Thomas l'imposteur Histoire

Part 4

Chapter 43,804 wordsPublic domain

Les deux Nieuport, en ruines, l'offraient plus que l'abri de leurs caves aux chefs et aux postes de secours des différents corps. Ces villes et cette campagne, sans âme qui vive, cachaient un incroyable labyrinthe de couloirs, de routes, de galeries souterrains. Les hommes y circulaient comme des taupes et on pouvait, entrant dans un trou à Coxyde, sortir par un autre trou, en première ligne, sans voir le ciel. Ce secteur 131 était un secteur calme. Une entente tacite nous empêchait de tirer sur Ostende pour que les ennemis ne tirassent pas sur la Panne, exil du roi et de la reine. Ces souverains y habitaient avec les enfants royaux, enchantés, eux, de l'imprévu et d'une charmante basse-cour.

LE BOYAU JOCASTE.

La défense naturelle du fleuve et des inondations protégeait Nieuport contre une grosse surprise. Le colonel Jocaste n'en croyait pas moins à un débarquement nocturne sur des radeaux, par la plage. C'était une crainte chimérique. Il la chérissait. On venait pour cela de bâtir sur la côte, entre Nieuport et l'Yser, un boyau de sapin qui sentait l'hôtel suisse et qui portait le nom du colonel. Cet homme considérait, à juste titre, son boyau comme une des merveilles du monde. Il était, en effet, inutile comme les pyramides, suspendu comme les jardins de Babylone, creux comme le colosse de Rhodes, funèbre comme le tombeau de Mausole, coûteux comme la statue de Jupiter, froid comme le temple de Diane et voyant comme le phare d'Alexandrie. Des guetteurs s'y échelonnaient et tiraient les mouettes.

Les dessous de Nieuport ressemblaient à ceux du théâtre du Châtelet. On avait relié les caves les unes aux autres et surnommé cet égout: Nord-Sud. Chacun des orifices arborait le nom d'une station du Nord-Sud, et ce n'était pas son moindre charme que de vous déverser à la pancarte: Concorde, au milieu des ruines d'un casino.

Une ramification accédait à la cave P. C. du colonel. Cette cave était celle de la villa _Pas sans peine_, dont par miracle, la salle à manger restait seule debout. Le colonel, les jours calmes, y déjeunait comme un gros rat dans un morceau de gruyère.

Le chef-d'œuvre du secteur, c'étaient les dunes.

LES DUNES.

On se trouvait ému devant ce paysage féminin, lisse, cambré, hanché, couché, rempli d'hommes. Car ces dunes n'étaient désertes qu'en apparence. En réalité, elles n'étaient que trucs, décors, trompe-l'œil, trappes et artifices. La fausse dune du colonel Quinton y faisait un vrai mensonge de femme. Ce colonel, si brave, l'avait construite sous une grêle d'obus, qu'il recevait en fumant dans un rocking-chair. Elle dissimulait, en haut, un observatoire d'où l'observateur pouvait descendre en un clin d'œil, par un toboggan.

En somme, ces dunes aux malices inépuisablement renouvelées, côté pile, présentaient, côté face, aux télescopes allemands, un immense tour de cartes, un bonneteur silencieux.

—-_Où est la grosse pièce? Où est-elle? À droite? À gauche? Au milieu? Suivez-moi bien. Où est-elle? Droite? Gauche? Boum! Au milieu._ Et la pièce, sous une bâche peinte couleur de la dune aux bosses de chameau sur qui pousse un poil d'herbe pâle, reculait et envoyait un obus d'un poids de coffre-fort.

On ne voyait rien. On entendait les cent cinquante-cinq, les soixante-quinze qui débouchent du champagne sec et dont l'obus déchire un coupon de soie, la pièce anglaise dont on ne comprenait jamais d'où elle tirait, les canons contre avions qui couronnent les aéroplanes de petits nuages en boule pareils aux séraphins qui escortent la Sainte-Vierge, la mer du Nord, couleur d'huître, secouant une eau si froide, si grise, si ressemblante à la formule H2O, NaCl, que le désir de s'y baigner ne venait pas plus que de se brûler ou de s'enterrer vif.

La nuit, le ciel et la terre se balançaient à l'éclairage des fusées, comme une chambre et son plafond éclairés à la bougie, quand la flamme remue. S'il y avait du brouillard, il buvardait les éclairs de la canonnade qui ne formaient plus qu'une seule lueur aveuglante, à rendre fou. Sur la mer, au large, se baisaient, se quittaient et gesticulaient les projecteurs. Parfois ils se réunissaient comme des ballerines, et, au bout, on voyait les ventres blancs des zeppelins, en route vers Londres.

Dormait-on à Coxyde? On était réveillé par les pièces de marine. Ce tir ébranlait le monde et jetait contre les vitres un grand liseron de lumière mauve.

Le dimanche, au bruit des mitrailleuses qui vocalisent dans le ciel, sur une seule note, un rire de tête de mort, et des moteurs qui chantent, sombrant soudain leur murmure du bleu pâle au velours noir, les officiers du Royal-Navy jouaient au tennis.

À ce vaste mensonge de sable et de feuilles, il ne manquait que Guillaume de Fontenoy.

LA CANTINE.

Il vint. C'était le soir. Un side-car l'amena de Dunkerque. L'accueil de la cantine fut glacial. La raison en était que, pour caser Guillaume, Pesquel-Duport avait remis en disponibilité le boute-en-train du groupe. Guillaume usurpait une place encore chaude; place chaude si froide qu'elle lui glaça le cœur. Il s'attendait à trouver des camarades. Il trouva des ennemis mortels.

Ces absurdes garçons, fermés au charme surnaturel de Guillaume, le crurent complice d'un crime qu'il ne soupçonnait pas et le mirent en quarantaine. Seul, sur eux, craignant le grade et à l'affût des récompenses, eut pu agir le nom du général. Mais un secteur est une ville de province où le pharmacien en impose plus que Charcot. Fontenoy ne commandait pas le secteur.

Les commères ridicules virent tout de suite que Guillaume avait de l'enthousiasme. Ce fut le comble. Chaque volontaire était aussi peu volontaire que possible. Rien de noble, de gai, de simple, ne les réunissait. Ils prirent le zèle de Guillaume pour une insulte.--Il nous nargue, pensaient-ils. Et, par vengeance, ils l'envoyaient porter des rapports aux zouaves, dans la zone dangereuse. Guillaume ne demandait pas autre chose. À travers ce parc de feu et de tonnerre, il se promenait, ravi.

C'est de la sorte qu'il lia connaissance avec le colonel Jocaste. Ce colonel, en lisant le nom de Fontenoy, tomba les quatre fers en l'air. Il entraîna Guillaume dans son trou, et, comme il était cinq heures, le pria d'y prendre le thé. Le téléphoniste jouait le rôle de jeune fille de la maison. Il disposait sur un coin de table, des tasses, une théière et une boîte de biscuits.

Sous prétexte qu'il était défendu de mettre les villas à sac, et que le moindre ustensile provenait de cette source, on prétendait toujours avoir trouvé tout dans l'église.

—-Ces tasses viennent de l’église, dit le colonel, en clignant de l’œil.

Le colonel harcela Guillaume de questions sur son oncle. Ce général était son dieu. Tout en parlant, il roulait des bandes molletières autour de ses grosses jambes et gémissait comme si ce fussent des pansements. Il confia ses craintes à Guillaume au sujet des radeaux et lui dessina son plan de défense. Il redoutait aussi les gaz, presque impossibles en cet endroit de vents qui tournent. Il était fier de sa salle à manger en dentelles.

--Que voulez-vous, dit-il a Guillaume, je ne renonce jamais au décorum, si faire se peut. J’en suis féru. Ainsi, entre nous, j’ai une maîtresse, une femme du monde. Eh, bien, pour dîner seule en tête à tête avec moi, ou avec son mari et moi, toujours la robe ouverte et les hommes en smoking.

Sa quatrième marotte était un soixante-quinze monté en première ligne, à vingt-sept mètres du poste d'écoute ennemi, boulon par boulon, comme les bateaux dans les bouteilles.

—-Vous voyez leur gueule, disait-il, en cas d’attaque. Un soixante-quinze en première ligne!

Il riait, se tapait sur les cuisses.

Soudain la porte s’ouvrit et le général commandant du secteur parut.

Avec deux capitaines, harnachés de cuirs et de rubans, il passait une inspection, espèce de surprise-partie fort désagréable pour ceux qui la reçoivent.

Le colonel sauta sur ses pieds et, faisant une révérence, culbuta la boîte de biscuits secs. Par un réflexe mondain, le général se précipita pour ramasser les gâteaux et cogna de son casque la tête du colonel qui se précipitait en sens inverse.

—-Je vous ai fait mal? demanda-t-il. Il avait tait très mal. Le colonel répondit que ce ne serait rien. Guillaume, d'un angle de la cave, dévorait des yeux cette scène surprenante.

Maintenant, le pauvre colonel, un peu remis du choc physique et moral, décrivait ses merveilles.

Il en était à son soixante-quinze dans une hutte, et le général, oubliant sans doute le camouflage des dunes, demandait si cette hutte était une hutte de feuilles, lorsqu’un artilleur parut. Le colonel le congédia du geste, mais le général se récria, ne voulant sous aucun prétexte, appuyait-il, déranger le travail habituel du secteur.

--Parlez, dit le colonel.

Il s'agissait du soixante-quinze. L'homme venait dire, après un interminable préambule, que les mesures du génie étaient fausses, que la hutte était trop étroite, qu'on voyait l'affût, et qu'il y avait des chances pour que l'ennemi donne une «bamboula» de représailles.

—-Des représailles! des représailles! éclatait le colonel, furieux de paraître ridicule aux yeux du général. Nous allons voir. Je vais leur en fiche, des représailles.

—-Commandez, hurla-t-il dans un tuyau acoustique, cent coups de soixante-quinze sur la villa Vromberg.

—-Vromberg? interrogea le général. Parbleu, dit-il en se tournant vers un de ses capitaines, c'était la villa de madame Vromberg. Une charmante femme. Pauvre madame Vromberg.

—-Vous la connaissez, mon général, s'écria le colonel qui perdait la tête. Et, saisissant le tuyau acoustique:--Décommandez le tir, dit-il, dé-com-man-dez-le-tir.

Le général vit l’état dans lequel sa visite mettait le brave homme.

—-Diable, fit-il, voilà que vous vous montrez galant avec des ruines. Je vous quitte. Il me semble que tout cela marche aussi bien que possible. Restez. Ne vous dérangez pas. Ne vous donnez pas la peine. Je connais le chemin.

Le colonel se retrouva seul avec Guillaume. Il ruisselait. Il frottait une bosse produite par le casque. Il demanda s'il s'était montré à la hauteur.

—-Il y a bien l’histoire du soixante-quinze, répétait-il. Mais mon boyau efface tout.

Ils prirent le thé.

Des bureaucrates, encore des bureaucrates, pensait Guillaume. Il cherchait une brèche. Son but était ce lieu redoutable qu'il entendait la nuit crépiter comme une pièce d’artifice, cette fusillade leste, inégale, semblable aux tic d'un dormeur rêvant qu'il marche.

Le surlendemain le colonel lui on un guide pour la visite aux lignes. Ils partirent à onze heures, au clair de lune.

Au lieu de prendre le système de boyaux si cher au colonel, on lui désobéissait et on gagnait la berge par l'ancienne grande rue de Nieuport. On marchait de barrage en barrage, entre les dominos de quelques pans de murs et de la lune. La lune grandissait ces petites ruines toutes jeunes, et à droite du sable, deux ou trois arbres chloroformés dormaient debout.

Un pont de poutres, de solives, de madriers, de rondins, de barriques s'entrechoquant, traversait l'Yser à son embouchure. L'eau grisé se bousculait, pénétrait tragiquement la mer du Nord, comme un troupeau de moutons entre à l'abattoir.

La nuit, cette eau devenait phosphorescente. Si on y jetait une douille, elle sombrait toute éclairée comme le _Titanic._ Un projectile y tombant, sa chute allumait au fond un boulevard de magasins splendides.

LES TRANCHÉES DE MER.

Sur l'autre rive commençaient les tranchées. Guillaume toucha le premier de ces sacs de sable qui protègent la ville creuse et dans lesquels les balles s'enfouissent avec le bruit du frelon dans la fleur.

Le dédale des tranchées était interminable. Guillaume suivait son guide silencieux qui fumait la pipe, empaqueté dans des moufles, des peaux de mouton, des passe-montagnes. On entendait les vagues tantôt derrière soi, tantôt devant, à gauche ou à droite. On tournait sans se rendre compte, et on ne savait jamais où mettre la mer. Quelquefois, l'eau vous montait à mi-jambes.

Cette Venise, cette Alger, cette Naples de songe semblait aussi vide que les dunes, car, dans mille celliers, les zouaves dormaient, serrés comme des bouteilles. On les cassait aux jours d'orgie.

Sur deux points de ce front, le méandre des lignes allemandes et françaises se joignait presque. Le premier, nommé Mamelon-Vert, près de Saint-Georges, le deuxième près de la plage. De part et d'autre, on y avait creusé des postes d'écoute.

Guillaume se glissa dans la sape. On ne passait qu'à plat-ventre. Cette sape débouchait dans une fosse contenant deux hommes. Le jour, ils jouaient aux cartes. Les ennemis occupaient une fosse analogue à douze mètres. Chaque fois qu'un des zouaves éternuait, une voix allemande criait: «Dieu vous bénisse».

Le long du mur de première ligne, sur une sorte de remblai, de corniche, de piédestal, se tenaient, de place en place, les guetteurs. Ce mur se composait de tout, comme le reste de la ville. Outre les sacs, on le sentait fait avec des armoires à glace, des commodes, des fauteuils, des dessus de piano, de l'ennui, de la tristesse, du silence.

Ce silence, aggravé par la fusillade et le reflux, était pareil au silence des boules de verre où il neige. On y marchait comme on vole en rêve.

La botte de caoutchouc de Guillaume ayant glissé, il remua l'eau. Un des guetteurs se retourna. C'était un goumier. Il mettait le doigt sur la bouche. Ensuite, il redevint statue.

Car cet Arabe au burnous de journaux et de ficelle se tenait plus immobile que, sur son cheval, Antar mort. Guillaume contemplait, entre les sacs, enfarinée de lune, cette silhouette d'un meunier jaloux, terrible, guettant avec un fusil, à une lucarne de son moulin.

Ces guetteurs concentraient toute leur vie sur leur figure. S'ils rechargeaient, leurs mains allaient et venaient comme des domestiques. Aussi la France avait-elle, au bord de son manteau, une étonnante hermine de visages attentifs.

Mais, ce qui attirait Guillaume, c'était la bande qui foudroie, la bande mixte où poussent les ronces de fil de fer. Nul n'y pose le pied en dehors des attaques, sauf en patrouille, la nuit. Pour être d'une de ces patrouilles, Guillaume eut fait n'importe quoi.

Au lieu de cela, il rebroussait chemin. Il n'était que touriste. Il quittait le théâtre et se retrouvait dans la rue, sans partager la mystérieuse vie des acteurs.

L'AMOUREUX.

Il se morfondait. Chaque semaine lui pesait sur les épaules. Son seul plaisir était les lettres et les cadeaux que lui envoyaient Henriette et sa mère.

Ses journées médiocres le tournaient vers le souvenir des deux femmes. Peu à peu, comme les presbytes qui ne lisent qu'à distance, Guillaume lut ses sentiments pour Henriette. Elle était loin, irréelle, factice. Elle pouvait donc entrer dans sa fiction.

Il joua cet acte à merveille. Il soupirait, enrageait, ne mangeait plus, gravait des cœurs dans des bagues d'aluminium, écrivait des lettres qu'il déchirait ensuite; car, avec cette patte des chats qui jouent ensemble et sentent exactement où s'arrête la griffe, Guillaume, torturé d'amour, ne faisait rien qui put avertir Henriette, donner la moindre racine à son rêve.

Il ne cherchait pas à savoir si cet amour était réciproque. Il pouvait dire, avec Goethe: «Je t'aime; est-ce que cela te regarde?»

Sur ces entrefaites, la cantine reçut l'ordre de se rendre dans la Somme. Elle laisserait du matériel en Belgique avec un volontaire-gardien.

Le volontaire désigné ne pouvait être que Guillaume. Les niais crurent lui jouer un bon tour en se débarrassant de lui. Or, ils le débarrassaient d'eux.

Le surlendemain de leur départ, Guillaume rencontra le jeune capitaine Roy, des fusiliers-marins.

—-Quoi, dit-il, on vous laisse seul? Venez donc à notre popote.

L'héroïsme réunissait un monde mêlé sous une même palme. Bien des meurtriers en herbe y trouvaient l'occasion, l'excuse de leur vice et sa récompense, côte à côte avec les martyrs. On s'étonne que la guerre embauchât, par exemple, les Joyeux. Ils tenaient le secteur entre les fusiliers et les zouaves. La société trouvait bon, alors, qu'ils déployassent des instincts pour quoi elle les avait exclus.

Mais ni zouaves, ni fusiliers ne profitent d'une chasse permise. Rien de féroce ne tachait les fusiliers-marins.

Leurs chefs étaient des héros charmants. Ces jeunes hommes, les plus braves du monde, et dont pas un ne reste, jouaient à se battre, sans la moindre haine. Hélas, des jeux pareils finissent mal.

LES FUSILIERS-MARINS.

Ils se relayaient aux lignes et habitaient une villa de Coxyde-bains. Ce que Guillaume avait de beau les enchanta. Et, au fait, à ce moment, quel reproche pourrait-on lui faire? Il ne trompe personne. Ce n'était pas un nom de générai qui influençait ces âmes nobles. Du reste, ce nom qui perdait en ce lieu son sens pratique, ne devenait-il pas un simple nom de guerre? Ils en portaient tous. Guillaume Thomas était _Fontenoy_, comme Roy: _Fantomas_, Pajot: _Cou de Girafe_, Combescure: _Mort subite_, Breuil de la Payotte, fils de l'amiral: _l'Amiral_, Le Gannec: _Gordon Pym._

Leur devoir semblait être celui de madame de Bormes: s'ennuyer le moins possible. Le reste du secteur, comme le monde à Clémence, n'y comprenait rien. On prenait leur désinvolture pour de la morgue. On les traitait d'aristocrates. On se trompait de peu. C'était une aristocratie, c'est-à-dire une démocratie profonde, une famille, que ce bataillon.

L'accueil fait à Guillaume n'était possible que là. Jalousies, crainte des registres, grades, inégalité des classes, l'eussent empêché ailleurs.

Le bataillon entretenait le négligé de la véritable élégance. À la fin du repas, Le Goff, matelot qui servait à table, cousit des ancres sur la vareuse bleu sombre des cantines, et le tour fut joué. On adoptait Guillaume. On ne se quitterait plus.

Les marins, comme la princesse, furent un foyer pour Guillaume. Ils en raffolaient, le fêtaient, le consultaient. Ils l'emmenèrent dîner chez leur chef. Ce vieillard délicieux trouva l'adoption aussi drôle que si ses enfants, comme il appelait ses subalternes, lui eussent amené un petit ours. Le fait est que, comme les ours, singes, marmottes, Guillaume devint fétiche. Il se sentait au but. Son amour pour Henriette tomba. Son cœur s'était mis en marche à cause d'elle, mais son amour était l'amour tout court. Il en reportait l'élan sur ses nouveaux amis. Il leur versait sa richesse. Il était amoureux du bataillon.

LA PERMISSION.

Tout concourait à sa chance, car, fusilier-marin réel, Guillaume aurait trouvé la tache rude. Devenu fusilier sans l'être, il pouvait jouir pleinement de son bonheur.

Il lisait mal les grosses missives de l'avenue Montaigne. Il en oubliait de cachetées dans sa poche. Il distribuait les friandises à la popote et remerciait sur des cartes qui limitent l'effusion.

Avait-il le temps d'écrire? Il suivait soit Roy, soit Breuil, soit Le Gannec à leur poste. Il montait en ligne avec eux, et parfois, on le léguait au successeur.

Il avait écrit une seule lettre longue: à Pesquel-Duport. Il le priait de le laisser à Coxyde, le vague matériel fournissant une excuse à son interminable séjour.

Sa joie était si complète qu'il déchira sa permission. Il dit à la popote qu'il ne pouvait se résoudre à partir. Ce trait couronna ses conquêtes. Les jeunes chefs lui organisèrent un banquet et envoyèrent acheter du champagne à la Panne où l'hôtel Terlinck et la pâtisserie fonctionnaient encore malgré les bombes.

Ils se grisèrent et firent des discours. Le nom de Fontenoy revenait souvent, mais d'une façon assez irrespectueuse. Le général y tenait plutôt le rôle de ganache que d'idole. La vraie idole étant Guillaume Thomas.

Mademoiselle de Bormes et la princesse vivaient dans l'attente de cette permission. Elles préparaient mille gâteries et Henriette retrouvait de fraîches couleurs. La déception les effondra. Guillaume prétendit ne pouvoir s'éloigner du matériel. On me pillerait, écrivait-il.

Elles ne furent pas dupes, mais il est vrai, pour le devenir davantage.

—-Il se dit que nous l'empêcherions de retourner au devoir, s'écriait Clémence.

Henriette, dans son lit, en larmes, embrassait un instantané envoyé par Guillaume, se reprochait son silence, et, le cœur large ouvert, se torturait entre l'idée que Guillaume ne l'aimait pas et la fuyait, ou qu'il l'aimait et voulait éteindre une flamme au couronnement de laquelle il ne croyait pouvoir prétendre.

Elle ne voyait que ce blanc et que ce noir. Elle ne distinguait rien entre.

Son optimisme d'âge penchait vers le blanc.

—-Il m'aime, pensait-elle, et sa délicatesse l'éloigne. Il craint de passer pour un séducteur, que maman le chasse. Je suis la seule coupable. Mon indolence l'expose.

Henriette se promettait de parler, de supplier. Mais elle n'y parvenait pas. Son secret lui était si cher qu'elle en reculait le partage, avec qui que ce fût.

Ces deux femmes, hors d'elles, harcelaient Pesquel-Duport. Tout était de sa faute. Elles ne savaient pas si bien dire.

Il avait beau se disculper, expliquer la consigne des services; l'avenue Montaigne devenait intenable.

Il eut alors une de ces inspirations qui, lorsqu'elles s'adressent aux foules, font la fortune des journalistes.

—-Le journal, dit-il aux deux femmes, organise des séances de théâtre aux armées. Je désigne le Nord pour la prochaine séance, je vous engage dans la troupe, et je vous accompagne.

La princesse l'embrassa. Henriette pleurait.

Le directeur tint sa promesse. Quatre jours après, Clémence, Henriette et lui-même, allèrent rejoindre la tournée au train.

Il semblait aux femmes que ce fût un train de plaisir qui mène déjeuner sur l'herbe. Guillaume ne savait rien. On lui réservait la surprise.

LE THÉÂTRE AUX ARMÉES.

La troupe, recrutée de bric et de broc, se composait de quelques comparses, d'une cantatrice en robe et en chapeau de Grande-Mademoiselle, d'un tragédien illustre, d'une débutante en deuil, accessit du Conservatoire de l'année précédente, et d'un jeune premier dont le fils colonel venait de gagner sa septième palme. Il comptait pouvoir le rejoindre au front.

Pesquel-Duport nommait les compagnons de route les uns aux autres, lorsque la princesse, stupéfaite, vit, revenant d'acheter des oranges, madame Valiche. Elle arborait la tenue décrite dans la ferme.

—-Par exemple! s'écria cette horrible femme, vous! vous ici! mais qu'arrive-t-il donc, _ma chère?_ dit-elle, pour montrer aux comédiens son intimité avec Madame de Bormes.

La princesse, lui abandonnant le bénéfice de ce «ma chère», car elle voyait en rose et ne voulait troubler le plaisir de personne, présenta Pesquel-Duport, et dit qu'elle lui devait cette faveur.

Elle ajouta:

—-Guillaume Fontenoy est à Coxyde; nous espérons l'y voir.

--Et allez donc! pensa madame Valiche, en clignant de l'œil.

La princesse ne tenait pas à ce que madame Valiche, forte de leurs souvenirs communs, s'accrochât derrière elle et Guillaume. Elle avait d'abord voulu taire leur véritable but. Immédiatement, elle comprit que cette femme se vengerait, en s'apercevant d'une cachotterie. Ce rouage la fit prononcer honteusement une phrase toute simple.

Pesquel-Duport était fin, mais pas assez. Il remarqua le ton de Clémence et le clin d'œil. Les deux lui déplurent.

Maintenant madame Valiche expliquait:

--Vous allez m'applaudir, ma chère. Je voulais visiter le Nord. Mon maître Romuald (elle désignait le tragédien) m'emmène avec lui. Mais, minute! je paye ma place. Je _donne_ LA FIANCÉE DU TIMBALIER, s'il vous plaît. Et je figure dans LA FILLE DU TAMBOUR-MAJOR.

La princesse présenta Henriette qui se croyait déjà au spectacle. Avec le sans-gêne de la jeunesse, elle riait au nez de madame Valiche et des comédiens, gardait ce rire étalé sur sa figure et les dévisageait comme des bêtes curieuses.

Pesquel-Duport avait eu la précaution de retenir un compartiment pour les deux femmes et lui, à quelque distance du compartiment de la troupe.