Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 7
Campredon à Chauvelin, Gênes le 10 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Chauvelin s'inquiétait fort de ces bruits. L'installation des Anglais en Corse porterait un très grand préjudice au commerce de la France en Méditerranée[172].
[172] «Si l'on pouvait croire que quelque puissance eût part à ce qui se passe en Corse, les soupçons devraient principalement tomber sur les Anglais... Nous sentons combien il serait nuisible à notre commerce et même à celui de tout le reste de l'Europe, que cette île se trouvât entre les mains des Anglais. Nous devons être aussi attentifs que les Génois peuvent être de leur côté inquiets du dénouement de cette aventure qui peut nous intéresser beaucoup si elle était suscitée par les Anglais ou quelque autre puissance.»
Chauvelin à Campredon, Versailles le 5 juin 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Il eût également été très nuisible aux intérêts français que l'Espagne s'établît en Corse. La possession de l'île assurerait sa prépondérance en Italie et dans la Méditerranée; il n'était donc pas invraisemblable qu'elle y pensât. Déjà Campredon avait fait part à son ministre de l'attitude qu'avait Cornejo, son collègue d'Espagne à Gênes. Il se montrait fort attentif aux nouvelles de Corse. Mais l'envoyé de Sa Majesté Catholique déclara que «l'Espagne et Naples n'étaient pour rien dans les affaires de Théodore»[173].
[173] Copie d'une lettre de Cornejo à Trévino, 4 juin 1736, communiquée par Campredon: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Mais on se demandait d'où venait l'argent qui avait servi à Théodore pour son équipée. On reconnaissait à l'aventurier de l'esprit, de la hardiesse, mais on savait qu'il ne possédait rien «et que les Corses, épuisés par une longue guerre, également pillés par les Génois et par les Allemands», n'avaient aucune ressource. Campredon s'obstinait à voir les Anglais ou les Espagnols sous le baron. L'envoyé impérial, Guicciardi, partageait aussi cette manière de voir[174].
[174] Campredon à Chauvelin. Gênes, le 14 juin 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Voilà, en quelques mots, d'un côté l'état d'esprit des Corses et celui du baron, de l'autre les préoccupations de l'Europe au début de cette aventure. Mais les craintes des diplomates étaient vaines; pour l'instant, aucune puissance ne protégeait Théodore. Il avait tout simplement filouté des trafiquants européens en Tunisie et quelques mahométans crédules, comme plus tard il filoutera des juifs hollandais.
III
Le lendemain du sacre, le roi se trouva très fatigué. Il se sentait fébricitant et ce fut de son lit qu'il remplit les premiers devoirs de sa royauté. Il réunit les chefs dans sa ruelle, forma son ministère et distribua avec générosité des titres et des emplois.
Il nomma Paoli et Giafferi généraux et premiers ministres. L'avancement était médiocre. Nous savons, en effet, qu'en faisant des lois républicaines, ils avaient pris les titres de primats et d'altesses royales. Costa devint grand chancelier, secrétaire d'État et garde des sceaux. Giappiconi fut nommé secrétaire de la guerre[175].
[175] _Journal de Costa._
Un historien fait remarquer que «beaucoup de comtes et marquis émanèrent de cette première promotion»[176].
[176] Abbé de Germanes, _Histoire des révolutions de l'île de Corse_.
Le roi avait écrit cette liste de sa main. Quand il notifia ces nominations aux intéressés, ceux-ci, nous dit Costa, se montrèrent très touchés. Théodore tint ensuite réception dans sa chambre à coucher. «Pendant cette réception, des tasses de chocolat furent passées à la ronde et beaucoup de personnes vinrent pour s'incliner devant le souverain et boire le délicieux breuvage»[177].
[177] _Journal de Costa._
Paoli et Giafferi ne furent pas contents des titres et des situations donnés aux autres; ils voulaient tout pour eux. En sortant de la chambre royale, ils allèrent sur la place pour examiner de plus près le décret que le roi avait fait placarder devant sa porte. Cette longue liste d'honneurs octroyés les mit en fureur. Ils déchirèrent l'arrêté royal. Théodore, informé du fait, sortit immédiatement. Il était fort en colère et exigea des excuses publiques. Costa reçut l'ordre d'écrire une copie du décret et de l'afficher à l'endroit même où l'autre avait été lacéré[178].
[178] _Ibidem._
Paoli créa au roi de nouvelles difficultés avec les exigences de son ambition inquiète. Théodore avait conféré à Fabiani les fonctions de vice-président du conseil de guerre. Paoli convoitait cette position pour concentrer toute l'autorité entre ses mains. Il rassembla ses hommes et, allant trouver le roi, il lui manifesta son mécontentement. Il ajouta que si satisfaction ne lui était pas donnée sur le champ, il se retirerait dans la montagne. Neuhoff essaya de le calmer tout en restant inébranlable. Paoli ne partit pas et la nomination de Fabiani fut maintenue[179].
[179] _Ibidem._
Le soir, à table, avec beaucoup d'à-propos et un sourire aimable aux lèvres, le roi fit «tomber la conversation sur la faiblesse de certains hommes, qui se laissent emporter par de vaines susceptibilités, et avait expliqué que certaines dignités sont inséparables du titre de comte»[180].
[180] _Mémoires de Rostini._
Aussitôt après avoir créé les grands dignitaires de la couronne, le roi avait signé un décret ordonnant aux cantons d'Ampugnani et de Casacconi, sous peine d'être déclarés rebelles, de rassembler tous les hommes armés à Casinca, le 20 avril, afin de traiter une affaire importante pour le bien public. Chaque homme devait apporter des vivres pour quatre jours au moins. Il enjoignait aux chefs de lui signaler tous ceux qui n'obéiraient pas. Sa volonté était que le décret fût lu dans les villages et affiché à la porte des églises paroissiales.
A la fin, l'édit portait: «On doit savoir que le sceau du dit roi est formé d'une chaîne à trois cercles seulement»[181].
[181] Décret donné à Alesani, le 16 avril 1736. Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 281.
Après que le bâtiment anglais, commandé par le capitaine Dick, eut débarqué Théodore à Aléria et déchargé quelques munitions, il avait repris la mer, faisant voile vers Livourne. Il y arriva au commencement du mois d'avril.
L'envoyé anglais en Toscane, Fane, se trouvait alors à Livourne. Le consul de Gênes se rendit aussitôt chez lui pour protester, au nom de son gouvernement, contre les secours apportés aux révoltés par ce navire. Le diplomate anglais répondit que certainement le capitaine Dick avait enfreint les ordres du roi, et qu'il en écrirait à l'Amirauté. Fane, pour terminer, conseilla au consul génois «de ne pas faire beaucoup de bruit de cette contravention qui était la première.» D'abord, le capitaine pourrait facilement se justifier en alléguant que le mauvais temps l'avait forcé à aborder en Corse, ensuite, parce qu'on donnerait à l'affaire une trop grande importance. Rentré à Florence, le résident anglais alla trouver le comte Lorenzi, envoyé de France en Toscane, et lui dit que le capitaine Dick affirmait que Théodore avait une lettre du roi d'Angleterre; mais Fane se hâta d'ajouter qu'il n'y croyait absolument pas[182].
[182] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 14 avril 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des affaires étrangères.
L'envoyé anglais avait conseillé au capitaine de ne pas retourner dans l'île. Il appuya cet avis de la défense que le roi d'Angleterre avait faite à ses sujets d'aider en quoi que ce soit les rebelles de Corse. Mais Dick persuadé que la cour de Londres prenait une part active dans les affaires de Théodore, malgré les dénégations diplomatiques de Fane, était parti pour la Corse avec quelques maigres munitions dans la cale de son navire[183].
[183] «L'on m'écrit de Florence et de Livourne que le capitaine de cette nation (anglais), qui a fait un second voyage en Corse, après y avoir débarqué Neof, sur la défense que M. Fane, ministre d'Angleterre lui a faite d'y retourner, a produit une lettre du roi de la Grande Bretagne qui l'y autorise et c'est apparemment ce qui a causé la mission de M. François Brignole à Londres, où il s'est rendu en poste. Ces circonstances jointes à celles de l'examen des ports de la Corse par un bâtiment anglais donnent des soupçons fondés...».--Campredon à Chauvelin. Gênes, le 24 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères. Cette lettre a été publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 293-294.
Cette fois les plaintes des Génois furent plus vives; elles étaient justifiées. Fane écrivit au consul anglais, à Livourne, afin de retirer le passeport du capitaine, dans le cas où il reviendrait. Dans cette éventualité, l'envoyé anglais priait le gouvernement toscan de refuser au navire le billet de santé. Le bâtiment resterait à Livourne jusqu'à la réception des instructions demandées à Londres. Fane affirmait la parfaite neutralité de son gouvernement en cette affaire. Le public, qui veut toujours tout savoir, ne croyait pas à cette affirmation[184].
[184] Lorenzi à Chauvelin. Florence, le 12 mai 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Pendant que ces négociations se poursuivaient, Théodore avait donné des instructions pour l'organisation de l'armée. Il nomma vingt-quatre capitaines, qui furent chargés de parcourir le pays afin de lever chacun une compagnie de trois cents hommes. En attendant les recrues, il fut décidé que la cour retournerait à Cervione.
Avant de quitter Alesani, on apprit que le bâtiment du capitaine Dick était arrivé. Outre des munitions, il portait, au dire de Costa, une couronne destinée au sacre. Le roi envoya Fabiani, avec trois des compagnies nouvellement formées, pour prendre les munitions à Aléria et les transporter à Cervione. Elles consistaient en douze sacs de balles et six barils de poudre[185].
[185] _Journal de Costa._
La vue de ces munitions exalta la fièvre belliqueuse des Corses; mais cette fois-ci encore, ce ne fut pas au détriment des Génois. Des disputes s'élevèrent parmi les hommes de Fabiani, relativement au partage. La querelle tourna au tragique. «Des mots ils en arrivèrent aux voies de fait et des voies de fait aux coups de fusil». Fabiani s'interposa et ne put obtenir du calme qu'en promettant de ne pas rapporter au roi cette déplorable querelle[186].
[186] _Ibidem._
Mais les coups de fusil que les Corses tiraient avec tant d'ardeur, soit en l'honneur de leur roi, soit pour vider leurs différends, finirent par attirer l'attention des postes génois qui surveillaient la côte. Ce navire anglais parut suspect. Comme un canot se détachait du bord pour atterrir, et tandis que les Corses se battaient, une felouque génoise armée en course, s'approcha de l'esquif et s'en empara. Les Génois amenèrent leur capture à Bastia. Outre les objets personnels destinés au roi et les munitions, on saisit un certain nombre de lettres au moyen desquelles, dit Costa, on pouvait couper toutes les communications de Théodore avec le continent[187].
[187] _Journal de Costa._--Lettre de Bastia du 16 avril 1736 jointe à la lettre de Campredon du 26: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette lettre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 284, porte que Rafaelli, «grand chancelier de Corse», était à bord de l'esquif avec un capucin et six autres Corses. Cet esquif aurait débarqué «huit barils de poudre, trois caisses de fusils et plusieurs autres choses qu'on ne sait pas».
Fabiani et sa troupe durent revenir à Cervione, très penauds de cette aventure qui rappelait la fable de l'_Ane et les Voleurs_, et où les Génois avaient joué le rôle du troisième larron. Théodore, cependant, ne laissa percer aucune marque extérieure de chagrin[188].
[188] _Journal de Costa._
Les cinq matelots qui montaient l'embarcation capturée furent conduits devant Rivarola, commissaire général de la république à Bastia. L'interrogatoire auquel ils furent soumis, et dont les Génois attendaient sans doute un résultat décisif, ne prouva rien. Les marins ne savaient pas grand'chose et ils ne comprenaient pas le langage qu'on leur parlait. Ils se contentèrent de menacer les Génois de la colère de Sa Majesté Britannique si on ne les relâchait pas immédiatement.
Sur la demande du consul anglais ils furent remis en liberté, mais le capitaine reçut un blâme pour sa conduite[189]. Quelque temps après Dick alla à Smyrne, où persuadé que le gouvernement anglais voulait le faire arrêter, il se brûla la cervelle[190].
[189] _Journal de Costa._
[190] Note de l'éditeur des _Mémoires du Père Bonfiglio Guelfucci_, _op. cit._, p. 66.
Le 17 avril, Théodore se mit en route pour Cervione avec une escorte de cinq cents hommes. Son arrivée à Alesani avait été saluée par des cris de joie, son départ eut lieu au milieu des acclamations. Dans les villages que traversa le cortège royal, des arcs de triomphe étaient dressés; des guirlandes de fleurs ornaient les maisons et les notables venaient au devant de Sa Majesté et lui offraient, comme présents, de l'huile, du vin et des oranges. Les principales familles étaient admises à baiser les mains du roi, tandis que les hommes du commun, la tête découverte, ployaient un genou devant lui et criaient: _Viva!_
En chemin, Théodore et sa cour s'arrêtèrent dans un couvent. Les moines présentèrent au roi, comme rafraîchissements, du vin et des fruits. Sans prendre la collation offerte, Sa Majesté se remit promptement en route. Les «bons moines» accompagnèrent le cortège, en distribuant leur vin et leurs fruits aux gens de la suite. Bientôt la cour arriva au «palais.» Le peuple attendait le souverain et chacun demanda à être admis à l'honneur du baise-main. La foule était si compacte qu'on dut placer deux capitaines, l'un dans l'atrium, l'autre à la porte de l'appartement royal, pour assurer l'ordre dans les entrées et les sorties[191].
[191] _Journal de Costa._
Théodore fit une proclamation pour donner à son peuple la preuve de son «amour paternel» et de sa «clémence». Il accordait une amnistie générale à tous les rebelles, c'est-à-dire aux Corses au service de la république. Ceux-ci seront reçus par lui «avec toute la cordialité possible»; le passé sera oublié. Il leur donnait dix jours pour faire leur soumission et se présenter devant lui. Passé ce délai, leurs biens seraient confisqués. Si ces égarés restaient sourds à l'appel de Sa Majesté, ils ne devaient plus espérer le pardon dans l'avenir et ils «seront très sévèrement punis si on les attrape»[192].
[192] Fait à Cervione, le 19 avril 1736, signé: Costa, grand chancelier: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publié par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 284-285.
Mais la monarchie naissante ne pouvait se confiner dans l'oisiveté, et Neuhoff aimait le changement. Il fut décidé que, pour être mieux à portée de prendre contact avec les forces génoises, le roi transporterait sa résidence à Venzolasca, village situé non loin du fort de San Pellegrino. Un Corse nommé Castineta fut envoyé pour faire préparer un logement habitable. Au premier étage se trouvaient quatre chambres. La meilleure fut aménagée pour Sa Majesté; la seconde fut attribuée à Giafferi, la troisième à Giappiconi; Costa et Buongiorno se logèrent dans la quatrième. Le rez-de-chaussée se composait d'une chambre pour le chapelain, de deux pièces pour les valets et d'une cuisine. La maison adjacente fut destinée aux généraux.
En voyant qu'il n'était pas logé dans la même maison que le roi, Paoli eut un accès d'indignation. Il s'écria: «Quittons cette demeure; ce n'est pas la place des généraux. Mieux vaudrait se retirer dans une confrérie et laisser le grand chancelier et le capitaine de la garde en possession du palais. Nous les avons assez vus!» Les clients de l'irascible patriote reprirent comme un écho: «Hors du palais, hommes de Rostino[193]; nous ne voulons pas d'autre roi que notre général.»
[193] Village natal de Paoli.
Au bruit de cette nouvelle sédition, Théodore sortit du palais en brandissant sa canne à bec de corbin. Il en frappa un des hommes, Capone, qui criait plus fort que les autres. Les serviteurs accourus se saisirent de cet énergumène, que le roi condamna à mort séance tenante. Cette mesure de rigueur surexcita les esprits. Les amis de Capone s'élancèrent vers la demeure royale pour y mettre feu; on put les arrêter à temps. Enfin, comme tout paraissait terminé, Théodore rentra chez lui. Paoli, de son côté, pensant avoir suffisamment montré son pouvoir, vint trouver le roi qui l'accueillit fort mal. Bien qu'il eût tous les torts, le général s'attendait sans doute à une autre réception. Furieux de voir que Neuhoff lui tenait tête, il s'élança sur Sa Majesté et «essaya de la jeter par la fenêtre». Les ministres intervinrent: pour calmer Théodore, ils firent valoir «la grossièreté native de Capone», cause première de cet incident regrettable. Ils parlèrent raison à Paoli[194], lui remontrant sans doute qu'il n'était pas d'usage dans les cours de jeter le roi par la fenêtre.
[194] _Journal de Costa._
Cette tragi-comédie eut le dénouement de _Cinna_. Théodore, avec une grandeur d'âme, à laquelle il était bien un peu contraint, fit grâce à Capone, qui fut remis en liberté. La question des logements reçut une solution amiable. On plaça Giafferi et Giappiconi dans une même chambre, et Paoli put ainsi être logé dans la maison royale. Costa, qui se tenait toujours à l'écart de ces disputes, nous dit, en terminant le récit de cette scène: «Au moment du souper, les choses étaient rentrées dans l'ordre et nous eûmes tous ensemble un agréable repas»[195].
[195] _Ibidem._
Ces éternelles disputes menaçaient de tout compromettre.
Une diversion s'imposait: la plus logique était de commencer sans retard les opérations contre les Génois. Théodore fit son plan de campagne. Il fallait avant tout se rendre maître de Bastia, siège du gouvernement ennemi; mais pour arriver à mettre le blocus, on devait d'abord s'emparer du village de Furiani, aux portes de la ville. Malgré l'hostilité qu'il témoignait à Neuhoff, Paoli fut désigné pour cette expédition. Quelques soldats sous le commandement de Luccioni partirent vers le sud, afin d'intimider les habitants de Bonifacio favorables aux Génois. Fabiani eut mission de se rendre en Balagne, sa province, pour soulever les populations et tâcher de prendre Calvi. Arrighi fut envoyé dans le Nebbio. Il devait occuper Saint-Florent, petite ville maritime considérée alors comme la clef de la Corse. Théodore qui ne tenait pas à s'exposer beaucoup, se réserva le siège de San Pellegrino. Il prit le capitaine Ortoli sous ses ordres[196].
[196] _Journal de Costa._
Les troupes de Paoli purent s'avancer jusqu'auprès de Bastia sans rencontrer de résistance. Mais elles furent arrêtées dans leur marche par le petit fort des Capucins, situé aux portes de la ville. Paoli dut attaquer cette position; durant trois jours il tenta de l'enlever. Le succès trompa ses efforts et il fut obligé de commander la retraite. Les troupes rebelles purent cependant rester dans les environs.
A l'intérieur de la ville une grande inquiétude régnait, malgré la présence de quatre mille hommes armés, tant soldats que paysans.
«Les Corses se sont vantés que, s'ils peuvent une fois entrer dans la ville, ils nous feraient passer au fil de l'épée. Dieu nous garde de pareils événements!»[197].
[197] D'Angelo à Campredon. Bastia, le 5 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 286.
On racontait que les mécontents avaient fait empaler un nommé Periale et son neveu, parce qu'ils paraissaient être du parti des Génois. Des billets circulaient dans la ville, promettant de faire un «carnage horrible» des bourgeois qui prendraient les armes contre les patriotes. Les femmes et les enfants ne seraient pas épargnés. Le gouverneur avait donné «vingt sols» à chaque ouvrier pour détruire l'effet de ces menaces, puis on avait fait des dépôts d'armes dans chaque quartier afin que chacun pût se défendre[198].
[198] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.
Les quelques patriotes qui se trouvaient à l'intérieur de la ville s'agitaient beaucoup. La nouvelle du couronnement d'un beau seigneur, richement vêtu, distribuant des pièces d'or, les avait exaltés. Malgré les «menaces les plus foudroyantes» des Génois, ils ne pouvaient contenir leurs sentiments. Les Corses au service de la République «se mordaient les lèvres», parce que bien certainement ils ne participeraient pas comme les autres aux faveurs que le roi allait faire pleuvoir sur ceux qui étaient restés fidèles à la cause nationale. Quant aux Bastiais «les plus perfides», c'est-à-dire ceux qui étaient franchement génois, eux aussi ils «eussent bien voulu posséder la grâce, parce qu'ils ignoraient réellement quel était ce personnage, quelles étaient ses forces, sa mission, à quels ordres il obéissait». Le gouverneur ne savait pas grand'chose et, pour se donner une contenance, il traitait Théodore «d'Arlequin déguisé en roi»[199].
[199] _Mémoires de Rostini._
La situation dans Bastia était donc très troublée. Après avoir résisté aux rebelles, à l'attaque du fort des Capucins, les Génois ne tentèrent plus rien pour les écraser définitivement. La peur semblait à tel point paralyser leurs efforts qu'ils songeaient à peine à se défendre. C'est ainsi que Paoli put s'emparer du poste de Saint-Joseph, à proximité de Bastia. Le capitaine Franchi, au service des Génois, qui commandait ce poste, n'opposa aucune résistance. Il se replia dans la ville en abandonnant sa poudre et ses grenades[200]. Ce succès encouragea les Corses; ils essayèrent de surprendre Bastia par une attaque de nuit. Cette opération échoua, car Paoli, apprenant que son père venait de mourir, était subitement parti pour Orezza, afin d'assister aux funérailles, sans se soucier de l'abandon dans lequel il laissait ses troupes[201].
[200] Lettre de Bastia, 7 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 287.
[201] _Journal de Costa._
Cette désertion devant l'ennemi affecta vivement le roi. Il voulut condamner Paoli à mort, mais Giafferi s'interposa en disant que rendre les derniers devoirs aux siens était une coutume séculaire en Corse; aucune circonstance ne pouvait empêcher l'accomplissement de cet acte de piété filiale. Neuhoff s'indigna de voir combien la discipline manquait parmi les Corses. Il déclara que si les choses ne changeaient pas, il quitterait le pays, car il n'y avait rien à faire avec de pareils errements[202]. Paoli ne fut pas condamné; Théodore commençait à sentir qu'il n'était pas le plus fort, et si parfois il était tenté de l'oublier, les Corses se chargeaient de le lui rappeler. Sa royauté naissante était battue en brèche par ceux-là mêmes qui l'avaient couronné.
[202] _Ibidem._
Un désastre vint cependant fournir à Théodore l'occasion de faire preuve d'autorité.