Théologie hindoue. Le Kama soutra.

Chapter 23

Chapter 233,931 wordsPublic domain

«Pourtant, ô ma compagne, ne va pas te désoler de la perfidie de mon jeune infidèle! Est-ce ta faute s'il se livre à l'amour avec une troupe de jeunes filles plus heureuses que moi? Vois comme mon âme, subjuguée par ses charmes irrésistibles, brise son enveloppe mortelle et se précipite pour s'unir au bien-aimé! Celle dont jouit le dieu couronné de fleurs s'abandonne sur un lit de fleurs à _lui_, dont les yeux folâtres ressemblent aux lys d'eau agités par la brise. Près de lui, dont les paroles sont plus douces que l'eau de la source de vie, elle ne ressent point la chaleur du vent brûlant de l'Himalaya. Elle ne souffre point des blessures faites par Kama quand elle est près de lui, dont les lèvres sont des lotus d'un rouge éblouissant. Elle est rafraîchie par la rosée des rayons de la lune lorsqu'elle est couchée avec lui, dont les mains et les pieds brillent comme des fleurs printanières. Aucune rivale ne la trompe, pendant qu'elle joute avec lui, dont les ornements étincellent comme l'or le plus éprouvé. Elle ne s'évanouit pas par l'excès du plaisir en caressant ce jeune dieu qui surpasse en beauté les habitants de tous les mondes. O zéphir, qui viens des régions du sud saturé de poussière de sandal souffler l'amour, sois-moi, propice, ne fût-ce qu'un instant; apporte-moi sur tes ailes mon bien-aimé et ensuite prends ma vie. L'amour me perce de nouveau des traits de ses yeux pareils aux bleus lys d'eau et me tue; et en même temps que la trahison de mon bien-aimé me déchire le coeur, mon amie devient l'ennemi (pour m'avoir trompée); le frais zéphir qui rafraîchit me brûle comme du feu et la lune qui distille le nectar me verse le poison. Apporte-moi la peste et la mort, ô vent de l'Himalaya! Prends ma vie avec tes cinq flèches! ne m'épargne point; je ne veux plus habiter sous le toit paternel. Reçois-moi dans tes flots d'azur, ô soeur de Yama (la Yamuna), pour éteindre l'incendie de mon coeur.»

Transpercée des flèches de l'amour, elle passa la nuit dans l'agonie du désespoir. A l'aube matinale, quand elle vit son amant à ses pieds implorant son pardon, elle le repoussa par ces reproches:

«Hélas! hélas! va-t'en Madhava! éloigne-toi, ô Cesara; ne tiens point un langage menteur! retourne vers celle qui te captive, ô dieu à l'oeil de lotus! Te voilà, les yeux abattus, rouges de la veillée prolongée sans repos pendant toute une nuit de plaisir et souriant encore de ton amour pour ma rivale. Tes dents, ô jeune dieu aux membres azurés, sont devenus bleues comme ton corps dans les baisers que tu as imprimés sur les yeux de ta favorite teints d'un lustre de bleu sombre, et tes membres, dans le combat amoureux, ont été marqués de points dont l'ensemble forme une lettre de conquête écrite sur des saphirs polis avec de l'or liquide[117]. Ta puissante poitrine, sur laquelle est imprimé le large lotus de son pied, revêt de ses parois intérieures, comme d'une enveloppe de feuilles rouges, l'arbre agité de ton coeur. La pression de ses lèvres sur les tiennes me déchire jusqu'au fond de l'âme. Ah! comment peux-tu dire que nous ne faisons qu'un, quand nos coeurs diffèrent si étrangement. Ton âme, ô dieu à la couleur sombre, trahit au dehors sa noirceur. Comment as-tu pu tromper une jeune fille qui, en se fiant à toi, brûlait de la fièvre de l'amour. Tu erres dans les forêts comme les fauves et les femmes sont ta proie. Quoi d'étonnant! Dès l'enfance tu fus méchant et tu donnas la mort à la nourrice qui t'avait allaité. Puisque ta tendresse pour moi, dont ces forêts même s'entretenaient, s'est maintenant évanouie, et puisque ta poitrine marquée de lignes rouges est embrasée par ton ardente passion pour elle et menace d'éclater, ta vue, ô trompeur, me fait, dois-je l'avouer, rougir de ma tendresse pour toi.»

[Note 117: Ce monologue rappelle les règles de Vatsyayana sur les pressions, les marques des dents, etc.]

Après avoir ainsi invectivé son amant, elle s'était assise, noyée de larmes, et, silencieusement, elle méditait sur ses attraits divins; alors sa compagne la reprit doucement:

«Il est parti! l'air léger l'a emporté. Quelle satisfaction, ô mon amie, goûteras-tu maintenant dans ta demeure? Cesse, femme rancuneuse, ton courroux contre le beau Ma'dhava. Pourquoi porter tes mains égarées sur ces beaux vases ronds, amples et murs comme le doux fruit de l'arbre Ta'a? Que de fois, jusqu'à ce dernier instant, ne t'ai-je pas répété: «N'oublie pas Heri au teint resplendissant!» Pourquoi te désoler ainsi? Pourquoi pleurer affolée, alors que tu es entourée de jeunes filles qui rient joyeusement. Tu as composé ta couche de tendres fleurs de lotus; que ton amant vienne charmer ta vue en s'y reposant! Que ton âme ne s'abîme point dans la douleur; écoute mes conseils qui ne cachent aucune tromperie. Laisse Cesara venir près de toi. Parle-lui avec une douceur délicieuse et oublie tous tes griefs. Si tu réponds par des duretés à sa tendresse; si tu opposes un orgueilleux silence à ses supplications quand il s'efforce de conjurer ta colère par les plus humbles prostrations; si tu lui témoignes de la haine alors qu'il t'exprime un amour passionné; si, quand il est à genoux devant toi, tu détournes de lui avec mépris ton visage, les causes cesseront de produire leurs effets ordinaires; la poussière de sandal dont tu te saupoudres sera pour toi un poison; la lune aux frais rayons, un soleil brûlant; l'humide rosée, un feu qui consume; et les transports de l'amour, les spasmes de l'agonie.

L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aimée dont les joues étaient enflammées par le souffle brûlant de ses soupirs; sa colère avait diminué sans cesser entièrement; elle éprouva toutefois une joie secrète de son retour. Les premières ombres de la nuit cachant sa confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixés sur ses compagnes pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir:

«Dis seulement un mot de bonté et les éclairs de tes dents étincelantes dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lèvres tremblantes sont, comme le _Chacora_ altéré, avides de boire les rayons de lune de tes joues. O ma bien-aimée, naturellement si bonne, renonce à ton injuste ressentiment. A ce moment le feu du désir me consume. Oh! accorde-moi de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es inexorable, donne-moi la mort en me perçant des dards de tes yeux effilés; enchaîne-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu es ma vie, ma parure, la perle de l'océan de ma naissance mortelle. Oh! rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera éternelle. Tes yeux que la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta colère pareils aux pétales du lotus écarlate; teins de leur rougeur qui disparaîtra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les flèches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma passion dont je ne puis supporter les rayons de feu.

«Étends un cordon de pierres précieuses sur tes tendres appas; fais retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le tambour qui bat pour une annonce) le doux édit de l'amour. Invite-moi par d'aimables paroles, ô jeune fille, à teindre en rose avec le jus de l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse l'éblouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout tremblant, ne bat plus que pour t'être éternellement attaché. Ton visage est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du désir qui affole; que tes lèvres de nectar soient le charmeur qui seul peut endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et étanche mon ardeur par ses doux accents.

«Renonce à ta colère, mais non à un amant qui surpasse en beauté les fils des hommes et qui est à tes pieds.

«O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lèvres sont une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur ta joue; ton oeil éclipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila. L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est à toi que le dieu aux flèches de fleurs emprunte les pointes de ses traits pour subjuguer l'univers. Assurément tu es descendue du ciel, ô beauté idéale, avec une suite de jeunes déesses dont tu réunis dans ta personne tous les charmes divers.»

Quand il eut parlé ainsi, la voyant apaisée par ses hommages soumis, il se rendit à la hâte dans un galant costume au vert berceau. La nuit couvrait de son voile tous les objets et l'amie de Radha, en la parant de ses ornements radieux, l'encourageait ainsi:

«Obéis, aimable Radha, obéis à l'appel de l'ennemi de Madhu; son discours était élégamment composé de douces phrases; il s'est prosterné à tes pieds, et maintenant il se hâte vers sa couche délicieuse sous la voûte des vanjulas entrelacés. Attache à tes chevilles tes anneaux étincelants et va-t'en d'un pas léger comme Marala qui se nourrit de perles. Enivre ton oreille ravie des doux accents de Heri, fête l'amour pendant que les tendres cocilas, chantant harmonieusement, obéissent aux douces lois du dieu aux flèches de fleurs. Ne diffère plus; vois toutes les tribus de plantes élancées qui inclinent du côté du mystérieux berceau leurs doigts formés de feuilles nouvelles agitées par le vent; elles te donnent le signal du départ. Interroge ces deux mamelons qui palpitent mouillés par les pures gouttes coulant de la guirlande de ton cou et les boutons qui, sur leur sommet, se dressent à la pensée du bien-aimé; ils te disent que ton âme s'élance aux combats de l'amour; marche, ardent guerrier, marche vaillamment au son des clochettes de ta parure qui retentissent comme une musique belliqueuse. Emmène avec toi ta suivante favorite, croise avec sa main tes doigts longs et doux comme les flèches de l'amour; hâte tes pas et, parle bruit de tes bracelets, annonce ton arrivée à ce jeune dieu, ton esclave, qui s'écrie:

«Elle vient; elle va s'élancer vers moi avec transport, prononcer les accents entrecoupés du bonheur, me serrer étroitement dans ses bras, se fondre d'amour.»

«Telles sont ses pensées en ce moment, et dans ces pensées, il regarde jusqu'à l'extrémité de la longue avenue; il tremble, il se réjouit, il brûle, il va et vient fiévreusement; il est pris de défaillance quand il voit que tu ne viens pas et tombe à terre sous son berceau ténébreux. Voici maintenant que la nuit revêt d'atours faits pour l'amoureux mystère les nombreuses jouvencelles qui se hâtent vers le rendez-vous; elle met du noir à leurs beaux yeux; elle fixe les feuilles du noir tamala derrière leurs oreilles; elle entremêle à l'ébène de leurs cheveux l'azur foncé du lys d'eau et saupoudre de musc leurs seins palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, éprouve maintenant l'or de leur amour et est sillonné de lignes lumineuses par les éclairs de leur beauté qui surpassent ceux de la beauté des cachemiriennes les plus éblouissantes [118]. Ainsi excitée, Radha perça à travers l'épaisse forêt, mais elle défaillit d'émotion et de honte quand, à la lumière de l'éclat des innombrables pierres précieuses qui étincelaient aux bras, aux pieds et au cou de son bien-aimé, elle le vit sur le seuil de sa demeure fleurie; alors sa compagne l'encouragea de nouveau et l'entraîna par ces paroles passionnées:

«Entre, ô tendre Radha, sous le berceau de verdure de Heri; goûte le bonheur, ô toi dont les appas rient de l'avant-goût de la félicité. Pénètre, ô Radha, dans ce'berceau tapissé d'une fraîche couche de feuilles d'Asola qu'égaient des fleurs radieuses. Sois heureuse, ô toi dont la guirlande s'agite joyeusement sur ta gorge palpitante. Savoure la volupté, ô toi dont les membres surpassent beaucoup en douceur les gaies fleurs du berceau. Entre, ô Radha, dans le vert asile rafraîchi et parfumé par les vents qui soufflent des forêts de l'Himalaya.

[Note 118: Les femmes du Cachemire, blanches comme des Européennes et d'une remarquable beauté, étaient très recherchées pour les sérails des princes de l'Inde.]

«Puises-y le plaisir, ô toi dont les accents amoureux sont plus doux que les zéphyrs.--Entre, ô Radha, sous le berceau que constellent les vertes feuilles des lianes grimpantes, et qui résonnent du doux bourdonnement des abeilles butinant le miel. Sois heureuse, ô toi dont l'étreinte donne la jouissance la plus exquise. Repose, ô Radha, sous ce berceau où t'appellent les accords harmonieux des cocilas; trouves-y les délices, ô toi dont les lèvres plus rouges que les grains de la grenade, font ressortir la blancheur de tes dents d'ivoire. Son coeur où il t'a si longtemps portée palpite jusqu'à se briser par la violence du désir; la soif du nectar de tes lèvres le brûle. Daigne accorder la vie à ton captif qui s'agenouille devant le lotus de ton pied; imprime ce pied sur sa poitrine étincelante, car ton esclave se reconnaît lui-même payé au-dessus de son prix par la faveur d'un seul de tes regards, d'un seul ploiement encourageant de tes fiers sourcils.

Elle finit, et Radha, avec une joie timide, dardant ses yeux sur Govinda, pendant qu'harmonieusement retentissaient les anneaux de ses chevilles et les clochettes de sa ceinture, entra sous le berceau mystique du bien-aimé qui pour elle était l'univers. Alors elle contempla Madhava qui mettait en elle seule tout son bonheur, qui avait si longtemps soupiré pour son étreinte et dont la figure rayonnait alors d'un ravissement infini. Le coeur du dieu était enlevé par sa vue, comme les flots de la mer le sont par le disque lunaire. Sa poitrine azurée étincelait de l'éclat de perles sans taches, comme la surface de la Yamuna gonflée étincelle des traînées de blanche écume qui couronnent ses ondes bleues. De sa taille svelte tombaient les plis de sa robe d'un jaune pâle qui semblait la poussière dorée parsemant les pétales bleues du lys d'eau. Sa passion était allumée par l'éclair des prunelles de Radha qui jouaient comme un couple de cygnes au plumage azuré, s'ébattant près d'un lotus en fleur sur un étang dans la saison des pluies. Des pendants d'oreille étincelants comme deux soleils faisaient éclater le plein épanouissement de ses joues et de ses lèvres qui brillaient de l'humide rayonnement de ses sourires. Les tresses de sa chevelure entremêlées de fleurs étaient comme un nuage resplendissant la nuit des couleurs de l'arc-en-ciel lunaire. A son front, un cercle d'huile odorante extraite du sandal de l'Himalaya brillait comme la lune qui vient de se lever sur l'horizon. Tout son corps, illuminé par l'éclat d'innombrables pierres précieuses, resplendissait comme une flamme. La honte qui, naguère, avait pris pour demeure les larges pupilles de Radha avait eu honte elle-même et avait fui. Cette beauté à l'oeil de faon, contemplait avec ravissement la face resplendissante de Krischna; elle passait tendrement sur le côté de sa couche et l'essaim des nymphes ses suivantes s'éloignait à petits pas du vert berceau en s'éventant pour cacher ses sourires.

Govinda, voyant sa bien-aimée gaie et sereine, le sourire aux lèvres et les flammes du désir dans les yeux, lui dit avec transport pendant qu'elle reposait sur le lit de feuilles entremêlées de tendres fleurs:

«Mets le lotus de ton pied sur mon sein azuré[119] et que cette couche soit mon triomphe sur tous ceux qui sont rebelles à l'amour. Accorde un moment de transport passionné, ô douce Radha, à ton Narayana[120], ton adorateur. Je te rends hommage. Je presse de mes mains potelées tes pieds fatigués d'une longue marche. Oh! que ne suis-je l'anneau d'or qui joue autour de ta cheville! Dis un seul mot d'amour; fais couler le nectar de l'éclatante lune de ta bouche. Puisque ta douleur de l'absence s'est enfin dissipée, laisse-moi écarter le voile jaloux qui me dérobe tes charmes. C'est pour mon bonheur suprême que ces deux pics pénètrent mon sein et qu'ils étouffent ma flamme. Oh! laisse-moi boire d'ar-dents baisers à tes lèvres humides. Avec leur eau vivifiante ressuscite ton esclave consumé par l'incendie de la séparation. Longtemps les chants du cocila au lieu de charmer ses oreilles ont fait son tourment; réjouis-les maintenant par le tintement des clochettes suspendues autour de ta taille, musique qui égale presque la mélodie de ta voix. Pourquoi tes yeux sont-ils demi-clos? rougissent-ils à la vue d'un jeune amant qu'a désespéré ton cruel ressentiment? Oh! trêve au chagrin et que nos transports en chassent jusqu'au souvenir.»

[Note 119: Cela rappelle les Athéniennes qui levaient les jambes pour leurs maris (Aristophane, Lysistrata).]

[Note 120: Nom de Vichnou sur la mer de lait.]

Le matin, elle se leva tout en désordre, ses yeux trahissant une nuit sans sommeil; alors le dieu à la robe jaune, considérant ses charmes, se disait dans son esprit divin:

«Les boucles de ses cheveux sont éparses au hasard, l'éclat de ses lèvres est terni, sa guirlande et sa ceinture ont quitté leurs sièges charmants qu'elle regarde dans un pudique silence, et cependant dans cet état sa vue me ravit.»

Mais Radha, avant de réparer son désordre qu'elle voulait dérober au cortège de ses suivantes, adressa à son amant qui s'empressait près d'elle ces tendres paroles:

«Mets, ô fils de Yadu, mets avec tes doigts plus frais que le bois de sandal, un petit cercle de musc sur ma gorge qui ressemble à un vase d'eau consacrée (bénitier hindou en forme d'une valve allongée) couronné de feuilles fraîches et placé à demeure près d'un bouquet d'arbres printaniers pour rendre propice le dieu de l'amour. Frotte, ô mon bien-aimé, avec la poudre noire dont le lustre ferait envie aux plus noires abeilles, ces yeux dont les traits sont plus perçants que les flèches lancées par l'époux de Reti.

«Attache à mes oreilles, ô dieu d'une beauté merveilleuse, ces deux pierres précieuses empruntées à la chaîne de l'amour pour que les antilopes de tes yeux puissent se précipiter vers elles et y jouer à plaisir. Mets maintenant un frais rond de musc, noir comme les taches lunaires, sur la lune de mon front et entremêle aux tresses de mes cheveux de gaies fleurs avec des plumes de paon adroitement arrangées pour qu'elles flottent gracieusement comme la bannière de Kama. Maintenant, ô mon tendre coeur, rajuste mes ornements qui ont glissé et rattache les clochettes d'or à ma ceinture pour qu'elles reposent sur leur siège semblable aux collines où le dieu à cinq flèches qui vainquit Sampar[121] garde son éléphant pour le combat[122].»

[Note 121: Kama qui triompha de Sampar.]

[Note 122: Cet alinéa rappelle les soins que l'amant doit donner à sa maîtresse qui va le quitter, chapitre I du livre II, «la Vie élégante», de Vatsyayana.]

Yadava exultait dans son coeur en écoutant sa maîtresse. Il s'empresse d'accomplir ses désirs folâtres; il place les disques de musc sur ses appas et sur son front, teint ses tempes de couleurs éclatantes; donne à ses yeux un nouveau lustre en les encadrant d'un noir plus foncé; orne les torsades de sa chevelure et son cou de guirlandes fraîches, resserre à ses poignets ses bracelets relâchés, à ses chevilles ses bracelets étincelants et autour de sa taille les clochettes de sa ceinture au son harmonieux.

Tout ce qu'il y a de délicieux dans les accords de la musique, tout ce qu'il y a de divin dans les méditations de Vichnou, tout ce qu'il y a d'exquis dans le doux art de l'amour, tout ce qu'il y a de gracieux dans les rythmes de la poésie, puissent les heureux et les sages le puiser aux chants de Jayadéva dont l'âme est unie au pied de Vichnou.

Puissiez-vous avoir pour soutien Hery qui se partagea en une infinité de formes brillantes, quand, avide de contempler avec des myriades d'yeux la fille de l'Océan, il déploya sa nature de divinité pénétrant tout, pour refléter sa personne séparément sur chacune des innombrables pierres précieuses qui constellent les têtes nombreuses du roi des serpents[123] choisi pour son siège; ce Heri qui, écartant de la gorge de Petma ses voiles transparents pour contempler les délicieux boutons qui la couronnent, l'a subjuguée en lui déclarant que quand elle l'a choisi pour son fiancé sur la mer de lait, l'époux de Parvati (Siva) a, de désespoir, avalé le poison qui a noirci son cou azuré.

[Note 123: Le serpent Capelle aux têtes multiples forme comme un capuchon sur la tête de Vichnou.]

III LA MORT D'ADONIS

Enceinte par un inceste, Myrrha a été changée en un arbre dont le tronc s'entr'ouvre par le travail de Lucine. Il en sort un enfant dans la gracieuse nudité que le pinceau prête aux amours. C'est Adonis, le plus beau des enfants. Il parvient à l'adolescence et, jeune homme, est plus beau que jamais. Il plaît même à Vénus et venge ainsi les infortunes de sa mère. Éprise d'un mortel, la déesse de la beauté oublie Cythère et ses rivages sacrés, elle abandonne le ciel lui-même. Le ciel ne vaut pas Adonis. Elle s'attache à ses pas, elle est sa compagne assidue. Elle dédaigne les soins de sa beauté et les frais ombrages; les monts, les bois, les roches buissonneuses la voient errer la jambe nue, la robe relevée à la manière de Diane; elle anime les chiens, mais contre de douces et innocentes proies.

Elle évite le sanglier féroce, le loup ravisseur, l'ours armé de griffes cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux.

Elle veut qu'Adonis imite sa prudence. Reposant avec lui sur le vert gazon, leur tendre couche, elle appuie sur le sein du jeune homme sa tête gracieuse et lui adresse ces paroles souvent interrompues par des baisers:

«De grâce, ô mon amant, ne sois pas téméraire au péril de mon bonheur. Ta gloire pourrait me coûter trop cher. Ni ton âge, ni ta beauté, ni rien de ce qui sut toucher Vénus, ne saurait attendrir les monstres de la forêt. Fuis-les, cher Adonis; fuis cette race féroce qui fait toujours front à l'attaque du chasseur. Crains que ta valeur ne nous soit fatale à tous deux.»

Attelant les cygnes de son char, la déesse s'élève dans les airs. Mais les conseils timides révoltent la valeur; forcé dans sa retraite, un sanglier dont les chiens ont suivi la trace s'apprête à sortir du bois, lorsqu'un dard oblique lancé par la main d'Adonis l'atteint. Il secoue le javelot ensanglanté, se retourne furieux contre le jeune homme, lui plonge dans l'aine ses défenses tout entières et le jette mourant sur la terre rougie.

Les coursiers à l'aile d'albâtre qui emportaient le char de Cythérée n'avaient pas encore atteint les rivages de Chypre; de loin, elle a reconnu les plaintes de son Adonis expirant; elle descend du ciel vers lui: quel spectacle! Adonis glacé nage dans son sang! Elle déchire ses voiles, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein:

«Ah! cruels destins, s'écrie-t-elle, je saurai vaincre la rigueur de vos lois; ma douleur donnera à mon Adonis l'immortalité. Chaque année des solennités funèbres rappelleront sa mort et mes regrets; une fleur délicate naîtra de son sang.» Elle dit et sa main verse un nectar embaumé sur le sang qui d'abord frémit et bouillonne, comme la surface des eaux que fouette une pluie violente. Une heure ne s'est pas écoulée et de la mare de sang s'est élevée une fleur rouge comme les grains de l'éblouissante grenade. Mais son éclat est éphémère; trop frêle, elle tombe et le vent qui lui donne son nom (anémone de [Grec: anemos]) la brise et la détruit.

A chaque anniversaire de la mort d'Adonis on chantait l'hymne suivant:

«Je pleurs Adonis; le bel Adonis est mort. Il est mort, le bel Adonis et les Amours sont en larmes. Quitte, ô Vénus, la pourpre éclatante; bannis le sommeil; lève-toi, malheureuse amante, frappe ta poitrine et dis à tous: Le bel Adonis est mort!