Part 2
Ils entraient dans les coulisses du drame. La scène se rapprochait, et ils dévisageaient cette solitude, ces arbres à droite et à gauche, cette nuit encombrée de canonnade. Ne ressemblaient-ils pas à ces mélomanes du poulailler, écoutant Stravinsky, penchés sur un gouffre noir.
LA ROUTE.
Le trajet interminable ne les fatiguait pas. Ils supportaient l'odeur brune du charnier, le bruit monotone de l'horizon qui s'écroule.
Bientôt ce bruit ne serait plus celui d'une porte cochère qu'on entend du cinquième étage. Il ébranlerait la voiture, l'envelopperait de lueurs. La princesse et Guillaume, chacun à part soi, espéraient cette grande minute.
Quelle loi mystérieuse rassemble un Guillaume, une madame Valiche, une princesse de Bormes comme le vif-argent? Leur esprit d'aventure accourt se rejoindre du bout du monde.
VERNE.
Soudain, la voiture directrice prit une traverse et s'immobilisa. On distinguait une grille et des pilastres. Que se passait-il? Une chose simple. Verne avait une propriété aux environs de Paris. Il voulait y porter une centaine de pots de géranium. Sans souffler mot à la princesse dont il redoutait les sarcasmes, il avait rempli les voitures de pots, en cachette, et convenu avec madame Valiche qu'on ferait cet immense détour.
Donc, au lieu de se rapprocher des lignes, on s'en écartait.
L'ÉVÊQUE.
Lorsque la princesse de Bormes connut la manœuvre, elle devint hors d'elle-même. Le docteur déchargeait ses géraniums. Elle le saisit par la manche. Mais, au moment où elle allait éclater en reproches, il tourna vers elle une figure si drôle, qu'elle éclata de rire. Il portait, en effet, des lunettes dont le masque de caoutchouc lui faisait le profil grec. Ce rire le sauva. La princesse ne pouvait le vaincre. Elle alla rire aux larmes dans l'automobile. Ce rire fou dura tant que le docteur et ses acolytes transportèrent les pots. Il se calmait, lorsque Verne, confus, vint lui présenter des excuses. Elle rit de plus belle.
--Voilà, pensait Guillaume, une femme avec qui on peut s'entendre. Elle entrait dans sa partie. Il plaignait sa tante dévote.--Croyez-vous en Dieu, madame? lui demanda-t-il.--Oui, répondit Clémence; surtout quand j'ai peur. Tenez, par exemple, en chemin de fer.
Ils atteignirent M... à l'aurore.
La rue, à pic, était pleine de monde. L'évêque s'y dépensait déjà, en camail. Il ne quittait cette rue que pour sa chaire. Il était ambitieux. Il aimait la pompe et les honneurs. Aussi ne perdait-il pas un pouce de sa gloire.
Cet homme théâtral se tenait là, debout, relevant haut sa robe, montrant ses mollets violets, comme si le flot allemand parti eut laissé des flaques.
Il avait galvanisé la ville, étouffé le maire, et régnait comme un capitaine à son bord.
Les femmes baisaient son améthyste, les hommes attendaient ses ordres. Beau et gonflé, il était un fabuleux fuchsia.
Sur le passage du cortège qui coupait sa ville, il fronça le sourcil et retint sans peine l'aspect des véhicules. La princesse eut bien voulu recevoir sa bénédiction, mais Gentil était libre-penseur. Il ne croyait même pas aux tables tournantes comme madame Valiche que cette incrédulité complète émerveillait.
--Le monstre, disait-elle, il ne croit à rien.
--Si, madame, répondait le dentiste d'une voix méprisante, je crois. Je crois aux vibrations de l'éther.
L'évêque leur semblait ridicule.
--Il est en robe de bal dès le potron-minet, s'écriait madame Valiche.
--Bien le bonjour, Dominus vobiscum amen, marmotta le docteur, et leur automobile entraîna les autres sous le regard courroucé du grand vieillard.
On peut brûler une ville; on ne brûle pas un évêque. Ils payèrent cette faute le surlendemain. Pour le moment, le plus ennuyé était un séminariste. Il cherchait son frère dont il était sans nouvelles et avait obtenu de suivre le convoi. Il se pelotonnait sur le siège de la dernière automobile, mais l'œil d'aigle de l'évêque, au passage, avait compté tous les boutons de sa soutane. Il se sentait perdu. Madame Valiche y pensa.--Pauvre vobiscum, dit-elle au docteur, il doit être dans ses petits souliers. Elle appelait vobiscum les prêtres. Mais le docteur dormait. Madame Valiche l'enveloppa d'un châle et prit sa main morte.
Le ciel était rose. Les coqs chantaient. Le canon secouait les vitres. Les talus, les fumées, les caissons, les chevaux étaient roses. Au bord d'un champ de betteraves roses, des dragons sans pudeur étaient accroupis et montraient des lunes roses. D'autres, en chemise, se débarbouillaient. Le passage de ces femmes les stupéfia. La princesse, qui agitait sa main, vit longtemps leurs figures roses avec des yeux ronds et des bouches ouvertes.
--Les coulisses, se disait-elle. Voilà les acteurs, les figurants qui s'habillent.
De pommier en pommier, de poste en poste, ils arrivèrent à une bourgade où l'on transportait les blessés sous une tente ronde, dressée sur la place comme un cirque. La voiture de madame Valiche s'arrêta. Elle ne cherchait pas le feu, elle en cherchait les victimes.
De jeunes médecins accueillirent aimablement, quoique avec surprise, ce renfort inattendu. On ouvrit une caisse, on distribua des bouteilles et on prévint le médecin-chef. Le médecin-chef vit ces civils d'un mauvais œil. Il refusa brutalement les blessés que lui demandait la princesse de Bormes.
--Non, madame! criait-il. La paille, c'est le luxe des blessés. Ils n'ont besoin de rien d'autre. D ailleurs, _qu'on laisse donc les blessés tranquilles._ Les blessés, ce sera _l'encombrement_ de cette guerre.
UN MAJOR.
Tous les membres du convoi écoutaient, sans souffler mot. La princesse était prête à rompre. Mais la vulgarité mâte la vulgarité. Le major n'était sensible qu'à cela. Il haïssait le charme de Clémence. Madame Valiche le conquit. Elle plaça le nom de Guillaume avec un bonheur extraordinaire. Le major devint un autre homme. Ses aides se détendirent. Le major refusait de donner ses blessés, mais il permettait qu'on leur distribuât des douceurs et qu'on les pansât. Il indiquait une ferme à neuf kilomètres où les blessés étaient si mal qu'on ne manquerait pas de les céder.
Sous la tente, une trentaine de martyrs agonisaient par terre sur des bottes de paille. Un parfum sans nom, fétide, douceâtre, à quoi la gangrène ajoutait son musc noir, tournait le cœur. Les uns avaient le visage gonflé, jaune, couvert de mouches; d'autres le teint, la maigreur, les gestes de moines du Gréco. Tous semblaient sortir d'un coup de grisou. Le sang se caillait sur les uniformes en loques et ces uniformes n'offrant plus ni teinte exacte ni contour, on ne pouvait comprendre qui étaient les Allemands et qui les nôtres. Une grande stupeur les mariait.
En pénétrant dans un tel lieu, madame de Bormes craignit de se trouver mal. Elle fit un effort surhumain pour reprendre son équilibre. N'était-elle pas arrière-petite-fille d'un homme qui, plutôt que de se rendre, broya un verre et l'avala.
Une véritable surprise fut madame Valiche. Elle venait de rejoindre son élément. Cette Morgue la transfigurait. Elle plaisantait, employait le vocabulaire des casernes, préparait des bandes et des seringues, coupait des capotes, enroulait, piquait, refusait ou donnait de l'eau.
--Hop! ma petite, cria-t-elle à la princesse, aussi gauche qu'aurait pu l'être madame Valiche dans un bal, hop! au travail! Passez-moi les ciseaux. Mais non, ne déboutonnez pas. Coupez! coupez! c'est la princesse qui paye. Pas vous, la princesse; l'autre.
Elle riait, à genoux auprès d'un débris.
Le dégoût de madame de Bormes lui fit presque regretter son entreprise. Mais elle s'aperçut que le mot de madame Valiche portait, que les jeunes majors la traitaient en collègue, et que c'était elle, la princesse, qui marquait mal.
Elle chercha, des yeux, Guillaume. Guillaume se souciait peu de charité chrétienne. Fort de son nom, il visitait le magasin et réquisitionnait des révolvers.
LA FERME.
Ils repartirent le soir pour la ferme. Il pleuvait et il faisait froid. Cette ferme était en rase campagne. Sa cour, bossue au milieu, envoyait l'eau boueuse dans les étables. Ces étables abritaient une ambulance allemande, prisonnière. Il n'y avait que des blessés ennemis.
Les conciliabules se firent sous la pluie, à la lumière d'un falot que balançait le médecin-chef mal réveillé. Il ne demandait pas mieux que de voir, disait-il, partir cette vermine.
Le major allemand tenait une fourche et une lanterne. On ne distinguait pas les blessés dans l'ombre. Il fouillait avec sa fourche. C'était son système de triage. Les plus à vif criaient le plus. Il remettait leur fiche au dentiste. On sortait alors ces malheureux de la fange et on les portait dans la cour.
L'un d'eux, couché sur une civière, était éclairé au visage-par un des phares. Il était jeune. Il vivait, les deux mains arrachées. Il attrapait avec sa langue une petite chaîne qu'il portait au cou et il en prenait les médailles dans sa bouche. Sans doute demandait-il un miracle: Se réveiller dans son lit, en Allemagne, et avoir ses mains. Le major lui ôtait les médailles de la bouche en accrochant la chaîne avec une des cornes de la fourche. Le mutilé laissait faire et recommençait.
Lorsqu'on mit ce pauvre être debout, il eut un réflexe terrible. Voulant saisir les tringles de cuivre de l'ambulance, il dressa ses moignons. Les infirmiers le hissèrent, évanoui.
--Ouf! disait notre major au major prussien, vous content? fous gondent? prononçait-il pour l'aider à comprendre. Mais le prisonnier se mordait les lèvres et donnait ses instructions par signes.
--C'est ennuyeux, dit à la princesse madame Valiche, en rentrant ses mèches sous sa coiffe avec des mains dégoûtantes--Bourriches pour le Val-de-Grâce. Nib pour le Jacob. C'est partie remise.
La princesse admirait presque cette femme.
--Mais, madame, lui demanda-t-elle, avec une naïveté qui passait auprès des gens du monde pour de la noirceur, quand il n'y a pas la guerre, que faites-vous?
--Moi? je monte à cheval au Bois le matin. Harnais blanc, parmes aux oreilles. Ritz de cinq à sept. Je déclame. Je prends des leçons avec Romuald. Je déclame aux samedis du Petit-Palais, au club des aviateurs honoraires. N'allez pas croire que je porte toujours la blouse. J'ai mon genre. J'aime les robes charmeuse, le bracelet de cheville, les bouquets de violettes un peu fanés et les chapeaux de feutre avec des plumes Rembrandt. Connaissez-vous LA FIANCÉE DU TIMBALIER?
Madame de Bormes descendait en scaphandre au fond des mers. Madame Valiche lui ouvrait des labyrinthes.
--Ollé! Ollé! termina cette femme. Je retourne aux boches.
Elle pirouetta sur ses talons en esquissant un pas espagnol.
--J'ai connu Gentil au bal des Cure-Dents, savez-vous, dit-elle, à la porte de l'étable, en prenant l'accent belge.
--Il portait le costume boër et moi j'étais en Carmen. Un œil noir te regarde.
Elle disparut.
La princesse de Bormes ne pouvait imaginer madame Valiche ailleurs que sur des routes, la nuit, les mains dans les poches de sa capote d'homme, ou, le jour, vidant des vases. Elle croyait avoir beaucoup voyagé, connu des gens en musse, mais elle ne se rendait pas compte qu'elle emportait autour d'elle son atmosphère comme la terre, et, comme la terre, elle avait peine à croire les autres mondes habités.
Ce personnage d'un côté, tant d'horreur de l'autre, étaient une dure épreuve. Car, quels que soient l'esprit, l'excentricité, l'assurance d'une femme du monde, voire blâmée par le monde, elle évolue tout de même sur une scène d'amateurs, et le premier contact avec un vrai théâtre paralyse l'aisance de ses mouvements.
La princesse devait se reprendre vite. Elle n'était pas femme à supporter un échec. Il ne fallait pas rester au milieu de cette ferme comme un reproche. Il fallait rire de madame Valiche et se mettre à la besogne. En une minute sa décision fut prise. Elle brisa ses liens. Et, lorsque madame Valiche sortit de l'étable en s'écriant: «J'ai un beau cul-de-jatte!» la princesse lui dit d'une voix claire: «Voulez-vous que je vous aide à le transporter.»
Au retour, dans l'automobile, Guillaume vida ses poches, pleines de chargeurs allemands et de pattes d'épaulettes. Il montrait cette sinistre collection à madame de Bormes.
D'abord déçue, comme une débutante, par la puanteur des coulisses, elle s'habituait peu à peu à cette puanteur.
Elle avait sommeil. Guillaume pas. Il lui installa des coussins et s'endormit avant elle.
Sa tête pendait, sa langue dépassait ses lèvres entr'ouvertes. Sa main qui reposait sur la poignée de la portière tomba lourdement. Il ressemblait aux blessés.
Madame de Bormes s'endormit à son tour.
LE DIOCÈSE.
Dix minutes d'arrêt, buffet! Tout le monde descend!
Madame Valiche ouvrait la portière.
--Où sommes-nous? demanda Clémence, le corps à moitié sorti du songe.
Guillaume sauta de son rêve sur la route.
--Nous arrivons à M..., belle princesse, et nos blessés crient que c'est un bonheur.
En effet, dans la nuit froide, on entendait une plainte étrangère, des imprécations, des coups contre des parois.
--Ils souffrent, dit Clémence. La route est pleine de trous.
--Ça ne vous empêchait pas de dormir. Et c'est pour leur bien. On les mène au dodo. Us ne savent pas leur veine. Mais le chiendent n'est pas là. Nous sommes en panne. Cinq véhicules sans essence!
C'était exact. Il n'y avait pas une minute à perdre. Il fallait que la voiture de la princesse et celle de madame Valiche allassent chercher de l'essence. Or, renseignements pris, l'évêque seul pouvait en permettre la réquisition. Il était six heures du matin. Les plaintes des blessés décidèrent madame de Bormes. On crut habile d'emmener le séminariste qui n'avait pas trouvé trace de son frère. On le poussa dans la voiture où somnolait Gentil, et on se rangea en face du perron de l'évêque. La princesse sonna. Une vieille bonne vint ouvrir. Un jeune prêtre la suivait. Madame de Bormes lui exposa leur gêne. Le jeune prêtre qui boutonnait sa soutane, s'apitoyait et priait la bonne de sortir du pain et des confitures, pendant qu'il prévenait Monseigneur.
Monseigneur, toujours sur la brèche, avait entre ses persiennes, reconnu des épaves de la cavalcade. Il s'habilla descendit quatre à quatre, et, sans vouloir entendre un mot, foudroya Clémence. Il était pâle de colère. Sa semonce portait sur leur passage, la veille. Lui _seul_ délivrait des ordres de convoi. Il avait un contrôle _absolu_ sur le travail du Service de Santé. Il se souciait des fiches comme de sa première culotte et il ne donnerait pas une goutte d'essence.
--Ah! s'écriait cet homme bon, mais aveuglé par Richelieu et qui, de toutes façons, _voyait rouge_,--ah! vous me passez sur le ventre. Eh bien, soit. Débrouillez-vous.
Venez, dit-il sèchement au jeûne prêtre. Puis, laissant la princesse, il traversa le vestibule et ouvrit la porte sur la rue.
Hélas, une apothéose l'attendait.
Pendant le chemin du retour, Madame Valiche et Gentil avaient vidé le fond des caisses. La voiture empilait un désordre et une saleté de wagon-restaurant. Ils étaient ivres de Cordial-Médoc. Leur tendresse ne se dissimulait plus. L'évêque, de son perron, vit ce couple vautré, les bouteilles, le séminariste. Il eut un haut-le-corps. Madame Valiche ouvrait un œil de folle.
--Vite, mon chéri, vite, cria-t-elle au docteur, donne ta bouche, voilà les curés!
Madame de Bormes, sortie à son tour, n'aperçut que le dos de l'évêque. Il s'éloignait vers la cathédrale sous une petite pluie fine. Il se retroussait, comme la veille, à pleines mains.
SCRUPULES.
Ni madame Valiche, ni Gentil n'étaient en état de comprendre ce que leur conduite avait d'infâme.
Pendue au cou de son amant, madame Valiche chantait Manon. Le séminariste sanglotait. Il y avait dans ce spectacle pluvieux quelque chose d'irréparable.
Guillaume sauva tout. Il était allé chez le maire, avait nommé Fontenoy. Le maire, ravi qu'on reconnut son pouvoir et qu'on négligeât l'évêque, avait donné bidons sur bidons.
On enleva le couple orgiaque. Il dormait. On remplit les réservoirs, et le cortège de plaintes se remit en marche.
Souvent, dans la suite, madame de Bormes, sur les routes noires, en entendant ces plaintes, était prise de scrupules. Elle se demandait si, pour se dépenser, elle n'achevait pas des moribonds. Les routes, de plus en plus longues entre les lignes et la capitale, étaient défoncées par les tracteurs. Chaque secousse représentait pour ces hommes un enfer. Ne valait-il pas mieux les abandonner sur place malgré le manque de soins? Ils mourraient tranquilles.
Mais, lorsque ayant rempli l'ambulance de la rue Jacob, elle leur rendait visite soit à l'hôpital Buffon, soit aux Peupliers, soit au Val-de-Grâce, elle comprenait que son plaisir n'était pas criminel.
Cette femme admirable, indiquant à elle seule aux chefs civils et militaires le sens d'une organisation qui ne se fit que longtemps après, se cherchait des excuses.
Sa fille sur pied, Madame de Bormes réintégra son appartement, avenue Montaigne. Elle faisait la navette entre l'avenue et l'hôpital, quelquefois même partant directement de chez elle pour rejoindre le cortège aux portes de Paris.
Guillaume était l'enfant gâté de la maison. Il y avait une chambre, ce qui lui évitait de retourner chez sa tante, à Montmartre, après les randonnées trop lourdes. Du reste, sa tante était loin de son esprit. Guillaume lui apparaissait dix minutes par semaine, prétextant un poste d'agent de liaison.
Il disait: «J'ai une liaison, ma liaison», comme jadis les mauvais sujets. Il remplissait sa chambre de pointes de casques et de morceaux d'obus.
REIMS.
Ce fut à Reims que Clémence de Bormes et Guillaume eurent le baptême du feu. En y arrivant, des collines, on la voyait en bas, comme le bûcher de Jeanne d'Arc. Sa fumée sombre s'étalait, plate, aussi loin que celle des paquebots sur la mer.
Dans la ville l'herbe poussait, des arbres sortaient par les fenêtres. Les immeubles ouverts en deux montraient le papier à fleurs des chambres. L'une avait encore sa commode, un cadre sur un mur. Le lit pendait au bord d'une autre.
La cathédrale était une montagne de vieilles dentelles.
Les médecins militaires, que le bombardement intense mettait dans l'incapacité d'agir, attendaient une accalmie dans la cave du LION D'OR. Trois cents blessés remplissaient l'hospice et l'hôpital. Reims se trouvant, en cas de guerre, sous la protection d'une ville qui ne s'en souciait pas, ne pouvait ni évacuer, ni nourrir personne. Les blessés mouraient de leurs blessures, de la faim, de la soif, du tétanos, du tir. La veille, à l'hôpital, on venait d'apprendre à un artilleur qu'il fallait lui couper la jambe sans chloroforme, que c'était la seule chance de le sauver, et il fumait, blême, une dernière cigarette avant le supplice, lorsqu'un obus réduisit le matériel chirurgical en poudre, et tua deux aides-majors. Personne n'osa reparaître devant l'artilleur. On dut laisser la gangrène l'envahir comme le lierre une statue.
Ces scènes se répétaient dix fois par jour. Chez les Sœurs, on avait, pour cent cinquante blessés, une tasse de lait rance et une moitié de saucisson. Un prêtre, dans une longue salle trouée, administrait de paillasse en paillasse et, pour mettre l'hostie dans les bouches, desserrait les dents avec une lame de couteau.
Les services que pouvait rendre le convoi étaient minces, mais les majors chargeaient Gentil de fiches appelant au secours. On vivait sous la tonnelle de nos projectiles qui passaient avec un bruit d'express et des obus allemands ponctuant la fin de leur paraphe soyeux d'un pâté noir de foudre et de mort.
Le désarroi de cette ville était à son comble, ses nerfs à bout. On ne voyait qu'espionnage et on fusillait vite. La Princesse, Madame Valiche et Guillaume, rencontrèrent une patrouille qui menait bel et bien le peintre russe au mur. On l'avait trouvé, dessinant la cathédrale. Le nom magique le sauva et empêcha de lui adjoindre d'autres membres du cortège.
Cette atmosphère intenable vivifiait Clémence et Guillaume. Ils secondaient Madame Valiche dont le zèle ne connaissait plus de bornes et qui émerveillait les deux ambulances.
Elle proposa d'emplir les voitures de blessés. On la laisserait à Reims avec le docteur et on viendrait le lendemain prendre une nouvelle charge. La princesse et Guillaume voulurent rester aussi.
--Ma voiture vide, dit Clémence, peut contenir deux hommes. Il m'est impossible de prendre leur place.
Ils couchèrent sous des couvertures, dans la cave du LION D'OR. La ville recevait les obus comme un navire les vagues d'une tempête. Ils l'ébranlaient chaque fois jusqu'à l'âme.
Les pièces ennemies visaient le gazomètre. Elles tournaient autour, tâtonnaient avec l'hésitation d'un aveugle qui cherche un bouton de porte. Ce danger achevait de mettre les nerfs à vif.
Guillaume admirait la bravoure de Clémence de Bormes, laquelle admirait la sienne. Or, la bravoure de Guillaume était de l'enfantillage et celle de la princesse de l'inconscience. Ils en eurent la preuve. La princesse avait supporté le pire. Elle avait vu un cheval tourner l'angle d'une rue en boitant dans ses tripes. Elle avait vu un groupe d'artilleurs foudroyés à leur pièce. Mais elle se croyait invulnérable.
Seule femme, ou presque, dans cette ville, elle imaginait on ne sait quelle galanterie de la mort. Elle la coudoyait, sans la craindre.
Mais, lorsqu'allant de l'hôpital à l'hospice, elle vit, à cinquante mètres, une pauvre Rémoise et sa petite fille atteintes par le feu du ciel, comprenant soudain que les obus n'épargnent point les femmes, elle fut prise d'une de ces peurs qui s'abattent sur les natures riches. Elle se mit à crier, à courir en tous sens, à appeler Guillaume.
Guillaume qui, en furetant dans les décombres, venait d'être soufflé roulé, et s'en tirait indemne avec un coup de poutre au genou, arrivait en boitant. Il était vert.
Clémence se tordait les mains. Elle parlait de sa fille, s'accusait d'être une mère indigne, suppliait Guillaume de l'emmener à la minute.
C'était moins commode à réaliser qu'à dire. Les automobiles ne seraient de retour que le soir.
Le reste de la journée fut infernal. Madame Valiche soignait Clémence qui tremblait de tous ses membres.
Les voitures revinrent, sauf une. Celle de l'oisif. La bande le surnommait: le parasite. Les Allemands avaient pointé leur tir sur le convoi, fourmilière suspecte qui déambulait au flanc de la colline. Les obus cherchaient à prendre les voitures comme des pions. Enfin, un d'eux avait fait dame sur celle de l'oisif, et il n'en restait pas trace.
Il fallut attendre que l'obscurité cachât le départ.
La princesse refusait d'attendre. Comme le peintre russe tournait la mise en marche, une marmite, visant le gazomètre, tomba dans la maison derrière laquelle stationnait l'automobile. Ils furent couverts de plâtre et les vitres volèrent en éclats.
C'est donc dans une voiture glorieuse mais inconfortable que Clémence et Guillaume s'éloignaient de Reims, sans craindre les zigzags du Russe.
L'air vif les fouettait et ranimait la princesse.
Alors Guillaume entendit cette femme incorrigible murmurer:--Retournons, retournons; c'est ridicule d'avoir eu peur.
Il y a des gens oui possèdent tout et ne peuvent le faire croire, des riches si pauvres et des nobles si vulgaires, que l'incrédulité qu'ils suscitent finit par les rendre timides et leur donne une attitude suspecte. Sur certaines femmes les plus belles perles deviennent fausses. Par contre, sur d'autres, les perles fausses paraissent véritables. De même, il existe des hommes qui inspirent une confiance aveugle et jouissent de privilèges auxquels ils ne peuvent prétendre. Guillaume Thomas était de cette race bienheureuse.
On le croyait. Il n'avait aucune précaution à prendre, aucun calcul à faire. Une étoile de mensonge le menait droit au but. Aussi n'avait-il jamais le visage préoccupé, traqué, du fourbe. Ne sachant ni nager, ni patiner, il pouvait dire: Je patine et je nage. Chacun l'avait vu sur la glace et dans l'eau.