie et mœurs. Hé! pense-t-on, malgré soi, cet homme vient de mourir. Il est tout de même mort. Ce n'était donc pas un homme quelconque. Il était peut-être mieux que ce dont il avait l'air.

Mais, aux lignes, comme si la fréquence de la mort, les blessures et les risques ininterrompus, fissent chaque homme mourir plusieurs fois, la mort, mise en petite monnaie, perdait sa valeur.

Son change était le plus bas possible.

Aussi le dialecte du secteur semblait-il féroce à qui venait du pays-de-la-mort-rare.

En effet, on ne disait pas: «Pauvre un tel», mais: «Il n'avait qu'à prendre le refuge.»

On parlait des obus comme d'autobus, comme des dangers de Paris qu'un myope ou qu'un provincial n'évite pas.

La mort de Pajot fit exception à la règle. Elle amputait le corps de la villa des fusiliers d'un de ses membres, et Roy était indirectement cause de l'amputation.

Je l'ai tué, disait-il, comme si ma lampe de poche était une arme.

Cette circonstance eut suffi pour rendre à la mort de Pajot une gravité civile.

Guillaume et Roy traversaient donc la campagne en silence. Le vent attisait une braise de son plaintif dans les petites veilleuses que les poteaux télégraphiques portent en haut comme le muguet.

Roy, de mère bretonne, était superstitieux. Il entendait l'âme de Pajot se plaindre.

Il serrait, pinçait le bras de Guillaume, et se mordait les lèvres comme un enfant qui essaye de ne pas pleurer.

Retourner à Saint-Georges, c'était retourner sur le lieu du crime. Il se félicitait de l'accident survenu à l'automobile et qui retardait la confrontation.

Guillaume avait beau plaider la coïncidence, les balles mortes, la difficulté de viser une tête visible une seconde, Roy s'obstinait dans le remords.

—-Sa famille... murmurait-il, ... sa pauvre famille. Il partait voir sa famille. Il me suppliait de ne pas taire l'imbécile. C'est trop affreux.

LES NÈGRES.

Tout à coup, éclata dans l'ombre une musique extraordinaire. C'était la nouba des tirailleurs nègres. Ils traversaient Coxyde-ville.

La nouba se compose d'un galoubet indigène que les soldats imitent en se bouchant le nez, en prenant une voix de tête, et frappant leur pomme d'Adam. Ce galoubet nasillard joue seul une mélodie haute et funèbre. On dirait la voix de Jézabel. Les tambours et les clairons lui répondent.

La troupe s'approchait comme le cortège de l'Arche d'Alliance sur la route de Jérusalem. Roy et Guillaume se rangèrent et le virent passer.

Les nègres venaient de Dunkerque, stupéfaits de froid et de fatigue. Ils étaient couverts de châles, de mantilles, de mitaines, de sacs, de gamelles, de cartouches, d'armes, de dépouilles opimes, d'amulettes, de colliers de verroterie et de bracelets de dents.

Le bas de leur corps marchait; le haut dansait sur la musique. Elle les soutenait, les soulevait. Leurs têtes, leurs bras, leurs épaules, leurs ventres, remuaient, doucement bercés par cet opium sauvage. Leurs pieds ne marchant plus d'accord traînaient dans la boue. On entendait ces pieds mâcher cette boue, et le choc des crosses contre la boîte à masques, pendant les silences; puis le solo sortait du fond du désert, du fond des âges, salué par les cuivres et les tambours.

La nouba, qui amusait Guillaume, trouait le cœur de son camarade. Sa plainte funèbre accompagnait son deuil. Il revoyait des voyages avec Pajot, leur navire, leurs escales, leurs bordées dans les ports d'Orient.

Ils reprirent leur promenade sans échanger une parole.

Le Bois-Triangulaire tonnait comme une chasse royale. À Nieuport, le cimetière des fusiliers marins reposait près de l'église informe. Plus loin que Nieuport, du boyau qui menait à Saint-Georges, on voyait à droite, émergeant de l'inondation, une carcasse de ferme, dite: Vache-Crevée.

L'auteur de ce surnom, adopté sur les cartes d'état-major, était une jeune Anglaise, miss Élisabeth Hart.

Miss Hart, que tout le monde appelait miss Élisabeth, était la fille du général des troupes anglaises du secteur.

Sous prétexte de Red-Cross, elle pilotait une ambulance de poche et vivait avec les fusiliers-marins.

Chez une Française, ce genre d'existence choquerait. Mais Élisabeth Hart était un vrai garçon, un diable. Elle s'habillait presque en matelot. Elle portait des cheveux courts, bouclés autour d'une figure d'ange.

Elle offrait plus d'un rapport avec les amazones modernes du film américain, sauf qu'on ne la voyait jamais trembler. Elle allait, venait, de La Panne aux lignes, et laissait son ambulance n'importe où, comme dans les rues de Londres. Sa crânerie indisposait le colonel des zouaves. Il la trouvait sans-gêne. Aussi, négligeait-elle le secteur-mer pour le secteur-inondations.

Les fusiliers en faisaient une sainte.

C'était, d'ailleurs, sans aucun doute, une héroïne. La condition même de l'héroïsme étant le libre arbitre, la désobéissance, l'absurde, l'exceptionnel.

De plus, elle lisait dans la main.

MISS ÉLISABETH.

Lorsque Guillaume et Roy arrivèrent à Saint-Georges, elle était assise dans la guitoune de Roy et buvait du porto avec Combescure. Elle revenait d'une longue permission. Elle ne connaissait pas Guillaume. Elle parlait avec un accent agréable.

Attentive à prononcer nos _r_ et ne pouvant les prononcer de la gorge, elle les roulait au bout de sa langue. Elle gronda Roy de ses scrupules.

Combescure voulait qu'elle lût dans la main de Guillaume.

La tâche de chiromancienne sincère était épineuse, au front. Elle se récusait. Guillaume insista.

En voyant la paume de cette main, le visage de la jeune Anglaise eut une expression tellement surprise que Combescure et Roy lui en demandèrent la raison.

—-Par exemple!... répondit Élisabeth. Je n'ai jamais rencontré une main pareille. Il n'a pas une ligne de vie; il en a plusieurs.