Théologie hindoue. Le Kama soutra.
Chapter 14
«(Elle parle).--Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si j'allais l'entrebâiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne convient pas à une jeune fille comme moi de se tenir à la porte. Mais, pour un instant!... Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire.
«LE JEUNE HOMME (il chante).--Je me promène pour me distraire. Passons devant la porte de la famille Soun:--j'aperçois une charmante créature, aussi belle que Tchango (la déesse de la lune), j'aperçois son joli visage si tendre qu'un souffle le déchirerait. A sa vue, j'ai perdu l'âme et l'esprit.
«Attention! ce doit être la fille de la veuve Shen, la plus belle fille de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui défendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hésite et mon coeur est en feu. Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage.
«Une question, s'il vous plaît, Mademoiselle; c'est ici la porte ou demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle?
«LA JEUNE FILLE.--Ma mère n'est pas à la maison.
«LE JEUNE HOMME.--Ah, vous êtes alors mademoiselle Soun? je vous salue.
«LA JEUNE FILLE.--Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est votre haut nom? Quels sont vos riches prénoms? pour quelle affaire me demandez-vous si ma mère est chez elle?
«LE JEUNE HOMME.--Mon nom est Phon, mon prénom est Pang, mon nom de fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous éleviez bien les coqs: je veux en acheter une paire.
«LA JEUNE FILLE.--Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de ma mère, il m'est difficile de les vendre.
«LE JEUNE HOMME.--Alors je prends la liberté de me retirer. (A part) J'enlève mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes fiançailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se fasse. Je vais de ce pas prier ma mère de chercher une tierce personne pour arranger l'affaire.
«LA JEUNE FILLE (elle chante).--En me quittant, il souriait, il m'a saluée, et c'est exprès qu'il a laissé tomber ce bracelet de jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'ébattent au milieu des nénuphars? J'aurais ainsi jusqu'à ma mort quelqu'un sur qui m'appuyer.
«UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).--Ces deux personnes se souriaient, leur passion est brûlante: il ne manque qu'un tiers pour régler le mariage. Le courtage de cette affaire ne m'échappera pas. Ce jeune roué connaît très bien son affaire.
(A la jeune fille qui considère le bracelet de jade en soupirant ):
«--Mademoiselle, je vous l'amènerai et vous causerez à votre aise, cela vous convient-il?
«LA JEUNE FILLE.--Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage à lui envoyer.
«L'ENTREMETTEUSE.--En échange du bracelet, des pantoufles brodées suffiront.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, des pantoufles brodées de mes mains, je peux donc les envoyer?
«L'ENTREMETTEUSE.--Parfaitement, vous le pouvez.
«LA JEUNE FILLE.--En voici une paire.
«L'ENTREMETTEUSE.--Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous rapporter une réponse.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, cette aventure, vous seule la connaissez. Attention à ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me l'amener. Je vous devrai la même reconnaissance qu'à la mère qui m'a donné le jour. Même n'étant que la deuxième femme, je vivrai heureuse avec lui et il me fermera les yeux.
«L'ENTREMETTEUSE.--Il faut patienter trois jours dans l'attente du moment heureux. Je me retire.
«LA JEUNE FILLE.--Je remonte la mèche de la lampe et j'attends le phénix.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le papillon dans le jardin.
«LA JEUNE FILLE.--Je ne vous ai pas traitée avec assez d'égards.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est moi qui vous ai dérangée.»
CHAPITRE VI
Formes du mariage.
1° Quand la jeune fille qu'un jeune homme a séduite est entièrement à lui, il se comporte publiquement avec elle comme avec une épouse; il fait apporter de la maison d'un brahmane le feu consacré, répand sur la terre l'herbe Kousha, fait une oblation au feu et se marie selon les prescriptions religieuses relatives à ce genre de mariage, sans témoin.
Après la cérémonie, le jeune homme informe les parents de la jeune fille du fait accompli. D'après les anciens auteurs, le mariage contracté en présence du feu est indissoluble. On en fait part aussi à tous les parents des conjoints, et on s'efforce d'obtenir leur assentiment.
Tel est le mariage selon le mode des Gandharvas.
Lorsqu'une jeune fille ne peut suivre ou ne veut pas déclarer son intention de se marier avec lui, l'amant l'obtiendra de l'une des manières suivantes.
Par le moyen d'un intermédiaire il attirera la jeune fille chez lui sous quelque prétexte, et lorsqu'elle sera venue, il fera apporter de la maison d'un brahmane le feu consacré et procédera au mariage comme il est dit plus haut.
Lorsque la jeune fille qu'il désire doit en épouser un autre prochainement, il perdra son rival dans l'esprit de la mère, et, de connivence avec celle-ci, il fera venir la fille dans une maison du voisinage où il aura fait apporter le feu consacré, et procèdera à son mariage comme il est dit plus haut.
Ou bien il opérera de la même manière avec la connivence du frère de la jeune fille, qu'il aura mis dans ses intérêts par tous les moyens possibles.
(Ces cas peuvent se rattacher au mode des Gandharvas; le consentement de la jeune fille est supposé exister tacitement).
2° Avec la connivence de la soeur de lait de la jeune fille, il fait endormir ou enivrer celle-ci, et l'amène dans quelque endroit sûr, et là il en jouit. A son réveil, il accomplit la cérémonie religieuse (c'est là le mode dit des Vampires, de Manou).
3° Quand la jeune fille se rend à un jardin public ou à un village du voisinage, l'amant tombe sur les hommes qui la gardent, les met en fuite ou les tue, puis il enlève la jeune fille et procède ensuite au mariage.
C'est le mode dit des géants; d'après Manou, celui des Ksha tryas ou guerriers; il rappelle l'enlèvement des Sabines et celui des nobles Damoiselles, au moyen âge [44].
La conclusion de Vatsyayana, conforme à la loi de Manou, est que chacun des divers modes de mariages ci-dessus mentionnés est préférable à tous ceux qui viennent après dans l'ordre suivi.
On ne doit recourir à l'un d'eux que quand tous ceux qui le précèdent dans l'énumération donnée sont d'une application impossible.
[Note 44: Il est à remarquer que, parmi ces modes de mariage décrits par le Kama Soutra, il n'en est pas un seul qui ne renferme quelque chose de malhonnête. Le P. Gury, _Th. mle_. 837, dit:
«L'enlèvement consiste à emmener par violence une femme d'un lieu dans un autre où elle est au pouvoir du ravisseur pour cause de mariage.
«L'enlèvement annule le mariage entre le ravisseur, c'est-à-dire celui pour lequel on enlève la femme, et la femme enlevée.»]
APPENDICE AU CHAPITRE VI
N° 1.--Ce qui constitue le lien ou le sacrement d'après les Brahmes et d'après l'Église.
Un rapprochement entre la doctrine brahmanique sur le mariage, et celle de l'Église, peut présenter un certain intérêt, au moins de curiosité.
Le P. Gury, _Théologie morale_:
763. «La matière éloignée du sacrement de mariage est le corps des fiancés qu'ils se livrent réciproquement dans le contrat. La matière prochaine est la remise même du corps qui se fait par des paroles ou des signes exprimant le consentement.
766. «La forme consiste dans l'acceptation réciproque des contractants, exprimée par des paroles ou des signes.»
D'après cet alinéa, le sacrement est tout entier dans le consentement mutuel des contractants, d'où beaucoup d'anciens docteurs concluaient que l'absence des formalités religieuses, quoique pouvant constituer un péché en soi, n'annulait pas le mariage, même au point de vue religieux; mais le Concile de Trente a décidé (P. Gury):
837. «Ceux qui essaieront de contracter mariage autrement qu'en la présence du curé, ou d'un autre prêtre avec la permission du curé ou de l'évêque, et de deux ou trois témoins, ceux-là, le saint Synode les déclare absolument incapables de contracter mariage, et annule le contrat.»
852. «La présence du curé à la déclaration du consentement mutuel valide le mariage, lors même qu'il serait contraint par la violence ou par la crainte; il suffit qu'il sache, soit de bon, soit de mauvais gré, ce qui se fait, même s'il affecte de ne pas comprendre, par exemple en fermant les yeux et se bouchant les oreilles.»
Remarquons que cela peut se faire dans un lieu quelconque et sans aucune cérémonie accessoire.
La doctrine des anciens casuistes aurait aujourd'hui l'avantage de supprimer la question du mariage purement civil et de son insuffisance religieuse.
Chez les Bouddhistes, il n'y a point de cérémonie religieuse pour le mariage ni la naissance, attendu que la naissance est considérée par eux comme un mal et conséquemment le mariage.
Cependant on ne peut méconnaître la bonne impression que peut faire sur les époux le mariage chrétien, surtout quand il est accompagné de conseils éloquents. Nous avons entendu des prêtres catholiques et des ministres protestants parler avec beaucoup d'âme dans ces occasions.
TITRE VII
LE HAREM ROYAL
CHAPITRE I
Rapports du roi avec ses femmes.
Les épouses du roi vivent dans l'oisiveté, le luxe et les divertissements; on ne leur donne jamais rien à faire de fatiguant.
Elles assistent aux fêtes, concerts, spectacles, y sont traitées avec honneur, et on leur offre des rafraîchissements.
Il leur est interdit de sortir seules; et on ne laisse pénétrer dans le harem que des femmes qui sont parfaitement connues des gardiens et surveillants.
Les femmes attachées au service des femmes du harem portent au roi, chaque matin, des fleurs, des muguets et des habits, présents de ses épouses. Le roi en fait don à ces femmes, ainsi que des objets de même nature qu'il a portés la veille.
Dans l'après-midi, le roi paré de tous ses ornements, rend visite à ses épouses, également parées pour le recevoir; il rend à toutes des hommages et leur assigne leur place, puis il engage avec elles une conversation gaie.
Ensuite, il visite les vierges veuves remariées, les concubines et les bayadères, chacune dans sa chambre (v. App.2).
Quand le roi a terminé sa sieste, la dame de service chargée de lui désigner l'épouse avec laquelle il doit passer la nuit vient le trouver, accompagnée des servantes de l'épouse dont le tour est arrivé et de celles dont le tour peut avoir été passé par erreur et pour cause d'indisposition.
Ces suivantes présentent au roi des essences et des parfums envoyés par leurs maîtresses et marqués du sceau de leur anneau, elles lui expliquent les motifs de cet envoi.
Le roi accepte le présent de l'une d'elles qui, par ce fait, se trouve informée de son choix.
Quelques rois, par scrupule ou par compassion, prennent des aphrodisiaques, afin de pouvoir servir plusieurs épouses dans une même nuit. D'autres, au contraire, ne s'unissent qu'avec celles qu'ils préfèrent et délaissent les autres. La plupart donnent à chacune son tour.
APPENDICE AU CHAPITRE I
1.--Sérails musulmans.
On voit que l'usage imposait aux rois quelques égards envers leurs épouses.
Le sérail n'eut une importance capitale que pour les princes musulmans. Ceux-ci, dans l'Inde, se pourvoyaient avec les filles des Hindous brahmaniques prises de gré ou de force à leurs parents. Tous les musulmans agissaient ainsi (c'était le mode des géants).
Le sérail a été une cause de ruine pour l'empire turc; les sultans et hauts dignitaires ont de tout temps épuisé et épuisent encore aujourd'hui le trésor public pour les dépenses du sérail. Certains sultans ont fait une telle consommation de femmes qu'elles enchérissaient sur le marché, et y devenaient très rares.
2.--Les Bayadères.
La première classe des courtisanes dont il sera question au dernier Titre n'est plus guère représentée dans l'Inde que par les bayadères.
A l'époque où écrivait Vatsyayana, c'est-à-dire avant la conquête musulmane, il ne devait exister dans l'Inde que des bayadères brahmaniques attachées au culte, où leur fonction officielle consiste à chanter et à danser chaque matin et chaque soir, dans les temples et aussi les cérémonies publiques.
A chaque pagode de quelque importance est attachée une troupe de bayadères dont le nombre n'est jamais au-dessous de huit, et auxquelles des musiciens sont toujours adjoints. Chaque troupe fait aux personnages haut placés des visites qui sont pour elles des occasions de danses et de gratifications.
Elles sont appelées dans les familles pour danser, surtout aux fêtes données à l'occasion des mariages.
La plus grande partie des dons qu'elles reçoivent dans ces occasions leur est reprise par les brahmanes et les musiciens qui les accompagnent. Leur profit le plus clair leur vient de leurs amants.
Les bayadères sont aujourd'hui les seules femmes dans l'Inde auxquelles il soit permis de danser et d'être aimables pour les hommes. Entretenir une bayadère n'est pas seulement, chez les Indiens, un luxe de bon ton et de bon goût, comme l'est chez nous celui des chevaux, mais c'est encore une oeuvre méritoire. Souvent les brahmanes chantent des vers dont le sens est: «Le commerce avec une bayadère est une vertu qui efface les péchés (la pénitence est douce!...)
Comme toutes les personnes du sexe sans aucune exception, les bayadères ont, en public, la réserve la plus absolue, et sont également traitées avec la même réserve par les hommes.
Les bayadères peuvent être prises dans toutes les castes au-dessus de celle des bergers (basse caste de Soudras).
Celles des jeunes filles qui doivent entrer dans le sacerdoce sont mariées au dieu de la guerre dès qu'elles sont pubères.
Lorsqu'elles sont devenues vieilles, on les réforme; les brahmanes qui ont exploité leur jeunesse, leur appliquent avec un fer chaud sur la cuisse (comme aux chevaux réformés) la marque de la pagode où elles ont servi, et on leur délivre un diplôme qui leur donne le droit de mendier (l'abbé Dubois, _Moeurs et coutumes de l'Inde_, dit cela des belles femmes que les brahmes prenaient dans les foules les jours des grandes fêtes et qu'ils consacraient au dieu de la pagode; voir le volume: _Chants des bayadères_).
Le costume des bayadères est fort gracieux et très riche; elles portent une ceinture d'or, des bijoux en or au sommet de la tête, des anneaux aux oreilles, aux bras, aux pieds; ceux-ci, quand elles dansent, résonnent et accompagnent leurs mouvements.
Elles sont généralement jolies et gracieuses, et toujours bien faites.
Leur danse est une pantomime très étudiée où figure généralement une seule bayadère, accompagnée par des musiciens dont la musique barbare est peu agréable pour des Européens. Hors des pagodes, cette pantomime représente généralement les diverses phases d'une lutte amoureuse chantée par les musiciens qui accompagnent la bayadère.
Le caractère de la pantomime et du chant est reproduit, autant qu'il est possible de le faire en français, dans la chanson intitulée: _Entretien d'un homme en route_(ci-dessus, page 138).
Dans les fêtes et les temples, elles chantent des hymnes en l'honneur des dieux ou leurs aventures galantes et guerrières.
Lorsqu'elles se produisent devant les Européens, les bayadères se livrent quelquefois à des fantaisies; par exemple, elles parodient les danses et les manières de nos demi-mondaines.
Quelquefois plusieurs bayadères se réunissent pour exécuter certaines figures d'ensemble, toujours sur place et sans se transporter sur un certain espace.
Les bayadères brahmaniques, à cause de leur caractère sacré, ne se donnent que très secrètement aux Européens, parce qu'ils sont réputés impurs; il n'en est pas de même des bayadères musulmanes qui sont de simples danseuses.
Il est même d'usage de les offrir aux Européens devant lesquels on les fait danser; mais ce sont des beautés fort dangereuses, ainsi que l'ont éprouvé Jacquemont et d'autres voyageurs.
Leurs danses, beaucoup plus gracieuses et animées que celles des bayadères brahmaniques, ressemblent aux danses espagnoles et mauresques.
En Algérie, il y a aussi des danseuses qui s'exhibent dans les fêtes arabes et même européennes. Elles sont bien inférieures aux bayadères de l'Egypte et de l'Inde. Leur pantomime, également sur place, consiste surtout en mouvements des hanches et du ventre, qui plaisent beaucoup aux Arabes, mais qui, dans l'Inde seraient regardés comme indécents; c'est par le geste et le regard que les bayadères de l'Inde sont provoquantes.
CHAPITRE II
Des intrigues du roi.
Le roi ne se contente pas toujours de ses épouses; il a aussi des caprices, même pour des femmes mariées.
Le roi et les ministres ne vont jamais chez les sujets; ceux-ci ont toujours les yeux fixés sur eux pour les imiter. En conséquence, ils ne doivent faire publiquement aucun acte qui puisse être censuré. Un poète a même écrit:
«Un roi qui a à coeur le bien de son peuple, respecte toutes les femmes des autres.
«Un roi qui triomphe des six ennemis de l'homme conquiert toute la terre (les six péchés capitaux de l'Inde; la gourmandise est inconnue des Orientaux; et la paresse consiste pour eux dans l'_ignorance spirituelle_).»
Quand le roi juge bon d'écarter ce scrupule, il doit agir de l'une des manières suivantes [45].
[Note (45): Les casuistes hindous ont toujours, pour dispenser de tout scrupule en amour, une raison péremptoire à leurs yeux: la nécessité de ne pas mourir d'amour.]
A certaines époques, les femmes des villes et des villages visitent les épouses du harem, et passent la nuit dans leurs appartements à converser et se divertir, puis s'en vont le matin.
Une dame du service du roi, qui s'est liée à l'avance avec la belle que le roi désire, l'engage le matin, au moment où elle va s'éloigner, à visiter avec elle, en détail, le palais. Dans un à parte, elle emploie toutes les ressources de son esprit à la persuader de répondre aux désirs du roi. Si elle éprouve un refus, elle n'en laisse voir aucun déplaisir, se montre toujours très courtoise, lui fait accepter des présents dignes d'un roi, l'accompagne à une certaine distance du palais et la congédie en termes très affectueux.
La personne que désire le roi peut aussi venir au harem sur l'invitation de l'une des épouses du roi, qui aura fait sa connaissance par l'intermédiaire du mari ou d'une des suivantes des femmes du harem. Surviendra alors l'affidée du roi, qui agira comme il est dit ci-dessus.
Ou bien la première épouse du roi, sous prétexte de se faire enseigner par elle quelque talent, mandera au palais la femme convoitée.
Ou si le mari de cette femme a quelque chose à redouter du roi ou d'un ministre, elle la décidera, à l'aide d'un intermédiaire, à venir au palais solliciter sa protection. Les choses se passeront ensuite comme dans les cas précédents.
On agira de même, si le mari de la femme est dans le besoin ou l'oppression; ou s'il sollicite quelque chose ou aspire à la faveur du prince, ou veut s'élever, ou bien s'il est tenu à l'écart par les membres de sa caste, ou si c'est un espion au service du roi.
Si la personne désirée par le roi vit avec un homme qui n'est pas son mari, le roi la fait arrêter, la fait déclarer esclave pour inconduite et la place au harem.
Si la femme convoitée est régulière, l'ambassadeur du roi, à son instigation, dénonce le mari; puis on fait emprisonner la femme, comme étant l'épouse d'un ennemi du roi; ensuite, on la fait entrer au harem.
(Ces deux procédés se passent de commentaires, le dernier surtout).
Un roi ne doit jamais aller chez un sujet pour une intrigue amoureuse, plusieurs rois ont payé de leur vie cette imprudence.
Certains usages locaux favorisent les amours royales.
Chez les Andras, le roi exerce le droit du seigneur;
Chez les Vatsagoulmas, les femmes des ministres servent le roi la nuit;
Les Vaïdarbhas qui ont de belles femmes, les envoient, par amour pour leur prince, passer un mois au harem;
Chez les Aparatakas, ceux qui avaient de belles femmes les donnaient en présent aux ministres du roi;
Enfin, dans le pays des Sourashtras, les femmes de la ville et de la campagne entrent au harem pour le plaisir du roi, soit individuellement, soit par groupes.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--Les amours du roi Agnivarna.
Nous empruntons à la traduction du _Raghou-Yanea de Kalidasa_, par M. Hippolyle Fauche, le _Tableau des amours du roi Agrioarna_, le prince charmant de l'Inde; ce tableau est pour les Hindous l'idéal des voluptés royales.
«Après avoir tenu pendant quelques années les rênes de l'Etat, Agnivarna l'impudique, les abandonna aux ministres et se livra tout entier aux femmes luxurieuses. Dans le palais où toujours résonnait le tambourin, et où la fête du lendemain surpassait celle de la veille, le roi, incapable de supporter l'intervalle d'une seule minute sans volupté, nuit et jour s'amusait avec ses femmes.
«Il avait des étangs remplis de lotus que ses folâtres concubines faisaient trembler des palpitations de leurs seins dressés comme des piques; des cachettes pour la volupté s'y dérobaient sous les fleurs. Brûlant d'amour, il se plongeait dans l'onde; là, ses femmes, sans fard comme sans voile, excitaient ses désirs par leurs mouvements gracieux et lascifs. Avec elles, il portait ses pas vers des lieux disposés avec art pour des buvettes, où il prenait le rhum enivrant. Sur son sein reposaient continuellement une lyre aux sons enchanteurs et une belle à la voix douce, aux yeux charmants. Frappant de ses mains le tambourin, agitant ses guirlandes et ses bracelets, habile musicien, il ravissait l'âme; à l'entendre, les danseuses oubliaient leurs pantomimes; il mangeait alors de baisers leurs visages et soufflait sur leurs bouches le vent amoureux de ses lèvres. Plus d'une fois, ses amantes qu'il avait trompées le lièrent en punition avec leurs ceintures, le menaçant du bout du doigt, le châtiant d'un regard courroucé et du froncement de leurs sourcils. En proie à un violent amour et à la jalousie, les reines saisissaient l'occasion de toute fête pour combler d'elles-mêmes ses voeux. C'était lui-même qui peignait de fard les pieds de ses épouses, mais c'était pour admirer ces pieds charmants et tout ce que laissaient entrevoir les ceintures relâchées et les robes mal attachées. Parfois ses désirs voluptueux rencontraient des obstacles: une bouche se détournait d'un baiser, des mains retenaient une ceinture qu'il voulait dénouer, mais ces manèges n'étaient que du bois jeté dans le feu de l'amour.
«Harassées de voluptés, les épouses s'endormaient sur sa vaste poitrine, d'où leurs seins potelés effaçaient l'onguent du sandal.
«Laissait-il, dans un rêve, échapper le nom d'une rivale, celles qui étaient avec lui mouillaient de larmes le bord de la couverture et brisaient de dépit leurs bracelets à force de s'agiter dans la couche.
«Essayait-il de se dérober pour quelque rendez-vous nocturne, ses femmes aux aguets le ramenaient.--Pourquoi, libertin, vas-tu porter ailleurs ce qui nous appartient?
«Quand il se levait de sa couche, ses amantes, enlaçant son cou de leurs bras, pressant de la plante de leurs pieds les pointes de ses pieds, se faisaient donner le baiser d'adieu.
«Sa couche, jaune de sandal, rouge de laque, remplie de ceintures brisées et de bouquets déliés, attestait la fougue de ses assauts.
«Alors venaient vers lui ses autres épouses irritées; il cherchait à les apaiser, joignant les mains, mais sa faiblesse dans l'amour les irritait de nouveau. Voulait-il s'éloigner sous prétexte d'affaires avec un ami, elles le prenaient aux cheveux et l'arrêtaient en disant: «Ah traître, cet ami est une amie; ta fuite n'est qu'une ruse.