Théologie hindoue. Le Kama soutra.

Chapter 3

Chapter 33,863 wordsPublic domain

5° _L'Anourga Rounga_, ou le Théâtre de l'Amour, appelé encore: _Le Navire sur l'Océan de l'Amour_, composé par le poète Koullianmoull, vers la fin du XVe siècle. Il traite trente-trois sujets différents et donne 130 recettes ou prescriptions _ad hoc_. Voici les principales:

1re Recette pour hâter le spasme de la femme;

2e Pour retarder celui de l'homme;

3e Les aphrodisiaques;

4e Moyens pour rétrécir le yoni, pour le parfumer;

7e L'art d'épiler le corps et les parties sexuelles;

8e Recette pour faciliter l'écoulement mensuel de la femme;

9e Pour empêcher les hémorragies;

10e Pour purifier et assainir la matrice;

11e Pour assurer l'enfantement et protéger la grossesse;

12e Pour prévenir les avortements;

13e Pour rendre l'accouchement facile et la délivrance prompte;

14e Pour limiter le nombre des enfants;

21e Pour faire grossir les seins;

22e Pour les affermir et les relever;

23e, 24e, 25e Pour parfumer le corps; faire disparaître l'odeur forte de la transpiration; oindre le corps après le bain;

26e Parfumer l'haleine, en faire disparaître la mauvaise odeur;

27e Pour provoquer, charmer, fasciner, subjuguer les femmes et les hommes;

28e Moyens pour gagner et conserver le coeur de son mari;

29e Collyre magique pour assurer l'amour et l'amitié;

30e Moyen pour triompher d'un rival;

31e Filtres et autres moyens de captiver;

32e Encens pour fasciner, fumigations excitant la génésique;

33e Vers magiques qui fascinent.

Etc. etc.

Il est évident que ce livre fourmille d'erreurs; selon toute probabilité, il ne dit rien qui ne soit acquis à la science moderne.

_L'Art d'Aimer_, de Vatsyayana, se distingue de tous ces écrits par son caractère et sa forme exclusivement didactiques. Chacune de ses parties forme un catéchisme: catéchisme des rapports sexuels sous toutes les formes et du fleurtage pour les deux sexes; catéchisme des épouses et du harem; de la séduction et du courtage d'amour; et enfin catéchisme des courtisanes. C'est un document historique précieux, car il nous initie de la manière la plus intime aux moeurs de la haute société hindoue de l'époque (il y a environ 2,000 ans) et aux conseils de plaisir et de duplicité des Brahmes.

La curiosité qu'éveille le fonds ne suffirait peut être pas à faire supporter la sécheresse de la forme, si le lecteur était strictement limité aux leçons de Vatsyayana; pour éviter cet écueil on a mis à la suite de chacune d'elles, dans un appendice au chapitre qui la contient, les équivalents ou les correspondants de la morale payenne qui se trouvent dans les poètes, les seuls docteurs ès-moeurs de l'antiquité payenne; on a cité aussi quelques poètes hindous et deux morceaux concernant les Chinois. On a complété chaque appendice par la morale Iranienne, soit la morale chrétienne empruntée à la _Théologie morale_ du père Gury, en se bornant à un petit nombre d'articles accompagnés quelquefois de renseignements physiologiques.

Ce rapprochement des textes divers se rapportant respectivement à chaque sujet, permet au lecteur de se faire une idée relative très exacte des trois morales sur chaque point traité.

Celle que notre raison préfère est évidemment la morale Iranienne socialement le plus recommandable, source des plaisirs les plus purs et, par cela même, peut-être les plus grands, parce que le coeur y entre pour une forte part.

La morale du Paganisme nous séduit par sa facilité, par l'art et la poésie qui l'accompagnent; mais, à la réflexion, nous sommes frappés d'une supériorité de _l'Art d'Aimer_ de Vatsyayana sur celui des poètes latins. Ceux-ci ne chantent que la volupté, le plaisir égoïste, et souvent le libertinage grossier d'une jeunesse habituée à la brutalité des camps. Vatsyayana donne pour but aux efforts de l'homme la satisfaction de la femme. C'est déjà, indépendamment même de la procréation, un point de vue altruiste par comparaison avec celui auquel se plaçaient les rudes enfants de Romulus, tels que nous les ont dépeints Catulle, Tibulle et Juvénal. On sait que ce dernier commence sa satyre sur les femmes de son temps par le conseil de prendre un mignon plutôt qu'une épouse pour laquelle il faudrait se fatiguer les flancs. La philopédie ([Grec: philopaidia]) était plus en honneur à Rome que le mariage; elle était inconnue à l'Inde brahmanique; Vatsyayana n'en fait même pas mention.

Un autre avantage des Indiens sur les Romains, c'était la décence extérieure dans les rapports entre les deux sexes. Les bonnes castes de l'Inde n'ont jamais rien connu qui ressemble à l'orgie romaine sous les Césars et au cynisme de Caligula.

Dans l'antiquité, une intrigue amoureuse n'était point une affaire de coeur. Pas plus chez les Indiens que chez les Romains, on ne trouve dans l'amour ce que nous appelons la tendresse; c'est là un sentiment tout moderne et qui prête à nos poètes élégiaques, tels que Parny, André Chénier, etc., un charme que n'ont point les Latins. Properce est le seul qui approche de la délicatesse moderne.

Mais la dureté romaine se retrouvait jusque dans la galanterie. Les jeunes Romains maltraitaient leurs maîtresses. Au cirque, on représentait des scènes mythologiques où le meurtre, non point simulé, mais bien réel, se mêlait à l'amour quelquefois bestial, et où souvent ont figuré Tibère et Néron.

Au contraire, l'Inde obéit à ce précepte: «Ne frappez point une femme, même avec une fleur.»

Nous rappellerons enfin que, dans l'Inde, l'amour est au service de la religion, tandis qu'à Rome la religion (le culte de Vénus par exemple) était au service de l'amour comme de la politique.

L'érotisme joue un grand rôle dans toutes les fêtes religieuses des Hindous, il en est pour eux le principal attrait.

Tels sont les contrastes que notre travail fait ressortir et ils ne sont pas sans intérêt pour la science des religions.

L'ART D'AIMER

TITRE I GÉNÉRALITÉS

CHAPITRE I

Invocation.

Au commencement, le Seigneur des créatures[4] donna aux hommes et aux femmes, dans cent mille chapitres, les règles à suivre pour leur existence, en ce qui concerne:

Le Dharma ou devoir religieux[5];

L'Artha ou la richesse;

Le Kama ou l'amour.

La durée de la vie humaine, quand elle n'est point abrégée par des accidents, est d'un siècle.

On doit la partager entre le Dharma, l'Artha et le Kama, de telle sorte qu'ils n'empiètent point l'un sur l'autre; l'enfance doit être consacrée à l'étude; la jeunesse et l'âge mûr, à l'Artha et au Kama; la vieillesse, au Dharma qui procure à l'homme la délivrance finale, c'est-à-dire la fin des transmigrations.

[Note 4: Le Seigneur des créatures est une qualification souvent donnée à Siva. Vatsyayana était donc Sivaïste comme tous les brahmes de son temps.]

[Note 5: Pour les Brahmes, le Dharma est le rite religieux, le sacrifice, l'offrande, le culte, l'obéissance à la coutume. Pour les Bouddhistes, c'est la règle morale, le devoir philosophique.]

Le Dharma est l'accomplissement de certains actes, comme les sacrifices qu'on omet parce qu'on n'en aperçoit pas le résultat dans ce monde, et l'abstention de certains autres, comme de manger de la viande, que l'on accomplit parce qu'on en éprouve un bon effet.

L'Artha comprend l'industrie, l'agriculture, le commerce, les relations sociales et de famille; c'est l'économie politique que doivent apprendre les fonctionnaires et les négociants.

Le Kama est la jouissance, au moyen des cinq sens; il est enseigné par le Kama Soutra et la pratique.

Quand le Dharma, l'Artha et le Kama se présentent en concurrence, le Dharma est généralement préféré à l'Artha et l'Artha au Kama. Mais pour le roi, l'Artha occupe le premier rang, parce qu'il assure les moyens de subsistance.

Toute une école, très nombreuse, fait passer l'Artha avant tout, parce que, avant tout, il faut assurer les besoins de la vie.

En pratique, toutes les classes qui vivent de leur travail, et tous les hommes qui convoitent la richesse, suivent le sentiment de cette école.

Les Lokayatikas prétendent qu'il n'y a pas lieu d'observer le Dharma, parce qu'il n'a en vue que la vie future dans laquelle on ignore s'il portera ou non son fruit.

Selon eux, c'est sottise que de remettre en d'autres mains ce que l'on tient. En outre, il vaut mieux avoir un pigeon aujourd'hui qu'un coq de paon demain, et une pièce de cuivre que l'on donne vaut mieux qu'une pièce d'or que l'on promet.»

Réponse à l'objection:

«1° Le livre saint qui prescrit les pratiques du Dharma ne laisse place à aucun doute.

2° Nous voyons par expérience que les sacrifices offerts pour obtenir la destruction de nos ennemis ou la chute de la pluie portent leur fruit.

3° Le soleil, la lune, les étoiles et les autres corps célestes paraissent travailler avec intérêt pour le bien du monde.

4° Le monde ne se maintient que par l'observance des règles concernant les quatre castes et les quatre périodes de la vie.

5° On sème dans l'espérance de récolter.»

On ne doit point sacrifier le Kama à l'Artha parce que le plaisir est aussi nécessaire que la nourriture. Modéré et prudent, il s'associe au Dharma et à l'Artha. Celui qui pratique les trois est heureux dans cette vie et dans la vie future. Tout acte qui se lie à la fois aux trois ou seulement à deux ou même à un seul des trois peut être accompli. Tout acte qui, pour satisfaire l'un des trois, sacrifie les deux autres, _doit être évité_ (par exemple, un homme qui se ruine par la dévotion ou le libertinage est insensé et coupable)[6].

[Note 6: Au temps de Vatsyayana, la philosophie Sankia et le Bouddhisme avaient complètement discrédité, au moins dans les hautes castes, les pratiques du Dharma brahmanique; ce n'était plus guère qu'une superstition populaire. On s'en aperçoit à la pauvreté des arguments que Vatsyayana oppose aux Lokayatikas.

On voit que le Dharma, I'Artha et le Kama avaient chacun des partisans exclusifs dont les préférences dépendaient de leur situation: quelques-uns choisissaient seulement deux de ces trois termes. Barthriari dit (_Amour_, stance 53): «Les hommes ont à choisir ici-bas entre deux cultes: celui des belles qui n'aspirent qu'à jeux et plaisirs toujours renouvelés, ou celui qu'on rend dans la forêt à l'Etre absolu.»]

Une partie des cent mille commandements, particulièrement ceux qui se rapportent au Dharma, forment la loi de Svayambha. Ceux relatifs à l'Artha ont été compilés par Brihaspati, et ceux qui concernent le Kama ou l'amour ont été exposés dans mille chapitres par Nandi, de la secte de Mahadéva ou Civa[7].

[Note 7: Vatsyayana, on le voit par les mots en italique, prétend qu'il se borne à reproduire des préceptes édictés par la divinité depuis l'origine des choses et par conséquent obligatoires.]

Les Kama Shastras (codes de l'amour) de Nandi furent successivement abrégés par divers auteurs, puis répartis entre six traités composés par des auteurs différents, dont l'un, Dattaka, écrivit le sien à la requête des femmes publiques de Patalipoutra; c'est le Shastra ou Catéchisme des courtisanes[8].

[Note 8: De même que le Shastra des courtisanes de l'Inde a été écrit à leur requête, le 3e livre de _l'Art d'aimer_ a été composé par Ovide, à la demande des femmes galantes de Rome: «Voici que les jeunes beautés, à leur tour, me prient de leur donner des leçons. Je vais apprendre aux femmes comment elles se feront aimer. L'homme trompe souvent, la femme est bien moins trompeuse. La déesse de Cythère m'a apparu et m'a dit: «Qu'ont donc fait les malheureuses femmes pour être livrées sans défense comme de faibles troupeaux à des hommes bien armés. Deux chants de tes poésies ont rendu ceux-ci habiles aux combats de l'amour. Il faut aussi que tu donnes des leçons à l'autre sexe. Tes belles écolières, comme leurs jeunes amants, inscriront sur leurs trophées: «Ovide fut notre maître.»]

Après avoir lu et _médité_ les écrits de Babhravya et d'autres auteurs anciens, et avoir étudié les motifs des règles qu'ils ont tracées, Vatsyayana, pendant qu'il était étudiant en religion (comme en Europe étudiant en théologie), entièrement livré à la contemplation de la divinité, a composé le Kama-Sutra, résumé des six Shastra susdits, conformément aux préceptes du saint Livre, pour le bien du monde. Cet écrit n'est point destiné uniquement à servir nos désirs charnels. Celui qui possède les principes de la science du Kama et qui, en même temps, observe le Dharma et l'Artha, est sûr de maîtriser ses sens.

APPENDICE AU CHAPITRE I

Si, au lieu d'être simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le génie lyrique, il aurait commencé par un hymne au dieu Kama, tel que celui ci-après (traduction de M. Chezy).

HYMNE A KAMA

Quelle est cette divinité puissante qui, des bocages situés à l'Orient d'Agra, s'élance dans les airs où se répand la lumière la plus pure, tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimées aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de l'harmonie, et que les zéphirs légers leur dérobent, en se jouant, les plus ravissants parfums?

Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tête gracieuse, les vallées et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et chaque fleur épanouie suspend, en souriant, à ses tresses de musc, les perles éclatantes de la rosée.

Je sens, oui, je sens ton feu divin pénétrer mon coeur, je t'adore et je baise, avec transport, tes autels.

Et pourrais-tu me méconnaître?

Non, fils de Mayâ, non, je connais tes flèches armées de fleurs, la canne redoutable qui compose ton arc, ton étendard où brillent les écailles nacrées, tes armes mystérieuses.

J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savouré tous tes plaisirs.

Tout-puissant Kâmâ, ou, si tu le préfères, éclatant Smara, Ananya majestueux!

Quel que soit le siège de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque, les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers.

Ta jeune compagne, la Volupté, sourit à ton côté. Elle est à peine voilée de sa robe éclatante.

A sa suite, douze jeunes filles, à la taille charmante, élancée, s'avancent avec grâce; leurs doigts délicats se promènent avec légèreté sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse voluptueuse.

Sur leurs cous élégants, elles disposent des perles plus brillantes que les pleurs de l'aurore.

Ton étendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait étinceler dans la voûte azurée des cieux des astres nouveaux[9].

[Note 9: Allusion aux écailles brillantes du poisson qui couronne l'étendard de l'amour indien.]

Dieu aux flèches fleuries, à l'arc plein de douceur, délices de la terre et des cieux! Ton compagnon inséparable, nommé Vasanta chez les Dieux, aimable printemps sur la terre, étend sous tes pieds délicats un doux et tendre tapis de verdure, élève sur ta tête enfantine des arceaux impénétrables aux feux brûlants du midi. C'est lui qui, pour te rafraîchir, fait descendre des nuages une rosée de parfums, qui remplit de flèches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, présent bien cher d'un ami plus cher encore.

A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme ravissant de leurs tendres modulations, arrachent à ses liens la fleur encore captive.

Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfumé est si doux, mais dont l'aiguillon, hélas! cause de si vives douleurs.

C'est encore lui qui arme la pointe acérée de tes traits qui jamais ne reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le délire de cinq fleurs:

Le Tchampaca pénétrant, semblable à l'or parfumé;

Le chaud Amra rempli d'une ambroisie céleste;

Le desséchant Késsara au feuillage argenté;

Le brûlant Kétaça qui jette le trouble dans les sens;

L'éclatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dévorante.

Quel mortel, Dieu puissant, pourrait résister à ton pouvoir, lorsque Krischna lui-même est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivré de délices dans les plaines fortunées du Malhoura, fait résonner sous ses doigts divins la flûte pastorale, et aux accords mélodieux d'une céleste harmonie, forme avec le choeur des Gopis éprises de ses charmes, des danses voluptueuses à la douce clarté de Lunus, le mystérieux flambeau des nuits.

O toi, Dieu charmant! dont la naissance a précédé la création et dont la jeunesse est éternelle! Que le chant de ton brahmane asservi à tes lois puisse, à jamais, retentir sur les bords sacrés du Gange! Et à l'heure où ton oiseau favori, déployant ses ailes d'émeraude, te fait franchir l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse, les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite mystérieuse des amants favorisés ou malheureux, que la plus douce influence soit le partage de ton chantre dévoué, et que, sans le consumer, ton feu divin échauffe voluptueusement son coeur!

Il est intéressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrèce à Vénus.

INVOCATION

Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains, Suprême volupté des Dieux et des humains Qui, sous la voûte immense où dorment les étoiles, Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles, Par toi tout vit, respire, éclos sous ton amour Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour. Aussi, devant tes pas, le vent fuit; les nuages, A ta divine approche, emportent les orages; Pour toi, la terre épand ses parfums et ses fleurs; Le ciel s'épanouit et se fond en lumière. Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière, Et que, par les hivers, le zéphir arrêté Reprend enfin sa course et sa fécondité, Les oiseaux, les premiers frappés par ta puissance, O charmante Déesse, annoncent ta présence; Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants, Et, plein de toi, se jette à travers les torrents: Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces Ainsi des animaux les innombrables races, Dans le transport errant des amoureux ébats, Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas. Enfin, au fond des mers, sur les rudes montagnes, Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes, Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts, Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers, Le coeur blessé d'amour, frissonnants de caresses, Brûlent de propager leur race et leurs espèces.

L'invocation qui nous paraît avoir le plus de charme est celle de l'_Art d'aimer_ d'Ovide.

Romains, s'il est quelqu'un parmi vous à qui l'art d'aimer soit inconnu, qu'il lise mes vers, qu'il s'instruise et qu'il aime! N'est-ce pas l'art qui fait voguer les vaisseaux rapides à l'aide de la voile et de la rame? qui guide dans la course les chars légers? L'art doit aussi gouverner l'amour.

Loin d'ici, bandelettes légères, ornement de la pudeur et vous longues robes qui descendez jusqu'aux pieds! Je chanterai les ruses et les larcins innocents d'un amour qui ne craint rien, et mes vers n'offriront rien de répréhensible.

L'auteur de la _Callipèdie_, poème latin du moyen âge, s'est inspiré d'Ovide dans l'invocation qui suit:

O vous, Grâces, modèles divins, et toi, Vénus, mère des amours et de tout ce qui nous charme, toi que Pâris, sur le mont Ida, a justement proclamée la plus belle, inspirez moi des chants dignes des sanctuaires d'Idalie, afin que ma muse ne dépare point un si beau sujet et apprenne à tout le genre humain un art sans prix.

CHAPITRE II

De la possession des soixante-quatre arts libéraux

Il y a soixante-quatre arts libéraux qu'il convient d'apprendre en même temps que ceux enseignés dans le Kama Soutra.

Leur liste comprend, outre les talents d'agrément, les arts utiles tels que l'architecture, les armes, la stratégie, la cuisine, le moyen de s'approprier le bien d'autrui par des mantras (prières) et des incantations, etc.; en un mot, tous les arts libéraux de l'époque.

Une courtisane qui a en partage l'esprit, la beauté et les autres attraits et qui, en outre, connaît les soixante-quatre arts libéraux, obtient le titre de Ganika ou courtisane de haut rang, et occupe une place d'honneur dans les réunions d'hommes. Les respects du roi et les louanges des savants lui sont acquis; tous recherchent sa faveur et lui rendent des hommages.

Si la fille d'un roi ou d'un ministre possède ces talents, elle est toujours la favorite, la première épouse, quand bien même son mari aurait des milliers d'autres femmes[10].

[Note 10: On voit par ce qui précède que les courtisanes et les filles des grands étaient les seules femmes auxquelles il fut permis d'acquérir des talents.]

Une femme séparée de son mari ou tombée dans le dénûment, peut vivre de ces talents, même en pays étranger.

Leur possession seule donne beaucoup d'attraits à une femme, lors même que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme qui en est muni et qui en même temps est éloquent et galant, fait de rapides conquêtes. En voici la nomenclature:

1. Le chant.

2. La musique instrumentale.

3. La danse.

4. L'union des trois arts précédents.

5. L'écriture et le dessin.

6. Le tatouement.

7. L'art d'habiller une idole et de l'orner avec du riz et des fleurs.

8. Étendre et arranger des lits ou couches de fleurs ou bien répandre des fleurs sur le sol.

9. Application de couleurs aux dents, aux habits, aux cheveux, aux ongles et au corps, c'est-à-dire y faire des mouchetures et des dessins, les teindre et les peindre.

10. Fixer les verres coloriés dans un parquet.

11. La confection des lits, des tapis et des coussins de repos.

12. Faire une musique avec des verres remplis d'eau.

13. Amasser de l'eau dans des aqueducs, des citernes et des réservoirs.

14. La peinture, l'ornementation et la décoration des coffres et des coffrets.

15. La confection des chapelets, des colliers, des guirlandes et des tresses.

16. L'arrangement des turbans, des couronnes, des aigrettes et des tresses de fleurs au sommet de la tête.

17. Les représentations théâtrales, le jeu scénique.

18. L'art de faire des ornements d'oreilles.

19. La préparation des odeurs et des parfums.

20. L'art de placer les bijoux et les ornements dans l'habillement.

21. La magie et la sorcellerie.

22. L'adresse des mains.

23. La cuisine.

24. La préparation des boissons acidulées, parfumées, des limonades, des sorbets et des extraits liquoreux et spiritueux agréables au goût et à la vue.

25. La couture et la taille des vêtements.

26. La tapisserie, la broderie en laine ou en fil, des perroquets, des fleurs; faire des aigrettes, des glands, des panaches, des bouquets, des boutons, des broderies en relief.

27. Résoudre des énigmes, des phrases à double sens, des jeux de mots et des charades.

28. Le jeu des vers; ainsi, une personne dit des vers, la suivante les continue par d'autres, qui doivent commencer par la dernière lettre du dernier vers récité; si la personne qui donne la réplique ne réussit pas, elle paie une amende ou donne un gage.

29. La mimique ou l'imitation.

30. La déclamation et la récitation.

31. La prononciation des phrases difficiles; c'est un jeu entre femmes ou enfants; quand les phrases sont répétées vite, il y a souvent des mots tronqués, transposés, mal commencés, qui prêtent à l'équivoque et au rire.

32. L'escrime aux armes, au bâton; l'exercice de l'arc en lançant des flèches sur un but mobile et immobile.

33. La dialectique.

34. L'architecture.

35. La charpente.

36. La connaissance des titres de l'or et de l'argent, des marques sur les bijoux et les pierres précieuses.

37. La chimie et la minéralogie.

38. La coloration des bijoux, des pierres précieuses et des perles.

39. L'exploitation des mines et des carrières.

40. Le jardinage, le traitement des maladies des arbres et des plantes, leur entretien et la détermination de leur âge.

41. Les combats de coqs, de cailles et de pigeons.

42. L'art d'apprendre à parler aux perroquets et aux sansonnets.

43. L'art de parfumer le corps et les cheveux, de tresser et arranger ceux-ci.