Théologie hindoue. Le Kama soutra.

Chapter 20

Chapter 203,930 wordsPublic domain

«Elle doit s'unir avec les gens fortunés et bienfaisants et avec ceux qu'il est dangereux de repousser ou de blesser en quoi que ce soit. Qu'elle ne recule pas même devant quelques sacrifices pour s'attacher des hommes énergiques et généreux qui lui feront de grandes largesses, en retour de quelques services ou légers présents.»

Les courtisanes les plus riches et du premier rang doivent employer leurs gains:

_A bâtir des temples_ et faire exécuter des étangs et des jardins publics, _à donner mille vaches aux brahmes_; à faire des sacrifices et des offrandes aux dieux et à célébrer des fêtes en leur honneur, et enfin à accomplir les voeux qu'il leur est possible de faire (App. 1).

Les autres courtisanes doivent, avec les ressources qu'elles ont pu se créer: avoir chaque jour des vêtements blancs et différents de ceux de la veille; boire et manger suivant leur besoin; consommer chaque jour un tamboula parfumé, c'est-à-dire un mélange de noix et de feuilles de bétel, et porter des ornements dorés [81].

[Note 81: La ceinture des bayadères est formée par une épaisse lame d'or pur repliée, d'un très bel effet et d'un grand prix.]

APPENDICE AU CHAPITRE III

N° 1.--Dons des courtisanes aux brahmes.

Sauf les jardins et étangs publics qui sont oeuvres d'utilité à la fois publique et religieuse, tous les gains des courtisanes ont, d'après la prescription de Vatsyayana, une destination religieuse qui les met aux mains des brahmes, soit directement comme don personnel, soit indirectement comme offrande aux dieux.

Cette conclusion dernière du traité des courtisanes ne laisse aucun doute sur son caractère religieux et obligatoire; c'est un véritable catéchisme.

Les étangs et jardins publics sont souvent placés à proximité des pagodes et concourent à leur richesse et à leur salubrité, car alors ils servent exclusivement pour le bain. Il y a aussi un grand nombre d'étangs situés au milieu des campagnes; ce sont les plus grands. Ils servent uniquement à l'agriculture. Beaucoup ont été creusés par des personnes pieuses. Les brahmes, possédant une grande partie des terres, étaient eux-mêmes intéressés directement à la prospérité de l'agriculture.

L'étang de Moutrapaléon, dont les sources alimentent d'une eau excellente la ville de Pondichéry, a été établi par une courtisane célèbre; ce fait est rappelé sur les bas-reliefs de la fontaine publique qui est surmontée de la statue de Dupleix, au milieu de la place Dupleix, la grande place de Pondichéry.

La prostitution sacrée (Maspero) a existé en Assyrie, en Syrie, en Phénicie et dans l'Asie-Mineure, mais c'était une sorte d'hospitalité offerte aux étrangers de passage; il ne parait pas qu'une caste sacerdotale en ait tiré profit comme les brahmes l'ont fait de la prostitution publique dans l'Inde.

N° 2.--L'avidité.

D'après l'auteur indien, la courtisane ne doit se préoccuper que du gain. C'est le langage qu'Ovide prête à une proxénète corrompant sa maîtresse: _les Amours_, livre I.

«La pudeur pour être utile doit être feinte. Habile à tenir les yeux modestement baissés, ne les porte sur un homme qu'à proportion des offrandes qu'il te fera.

«Amusez-vous, jeunes beautés; il n'est de chaste que celle qu'aucun amant ne sollicite et si elle n'est point trop novice, elle provoque la première. La beauté se fane quand on ne l'entretient pas par la jouissance. Et ce n'est pas assez d'un ou deux amants; avec plusieurs le profit est plus sûr, la recette plus abondante. Que celui qui donne soit plus grand à tes yeux que le grand Homère. On a de l'esprit quand on donne. Ne dédaigne point l'affranchi ni celui qui a les pieds poudreux. Ne te laisse point éblouir par une naissance illustre. Allez trouver vos aïeux nobles vous qui n'êtes pas riche! Cet autre, parce qu'il est beau garçon, te demande une de les nuits sans la payer, qu'il aille chercher de l'or chez celui dont il est le mignon.»

Dans l'élégie 10 du livre I des _Amours_, Ovide répond lui-même à cette proxénète:

«Pourquoi vouloir que l'enfant de Vénus nous fasse payer ses faveurs. Il n'a point de robe pour en serrer le prix.»

«Une prostituée se vend à tel prix au premier venu; mais elle abhorre le despotisme d'un avare corrupteur et elle ne fait qu'à regrets ce qu'une amie fait de plein gré.

«Gardez-vous, jeunes beautés, de mettre à prix la faveur d'une nuit. Il n'est pas défendu d'exiger d'un riche quelques présents. Il est en état de les faire. Services, soins, fidélité, voilà la monnaie du pauvre. Je ne refuse pas de donner, mais je m'indigne qu'on me demande. Sourd à tes sollicitations, si tu cesses d'exiger, je donnerai.»

A Rome, les courtisanes de tout ordre étaient très avides et beaucoup d'hommes se ruinaient pour elles; de ce nombre fut Tibulle.

Il avoue avoir eu à la fois quatre maîtresses, Délie, Sulpice, Néera et Némesis, toutes quatre courtisanes, sans doute de premier ordre, sans compter beaucoup de distractions.

La prostitution publique généralement volontaire forme, en Afrique, le principal revenu de quelques roitelets nègres. En Chine et au Japon, le gouvernement met d'office _aux bateaux fleuris_ les femmes et même les filles vierges qui ne peuvent payer l'impôt de capitation. Cela est sans conséquence pour leur futur mariage; des personnages de distinction viennent souvent prendre femme dans ces lieux de plaisir.

CHAPITRE IV

De la courtisane qui vit avec un homme comme une épouse.

Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite d'une femme honnête et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut qu'elle lui donne le plaisir _sans s'attacher à lui_, tout en paraissant lui être attachée.

Voici comment elle s'y prendra pour arriver à ses fins.

Elle aura à sa charge sa mère qu'elle dépeindra comme violente et avide; au cas où elle n'aurait pas de mère, une nourrice pourrait jouer ce rôle. La mère ou la nourrice témoignera de l'aversion pour l'amant et le désir que la courtisane se sépare de lui. Celle-ci simulera toujours du chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte à ce sujet, mais en déclarant qu'elle ne saurait désobéir à sa mère.

Elle dira encore qu'elle a persuadé à sa mère qu'il est malade et qu'elle a pris ce prétexte pour le venir voir.

Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il a portées la veille pour les porter à son tour à titre de marque d'affection; elle demandera aussi les restes du mélange de noix et de feuilles de bétel qu'il a laissé sans le manger; elle admirera son habileté dans les rapports sexuels et les moyens variés qu'il emploie pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre espèces de plaisir décrits par Babravya; elle appliquera continuellement les leçons reçues, en se conformant à son goût.

Elle gardera ses secrets, lui dira elle-même ses propres secrets et désirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se montrera toujours bien disposée. Quand il se tournera de son côté, elle touchera toutes les parties de son corps à son souhait; elle le baisera et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une inquiétude apparente quand il sera absorbé dans ses pensées ou quand il s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison, elle n'aura ni une absence complète de honte, ni un excès de timidité; elle partagera ses amitiés et ses haines, ses goûts, sa gaieté ou sa tristesse; elle témoignera la curiosité de voir son épouse, ne le boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des marques qu'elle-même lui a faites avec les ongles et les dents, lui parlera peu de son amour, mais le lui témoignera par des faits, des signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera endormi, ivre ou malade; elle prêtera beaucoup d'attention au récit de ses bonnes actions et les contera ensuite elle-même pour son honneur et ses intérêts; s'il lui est assez attaché, elle lui fera des réparties spirituelles, écoutera tout de lui, excepté ce qui concerne ses rivales; se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse; prononcera les mots: «Longue vie», quand il éternue; se dira malade ou désireuse de grossesse quand elle éprouvera de l'abattement, ne louera aucun homme que son amant et s'abstiendra de blâmer chez d'autres les défauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donné; ne se parera ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise fortune, se lamentera avec lui, feindra le désir de l'accompagner quand il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le souhait de cesser de vivre s'il est éloigné, dira qu'elle ne vit que pour être unie avec lui; elle offrira à la divinité[82] des sacrifices en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas où il acquiert de la richesse ou réussit dans ses desseins, ou lorsqu'il a recouvré la santé; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop familière avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son sein et son front, et se pâmera de plaisir à son attouchement; elle s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et des jeûnes, en lui disant: «Que tout le péché tombe sur moi!» Quand elle n'aura pu l'en empêcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui dira qu'il est difficile, même pour elle, d'observer les voeux et les jeûnes, si elle a quelque discussion avec lui à ce sujet; elle confondra ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les réunions et l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir à se servir des choses dont il s'est déjà servi, à achever ce qu'il a commencé de manger; elle vénérera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes qualités, son âge et son bon caractère; elle le priera de chanter s'il le sait, et d'autres choses semblables.

[Note 82: Il n'est question ici que de la divinité et non des dieux; comme cela est général dans l'ouvrage, on peut en conclure que Vatsyayana et les brahmes de son époque étaient des monothéistes sivaïstes.]

Pour se rendre près de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid, ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une autre vie; elle conformera son humeur, ses goûts et ses actions à son inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se querellera constamment avec sa propre mère pour le venir trouver, et quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidélité et son amour par des intermédiaires dévoués et en recevant elle-même l'argent et en évitant de se disputer avec sa mère pour la question pécuniaire devant lui.

[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le boudhisme avait profondément modifié les idées de l'Inde sur la magie qui était si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme à une science de maléfices.]

Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux en l'honneur de la divinité et ne se parera pas de ses ornements, à l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au delà de l'époque fixée, elle s'efforcera de déterminer le moment de son retour par des présages, par les nouvelles et les bruits qui courent, par la position des planètes, de la lune et des étoiles.

Lorsqu'elle aura de la gaieté et des songes propices, elle s'écriera: «Sans doute je vais bientôt être réunie avec lui.» Si, au contraire, elle tombe dans la tristesse et voit de fâcheux présages, elle accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux.

Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des offrandes aux autres divinités; puis elle fera apporter par des amies un pot d'eau et fera des libations d'adoration à la corneille qui se nourrit des offrandes faites aux mânes des ancêtres[84]. Après la première visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel consiste dans un amour désintéressé, dans la communauté d'objectif (par exemple, le goût des mêmes plaisirs), dans l'absence de tout soupçon jaloux et dans une libéralité sans limite pour tout ce qui concerne la maîtresse.

Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un homme comme sa femme; ces leçons ont été tracées d'après les règles de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prévu ici, la courtisane se conformera à la coutume et à la nature particulière de son amant.[85]

[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont chargées des péchés des morts.]

[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leçons, il doivent penser que les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles répètent un rôle appris.]

Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet.

«A cause de la duplicité, de l'avidité et de l'esprit naturels au sexe, on ne connaît jamais le degré d'amour d'une femme, même quand on est son amant.»

«Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme, soit qu'elle aime ou reste indifférente, soit qu'elle fasse le bonheur d'un homme ou l'abandonne ou le ruine».

APPENDICE AU CHAPITRE IV

Périclès et Aspasie.

La longueur de ce chapitre dénote la fréquence des unions du genre dont il est question.

Les courtisanes de premier ordre étaient à peu près sur le même pied dans l'Inde et dans la Grèce. On voit le Bouddha témoigner les plus grands égards à la courtisane Apalika, mère de son médecin, accepter d'elle pour sa communauté (l'église Bouddhique) d'immenses richesses et donner à son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays.

Périclès et Aspasie nous offrent le modèle des ménages entre un homme éminent et une courtisane de renom.

Aspasie de Millet était, à Athènes, propriétaire d'un établissement de courtisanes de premier ordre, à la fois lieu de plaisir et cercle réunissant l'élite des citoyens.

Une fois séparé de sa femme, qui se remaria, Périclès la reçut dans sa maison comme une épouse.

C'était une nature élevée, sans artifice, admirablement douée. Sentant vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit aimable et sa haute raison; elle possédait toutes les connaissances et tous les talents.

Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts, que les plus grands personnages d'Athènes recherchaient son entretien, Socrate tout le premier.

Liée avec tous les hommes éminents, à Athènes et hors d'Athènes, elle seconda puissamment la politique de Périclès.

Comme étrangère, elle ne put l'épouser, mais ils vécurent toujours dans une union parfaite que la calomnie, si puissante alors à Athènes, ne put jamais atteindre et que la mort seule put rompre.

CHAPITRE V

Manière de se faire donner beaucoup d'argent par l'amant.

Les courtisanes se font donner par leur amant de l'argent, soit par les moyens naturels, soit par des artifices. Les anciens casuistes sont d'avis que, quand l'amant donne à la courtisane tout l'argent dont elle a besoin, elle doit s'en contenter. Mais Vatsyayana pense qu'en usant d'artifices, elle tirera de lui deux fois autant et que, en conséquence, elle doit le faire, afin d'avoir de lui finalement le plus possible, quoi qu'il arrive.

Voici, selon lui, les artifices dont elle doit user.

Lui demander de l'argent pour diverses emplètes: ornements, aliments, fleurs, parfums, habits; ne point faire ces achats ou en exagérer les prix;

Le louer en face de son intelligence;

Prétexter l'obligation de faire des dons dans les fêtes des arbres, des jardins, des temples, ou votives;

Dire que, pendant qu'elle se rendait chez lui, ses bijoux lui ont été pris, soit par les gardes du roi, soit par des voleurs[86]; qu'elle a perdu les ornements de son amant en même temps que les siens propres, que sa propriété a été détruite par un accident quelconque;

[Note 86: On voit que, à cette époque, les gardes du roi agissaient comme les voleurs; dans les États asiatiques, la police est généralement de connivence avec eux.]

Lui faire parler par des intermédiaires des dépenses qu'elle fait pour le venir voir, contracter des dettes à cause de lui;

Se quereller avec sa mère au sujet de quelque dépense faite par elle pour l'amant et blâmée par sa mère;

S'abstenir de paraître aux fêtes données par des amis qui lui ont fait de beaux présents, faute de pouvoir les rendre;

Ne point accomplir, faute d'argent, certains rites religieux obligatoires;

Engager des artistes à faire quelque chose pour l'amant;

Donner de l'argent à des médecins ou des _ministres_ dans le même but[87];

[Note 87: On voit que là, comme dans tout l'Orient, les ministres n'étaient point désintéressés.]

Assister des amis ou d'anciens bienfaiteurs, soit dans la détresse, soit pour des fêtes obligatoires;

Accomplir des rites domestiques;

Avoir à payer les dépenses du mariage du fils d'une amie;

Avoir des envies de femme enceinte;

Charger les frais du traitement de maladies réelles ou simulées;

Avoir à tirer un ami d'embarras;

Avoir vendu une partie de ses ornements pour faire présent à l'amant;

Prétendre qu'elle a vendu des parures, des meubles, de la batterie de cuisine à un marchand qui sert de compère pour l'occasion;

Nécessité d'avoir de la vaisselle plus belle que celle du commun, pour qu'on ne puisse pas la changer;

Rappeler à son amant, soit directement, soit par des intermédiaires, sa libéralité passée;

L'entretenir des grandes largesses qui sont faites à d'autres courtisanes; vanter à celles-ci, en présence de son amant, sa générosité comme supérieure à celle de leurs amis, quand même cela ne serait pas;

Résister avec éclat à sa mère qui lui persuade de reprendre un ancien amant plus généreux;

Enfin, faire remarquer à son amant la libéralité de ses rivaux.

Une courtisane doit toujours reconnaître les sentiments et dispositions de son amant: à son humeur, à ses manières, dans ses yeux, à l'expression de ses traits, aux impressions de son visage. Voici la manière d'agir d'un amant qui se détache.

Il donne à la femme moins ou autre chose que ce qu'elle a demandé; il la leurre de promesses; il dit qu'il fera une chose et en fait une autre; il ne satisfait point ses désirs; il parle en secret à ses propres serviteurs; il découche fréquemment sous prétexte de service à rendre à un ami; enfin, il est dans l'intimité des serviteurs d'une ancienne maîtresse.

Quand une courtisane s'aperçoit du refroidissement de son amant, elle doit mettre en sûreté tout ce qu'elle possède de précieux, en le faisant saisir par un créancier supposé. Cela fait, si son amant est riche et s'est toujours bien comporté avec elle, elle continuera à le traiter avec respect; mais s'il est pauvre et sans ressources, elle s'en débarassera comme si elle n'avait jamais eu aucuns rapports avec lui.

APPENDICE AU CHAPITRE V

Ovide, sur le même sujet, Martial, Lucien.

Pour la matière de ce chapitre, il y a une grande ressemblance entre Vatsyayana et Ovide:

Ovide, _les Amours_, livre I. Conseils d'une proxénète à une belle.

«Ne sois pas trop exigeante pendant que tu tiens tes filets tendus; ta proie t'échapperait. Est-elle prise, fais la loi, pressure. Prends à ton service un garçon et une fille habiles qui sachent faire connaître à propos ce qu'il conviendrait de t'acheter. Quelque peu qu'ils demandent, en demandant à plusieurs, ils t'auront bientôt acquis un trésor. Que ta soeur, que ta mère, que ta nourrice attaquent la bourse de ton amant. Le butin est bientôt enlevé quand plusieurs mains y travaillent. Manques-tu de prétextes pour demander un cadeau, montre par un gâteau qu'on fête ta naissance.

Stimule par la jalousie la libéralité de ton amant. Qu'il voie sur la couche les traces d'un rival et sur ton cou bleui les marques de ses caresses; qu'il voie surtout les dons que tu en as reçus. Si ses mains sont vides, mets la conversation sur les objets que l'on vend dans la voie sacrée. Quand tu auras tiré de lui beaucoup de présents, dis-lui que tu ne veux pas le dépouiller tout à fait; prie-le seulement de te prêter de l'argent que tu ne lui rendras jamais. Amuse-le de belles paroles pour cacher tes projets; caresse et tue en même temps.»

_Art d'aimer_, livre I. «Tu auras beau te défendre, ta maîtresse t'arrachera toujours ce qu'elle désire. Un marchand bien fourni viendra chez elle, étalera ses marchandises en ta présence; elle te dira de les examiner pour avoir ton goût, puis, elle te donnera des baisers, te priera d'acheter, jurant de se contenter de cette emplète pour une année. «Elle en a besoin aujourd'hui, tu ne saurais jamais lui être agréable plus à propos.» Si tu prétends n'avoir pas d'argent, elle te demandera un billet. Que sera-ce lorsqu'elle sollicitera des présents, te dira tous les jours qu'elle a besoin de quelque chose, s'affligera d'une perte supposée, feignant qu'un diamant est tombé de son oreille, te demandera quantité de choses qu'elle promettra de re rendre.--Non, quand j'aurais cent bouches, je ne saurais raconter toutes les ruses perfides des belles.»

Martial, livre XI, 50. Sur Phyllis.

«Il n'est pas de jour, Phyllis, où tu ne me dépouilles. Tantôt, c'est ta soubrette qui s'en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou de ta boucle d'oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu'on peut acheter à vil prix; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta cassolette. Puis c'est une amphore de Falerne vieux et un mulet de deux livres pour le souper que tu donnes à une opulente amie. Je ne te refuse rien, Phyllis, ne me refuse pas davantage.»

Lucien fait parler des courtisanes dans un grand nombre de ses dialogues, et il semble qu'il a presque tout emprunté à Vatsyayana. De son temps, l'Inde était fort connue à Rome. J'engage fort le lecteur à se reporter à ces dialogues et à les comparer successivement avec les divers chapitres du présent catéchisme.

CHAPITRE VI

Moyens de se débarrasser d'un amant.

Blâmer et railler ses habitudes et ses défauts en lui riant au nez et en frappant du pied;

Parler de sujets qui lui sont étrangers, rabaisser ses connaissances, l'humilier dans son amour-propre, rechercher la société d'hommes auxquels il est inférieur en science et en intelligence;

Lui témoigner du dédain en toute occasion, faire la critique des hommes qui ont ses défauts;

Se montrer non satisfaite des moyens qu'il emploie pour la jouissance; ne pas lui donner sa bouche à baiser, lui refuser l'accès de son jadgana; montrer du mépris pour les morsures et les égratignures qu'il lui a faites, ne point le serrer quand il l'embrasse de quelque manière; ne faire aucun mouvement pendant la connexion;

Lui demander l'union sexuelle quand il est fatigué;

Se moquer de son attachement pour elle;

Ne pas lui rendre ses embrassements, s'en détourner quand il les commence;

Avoir envie de dormir ou bien de sortir pour quelque visite ou quelque réunion quand il désire la posséder pendant le jour;

Parodier ses paroles et ses gestes;

Rire sans qu'il plaisante ou, quand il plaisante, rire de quelque autre chose;

Jeter à ses propres serviteurs des regards de côté et se tordre les mains chaque fois qu'il ouvre la bouche;

L'interrompre au milieu de ses récits et en commencer d'autres elle-même;

Énumérer ses travers et ses vices en les déclarant incurables;

Dire devant lui à ses suivantes des paroles destinées à le mordre au vif;

Affecter de ne point le regarder quand il vient à elle;

Lui demander ce qu'il ne peut donner ou accorder;

Et finalement le congédier[88].

Il y a un aphorisme en vers sur la conduite à tenir pour une courtisane.