Théologie hindoue. Le Kama soutra.
Chapter 22
L'une le presse contre ses seins dressés, en chantant d'une voix exquise; l'autre, fascinée par un seul de ses regards, reste immobile en contemplation devant le lotus de sa face. Une troisième, sous prétexte de lui dire un secret à l'oreille, touche ses tempes et les baise avec ardeur. Une autre le tire par son manteau et l'entraîne vers un berceau d'élégants vanjulas qui étendent leurs bras au-dessus des eaux de la Yamuna. Il en applaudit une qui danse au milieu du cercle folâtre, en faisant résonner ses bracelets et battant la mesure avec ses mains. Tantôt il distribue en même temps des caresses à une jeune fille, des baisers à une autre et de gracieux sourires à une troisième; tantôt il s'attache passionnément à une seule dont la beauté l'a entièrement subjugué. Ainsi le folâtre Héry s'ébat, dans la saison des fleurs et des parfums, avec les filles de Vraja qui se précipitent avides de ses embrassements, comme s'il était le plaisir lui-même sous une forme humaine. Et l'une d'elles, sous prétexte de chanter ses divines perfections, lui murmure à l'oreille: «Tes lèvres, ô mon bien aimé, sont du nectar.»
Radha reste dans la forêt; mais irritée de ce que Krischna cède ainsi à toutes les séductions et oublie sa beauté naguère pour lui sans rivale, elle se retire sous une voûte de plantes entrelacées, animée par la musique des essaims dérobant leur doux butin; là elle tombe défaillante et adresse cette plainte à sa compagne:
Bien que loin de moi il s'égare en caprices divers et qu'il sourie à toutes les belles, mon âme est pleine de lui; lui dont le chalumeau enchanteur module des accords qu'adoucit encore le nectar de ses lèvres tremblantes, tandis qu'à ses oreilles pendent des pierres précieuses du plus bel éclat et que son oeil lance la flamme amoureuse; lui dont la chevelure porte entre ses tresses des plumes de paon qui resplendissent de lunes multicolores; dont le manteau resplendit comme un nuage d'un bleu sombre illuminé par l'arc-en-ciel; lui dont le gracieux sourire donne une rougeur plus vive à ses lèvres brillantes et douces comme la feuille humide de rosée, tendres et vermeilles comme la fleur du Bandhujiva[106]; qui tressaille sous les ardents baisers des jeunes bergères; lui qui éclaire les ténèbres par les rayons que dardent les bijoux qui ornent sa poitrine, ses poignets et ses chevilles; au front duquel brille un petit cercle de bois de sandal qui éclipse même la lune perçant entre les nuages irradiés; lui dont les pendants d'oreilles sont formés chacun d'une seule pierre précieuse présentant la forme qu'a le poisson Macar sur l'étendard de l'amour[107]; lui, le dieu à la robe jaune, auquel font cortège les chefs des dieux, des hommes saints et des esprits (démons); lui qui repose étendu à l'ombre d'un beau adamba; qui naguère me ravissait par la cadence harmonieuse de sa danse gracieuse alors que toute son âme rayonnait dans ses yeux. Mon faible esprit énumère ainsi ses qualités et, quoique offensé, s'efforce d'oublier son injure. Comment ferait-il autrement? Il ne peut se détacher de sa passion pour Krischna dont d'autres jeunes filles provoquent l'amour et qui s'ébat avec elles en l'absence de Radha. O mon amie! amène ce vainqueur du démon Cési, pour se divertir avec moi; je ne pense qu'au berceau de verdure, notre asile secret; je regarde anxieuse de tous les côtés et mon imagination amoureuse est toute pleine de sa divine transfiguration; lui qui naguère m'adressait les paroles les plus tendres, amène-le ici pour converser avec moi qui, timide et rougissante, lui parle avec un sourire doux comme, le miel. Lui qui naguère était sur mon sein, amène-le pour reposer sur un frais lit de feuilles vertes où, l'enlaçant de mes bras, je boirai la rosée de ses lèvres; lui qui a une habileté consommée dans l'art de l'amour, qui avait coutume de presser de sa main ces appas fermes et délicats, amène-le pour partager les jeux de son amante dont la voix rivalise avec celle du cocila et dont les tresses de cheveux sont liées avec des fleurs qui ondulent; lui qui autrefois entourait autour de son bras les tresses de mes cheveux pour m'étreindre plus étroitement, amène-le vers moi dont les pieds, dans leurs mouvements, retentissent harmonieusement du son de leurs anneaux, dont la ceinture résonne quand elle s'élève et s'abaisse tour à tour, dont les membres sont délicats et souples comme des lianes. Ce dieu dont les joues sont embellies par le nectar de ses sourires, dont le tendre chalumeau distille le miel, je l'ai vu dans le bosquet, entouré des filles de Vraja qui le guignaient du coin de l'oeil, et en faisaient leurs délices; malgré mon dépit, sa vue me charmait. Doux est le zéphir qui près de lui ride cet étang pur, et fait éclore les fleurs tremblantes de l'Asoka tournant. Il est doux aussi pour moi quoiqu'il m'apporte aussi le chagrin de l'absence de l'ennemi de Madhu. Délicieuses sont les fleurs de l'arbre Amra au sommet d'un mamelon alors que les abeilles poursuivent avec un doux murmure leur tâche voluptueuse; elles sont délicieuses aussi pour moi quoiqu'elles m'apportent le chagrin, ô mon amie, en l'absence du jeune Césara[108].
[Note 106: Bandhujiva, l'ère mystique du monde actuel.]
[Note 107: L'étendard de l'amour porte ce poisson.]
[Note 108: Césara, nom de Krischna.]
A ce moment, l'exterminateur de Cansa[109], ayant rappelé à son souvenir l'aimable Radha, oublia les belles filles de Vraja; il la rechercha dans toutes les parties de la forêt; l'ancienne blessure que lui avait faite la flèche de l'amour se rouvrit; il se repentit de sa légèreté et, assis dans un bosquet sur le bord de la Yamuna, la fille bleue du soleil, il y exprima ainsi ses regrets:
«Elle est partie;--sans doute elle m'a vu entouré des folâtres bergères; maintenant, pénétré de ma faute, je n'ose pas m'opposer à sa fuite. Blessée de l'affront reçu, elle est partie en colère. Vers quel lieu a-t-elle dirigé ses pas? Quel cours donnera-t-elle à son ressentiment d'une aussi longue séparation. A quoi me servent les richesses? Que me fait une armée de serviteurs? De quel prix sont pour moi tous les plaisirs de ce monde? Quelle joie peut me donner ma demeure céleste?
[Note 109: Cansa (ou Coucha ou Lança), oncle de Krischna, couvert de crimes.]
Je crois la voir les sourcils contractés par un juste courroux. Son visage ressemble à un frais lotus sur lequel s'agitent deux noires abeilles. Son image est si vive dans mon esprit que maintenant même je la caresse avec ardeur.»
«Pourquoi la chercher dans ce bois? Pourquoi proférer des plaintes stériles? O fille svelte, la douleur, je le sais, a détourné de moi ton tendre sein; mais j'ignore où tu as fui. Comment t'inviter au retour? Tu m'apparais dans une vision; tu sembles venir à moi. Mais pourquoi ne te jettes-tu pas, comme autrefois, dans mes bras?
«Pardonne-moi; je ne te ferai plus jamais pareille injure. Accorde-moi seulement un soupir, ô aimable Rhadica; car je succombe à mon tourment. Ne vois pas en moi le terrible Mahésa [110]. Une guirlande de lys aquatiques orne mes épaules de ses tours délicats; les bleues pétales de lotus des champs brillent sur mon cou; ce n'est point la tache bleue d'un poison [111]. Mes membres sont frottés de poudre de sandal et non de cendres funéraires.
«O dieu de l'amour, ne me prends pas pour Mahadéva [112]. Ne me fais pas une nouvelle blessure; ne viens pas vers moi irrité. Je n'aime déjà qu'avec trop de passion, et cependant j'ai perdu ma bien-aimée!
[Note 110: Mahésa, nom de Siva, que l'Amour prenait pour but de ses flèches.]
[Note 111: Allusion au poison qu'avait avalé Siva.]
[Note 112: _Grand dieu, _nom de Siva, qui était frotté de cendres funéraires.]
«Ne prends pas dans ta main cette flèche empennée avec une fleur de l'arbre Amra! Ne bande pas ton arc vainqueur du monde. Mon coeur est déjà percé de traits que décochent les yeux de Radha noirs et fendus comme ceux de l'Antilope. Cependant je ne jouis point de sa présence. Ses yeux sont des carquois pleins de dards, ses sourcils des arcs et les pointes de ses oreilles des cordes de soie (pour lier). Ainsi armée par Ananga, le dieu du désir, elle marche, déesse elle-même, à la conquête de l'univers [113]. Tout entier à elle, je ne rêve qu'à sa délicieuse étreinte, à l'éclair éblouissant de ses yeux, à l'odorant lotus de sa bouche, au nectar de son doux parler, à ses lèvres rouges comme les baies du Bimba; cet ensemble de merveilles qui remplit mon esprit, loin de calmer ma douleur de son absence, la rend plus vive.
[Note 113: Incessu patuit dea (Virgile).]
«La messagère de Radha trouva le dieu désolé, sous des vaniras qui ombrageaient la rive de la Yamuna. Se présentant à lui avec grâce, elle lui décrivit en ces termes l'affliction de sa bien-aimée:
«Elle rejette loin d'elle l'essence du bois de sandal; jour et nuit, et même pendant le clair de lune, gisant morne et immobile, elle couve son noir chagrin; elle dit que le zéphyr de l'Himalaya est empesté et que les bois de sandal sur lesquels il a passé sont le repaire des serpents venimeux.
«Ainsi, ô Mahadéva, en ton absence, elle ne peut supporter la cuisante douleur de la blessure que lui a faite le trait de l'amour. Son âme est fixée sur toi. Le désir la transperce sans cesse de nouvelles flèches; entrelaçant des feuilles de lotus, elle compose une armure pour son coeur dont tu devrais être la seule cuirasse. Elle forme sa couche des fragments des flèches décochées contre elle par Kama; ils ont remplacé les douces fleurs sur lesquelles elle aimait à reposer entre tes bras. Son visage est comme un lys aquatique voilé par une rosée de larmes, et ses yeux paraissent comme les lunes qui laissent tomber leurs flots de nectar quand, dans l'éclipse, elles se débattent sous la dent du dragon furieux.
«Avec du musc elle te peint avec les attributs du dieu aux cinq flèches qui vient de vaincre le Makar, ou bien sous la forme du requin armé d'une corne aiguë et d'une flèche ayant pour pointe une fleur d'Amra; quand elle a tracé ainsi ton image, elle l'adore.
«O Madhéva, s'écrie-t elle, je suis gisante à tes pieds, et en ton absence, la lune même, quoiqu'elle soit un vase plein de nectar, embrase mes membres.» Alors, par la force de l'imagination, elle te voit devant elle, toi qu'il est si difficile de posséder. Tour à tour, elle soupire, sourit, se désole, pleure, marche successivement de tous les côtés, passe de la joie aux larmes, et des larmes à la joie. Elle a pour abri la forêt; pour filets de défense, le cordon de ses suivantes; ses soupirs sont la flamme d'un fourré auquel on a mis le feu; elle-même, hélas! par l'effet de ton absence, est devenue un timide faon (femelle du chevreuil), et l'amour est un tigre qui bondit sur elle comme Yama, le dieu de la mort. Son beau corps est si affaibli que, même la légère guirlande qui ondule sur sa gorge est pour elle un fardeau. Tel est, ô dieu à la brillante chevelure, l'état auquel ton absence a réduit Radha. Quand on répand sur son sein la plus fine poudre de sandal mouillée, elle tressaille comme si un poison la déchirait. Ses soupirs sans trêve forment un souffle ininterrompu et la brûlent comme la flamme qui réduisit en cendres Candarpa. Elle jette tout autour d'elle les regards de ses yeux pareils à des lys d'eau bleus aux tiges brisées qui épanchent des rayons de lumière. Même son lit frais de tendres feuilles est pour elle un brasier. La paume de sa main soutient sa tempe brûlante et sans battement comme le croissant qui se lève à la chute du jour. «Heri, Heri», ton nom seul interrompt le silence dans lequel elle est plongée, comme si son destin était accompli, comme si elle mourait avec bonheur de ton absence. Elle dénoue les tresses de ses cheveux; son coeur palpite avec violence; elle profère des plaintes inarticulées; elle tremble, elle languit, elle rêve; elle ne peut rester en place; elle ferme les yeux, elle tombe, elle se relève, elle s'évanouit dans sa fièvre d'amour; elle peut vivre, ô céleste médecin, si tu appliques le remède; mais si tu es cruel, elle succombera à son mal. Ainsi, divin guérisseur, le nectar de ton amour rendra la vie à Radha. Tu ne peux le refuser à moins que tu ne sois plus dur que la pierre de la foudre. Son âme a longtemps souffert; le bois de sandal, le clair de lune [114] et le lys aquatique qui rafraîchissent tous les autres, ont été pour elle comme des charbons ardents. Cependant elle médite [115] patiemment et en secret sur toi qui seul peux la soulager. Si lu es inconstant, comment pourra-t-elle, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre, prolonger sa vie, même d'un seul moment? elle que je viens de voir ne pouvant supporter ton absence, même pour un instant, comment ne sera-t-elle pas brisée par ses soupirs, aujourd'hui que de ses yeux déjà presque fermés, elle regarde les branches empourprées du Kasala qui lui rappellent le printemps, cette saison qui a couronné ton amour pour elle.
[Note 114: Le froid produit par la réverbération des rayons de la lune pendant les nuits claires était un fait d'expérience déjà acquis à l'époque où écrivait Jahadéva. Arago en a donné le premier la théorie ou explication scientifique.]
[Note 115: Nous employons le mot méditer ici et ailleurs dans un sens différent de celui qu'il a généralement en français, parce nous ne pourrions sans périphrase rendre autrement le sens du mot indien qui veut dire: être en extase, ou en contemplation devant un objet qu'on voit ou qu'on se représente par la pensée. Les Indiens méditent (sont en extase), par exemple, sur le nombril de Vichnou qu'ils se figurent par l'imagination.]
«C'est ici que j'ai fixé ma demeure; va promptement vers Radha; apaise-la par mon tendre message et amène-la vers moi.»
Telle fut la réponse de l'ennemi de Madhu à la confidente qui attendait anxieusement; elle s'empressa de retourner vers Radha et lui dit:
«Pendant que le tiède zéphyr souffle de l'Himalaya, portant sur ses ailes le jeune dieu du désir; pendant que de nombreuses fleurs inclinent leurs pétales épanouies pour pénétrer le sein des amants séparés, le Dieu couronné de fleurs sylvestres, ô mon amie, se désespère de ton absence.
«Même les rayons de la lune, qui font naître la rosée, le brûlent; et à mesure que le dard de l'amour s'enfonce dans son sein, il pousse des gémissements inarticulés, sa douleur ne connaît plus de bornes. Il ferme les oreilles au doux murmure des abeilles; son coeur est noyé de chagrin et chaque retour de la nuit double son tourment. Il abandonne son palais radieux pour la sauvage forêt où il a pour couche la terre humide, et balbutie continuellement ton nom sous le lointain berceau de verdure, but des pèlerins de l'amour. Il médite sur ta beauté, dans un profond silence qu'il n'interrompt que pour répéter quelque délicieuse parole qui autrefois coula de tes lèvres, source unique du nectar dont il est altéré. N'hésite pas, ô la plus aimable des femmes; suis le seigneur de ton coeur. Vois-le avec les magnifiques ornements de l'amour, assoiffé d'un regard favorable de tes yeux, chercher l'asile ombreux désigné. Les cheveux noués avec des fleurs sylvestres, il se hâte vers le bosquet caressé par un doux zéphir sur la rive de la Yamuna; là, prononçant ton nom, il joue de son divin chalumeau. Oh! avec quel ravissement il regarde la poussière dorée qu'arraché aux fleurs épanouies le zéphir qui a baisé tes joues! L'esprit abattu comme une aile qu'on traîne et faible comme une feuille qui tremble, il attend sans doute ton arrivée, les yeux anxieusement fixés sur le sentier que tu dois fouler. Quitte, ô mon amie, les anneaux qui résonnent à tes chevilles délicates dans ta danse légère; jette rapidement sur tes épaules ton manteau azuré et cours au sombre berceau de verdure.
«Pour prix de ton empressement, ô toi qui luis comme l'éclair, tu brilleras sur la poitrine bleue de Murari semblable à un nuage printanier orné d'un cordon de perles pareilles à une volée de cygnes blancs fendant l'air. Belle aux yeux de lotus, ne trompe pas l'espoir du vainqueur de Madhu; satisfais son désir; mais va promptement. La nuit déjà venue passera elle-même rapidement. Il soupire sans cesse; il tourne de tous les côtés ses regards impatients; il rentre dans le bocage; il peut à peine articuler ton doux nom; il arrange de nouveau sa couche de fleurs; il a l'oeil hagard; il délire; ton bien-aimé va mourir du désir. Le dieu aux rayons éclatants disparaît dans l'Occident; ta douleur de la séparation doit disparaître également. Les ténèbres de la nuit ont encore assombri les tristes pensées où se perd l'imagination passionnée de Govinda [116].
[Note 116: Govinda; le pasteur, Krischna.]
«Le discours que je t'ai adressé égale en longueur et en douceur le chant du Cocita. Si tu diffères, tu sentiras une souffrance insupportable. Saisis le moment pour goûter le plaisir délicieux en répondant à l'appel du fils de Devaci qui est descendu du ciel pour délivrer l'univers de ses maux; c'est une pierre précieuse bleue brillant au front des trois mondes. Il est avide de sucer comme une abeille, le miel du lotus odorant de ta joue.
Alors la jeune amie attentive voyant que, trahie pas ses forces, Radha ne peut quitter le bouquet d'arbres enlacé de lianes fleuries, retourne vers Govinda qu'elle trouve affolé par l'amour et lui peint ainsi l'état dans lequel elle a laissé Radha:
«Elle se désespère, ô souverain du monde, dans son asile verdoyant; elle regarde avidement de tous côtés dans l'espoir de ton arrivée; alors empruntant de la force à la douce idée de la réunion promise, elle avance de quelques pas, puis tombe défaillante à terre. Quand elle s'est relevée, elle fait des bracelets avec des feuilles fraîches qu'elle entrelace; elle revêt un habillement et des ornements pareils à ceux du bien-aimé, puis elle se regarde en riant et s'écrie: Voilà le vainqueur de Madhu! Alors elle répète sans se lasser le nom de Heriet, avisant un sombre nuage bleu, elle lui tend les bras en disant: C'est le bien-aimé qui approche.
Ainsi, pendant que tu diffères, elle s'éteint dans l'attente, désolée, pleurant, mettant ses plus beaux ornements pour recevoir son seigneur, refoulant clans son sein ses violents soupirs; puis, à force d'avoir l'esprit fixé sur toi, elle se noie dans une mer de décevantes chimères. Le froissement d'une feuille lui paraît le bruit de ton arrivée. Elle arrange sa couche, imaginant dans son esprit mille modes de plaisir; si tu ne te rends pas près d'elle, elle mourra cette nuit de désespoir.
A ce moment la lune versait un filet argenté sur les bosquets de Vrindavan et paraissait une goutte de sandal liquide sur la face du ciel qui souriait comme une jeune beauté; les nombreuses taches qui noircissent sa surface semblaient accuser ses remords d'avoir aidé les jeunes filles amoureuses à perdre l'honneur de leurs familles. Avec l'image d'un faon noir couché sur son disque, elle avançait dans sa course nocturne; mais Mahadéva n'avait point encore dirigé ses pas vers la retraite de Radha; éplorée, elle exhala cette plainte:
«Le moment assigné est venu et Heri, hélas! ne se rend point au bosquet. Le printemps de ma jeunesse, à peine commencé, doit donc se passer ainsi dans l'abandon! Où me réfugier, trompée comme je le suis par l'artifice de ma messagère? Le dieu aux cinq flèches a blessé mon coeur et je suis délaissée par l'ami pour qui j'ai cherché, la nuit, les réduits les plus mystérieux de la forêt. Depuis que mes meilleurs amis m'ont trompée, je n'aspire plus qu'à mourir; mes sens sont bouleversés et mon sein en feu; pourquoi, dès lors, rester en ce monde? Le froid de la nuit printanière m'endolorit au lieu de me rafraîchir et de me soulager; des jeunes filles plus heureuses que moi jouissent de mon bien-aimé, et moi, hélas! je regarde tristement les pierres précieuses de mes bracelets noircis par la flamme de ma passion. Mon cou, plus délicat que la fleur la plus tendre, est meurtri par la guirlande qui l'entoure, car les fleurs sont les flèches de l'amour et il se fait un jeu cruel de les décocher. J'ai pris ce bois pour ma demeure, malgré la rudesse des arbres Vetas; mais le destructeur de Madhu a perdu mon souvenir! Pourquoi ne vient-il point au berceau des flamboyants Vanjulas désigné pour notre rendez-vous? Sans doute, quelque ardente rivale l'enlace dans ses bras, ou bien des amis le retiennent par de joyeux divertissements. Sinon, pourquoi ne se glisse-t-il pas dans le bosquet à la faveur des ténèbres de la froide nuit? Peut-être, à cause de la blessure reçue au coeur, est-il trop faible pour faire même un seul pas!»
A ces mots, levant les yeux, elle voit sa messagère revenir silencieuse et triste, sans Madhava; la crainte l'affolle, elle se le représente au bras d'une rivale et elle décrit ainsi la vision qui l'obsède:
«Vois, en déshabillé galant, les tresses de ses cheveux flottants comme des bannières de fleurs, une beauté plus attrayante que Radha, qui jouit du vainqueur de Madhu. Son corps est transfiguré par le contact de son divin amant; sa guirlande s'agite sur sa gorge palpitante. Sa figure, semblable à la lune, est sillonnée par les nuages de sa noire chevelure et tremble de plaisir pendant qu'elle suce le nectar de ses lèvres; ses pendants d'oreille étincelants dansent sur ses joues qu'ils illuminent, et les clochettes de sa ceinture tintent dans ses mouvements. D'abord pudiquement timide, elle sourit bientôt au dieu qui l'entoure de ses bras et la volupté lui arrache des sons inarticulés, pendant qu'elle nage sur les flots du désir, fermant ses yeux éblouis par la flamme de Kama qui la consume. Et voici que cette héroïne des combats amoureux tombe épuisée et réduite à merci par l'irrésistible Mahadéva. Mais, hélas! le feu de la jalousie me dévore et la lune lointaine qui dissipe les chagrins des autres mortels double le mien.
«Vois encore là-bas l'ennemi de Mura, tout entier au plaisir dans le bosquet que baigne la Yamuna! Vois-le baiser la lèvre de ma rivale et coller à son front un ornement de musc pur, noir comme la jeune Antilope qui se dessine sur le disque de la lune. Maintenant, comme l'époux de Reti, il entremêle à sa chevelure des fleurs blanches qui brillent entre les tresses comme les éclairs entre les nuages ondulés. Sur les globes de ses appas, il place un cordon de pierres précieuses qui y brillent comme de radieuses constellations sur deux firmaments. A ses bras arrondis et gracieux comme les tiges du lys aquatique et ornées de mains luisantes comme les pétales de sa fleur, il met un bracelet de saphyrs semblable à une grappe d'abeilles. Ah! vois comme il attache autour de sa taille une riche ceinture illuminée par des clochettes d'or qui, lorsqu'elles résonnent, semblent se rire de l'éclat bien inférieur des guirlandes de feuilles que les amants suspendent aux berceaux mystérieux pour se rendre propice le dieu du désir. Couché à son côté, il place le pied de cette belle sur sa poitrine brûlante et la teint de la rouge couleur du Yavaca. Vois-le, mon amie! Et moi, qu'ai-je fait pour passer ainsi mes nuits sans joie dans la forêt impénétrable, pendant que l'infidèle frère de Haladhera étreint ma rivale?