Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 8
Pendant qu'il disposait ses troupes pour commencer l'attaque du fort de San Pellegrino, soudain un messager, hors d'haleine, ayant brûlé les étapes, arriva au camp. Il demanda à voir le roi sur le champ. Conduit devant Sa Majesté, il lui annonça que Luccioni venait de livrer Porto-Vecchio aux Génois. Il leur avait en outre révélé tous ses plans. Trente sequins avait été le prix de cette trahison; et ce marché une fois conclu, le traître s'était mis en marche pour aller retrouver Théodore. Il voulait l'engager à se rendre dans le sud, afin d'y présider les opérations. En donnant ce conseil au roi, Luccioni voulait l'attirer loin de ses partisans et le livrer aux Génois[203].
[203] _Journal de Costa._
La nouvelle de la reddition de Porto-Vecchio fut confirmée et comme le messager l'avait annoncé, Luccioni arriva bientôt et se présenta devant Sa Majesté. Costa, témoin de l'entrevue, fut frappé de la colère qui se peignait sur les traits de Théodore. La scène fut poignante. Le roi rassembla les capitaines et les soldats. Devant tous, il déclara Luccioni coupable de haute trahison et le condamna à mort, puis il envoya quérir un prêtre et donna au traître un quart d'heure pour se préparer[204].
[204] _Ibidem._
C'était l'heure du dîner. Théodore et ses compagnons se mirent à table. Le crime de Luccioni et la sentence prononcée contre lui jetaient un voile de deuil sur le camp. Le repas fut silencieux et triste. Les Corses fixaient leurs regards sur le roi pour essayer de surprendre un signe d'indulgence; mais les traits du souverain restaient impassibles. Giafferi et Giappiconi élevèrent la voix pour demander un répit à l'exécution. Costa, debout, un verre en main, dit: «Longue vie au roi! que la justice triomphe, mais que la clémence trouve place!» La physionomie de Neuhoff ne broncha pas; il paraissait calme et résolu. Devant cette attitude, aucun des convives ne crut devoir appuyer l'appel à la clémence que venait de formuler le grand chancelier.
Après le dîner, Luccioni fut amené sur la place. Des soldats, le fusil chargé, formaient le peloton d'exécution. Les gens du peuple se mirent à genoux, et, les mains jointes, ils supplièrent le roi de pardonner. Théodore fut inexorable et ordonna le feu. Le corps de Luccioni roula jusqu'au seuil de la demeure royale[205].
[205] _Journal de Costa.--Mémoires de Rostini._
En livrant Porto-Vecchio aux Génois, Luccioni leur donnait la clef du sud de l'île. Située au fond d'un golfe abrité, cette petite ville pouvait être considérée comme un centre de ravitaillement. Il fallait que Théodore possédât des notions de stratégie, et eût sérieusement étudié la configuration de la Corse, pour avoir envoyé des troupes occuper cette position. En cela ses vues étaient justes.
Luccioni avait pris Porto-Vecchio sans coup férir. Les Génois s'étaient aperçus trop tard de l'avantage de cette position. Ils avaient tenté de la reprendre, mais, plus habiles aux négociations qu'aux choses de la guerre, ils avaient préféré acheter--pas cher d'ailleurs--le capitaine avec ses plans et la personne du roi par dessus le marché.
Un chroniqueur corse a donné une autre version de la condamnation de Luccioni. D'après lui, Théodore s'était un jour trouvé offensé des propos ironiques que Luccioni tenait au sujet des secours sans cesse attendus et n'arrivant jamais. Arrêté sur l'ordre de Neuhoff, le railleur avait subi le dernier supplice, malgré les représentations des chefs, témoins de la scène[206].
[206] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.
Cette version est fausse. Il faut s'en tenir au témoignage de Costa et de Rostini, dont la bonne foi ne saurait être suspectée. Je serai d'ailleurs obligé de revenir sur cette affaire, à propos de l'assassinat de Fabiani commis quelque temps après. Le testament politique de Fabiani, rédigé par le chanoine Orticoni, l'âme de la révolte en Corse, confirme la trahison de Luccioni.
La perte de Porto Vecchio, survenant dans le moment même où Paoli abandonnait les opérations devant Bastia, dut sans doute abattre le courage de Neuhoff.
Au surplus, l'exécution du traître lui créa beaucoup de difficultés. Il eut d'abord contre lui toute la clientèle de Luccioni, qui, mettant la question de personnes au-dessus de tout principe national, n'eut qu'un désir: venger le mort, sans s'inquiéter si le châtiment n'avait pas été inspiré par un intérêt patriotique. Les Corses, en dehors de la famille, murmurèrent contre l'exécution du traître. Ils trouvèrent que la justice du roi était trop sommaire et, dès ce moment, Théodore commença à ressentir les effets de la _vendetta_[207].
[207] _Journal de Costa._
CHAPITRE III
Édit du Sénat de Gênes.--Réponse de Théodore.--Le roi dans le Nebbio et en Balagne.--Tribulations de Costa.--Frappe de la monnaie.
Affaire de Monte-Maggiore.--Théodore devant Corte.--Il prend la ville sur ses généraux.--Assassinat de Fabiani.--Discours du roi à Venzolasca.
Le ministre de Gênes en France.--Affaire Nayssen.--Les libelles satiriques à Gênes.--Le roi et la paysanne.
Théodore a peur.--Départ pour Sartène.--Institution de _l'Ordre de la Délivrance_.--Lois nouvelles.--Le dernier mensonge.--La fuite.--Débarquement à Livourne.
I
A Gênes, les membres du gouvernement se demandaient ce qu'ils pourraient faire pour détruire l'effet produit par le fâcheux débarquement de Théodore en Corse. Cet événement avait redonné courage aux mécontents. La république pressentait qu'elle aurait à soutenir de nouveaux combats pour conserver la possession de l'île. Les Corses lui coûtaient déjà beaucoup d'argent[208], il faudrait sans doute en dépenser encore. Le Sénat s'assembla pour parer à cette triste éventualité. Après dix longues séances, on se mit d'accord sur un moyen économique. Il fut décidé qu'on publierait un édit contre le baron de Neuhoff. Cet édit fut affiché dans les rues, et communiqué aux représentants des puissances étrangères et à la presse[209].
[208] «Ce même abbé (l'abbé Michel Robert), qui a eu tout le détail des dépenses pour la Corse, m'a assuré qu'actuellement elles se montaient à soixante mille livres par mois, sans compter les provisions de bouche, que la république n'était pas en état de continuer cette dépense, qu'aussi délibérait-on d'abandonner tout le plat pays pour ne garder que les quatre villes fortifiées».
Campredon à Maurepas. Gênes, 2 mars 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette lettre a été publiée in-extenso par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 275.
Si au commencement de 1736 les dépenses de Gênes pour la Corse se montaient à soixante mille livres par mois, elles durent certainement s'élever à un chiffre supérieur après le débarquement de Théodore.
L'abbé Michel Robert, prêtre français, était secrétaire de Félix Pinelli. Cet ecclésiastique alla en Corse en 1735 avec son maître, lorsque celui-ci fut nommé commissaire général de l'île. Campredon avait eu soin de se ménager les confidences de cet abbé en toute sûreté. «C'est une des meilleures acquisitions que j'eusse pu faire en ce pays-là pour le service du roi, disait-il, et j'espère, Monseigneur, que vous en reconnaîtrez l'utilité et le mérite».
Campredon au ministre, le 16 juin 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 229.
[209] L'édit, signé par le doge Giuseppe Maria, est daté du 9 mai 1736. Il fut imprimé chez Franchelli. Ce placard porte en tête l'écu de Gênes avec la croix et la couronne ducale soutenues par deux griffons. Communiqué avec la lettre de Campredon du 17 mai: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Voir également: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287; Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 86; _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 222 et suiv. La traduction de cet édit parut dans les gazettes de Hollande (juin 1736).
Le factum génois était long. Il noircissait ce «personnage fameux habillé à l'asiatique» de toutes les friponneries. Il passait en revue le passé de «cet anonyme, qui quoiqu'inconnu avait trouvé le moyen de s'insinuer auprès des chefs des soulevés». Il traitait Théodore de vagabond, d'astrologue et de cabaliste. Il le montrait changeant de nom et de nationalité dans chaque endroit où il passait; escroquant tout le monde, sans cesse à court d'argent. Il l'accusait d'avoir eu commerce avec des mahométans, et de n'avoir dans son entourage que des coquins. Comme sanction, l'édit proclamait Théodore de Neuhoff «séducteur des peuples, perturbateur de la tranquillité publique, coupable de haute trahison au premier chef». Comme tel il tombait sous les rigueurs des lois génoises. Quiconque entretiendrait correspondance avec lui serait également puni.
Cet édit fut trouvé plaisant; mais on jugea que c'était un piètre moyen pour arrêter la révolte en Corse[210].
[210] «L'abbé Michel me dit que les choses (en Corse) sont sans remède..... Je ne vois cependant pas que le Sénat se donne beaucoup de mal pour y en apporter. Il s'est contenté jusqu'à présent de faire publier le manifeste ci-joint contre le sieur Théodore de Neuhoff et cette belle pièce a été le fruit de dix conseils tenus exprès pour délibérer si elle aurait lieu, en sorte que l'on peut dire que c'est proprement dans le Sénat que subsiste la guerre et la division».--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 mai 1736.
Le ministre répondit: «C'est une faible ressource contre les progrès de Neuhoff que la pièce qu'on s'est déterminé à publier contre lui».--Chauvelin à Campredon, le 29 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
En reproduisant l'édit du Sénat dans son numéro du mois de juin 1736, _le Mercure historique et politique de Hollande_ disait: «_Qui nimis probat nihil probat_».
Neuhoff répondit par un manifeste. Il considérait les invectives génoises comme les cris «des chiens qui aboient à la lune». Il se sentait fort du choix librement fait par les Corses de sa personne, pour les aider à secouer la tyrannie génoise. Il avait été élevé au trône par la volonté spontanée et unanime du peuple. Il trouvait ridicule l'accusation de perturbateur du repos public, puisque la révolte existait en Corse bien longtemps avant son arrivée. C'étaient eux qui avaient la responsabilité de tout le mal. Les Génois prétendaient qu'il n'avait apporté que de faibles munitions et peu d'argent. Mais ces ressources, si modiques fussent-elles, avaient «suffi pour racheter la liberté d'un royaume» tyrannisé par eux. Il se déclarait «ministre du Saint-Siège», dont les Corses et lui-même étaient «les enfants très fidèles et très soumis». Il se confiait en la Divine Providence pour mener à bien la tâche qu'il avait entreprise. Dieu l'inspirerait et ferait de lui le libérateur d'un peuple à l'exemple de Moïse. David et Tamerlan étaient d'une naissance fort au-dessous de la sienne. Condamné par les Génois aux peines réservées aux traîtres, il les condamnait à son tour à tous les justes châtiments, en vertu des pouvoirs qu'il tenait des Corses. Il déclarait enfin les Génois bannis à tout jamais de l'île, sous peine de vie et débiteurs du trésor du royaume pour les revenus dont ils avaient joui[211].
[211] Fait au Patrimoine de Nebbio le 2 juin 1736. Ce manifeste, publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 397, se trouve dans la Correspondance de Gênes, vol. 97, aux archives du Ministère des affaires étrangères. Les journaux de Hollande en reproduisirent un texte approchant dans leur numéro de juin. Voir également Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 93 et _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 230.
Mais le fait de proclamer les Génois ses débiteurs ne mettait pas de l'argent dans ses poches. Il continuait à faire miroiter aux yeux de ses partisans l'espérance de prompts et puissants secours, pour les retenir dans la poursuite de sa chimérique entreprise. Les procédés par lesquels il essayait de les leurrer étaient de ceux qu'emploient les aventuriers pour éblouir leurs dupes: un semblant d'action, les simulacres d'une influence, un crédit imaginaire.
Parfois il observait la mer pendant de longues heures, scrutant l'horizon, pour faire croire qu'il attendait des vaisseaux apportant des munitions. Souvent il se renfermait chez lui pour dépouiller, prétendait-il, une volumineuse correspondance avec les cours étrangères[212]. Mais les secours n'arrivaient pas, et pour cause.
[212] Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 209.
Le rêve, la chimère conduisent certains hommes, les laissant jusqu'au bout insoucieux ou inconscients des contingences humaines. Ceux-là sont souvent de grands esprits, dont le tort est de voir trop haut, trop en dehors dans les choses de la vie. Avec sa pensée sans envergure, son ambition têtue et son égoïsme naïf, le baron de Neuhoff n'était qu'un visionnaire incorrigible auquel nulle leçon ne profitait. Il aurait voulu faire partager ses illusions à ses sujets; mais les Corses étaient trop pratiques pour s'adonner longtemps au rêve. Ils ne se laissaient guère impressionner par la mise en scène de leur roi: elle était, il est vrai, un pauvre expédient.
Théodore, cependant, résolut de quitter le camp établi devant San Pellegrino. Il désirait faire une tournée dans l'île en commençant par le Nebbio et la Balagne. Costa fut désigné pour continuer l'investissement du fort génois et diriger les affaires du royaume. Il reçut le titre provisoire de vice-roi[213].
[213] _Journal de Costa._
Mais les ressources personnelles de Neuhoff étaient fort diminuées. Il lui fallait de l'argent. Il avait fait faire des démarches auprès de certains curés de village qui passaient pour avoir quelques biens. Le 28 mai, il écrivit à son fidèle partisan, Xavier de Matra, auquel il avait donné le titre de marquis, pour activer ces démarches. Le 30 mai, le marquis répondit qu'il n'avait pas attendu la lettre de Sa Majesté pour envoyer un archiprêtre à Ghisoni avec la mission d'attendrir le curé, c'est-à-dire d'obtenir quelques fonds. Matra ne s'était pas borné à cette démarche; il avait écrit dans le même but à plusieurs de ses amis.
Si respectueux fût-il de la volonté souveraine, le marquis n'approuvait pas le déplacement projeté, à moins cependant que Fabiani et Arrighi n'eussent donné des renseignements certains sur l'opportunité de ce voyage. Matra craignait pour la vie du roi, car les Génois entretenaient dans ces provinces plus de soldats et d'espions que dans les autres. Et le prudent marquis ajoutait cette réflexion pleine de bon sens: «Si on ne remporte pas là-bas quelque victoire, il pourrait en résulter un grand trouble dans le royaume».
Sur l'ordre du roi, Matra avait envoyé le commandant de sa _pieve_ dans les cantons voisins à la recherche d'or, d'argent et de cuivre[214]. Le chef était revenu chez le marquis les mains vides. «Ce sont des pas jetés au vent». L'émissaire n'avait trouvé partout qu'une grande misère et les quelques habitants qui possédaient un peu de cuivre ne voulaient pas s'en dessaisir. Mais Matra se hâtait d'ajouter que le commandant allait entreprendre une nouvelle tournée, «parce que Sa Majesté doit être servie selon ses très vénérés commandements[215]».
[214] Les gens de Bastia étaient tellement affolés qu'ils prétendaient que Théodore payait argent comptant le métal qu'on recherchait. Il fallait le connaître bien mal pour faire une supposition pareille! Ils exagéraient du reste singulièrement son butin.
«Il prend toute la vaisselle d'argent ou monnaie, de même que le cuivre, dont il paie la valeur comptant en or et fait ensuite marquer toute cette monnaie à son coin; en un mot il est obéi et respecté comme pourrait l'être le plus légitime monarque; cela passe l'imagination. Cependant nous sommes ici sans forces et sans provisions de bouche, sans espérance de récolte, tout le plat pays étant au pouvoir des rebelles. Dans les seuls districts de Vescovato et de Procoli, ils ont pris ou confisqué pour plus de six cent mille livres d'effets, jugez du reste et de notre situation. Dieu le pardonne à ceux qui en sont la cause». Lettre de Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.
[215] Xavier Matra à Théodore, Matra, le 30 mai 1736: _Materie politiche--Negoziazione colla Corsica--Carte diverse relative al regno di Teodoro Neuhoff in Corsica_, mazzo 3, inserto II. Archives d'État de Turin.
Avant son départ, Théodore avait songé à exercer l'une des principales prérogatives du pouvoir royal: la frappe des monnaies. Mais la matière première manquait et c'était pour s'en procurer, qu'il avait fait faire les démarches, dont Matra lui mandait l'insuccès. Néanmoins un couvent de Corte envoya des candélabres et des crucifix pour être convertis en pièces[216].
[216] _Journal de Costa._
Le roi fit écrire au curé de Rostino, Don Matteo d'Ortiporio, pour lui demander de venir frapper les sous et les écus. Cet ecclésiastique avait déjà, disait-on, «battu monnaie pour son bon évêque Saluzzi[217]». Selon d'autres, il était connu comme faux monnayeur et «n'avait pas honte de l'avouer[218]».
[217] _Mémoires de Rostini._
[218] _Journal de Costa._
Malgré son absence, Gaffori fut nommé président de la monnaie, poste appelé à devenir une sinécure.
Le roi parti[219], Costa eut bien des tribulations. Presque journellement il écrivait au roi[220] pour lui rendre compte de ce qui se passait. Il éprouvait un grand chagrin du départ de Sa Majesté, cependant il devait s'incliner devant ses volontés. L'habit du roi était prêt, mais on le conservera jusqu'au retour du monarque dans le Nebbio. Tous les jours on expédiait des provisions et quelques munitions au camp[221], mais l'argent manquait, et Costa donna quatre sequins de sa poche aux soldats. Il s'efforçait, avec le concours de Matra, de lever des compagnies. Il écrivait, à cet effet, dans plusieurs endroits, mais il se heurtait à des «difficultés insurmontables», car les paysans faisaient leurs moissons. Le curé de Rostino ne répondait pas à ses lettres, et Gaffori, malade dans son village, ne pourrait pas se mettre en route avant quelques jours[222]. Costa, en faisant des miracles, parvint à embaucher six ouvriers. Tout le voisinage était rempli de _Vittoli_[223], embusqués par les Génois, ce qui rendait presque impossible le recrutement parce que chacun voulait se garder personnellement et défendre les siens. Chaque jour les mêmes difficultés renaissaient. Les gens des plaines disaient qu'ils étaient prêts à servir après les montagnards, qui faisaient leurs récoltes plus tard. Mais Costa était obligé d'avouer son impuissance à remédier à toutes ces choses[224].
[219] D'après une lettre de Bastia du 7 mai 1736, Théodore serait allé dans le Nebbio dès le commencement de mai. Il aurait logé «dans la maison du feu comte Masimo qui est située entre La Bastie et San Fiorenzo»: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette lettre a été publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.
Sur une adresse de la main de Théodore à Costa, qui se trouve à la bibliothèque municipale de Turin (collection Cossila), figure un petit cachet en cire rouge qui représente un écusson coupé. D'un côté, d'argent, le buste d'un homme; de l'autre, de sable, un dessin qui semble représenter le monogramme du roi.
[220] Costa, comme la plupart des lieutenants de Théodore, commence toutes ses lettres selon les règles du protocole par le mot _Sire_.
[221] Un nommé Pietri de Tavagna expédiait lui aussi des bestiaux et des denrées au camp établi devant San Pellegrino.--Pietri à Théodore, Tavagna, le 31 mai 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
[222] Costa à Théodore, Orneto, le 6 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
[223] On appelait ainsi, en Corse, les traîtres et les assassins soudoyés par les Génois, du nom de Vittolo, qui, le 17 janvier 1567, à l'instigation de Gênes et moyennant, dit-on, cent cinquante écus, assassina Sampiero, le héros corse, dont il était écuyer. Voir la chronique d'Anton Pietro Philippini traduite et publiée par M. l'abbé Letteron, dans le _Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse_, Bastia, 1890. _Histoire de la Corse_, t. III, p. 230-236.
[224] Costa à Théodore, Orneto, le 7 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Le comte Poggi, à Zicavo, s'occupait à lever des soldats. Mais dans la montagne cela était aussi difficile que dans la plaine. Il mandait au roi qu'il pourrait mettre seulement cent hommes à sa disposition sans compter quelques Corses au service de Gênes et revenus à de meilleurs sentiments. Il se répandait en protestations dévouées. Lui, au moins, il n'était pas comme les autres, qui jouaient double jeu. Sa vie ne comptait pour rien; il ne demandait que des armes. Et pour prouver sans doute sa sincérité, il envoyait à Sa Majesté le fromage qu'il lui avait promis[225].
[225] Poggi à Théodore, Zicavo, le 8 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Le 8 juin, cinq navires parurent au large; la joie fut grande dans le peuple. Les voilà donc, enfin, les munitions attendues depuis si longtemps. Hélas! les bateaux étaient passés sans rien débarquer[226]. Sa Majesté devait se hâter de faire venir la felouque avec quelques armes. Le moindre secours suffirait à ranimer le courage du peuple, dont la foi commençait à faiblir. Le vice-roi craignait qu'il ne la perdît bientôt complétement. Chacun voulait de l'argent, mais il n'y en avait pas. L'absence du roi causait un grand préjudice. Les Génois avaient publié un placard infâme contre lui. Devant Saint-Florent, après un combat assez vif, les Corses avaient été mis en déroute, en infligeant des pertes à l'ennemi. Devant San Pellegrino les mules manquaient pour transporter le canon. Personne ne voulait obéir[227].
[226] Costa à Théodore, Orneto, le 9 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
[227] Costa à Théodore, Orneto, le 13 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Le 15 juin, Costa envoya un exprès à Sa Majesté pour lui notifier que si elle tardait encore deux jours à revenir tout était perdu. Il en coûtait au malheureux vice-roi de faire cette déclaration, mais la discorde régnait dans les villages. Non seulement on ne pouvait lever aucune compagnie nouvelle, mais celles qui existaient s'étaient dissoutes. Le bruit courait que le roi allait partir après avoir pris de l'argent à l'un et à l'autre, que les secours n'arriveraient pas, qu'on ne pourrait jamais vaincre les Génois et mille autres infamies[228].
[228] Costa à Théodore, Orneto, le 15 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.