Part 1
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JEAN COCTEAU
THOMAS
L'IMPOSTEUR
N.R.F.
GALLIMARD
38e édition
TABLE DES MATIÈRES
UNE MAISON DE SANTÉ. LA PRINCESSE DE BORMES. LE CONVOI. UN COUPLE. UN POÈTE À L'ÉTÂT BRUT. UN CAPITAINE. LA ROUTE. VERNE. L'ÉVÊQUE. UN MAJOR. LA FERME. LE DIOCÈSE. SCRUPULES. REIMS. L'IMAGE D'ÉPINAL. HENRIETTE. PESQUEL-DUPORT. LE MOT. MADEMOISELLE THOMAS. FAUX CALCULS. LE CŒUR. LE SECTEUR 131. LE BOYAU JOCASTE. LES DUNES. LA CANTINE. LES TRANCHÉES DE MER. L'AMOUREUX. LES FUSILIERS-MARINS. LA PERMISSION. LE THÉÂTRE AUX ARMÉES. SUCCÈS DE MADAME DE BORMES. LE SPECTACLE. LE GÉNÉRAL MADELON. UNE ANGOISSE. SUITES DU THÉÂTRE. MORT DE PAJOT. LES AVEUX. LA LETTRE. ROY. LES NÈGRES. MISS ÉLISABETH. «JE DONNE RAISON À MES ENFANTS». LE RENDEZ-VOUS DES ANGES. L'APOTHÉOSE. LA NOUVELLE. LE DOCTEUR GENTIL. UNE MÈRE. ÉTAT-CIVIL.
La guerre commença dans le plus grand désordre. Ce désordre ne cessa point, d'un bout à l'autre. Car une guerre courte eût pu s'améliorer et, pour ainsi dire, tomber de l'arbre, tandis qu'une guerre prolongée par d'étranges intérêts, attachée de force à la branche, offrait toujours des améliorations qui furent autant de débuts et d'écoles.
Le gouvernement venait de quitter Paris, ou, suivant la formule naïve de ses membres: de se rendre à Bordeaux pour organiser la victoire de la Marne.
Cette victoire, mise sur le compte du miracle, s'explique à merveille. Il suffit d'avoir été en classe. Les polissons l'emportent toujours sur les forts-en-thème, pour peu qu'une circonstance empêche ces derniers de suivre aveuglément le plan qu'ils se sont fait. Toujours est-il que le désordre vivace, vainqueur de l'ordre massif, n'en était pas moins du désordre. Il favorisa l'extravagance.
La fille d'un des hauts dignitaires de la République avait, dans Paris tranquille, transformé la maison de santé du docteur Verne en Croix-Rouge. C'est-à-dire qu'elle avait transformé le bas de ce vieil et magnifique hôtel de la rive gauche, et laissé le reste aux malades civils. Elle avait déployé dans cette œuvre charitable un zèle que rien ne refroidit, sauf le départ du Gouvernement. Elle s'excusa, expliqua au docteur l'obligation où elle se trouvait de suivre son père, bien qu'elle fût d'âge à ne plus obéir.
Elle partit donc, laissant les salles pleines de lits et d'appareils, aux mains des chirurgiens, des infirmiers bénévoles et des Sœurs.
Le docteur Verne était spirite. Il négligeait la clientèle nombreuse à cause des spécialistes de premier ordre attachés à l'établissement.
Verne, qu'on soupçonnait de boire, s'enfermait une partie de la journée dans son cabinet, ancienne loge de concierge donnant sur la cour, et, là, hypnotisait le personnel.
—-Boitez, ordonnait-il à l'un.--Toussez, ordonnait-il à l'autre. Rien ne le distrayait plus que ces phénomènes ridicules. Il avait, par ruse, endormi presque toute la maison, et les patients, dès lors sous son influence, devenait ses victimes. La clientèle le savait original mais ignorait sa manie. Elle recevait sa visite quotidienne. Il se bornait à consulter la fiche de température et à prononcer, de chambre en chambre, quelques phrases d'hôtelier qui passe de table en table.
L'hôtel de Verne était l'ancien hôtel Joyeuse, rue Jacob. Le bâtiment, flanqué d'ailes neuves, s'élevait entre la cour ronde et le jardin. Les pièces du rez-de-chaussée grandes ouvertes, on apercevait ce jardin, une pelouse et des plates-bandes. Aussi, la façade triste ayant accablé le malade qu'on y amenait, avait-il, ensuite, la charmante surprise des arbres.
UNE MAISON DE SANTÉ.
Dans une de ces chambres aux boiseries intactes mais ripolinées selon les règles de l'hygiène, couchait la fille de la princesse de Bormes. Cette jeune fille était opérée depuis peu de l'appendicite. La princesse, qui ne voulait pas se séparer d'elle, habitait une petite pièce voisine.
Madame de Bormes était, par force, une des seules personnes de son monde restée à Paris, après le départ pour Bordeaux. Elle se félicitait secrètement d'avoir un motif qui la retint dans la capitale. Elle ne croyait pas à la prise de Paris. Elle n'y croyait pas parce qu'il était d'usage d'y croire, et comme il arrive neuf fois sur dix, son tour d'esprit frondeur lui donnait une double vue. On ne l'en traitait pas moins de folle, et, le matin même du départ, Pesquel-Duport, son ami, directeur du journal _Le Jour_, l'ayant en vain suppliée de transporter sa fille à Bordeaux, lui cria qu'elle restait par vice et pour entendre les fifres jouer la marche de Schubert.
LA PRINCESSE DE BORMES.
Ses vrais mobiles étaient d'un autre ordre.
Veuve, fort jeune, du prince, mort d'un accident de chasse deux ans après leur mariage, la princesse de Bormes était Polonaise. La Pologne est le pays des pianistes. Elle jouait de la vie comme un virtuose du piano et tirait de tout l'effet que ces musiciens tirent des musiques médiocres comme des plus belles. Son devoir était le plaisir.
C'est ainsi que cette femme excellente disait: «Je n'aime pas les pauvres. Je déteste les malades.»
Rien d'étonnant que de telles paroles scandalisassent.
Elle voulait s'amuser et savait s'amuser. Elle avait compris, à l'encontre des femmes de son milieu, que le plaisir ne se trouve pas dans certaines choses mais dans la façon de les prendre toutes. Cette attitude exige une santé robuste.
La princesse dépassait la quarantaine. Elle avait des yeux vifs dans un visage de petite fille, que l'ennui flétrissait instantanément. Aussi le fuyait-elle et recherchait-elle le rire que les femmes évitent parce qu'il donne des rides.
Sa santé, son goût de vivre, la singularité de ses modes et de son mouvement lui valaient une réputation épouvantable.
Or elle était la pureté, la noblesse mêmes. C'est ce qui ne pouvait se faire comprendre aux personnes pour qui noblesse et pureté sont des objets divins dont l'usage est sacrilège. Car la princesse s'en servait, les assouplissait et leur communiquait un lustre nouveau. Elle déformait la vertu comme l'élégance déforme un habit trop roide et la beauté de l'âme lui était si naturelle qu'on ne la lui remarquait pas.
C'est donc, de la sorte dont les gens mal habillés jugent l'élégance, que la jugeait le monde hypocrite.
Elle était née sous le signe des aventures. Sa mère, enceinte, trompée, folle d'amour, s'était attelée à la recherche du coupable, disparu depuis plusieurs mois. Elle l'avait découvert, dans une petite ville russe. Là, contre une porte derrière laquelle on entendait un dialogue, et où elle n'osait sonner, cette amoureuse était morte de fatigue et de douleur en mettant une fille au monde.
Cette fille, Clémence, avait grandi auprès d'un domestique ivrogne. À la mort de son père, une cousine l'avait élevée. Mais cette enfant muette, farouche, qui se protégeait instinctivement avec son épaule, se développa d'un coup, comme le rosier des fakirs.
La cousine, stupéfaite, la vit, après un bal, devenir turbulente. Elle poussait, s'épanouissait, fleurissait, au dedans et au dehors. Elle fut un vrai diable et l'organisatrice des fêtes de la jeunesse.
Enfin, après rencontre du prince de Bormes, voyageur diplomatique, elle se fiança en quatre jours. Le prince était ensorcelé. Elle, voyait à travers lui la France et sa capitale. Paris lui semblait le seul théâtre digne de ses débuts.
Il faut toujours un certain temps pour que la sincérité du premier jet s'étouffe, pour que le public se fige, craigne d'avoir montré du cœur et de s'être laissé prendre.
La princesse bénéficia d'abord de la surprise que causa son entrée en scène.
Peu à peu, elle choqua par son aisance et sa politique maladroite.
Elle touchait à ce qui ne se touche pas, ouvrait ce qui ne s'ouvre pas et parlait sur la corde raide, au milieu d'un silence glacial. Chacun souhaitait qu'elle se rompît le cou.
Après avoir diverti, elle dérangeait. Elle entrait dans le monde comme un jeune athlète entrerait dans un cercle et brouillerait les cartes en annonçant qu'il faut jouer au foot-ball. Les vieux joueurs (vieux ou jeunes), étourdis par tant d'audace, s'étaient soulevés de leurs fauteuils. Ils y retombèrent vite et lui en voulurent.
Mais, si ce caractère haut en relief et en couleur offensait les uns, il en séduisait d'autres. Ces autres étaient le petit nombre, celui-même d'après lequel Montesquieu souhaitait qu'on jugeât au tribunal.
Aussi, d'imprudences en imprudences, la princesse de Bormes faisait-elle le plus adroit travail de filtre; éloignant d'elle le médiocre et ne retenant que la qualité.
Sept ou huit hommes, deux ou trois femmes de cœur, devinrent ses intimes. C'étaient juste ceux qu'une intrigante eût souhaité avoir et eût manqués.
Le reste, à cause du prince, dissimula des sentiments qui, après sa mort, devinrent une sourde cabale. La princesse vit dans cette cabale un moyen de lutte et de déployer sa force. Elle riait au feu. Elle complotait avec son état-major.
On lui reprocha de porter mal son deuil. Mais elle n'aimait guère le prince et répugnait à jouer un rôle de veuve inconsolable. Le prince lui laissait une fille: Henriette.
Henriette tenait du prince l'admiration béate qui le paralysait en face de madame de Bormes. Clémence était née actrice, sa fille spectatrice, et son spectacle favori était sa mère.
C'était, du reste, le plus beau spectacle du monde, que cette personne qui attirait le surnaturel et autour de qui on eut dit que les anges volassent, comme les oiseaux autour de l'oiseleur.
Si une préoccupation la tourmentait, l'atmosphère devenait irrespirable. On sentait son rayonnement, quel qu'il fût.
Cette femme qui se moquait d'avoir la première place aux fêtes y voulait la meilleure. Ce n'est généralement pas la même. Au théâtre, elle cherchait à voir et non à se faire voir. Les artistes l'aimaient.
La guerre lui apparut tout de suite comme le théâtre de la guerre. Théâtre réservé aux hommes.
Elle ne pouvait se résoudre à vivre en marge de la chose qui avait lieu; elle se voyait exclue du seul spectacle qui comptât désormais. C'est pourquoi, loin de déplorer que des circonstances la retinssent à Paris, elles les bénissait et remerciait sa fille.
Paris, ce n'était pas la guerre. Mais, hélas, il en devenait proche, et cette nature intrépide écoutait le canon comme, au concert, on écoute l'orchestre derrière une porte que les contrôleurs vous empêchent d'ouvrir.
Dans cette soif de guerre, la princesse était aussi peu malsaine que possible. Le sang, la fièvre, le vertige des courses de taureaux ne l'attiraient pas. Elle y pensait avec dégoût. Elle plaignait les blessés, pêle-mêle. Non; elle était amoureuse folle des modes, légères ou profondes. La mode était au danger; elle mourait de calme. La jeunesse se dépensant et se prodiguant jusqu'à se jeter par les fenêtres, elle trépignait d'inaction. Elle aurait voulu que les événements l'aidassent, la soutinssent, comme la foule aide une femme à voir le feu d'artifice.
LE CONVOI.
De si grands trésors ne se comprennent pas. Ils paraissent suspects. Le monde avare vous accuse de battre monnaie.
En l'occurrence, la folie de l'espionnage accusait madame de Bormes d'être Polonaise, c'est-à-dire espionne.
Rue Jacob, elle plaisait. Elle en profita. Son génie la mit vite sur la piste d'un ingénieux moyen de prendre part aux événements.
Le bas de l'hôtel était une ambulance, mais une ambulance vide. Elle imagina de la remplir. Il s'agissait d'improviser un convoi, de recruter voitures et conducteurs bénévoles, d'obtenir les laissez-passer nécessaires et de prendre au front le plus de blessés possible. Elle fit miroiter la croix au docteur qui devint son complice, sonna le branle-bas dans cet hôpital de Belle-au-Bois-dormant, secoua sa torpeur de chloroforme, exalta le patriotisme de la femme du radiographe. Elle monta, pièce par pièce, une vaste machine.
Le plus difficile était de trouver des voitures et des conducteurs. La princesse n'en revenait pas. Elle croyait une quantité de gens désireux de vivre double et de voir la mort de près.
Enfin, elle réunit onze véhicules, y compris sa limousine et l'ambulance de l'hôpital.
D'un coup d'œil, elle avait vu les avantages du grabuge, alors à son comble.
C'était l'époque où le vieil uniforme, en route vers le neuf, devenait méconnaissable. Chacun l'accommodait à sa guise. Et cette mue, si drôle en ville, était superbe aux années: une avalanche de sans-culottes.
La princesse devina notre étonnante victoire révolutionnaire aux routes jonchées de bouteilles de champagne, de chaises et de pianos mécaniques.
Elle se représentait moins, avouons-le, les mascarades, les dentiers, les gros ventres, les gaz nauséabonds de la mort, et que bientôt, chasseurs et gibier deviendraient des plantes face à face, des frères siamois réunis par une membrane de boue et de désespoir.
Elle sentait la gloire comme un cheval l'écurie. Elle volait à la suite de nos troupes. Elle piaffait sous sa coiffe blanche. Elle sortait de la chambre de sa fille trente fois par jour et revenait lui rendre compte de ses démarches.
On ne reconnaissait plus la cour d'honneur, si digne, avec son pavé envahi d'herbe. Les moteurs, ronflaient. Les véhicules reculaient les uns dans les autres. Les chauffeurs criaient. La princesse traînait Verne à ses trousses, distribuait les rôles.
Enfin, comme au fameux «Lâchez tout» du colonel Renard, assis au coin du feu, près de sa femme en train de tricoter, dans son dirigeable modèle qui ne voulut jamais partir, s'éleva de dix centimètres et retomba brutalement, le convoi ne partit pas le jour convenu. Il lui manquait un laissez-passer rouge.
Madame de Bormes, après une visite d'enjôleuse aux Invalides, avait cru obtenir le Sésame-ouvre-toi de la guerre. Elle n'emportait qu'un coupe-file, juste valable pour se rendre à Juvisy.
La déception fut d'autant plus grosse que le cortège s'était mis en branle à l'aube, au milieu des applaudissements des crémières et du personnel. Il lui fallut rebrousser chemin, et rentrer, trois heures après, à la queue-leu-leu, tête basse.
Mais l'impulsion était donnée. Rien ne pouvait l'interrompre. La princesse recommença ses démarches et la cour offrit derechef un spectacle d'usine.
UN COUPLE.
Il poussait entre les fentes de cette cour d'étranges champignons.
L'orage de la guerre eut sa faune et sa flore, éteintes sitôt la paix.
Madame Valiche en fut un spécimen.
Éprise de drame, pour d'autres motifs que la princesse, elle s'était offerte au convoi comme infirmière-major. Elle amenait avec elle un mauvais dentiste, le docteur Gentil, qu'elle donnait pour chirurgien des hôpitaux. Elle était aussi laide, vulgaire et rapace que madame de Bormes était belle, noble, désintéressée. Ces deux femmes se rencontraient sur le terrain de l'intrigue. Simplement, l'une intriguait pour son plaisir, l'autre pour son intérêt.
Madame Valiche voyait dans cette guerre confuse une excellente eau trouble, une pêche miraculeuse aux récompenses. Elle aimait le docteur Gentil et le poussait. Elle joignait à ce mobile un goût maladif pour l'atroce.
La princesse confondait cet enthousiasme avec le sien. Elle devait bientôt s'apercevoir de leurs différences profondes.
Madame Valiche était veuve d'un colonel, mort des fièvres au Tonkin. Elle racontait cette mort et les péripéties du cercueil qu'elle ramenait en France. Ce cercueil, mal attaché à la grue qui le débarquait, était finalement tombé à l'eau. Elle se consolait avec le dentiste. Il avait une barbe noire, une figure jaune, des yeux d'almée.
Ce couple vivait en blouse et en bonnet de police. Madame Valiche avait cousu des galons sur son amant et sur elle-même. Elle suivait Clémence dans les bureaux où son aplomb et ses brassards faisaient merveille.
Mais, malgré tant de grâce d’une part et tant d’astuce de l’autre, le convoi restait un convoi idéal, cassant la tête des malades et donnant à l'ambulance l’aspect d’un ministère.
UN POÈTE À L'ÉTÂT BRUT.
Ce fut cette cour bruyante et encombrée que vit un soir, par la porte large ouverte, un jeune soldat qui passait dans la rue. Il s’arrêta, s’appuya contre une des bornes et jeta sur ce tohu-bohu le regard avec lequel Bonaparte devait observer les Clubs.
Après avoir longuement hésité, il entra et se mêla aux mécaniciens.
Il paraissait si jeune que son uniforme lui donnait un air d’enfant de troupe. Mais ce qui rendait sa jeunesse incroyable, c’était un mince galon de sous-officier, sur la manche de sa petite vareuse bleue. Sa figure, fraîche, animale, bien faite, l’introduisait plus vite que n’importe quel certificat.
Au bout de dix minutes, il aidait tout le monde et savait tout. Il savait même qu’on avait apporté, la veille, le général d’Ancourt, seul hôte d’une des chambres du rez-de-chaussée. Le général était l’ami du chirurgien-chef de la rue Jacob et ce chirurgien avait obtenu que l’hôpital Buffon le lui cédât. On devait lui couper la jambe. Il délirait. Son ami gardait peu d 'espoir.
De groupe en groupe, le jeune militaire finit par rencontrer le docteur Verne qui dressait avec la princesse une liste des membres de l’association.
--Qui êtes-vous? demanda Verne, toujours brusque.
--Guillaume Thomas de Fontenoy, répondit-il.
--Parent du général de Fontenoy?
Ce général était alors en grande vedette.
—-Oui, son neveu.
L’effet de la réponse fut immédiat, car le docteur ne perdait jamais sa croix de vue. Elle le guidait, comme l’étoile les mages.
—-Diable! s’écria-t-il. Et vous êtes des nôtres?
—-Je suis, dit alors le jeune homme, secrétaire du général d’Ancourt. Il n’a, hélas! aucun besoin de mes services, et je m’occupe comme je peux, sans trop m’éloigner de lui.
--Mais c’est le ciel qui vous envoie, s’écria la princesse; le général, si on le sauve, en a encore pour des mois de chambre. Je vous enrôle. Je suis votre général.
Pendant que Verne sentait grossir sa croix, Clémence envisageait les mille ressources du nom magique. Cette femme, qui ne voyait pas les pièges à deux mètres, voyait dans l’avenir. Encore une fois, elle vit juste.
Guillaume Thomas, malgré son nom d’incrédule, était un imposteur. Il n’était ni le neveu du général de Fontenoy, ni son parent d’aucune sorte. Il était né à Fontenoy, près d’Auxerre, où des historiens placent la victoire de Fontanet, remportée en 841 par Charles le Chauve.
Lorsque la guerre fut déclarée, il avait seize ans. Il devint enragé. Il maudissait son âge. Il tenait d’un grand-père, capitaine au long cours, le goût des escapades. II était orphelin et habitait Montmartre avec sa tante, vieille fille dévote qui le laissait courir n’importe où, ne s’occupait que du salut de son âme et se souciait peu de celui des autres.
Trouvant déjà dans le mensonge une antichambre des aventures, Guillaume se vieillissait, racontait aux voisines qu'il allait s’engager, qu’il obtiendrait une autorisation spéciale, et parut un beau jour en uniforme. Il tenait l’uniforme d’un camarade.
Sous le couvert de ce déguisement, il polissonnait, rôdait autour des casernes et de la grille des Invalides.
Il disait à sa tante: «Je prépare l’école de tir». Tout était si sombre, si remué qu’on admettait n’importe quoi.
De fil en aiguille, il lui arriva ce qui arrive aux enfants qui jouent. Il crut au jeu. Il s’attacha un galon.
Personne ne l’arrêtait. Il n’éprouvait aucune crainte. Il se sentait fier de ce que les civils se retournassent sur son passage. Un jour, ayant montré à un cycliste auxiliaire un papier de famille portant le nom de Fontenoy, ce cycliste crut qu’il s’appelait Thomas de Fontenoy réponse affirmative, et joignit désormais ce titre à ses accessoires de jeu.
UN CAPITAINE.
Vous voyez de quelle race d'imposteurs relève notre jeune Guillaume. Il faut leur faire une place à part. Ils vivent une moitié dans le songe, L'imposture ne les déclasse pas, mais les surclasse plutôt. Guillaume dupait sans malice. La suite montrera qu'il était sa propre dupe. Il se croyait ce qu'il n'était pas, comme n'importe quel enfant, cocher ou cheval.
On l'eut bien surpris en lui démontrant qu'il risquait la prison.
Pour expliquer son immunité bizarre, je citerai l'exemple d'une scène qui se reproduisit vingt fois.
Guillaume passe, place des Invalides, avec madame Valiche. Il raffole d'armes à feu. Il porte un revolver d'ordonnance à la ceinture. Il arbore un calot et un brassard de Croix-Rouge du docteur Gentil, galonnés d'or.
Un capitaine l'arrête. Voici leur dialogue:--Dites donc!--Mon capitaine?--Qu'est-ce que c'est que cette tenue? Vous portez un revolver et un brassard de Croix-Rouge?--Mais, mon capitaine...--Et ce calot? Qu'est-ce que c'est que ce calot?--C'est le callot de Cyr, mon capitaine.--Hein? Vous êtes à Saint-Cyr? Je n'aime pas qu'on se moque de moi. Comment vous appelez-vous?--Thomas de Fontenoy, mon capitaine.--De Fontenoy? Vous êtes parent du général?--Son neveu, mon capitaine.--On raconte qu'il a tourné l'aile gauche des Allemands.--C'est exact, mon capitaine.—-Dites donc, entre nous, je sais bien que la plus grande fantaisie règne dans les tenues, mais ne mettez pas un brassard et un revolver. Choisissez. Mettez l'un ou l'autre. Parce que, ajoute paternellement ce militaire, vous tombez sur moi, mais vous pourriez tomber sur un imbécile.
La princesse entraîna d'office Guilaume dans la ronde. Elle ne quittait plus ce talisman. En quarante-huit heures, elle obtint ce qu'elle essayait d'obtenir depuis quatre semaines. Le nom de Fontenoy ne faisait jamais anti-chambre. On grondait Guillaume, on lui pinçait l'oreille, on lui distribuait de petites claques, et il emportait les permis.
On joignit même au convoi un planton qui savait les mots de passe et qui devait l'accompagner dans ses voyages, sur le siège de la voiture de tête. Cette voiture était celle de madame Valiche et du dentiste, la suivante, celle de la princesse, les autres se plaçaient au hasard. Leurs conducteurs étaient, qui un chemisier, qui un écrivain, qui un oisif.
Ils partirent à onze heures du soir.
Ce qui compliquait encore l'hétéroclite d'une pareille distribution était que le mécanicien de madame de Bormes ayant reçu sa feuille de route, elle avait mis à sa place un pauvre peintre russe qui parlait fort peu notre langue et se faisait chauffeur par amour. La princesse l'aidait à vivre. Il l'adorait. Il menait mal. Mais il n'avait pas à mener vite et suivait la voiture directrice.
Madame Valiche et le docteur Gentil, qui n'avaient jamais eu de voiture, jouissaient de cette promenade et se sentaient en route vers la fortune.
Ils allongeaient leurs jambes sur les caisses de biscuits secs, d'oranges et de Cordial-Médoc, que madame de Bormes emportait pour les blessés. Ils étiraient leurs membres, caressaient leurs galons et s'embrassaient aux caniveaux. À chaque poste la voiture stoppait.
Qui va là? Qui vive? Une ombre menaçante barrait la route. Le planton, jouet mécanique, sautait du siège, parlait à l'oreille de l'ombre, remontait à sa place, et le cortège continuait, déambulait le long des côtes, traversait des villages en ruines.
Un intermède absurde fut que Madame de Bormes, qui partageait son automobile avec Guillaume vit, par la lucarne d'arrière, l'ambulance de l'hôpital illuminée comme une vitrine, rue de la Paix. Le docteur Verne était sur son siège et, seule dans cet éclairage, la femme du radiographe, qu'on soupçonnant d'être la maîtresse de Verne, se tenait assise sur une pile d'oreillers, toute droite.
Elle se jouait un rôle d'ange. Les yeux mi-clos, souriante, une main sur le commutateur, elle apparaissait et disparaissait à son gré, en traversant les campagnes.
Madame de Bormes pria Guillaume de se pencher à la portière et de crier au docteur d'éteindre. Il était périlleux de jouer à l'ange dans ces parages, où la moindre lampe risquait de vous faire fusiller comme espion.
Clémence et Guillaume se comprenaient. Ils collaient leur nez aux vitres comme des enfants qui convoitent une pâtisserie.