Thomas l'imposteur Histoire

Part 3

Chapter 33,742 wordsPublic domain

Une fée spéciale jette ce sort à la naissance. Certains réussissent, au berceau desquels aucune fée n'était venue, sauf celle-là.

Il n'arrivait jamais à Guillaume de faire son examen, de penser: «Comment en sortirai-je?» ou: «Je triche», ou: «Je suis un misérable,» ou «Je suis un habile homme». Il allait, mêlé à sa fable, étroitement.

Plus il vivait son rôle, plus il s'y incorporait, plus il y apportait de feu et cette franchise qui persuade.

Depuis quelque temps, il possédait Un jouet nouveau: raconter la mort de ses cousins sous les yeux de leur père. Son récit absurde était dessiné naïvement et colorié comme une image d'Épinal.

À l'exemple de ces images, sa synthèse frappait et semblait plus réelle que la réalité. Il touchait en ses auditeurs ce qui reste en chacun de nous d'enfantin. Parfois, il rehaussait l'image d'un peu d'or. Il s'y prenait lui-même. Ses yeux se remplissaient de larmes. On ne pouvait l'entendre sans s'émouvoir.

N'ayant jamais à observer la prudence qui perd les coquins, il racontait cet épisode héroïque, chez la princesse, à table, devant des hommes rompus à l'exercice. Il roulait civils et militaires, tant il est vrai que, même fausse, la vérité sort de la bouche des enfants.

L'IMAGE D'ÉPINAL.

Paris se repeuplait. Un à un revenaient ceux qui l'avaient déserté à toutes jambes. Chacun s'excusait de ce départ auprès de ceux, fort rares, qui n'étaient pas partis. Les uns prétextaient leur service, d'autres leur petite fille, d'autres leur vieille mère, d'autres leur importante personne que les Allemands eussent prise comme otage, d'autres le devoir national.

Pesquel-Duport, directeur du _Jour_, que ses intimes appelaient _Le directeur_, un des dix du cercle de la princesse de Bormes, essayait de lui prouver qu'elle avait eu tort, bien que les circonstances lui donnassent raison, que la destinée avait, pour une fois, été aussi folle et aussi aimable qu'elle, et que Klück avait beau n'être point entré à Paris, il y était entré tout de même, en principe.

En principe. C'est justement parce que Clémence manquait de principes qu'elle était extra-lucide, et c'est aussi par son manque de principes que la construction de notre succès échappait au bon sens.

D'habitude, les intimes qui reviennent dans une demeure détestent y trouver une figure neuve. Mais Guillaume fit exception à la règle.

--J'ai beaucoup connu monsieur votre père à la Chambre, lui dit Pesquel-Duport.

Enfant gâté il était, enfant gâté il resta. Gâté d'un plus grand nombre.

Il avait dit à Clémence qu'il souffrait de son genou à cause d'un éclat de l'obus qui avait tracassé la cuisse du général d'Ancourt. Cet éclat devint une action d'éclat. Son héroïsme lui valait place d'homme et et son image d'Épinal lui ouvrait les cœurs.

Car, non par ruse, mais par amour-propre, il n'avait jamais laissé voir la surprise de ses premiers voyages aux lignes.

D'ailleurs, Reims était un récit de la princesse. Il le lui laissait. La vérité lui donnait les malaises du mensonge. Reims ne l'intéressait pas, le dérangeait plutôt.

HENRIETTE.

Le meilleur public de Guillaume était la fille de Madame de Bormes, Henriette. N'avons-nous pas dit qu'elle était de race spectatrice. Jusqu'alors un seul personnage, sa mère, brûlait les planches. Maintenant, elle en contemplait deux.

Élevée sans la moindre superstition des castes, des titres, des richesses, Henriette avait toujours, vu sa mère juger les hommes d'après leur mérite, et mettre des artistes sur le même rang que des souverains. Mais elle était fort jeune, sortait peu, et avait rarement l'occasion de rencontrer des hommes exceptionnels.

Grâce à la guerre qui favorise les rencontres d'accident de chemin de fer, non seulement elle voyait un de ces hommes, mais il avait son âge et ils vivaient côte à côte.

Inutile de consigner l'effet, sur cette âme naïve, des récits qui amollissaient la vieille classe.

Elle aimait Guillaume. Elle le confondait avec sa mère dans ses pensées, et, comme sa mère le traitait en fils, elle ne voyait à cette confusion rien de coupable.

La princesse, nous l'avons dit, perçait les murailles; elle ne lisait pas dessus. Elle ne s'apercevait aucunement de ce merveilleux mécanisme: une rose qui s'ouvre. Guillaume non plus. Mais la jeunesse a ses maladies contagieuses. Guillaume, l'artificiel, était sans artifice. Son cœur intact comprenait, lui, à des profondeurs où son esprit enfantin ne pouvait descendre.

Guillaume apprenait gloutonnement la vie, depuis qu'il avait mis le pied dans la cour de l'hôpital. Il datait de cette cour. Sans se féliciter le moins du monde de sa chance, il s'enrichissait, se développait, profitait chaque jour davantage.

Tout homme porte sur l'épaule gauche un singe et, sur l'épaule droite, un perroquet. Sans que Guillaume s'y employât, son perroquet répétait le langage d'un monde privilégié, son singe en imitait les gestes. Aussi ne courait-il pas le risque des gens excentriques, une semaine adoptés et rejetés par le monde. Il y creusait sa place et paraissait son nom l'accréditant, y avoir gran toujours.

Un seul intime voyait Guillaume d'un assez mauvais œil. C'était le directeur.

Il était amoureux fou, depuis cinq ans, de la princesse de Bormes. Le génie de ce journaliste n'était qu'une longue patience. Il avait voulu _Le Jour_; il l'avait. Il avait voulu devenir riche; il l'était. Il voulait épouser cette veuve, encore jeune, et dont les lumières éclatantes, éteintes par le milieu mondain, aideraient son œuvre et scintilleraient dans le monde intellectuel.

PESQUEL-DUPORT.

Pesquel-Duport croyait au monde intellectuel. Il était de l'époque des salons. Il en souhaitait un. Il ignorait que le palmarès officiel ne porte que les comédiens et les fantoches de l'art, et que ses ouvriers restent dans l'ombre. Il se rêvait une table chargée de fleurs, de cristaux; les femmes les plus élégantes, les hommes les plus illustres autour, et Clémence au milieu, en face de lui.

La princesse répondait à ses prières:—-Mon cher directeur, attendez. Attendons. Je mentirais en disant que je vous aime d'amour. Du reste, ni vous ni personne. Mais vous êtes, certainement, de tous mes hommes, celui qui me déplaît le moins.

Elle était sincère. Elle ne trouvait pas laide cette figure. Pesquel-Duport avait cinquante-trois ans et une chevelure toute blanche.

Il se jugeait de première force. Il l'était dans le monde de la lutte, mais il était naïf pour l'esprit de finesse profonde, si rare dans les hautes places parce que cet esprit empêche choisir.

Un homme vraiment profond s'enfonce, il ne monte pas. Longtemps après sa mort, on découvre sa colonne enfouie, d'un seul bloc ou, peu à peu, par morceaux. Tandis que ces grandes intelligences médiocres, faites de coup d'œil et d'ironie, montent sans encombre jusqu'à la petite corniche du pouvoir.

C'est la naïveté de cet ambitieux que goûtait Clémence. Car si elle n'était pas un cerveau profond, du moins possédait-elle, comme certains insectes, une trompe qu'elle envoyait, sans méthode, mais profondément, au cœur des choses.

Ainsi cette folle portait-elle les verdicts de Tirésias.

Pesquel-Duport constatait cette faculté sans la comprendre et se trouvait fort aise de suivre ses conseils. Mais où il tombait juste, ce que son coup d'œil lui permettait de saisir, c'est que les femmes très intelligentes possèdent d'habitude une intelligence masculine qui les désaxe et perturbe leur individu, tandis que la princesse restait la femme-type, et ne devait ses ressources qu'à son propre sexe.

Il la voyait nue et primitive, une Eve mangeant la pomme qui lui plaît et quittant, contente, le Paradis, maison tout arrangée.

Pesquel-Duport savait la princesse de mœurs irréprochables. Cette certitude ne l'empêchait pas d'être jaloux.

Le commerce de Chérubin avec la Comtesse, de Jean-Jacques avec Madame de Warens, de Fabrice avec la Sansévérina, lui gâtaient les rapports entre Clémence et Guillaume. Il croyait Guillaume amoureux de sa protectrice et la protectrice flattée.

Là, son coup d'œil le trompait. Guillaume, éveillé par Madame de Bormes, sorti par elle de l'enfance, reportait ces trésors sur Henriette. La princesse l'étourdissait un peu. Chez Henriette, il la retrouvait, mais de plain-pied.

De temps en temps, cet acteur exquis descendait dans l'ombre de la salle s'asseoir auprès d'Henriette et applaudir sa mère. Aussi Henriette ressemblait-elle à ces épouses qui reçoivent, après le spectacle, des marques de tendresse que leur mari destine à la danseuse étoile.

Guillaume embellissait cette petite fille des séductions de la princesse, et comme elle était séduisante, il n'avait aucun effort.

La princesse de Bormes rouvrait et redécorait son appartement, laissé en friche à cause de la guerre. Elle ne dosait pas ses plaisirs. Celui de maîtresse de maison nuisait à ceux de l'héroïsme. Elle ne suivait plus régulièrement le convoi, se contentant de prêter l'automobile. Elle peignait, trottait, vernissait et achetait. Guillaume dînait presque chaque jour avenue Montaigne, en dehors des voyages.

Ces voyages devenaient beaucoup moins simples. Les services s'organisaient, et rien ne semble, en France, plus louche que de n'être sur aucun registre.

Au troisième bureau, il arrivait qu'on accueillît fort mal les quelques officiers évadés après d'affreux périls. _Ils n'étaient plus sur les registres._

Ce convoi fantôme agaçait, mais expérimentait gratuitement. On ne le supprimait donc pas; on mettait des bâtons dans ses roues.

Guillaume continuait d'ôter ces bâtons. L'hôpital s'accrochait à lui comme à une bouée.

On suivait les phases de la lente agonie du général d'Ancourt. On redoutait une fin qui, sans nul doute, rendrait son pseudo-secrétaire aux cadres.

LE MOT.

Un soir, à six heures, on attendait Guillaume auquel, maintenant, la Place confiait le mot d'ordre.

Guillaume avait bu punch sur punch avec des cyclistes des Invalides. Il était ivre. Il chantait à tue-tête ce mot que la France cache dans son corsage, mourant plutôt que de se le laisser prendre.

Un vieil infirmier bénévole, le comte d'Oronge, outré, empoigna Guillaume au collet et le secoua. Guillaume, se débattant, traita ce vieillard d'imbécile. La cour formait le cercle et personne n'osait donner tort au neveu du général.

Enfin, après que le comte d'Oronge, blême de rage, eut envoyé Guillaume rouler à terre, Guillaume se releva, menaça Verne et sortit en criant qu'on aurait de ses nouvelles.

On essaya de calmer le comte qui répétait comme une mécanique: Galopin! Galopin! et, dans le trouble, personne n'ayant retenu le mot fatal, le convoi ne put se mettre en route.

Le docteur, après huit heures, téléphona chez la princesse. Elle attendait Guillaume pour dîner; il n'était pas là.

Ce téléphone mit la princesse et Henriette aux cent coups. Elles croyaient Guillaume rue Jacob et le virent sous un autobus. À neuf heures, elles téléphonèrent à Verne. Il ne souffla mot de la scène et se contenta de dire que Guillaume était venu et reparti.

Pesquel-Duport qui dînait, les plaisanta doucement; puis, resté seul avec Clémence, lui reprocha de se mettre à l'envers pour un collégien. Qui était-il au juste? D'où venait-il? D'où sortait-il?

--Comment, s'écria-t-elle, vous savez, je suppose, le nom qu'il porte.

--Qui continuait le directeur, vous prouve qu'il le porte?

Madame de Bormes interloquée, se dit pour la première fois, qu'elle ne possédait sur Guillaume aucun renseignement exact. Mais outre que sa réussite tenait lieu de papiers, elle ne voulut pas avoir l'air en faute.

--Je sais sur son compte, dit-elle, ce que je dois savoir. Et elle ajouta, transformant, sur place, une inquiétude qui la prenait en moyen de se justifier:

--Croyez-vous, directeur, que je laisserais n'importe qui auprès d'Henriette?

Or, pendant que ce dialogue se déroulait avenue Montaigne, Guillaume, gris comme un potache, se livra certes à un des actes les plus incompréhensibles de sa carrière.

L'alcool soulevant un fragile couvercle de réalité, il courut se plaindre chez sa tante.

La pauvre dévote n'entendait rien à ses plaintes. Elle y démêla qu'on le torturait, qu'on insultait son galon dans un hôpital civil, et que Guillaume la suppliait d'ordonner qu'on le respectât.

Elle prenait ses larmes d'ivrogne pour des larmes de honte, embrouillait l'école de tir, le service de liaison et l'hôpital. Bref, en face d'un tel désespoir, elle promit de se rendre rue Jacob et de parler à Verne. Guillaume s'enferma dans sa chambre et, sans se déshabiller, s'endormit comme une brute.

Le lendemain matin il dormait encore quand sa tante descendit rue Jacob.

Au bout d'un quart d'heure qu'elle se trouvait assise dans le cabinet-loge, Verne comprit la vraie catastrophe que Guillaume Thomas était Thomas tout court et qu'il avait seize ans.

Sa croix tournait devant ses yeux comme les artichauts des feux d'artifice.

MADEMOISELLE THOMAS.

En entendant le docteur parler de sa famille, des Fontenoy, du général de Fontenoy, du neveu du général de Fontenoy, la pauvre vieille fille s'était écriée:--Mais il y a erreur. Erreur complète. Guillaume est natif de Fontenoy, c'est tout. Ce n'est pas son nom. Comment a-t-il pu? Oh! oh! et elle eut une crise.

Verne fit un rapide calcul. Il rassembla ses forces. Il importait que Guillaume restât ce qu'il était, ou plutôt, ce qu'il n'était point.

Verne tenait les mains de la vieille fille et lui versait un fluide torrentiel. Peu s'en fallait qu'il ne s'écriât, en travestissant la phrase des magnétiseurs.

—-Vous êtes Fontenoy, je le veux.

Elle reprenait ses sens.

Du calme, du calme, lui dit Verne. Buvez un peu d'eau. Là, là. Ne grondez pas Guillaume. Il porte un trop beau nom pour qu'on le gronde.

Et, comme la vieille fille se récriait:

--Tu, tu, tu, fit le docteur... Je ne veux rien entendre. Je sais, je sais. Vous êtes trop modeste.

Ce mot énorme acheva la dévote. Le docteur la fixait d'un œil terrible et la poussait vers la porte.

—-Et surtout, lui dit-il, presque à l'oreille, pas un mot de notre conversation à votre neveu. Des choses considérables en dépendent, jurez-le. Jurez-le sur votre livre de messe, s'écria-t-il, en le saisissant, qui dépassait d'un réticule.

La malheureuse jura. Elle se croyait chez un fou. Elle se trompait à peine. Le docteur était fou d'inquiétude.

Il l'accompagna jusqu'à la voûte, de peur qu'elle ne fit quelque rencontre. Il tombait juste. Ils croisèrent la princesse qui entrait.

Verne regarda la vieille fille tourner le coin de la rue. Madame de Bormes attendait dans la cour.

—-Tiens! s'écria-t-il, que je suis bête. Vous ne connaissez pas cette excellente personne?

Et, comme la princesse prenait un regard vague.

—-C'est la tante de Guillaume, mademoiselle de Fontenoy.

Aucune phrase ne pouvait être plus précieuse à Madame de Bormes. Elle se félicita de ses réponses aux insinuations du directeur.

—-Les journalistes, pensa-t-elle, se nourrissent de faits-divers.

Thomas se réveilla chez sa tante avec la migraine et sans le moindre souvenir des folies de la veille. Il ne se rappelait que le punch et la fatigue l'empêchant de se déshabiller. Il fit sa toilette, descendit la Butte, et se rendit à l'hôpital.

La princesse était assise chez Verne. Il venait de lui raconter la scène du mot de passe, en arrondissant les angles. «Guillaume est un peu vif... Monsieur d'Oronge est un peu sourd. Guillaume m'avait dépêché sa tante sous prétexte de se battre en duel avec moi.»

Il riait. Il essayait de mettre une bonhomie de grand-père sur sa grosse figure de requin.

—-Guillaume! voilà Guillaume!

Madame de Bormes poussa un cri. On le voyait entre des véhicules, derrière la porte vitrée.

—-Qu'il entre, s'écria le docteur, en ouvrant cette porte. Qu'il entre, notre enfant prodigue.

FAUX CALCULS.

La haine et le respect se partageaient l'âme du docteur. Il haïssait Guillaume de l'avoir joué, mais il respectait le coup de main. C'était à lui de partager les chances. Il tenait le filou et pourrait l'utiliser sans courir de risques. Il serait couvert par la princesse.

Cet homme que les titres grisaient pensa qu'on aurait mauvaise grâce à chicaner sur un titre avec la princesse de Bormes et que sa puissance mondaine devait être assez grande pour baptiser une poularde: carpe, un Thomas: Fontenoy, si jamais elle se trouvait compromise. Incapable de déchiffrer l'hiéroglyphe d'une pareille femme, il l'accusait du pire et ne balançait pas à en taire la maîtresse du jeune tricheur.

La princesse grondait Guillaume du faux bond de la veille. Il raconta le punch.

Au nom de M. d'Oronge, tout lui sauta dans la mémoire, à pieds joints.

--Par votre faute, dit Verne, le convoi est en panne et les blessés attendent. Les voitures devaient partir à minuit. Elles sont encore dans la cour. À propos, ajouta-t-il légèrement, j'ai reçu la visite de votre tante. Une per sonne bien pieuse, comme le général.

Il observa Guillaume en dessous. Guillaume trouva cette remarque toute simple.

—-Diable, pensa Verne, le mâtin! Il est fort. Il ira loin. Il ira loin, si on ne l'arrête pas en route. Employons nous à ce qu'on l'arrête trop tard.

—-Pourquoi, demanda Clémence, est-ce que je ne connais pas votre tante?

—-C'est une sainte, dit Guillaume; elle ne bouge pas de chez elle, sauf pour aller au Sacré-Cœur. Ce matin, elle a dû venir parce qu'elle descendait à Saint-François-Xavier où elle brûle des cierges.

Le docteur dodelinait du chef, applaudissait à part soi, comme fait au tribunal un coupable, d'un complice qui ne se coupe jamais. Son parti était pris. On ne le volait plus. Il jouait de moitié avec Guillaume.

Or, de même qu'il y a les gens qu'on croit et ceux dont on doute, il y a les gens qui gagnent et ceux qui perdent. Le docteur perdait.

Pour Guillaume, le convoi, l'ambulance, Verne, madame Valiche, le dentiste, la femme du radiographe, c'est une boîte vide. Reste le contenu: la princesse et Henriette.

Nous devrions écrire: Henriette et la princesse, car, depuis quelque temps, Guillaume s'ennuyait, premiers troubles de l'amour qui, prudemment, avant de paraître dans sa splendeur, commence par enlaidir, dégonfler, décolorer tout. Guillaume s'efflanquait; il traînait, écartelé par la croissance du corps, son rôle, sa vérité, le malaise d'un épanouissement normal sous des couchés de mensonge.

LE CŒUR.

L'habitude de ne pas s'analyser et la rêvasserie active de Guillaume ne l'aidaient pas à voir clair. À force d'entretenir du chien-et-loup, il s'encombrait de ténèbre. Au lieu de se dire qu'il aimait Henriette, ce qui sortait de son jeu, il s'hypnotisait sur ce jeu et attribuait son malaise à l'inaction, au manque d'aventures.

Le général d'Ancourt mourut. Guillaume sauta sur ce prétexte pour disparaître de l'hôpital. Verne faillit crever de rage. Mais que pouvait-il?

Guillaume, sans rien dire aux deux femmes, alla voir Pesquel-Duport au journal. Il inventa que la mort du général d'Ancourt le libérait, qu'on le réformait à cause de sa jambe et de son état nerveux, que c'est grâce à son oncle qu'il avait pu suivre le général, qu'on refusait de le prendre, croyant plaire à Fontenoy déjà accablé de deuils. Il languissait à l'arrière et suppliait le directeur de l'envoyer dans une des cantines que le journal entretenait sur le front. Par exemple, il ne faudrait pas raconter sa démarche, avenue Montaigne. Il prétendrait avoir reçu l'ordre.

Pesquel-Duport faillit lui sauter au cou. Rien ne l'arrangeait mieux que d'éloigner Guillaume. Il cacha cette satisfaction, le rabroua, en le félicitant de son courage, et lui dit que, contre promesse d'un silence absolu chez madame de Bormes, il l'enrôlerait dans la cantine de Coxyde, au front belge.

Le front belge, c'étaient les Belges, les zouaves, les tirailleurs, les Anglais, les fusiliers marins. Un vaste champ d'entreprise. Guillaume rayonnait.

L'exubérance fut courte. Il se sentait, de nouveau, tout triste sans savoir pourquoi. Il n'osait lever sur Henriette et sur sa mère ses yeux en larmes. Madame de Bormes le croyait très atteint par la mort de son chef. L'amour faisait d'Henriette un Stradivarius, un baromètre sensible aux moindres températures morales. Elle déchiffrait seule à livre ouvert, ce que sa mère croyait du regret et Guillaume un ennui mêlé de remords.

Ce remords ne portait pas sur une indélicatesse qui n'en était plus une à ses propres yeux, mais sur le fait d'avoir prié le directeur en cachette de le séparer des deux femmes. Du moins ce motif commode lui servait-il à s'expliquer son état.

C'est donc tête basse qu'il apprit son affectation à Madame de Bormes et à sa fille. Le coup fut amorti par le privilège du poste (un poste d'infirme, expliquait Guillaume) et la coïncidence qui l'attachait à une œuvre dont Pesquel-Duport tenait les fils.

Mais la princesse savait par affinité qu'un poste de tout repos ne le resterait pas pour Guillaume.

—-Pourvu, gémissait-elle, que vous ne fassiez pas le fou. Je vais prévenir le directeur qu'il donne des ordres et qu'on vous surveille.

La semaine du départ, si courte, n'en finissait pas. Guillaume qui croyait s'ennuyer et se sauver sur sa chimère, préparait entre ces femmes et lui le lien d'absence qui se renforce à mesure qu'il s'allonge et renverse les perspectives, puisque nous voyons ceux qui s'éloignent grandir démesurément.

La nuit, Henriette ne dormait plus. Elle se disait: Il m'aime. Il croit que je ne l'aime pas; ou bien: il redoute maman. Il se sauve et il souffre. Elle épelait sans aide l'abécédaire de l'amour. Il ne fallait rien moins que l'inquiétude de la princesse, ses échelles et ses pots de laque, pour lui masquer les yeux rouges de sa fille.

Après le départ de Guillaume, départ tragi-comique à cause des pleurs et des cadeaux, Henriette tomba malade.

—-Henriette me ressemble, dit Clémence à Pesquel-Duport; jusqu'ici, elle tenait de son père un équilibre insupportable. Mais depuis quelque temps, je la trouve excessive, comme moi. Cette métamorphose nous rapproche. Le départ de Guillaume la rend malade. Je suis contente.

L'amour de cette jeune fille crevait les yeux. Pesquel-Duport, dès qu'il s'en aperçut, ajouta ce lest à celui que jetait l'éloignement de Guillaume.

Hélas! Clémence, elle, la voyante aveugle, ne voyait pas que, comme dans un lied d'Henri Heine, sa fille était amoureuse d'un fantôme.

LE SECTEUR 131.

La cantine du journal _Le Jour_ campait sur la route entre Nieuport-ville et Coxyde-ville. Elle ravitaillait et ravigotait les troupes de relève. Elle se composait a une roulotte fumante d'alchimiste où se relayaient les neuf volontaires et versait au bord de la route des litres de café noir ou de punch. Ces volontaires, assimilés au grade de sous-lieutenant, surveillés par un sous-lieutenant véritable, logeaient à Coxyde-ville dans une bicoque de crime. Toutes ces bicoques ressemblaient à des maisons du crime, surtout celles de Coxyde-bains, mi-détruites, anciennes villégiatures des baigneurs belges le long de la mer du Nord.

Nieuport-ville, Nieuport-bains, Coxyde-bains, Coxyde-ville, reliaient, à vol d'oiseau, un cadre distordu de routes.

Entre Coxyde-bains et Nieuport-bains, c'était la dune. Des champs, des fermes, et un bois surnommé: Bois triangulaire, entre Coxyde-ville et Nieuport-ville. L'ensemble, vide et peuplé en cachette.

L'artillerie anglaise et française, mélangée, profitait des dunes et des arbres. Les zouaves et les tirailleurs occupaient les tranchées de l'embouchure de l'Yser, où l'une de leurs sentinelles gardait le premier sac de cette ville creuse serpentant d'un bout à l'autre de la France. Ensuite, du côté de Saint-Georges, les fusiliers-marins veillaient sur un terrain chèrement conquis lors de la bataille de l'Yser.

Zouaves et fusiliers se réunissaient au repos dans les anciens hôtels et les anciennes propriétés de Coxyde-bains.