Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 5
L'opinion publique s'intéressa à l'aventure. Les gazettes publièrent des articles sur cet événement à sensation. Un livre anonyme[101], imprimé à La Haye, en 1738, chez Pierre Paupie[102], publia une _Relation de la descente d'un étranger en l'île de Corse_. Cette relation donna des détails qui furent d'accord avec les rapports des agents génois.
[101] _Histoire des révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État, tirée des Mémoires tant secrets que publics. Op. cit._
[102] Pierre Paupie était l'éditeur de la _Gazette d'Amsterdam_.
On commença par se demander quel était le personnage qui se trouvait à bord du bâtiment anglais[103]. Les gazettes mirent plusieurs noms en avant: le fils aîné du chevalier de Saint-Georges, le prince Rakoczy, le duc de Ripperda[104], le comte de Bonneval[105]. On finit par savoir que l'inconnu s'appelait Théodore, baron de Neuhoff, gentilhomme westphalien; mais comme ce nom, par lui-même, n'évoquait pas l'idée d'une force suffisante pour accomplir les grandes choses dont ce débarquement devait être le prélude, on chercha à savoir quelles combinaisons il pouvait bien y avoir derrière tout cela. Le chemin était ouvert aux suppositions. On entrevoyait que de graves desseins allaient bientôt être mis à exécution sous le couvert de cet agent.
[103] Le livre anglais anonyme dit que le pavillon du navire qui amena Théodore en Corse était bleu avec des raies blanches.
[104] «J'ai déjà eu l'honneur de vous rendre compte de l'arrivée en cette île d'un personnage inconnu qui y a fait beaucoup de bruit..... Quelques-uns s'imaginent que ce pourrait être M. de Ripperda, d'autres que ce n'est qu'un corse travesti. Quoiqu'il en soit, cette aventure inquiète fort la république et elle fera partir incessamment trois galères pour se rendre à la Bastie.»--Campredon à Maurepas, ministre de la Marine. Gênes, le 19 avril 1736.--Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[105] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p. 198.--_Lettres juives_, t. II, p. 265.
Jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, «la Corse était à peu près aussi inconnue que la Californie et le Japon»[106]. L'Europe cependant commençait à tourner les yeux du côté de cette île, non qu'elle s'intéressât beaucoup aux démêlés de la république de Gênes avec ses sujets, mais la Corse, par sa position, formant pour ainsi dire l'avant-poste de l'Italie, pouvait faire naître les convoitises les plus explicables, comme les craintes les mieux justifiées, surtout au milieu de cette paix mal définie qui suivit la guerre de la succession d'Espagne.
[106] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._, préface, p. 2.
Le vaisseau anglais était muni d'un passe-port délivré par le consul anglais à Tunis. Aléria avait été choisi pour attérir parce que ce port était dans la possession des mécontents. Le navire tira quelques salves auxquelles l'écho du maquis seul répondit.
Les moindres détails concernant les grands personnages ont toujours eu de l'attrait pour la foule. Le 12 mars 1736, Théodore entrait dans l'histoire; on ne savait pas encore quel rôle il allait jouer, mais il était intéressant de connaître le costume qu'il portait. Il était vêtu, dit le chroniqueur de La Haye, «d'un long habit d'écarlate doublé de fourrure, couvert d'une perruque cavalière et d'un chapeau retroussé à larges bords, et portant au côté une longue épée à l'espagnole et à la main une canne à bec de corbin»[107].
[107] _Histoire des révolutions de l'île de Corse. Op. cit._, p. 193.
Il se donnait les titres de grand d'Espagne, de lord d'Angleterre, de pair de France, de baron du Saint-Empire et prince du Trône romain.
Ces titres ronflants et cosmopolites ne paraient pas d'habitude un même individu; mais ils pouvaient impressionner les Corses. Une satire disait: «Son épée à l'espagnole tient la place de la Toison d'or; sa perruque à l'anglaise, de la Jarretière; sa canne à bec de corbin, de cordon bleu; son grand chapeau à l'allemande désigne la qualité de baron du Saint-Empire, et sa grande robe d'écarlate dénote un diminutif de cardinal, ou, si l'on veut, un prince romain[108].»
[108] _Lettres juives. Op. cit._, t. II, p. 264.
La canne, en tous cas, tiendra lieu de sceptre au nouveau roi. Il l'étendra plus d'une fois pour apaiser les disputes éclatant au milieu de ses sujets et même pour taper sur les plus récalcitrants.
Théodore avait alors quarante-deux ans. Il paraissait plus vieux que son âge, car les gens qui le virent à Tunis s'accordaient à lui donner entre quarante-huit et cinquante ans. Il avait la figure ronde et le teint coloré. Sa barbe châtain, tirant sur le roux, commençait à blanchir. Il était de taille ordinaire et de corpulence tendant à l'embonpoint. Deux dents de devant lui manquaient: une à la mâchoire supérieure, l'autre à la mâchoire inférieure[109].
[109] _Dépositions faites le 3 juin 1736 dans la chancellerie de l'illustrissime magistrat du rachat des esclaves. Loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Outre les individus qui s'étaient embarqués avec lui à Tunis[110], sa suite comprenait encore trois turcs aux costumes bizarres, armés à la façon barbaresque[111], dont l'un se nommait Monte-Christo[112], et les deux esclaves corses rachetés à crédit.
[110] Voir le chapitre précédent.
[111] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167.
[112] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
L'existence du baron de Neuhoff s'était passée à conspirer d'une façon peu heureuse, nous l'avons vu. Aussi apportait-il, dans tous les actes de sa vie, des manières, on pourrait dire des manies, de conspirateur. Sa méfiance lui faisait voir partout des ennemis, des espions, des pièges; sa prudence lui dictait une conduite propre à les éviter.
Une vignette qui sert de frontispice au livre imprimé à La Haye, montre Théodore sur le rivage corse dans son merveilleux costume, tandis que, dans le fond, le vaisseau qui l'a amené, s'entoure d'un nuage de fumée, et qu'un fort, dominant la rade, répond aux salves.
Mais le baron n'avait pas débarqué quand le navire eut jeté l'ancre. Sa prudence l'emporta sur sa vaine gloriole. Il attendit à bord la réponse à une lettre qu'il venait d'écrire.
Cette lettre était adressée à Giafferi, un des principaux agents de la révolte. Celui-ci convoqua immédiatement ses amis en assemblée secrète à Matra, près d'Aléria, dans la maison d'un patriote, Xavier dit de Matra. Cette réunion se composait, en outre de Sébastien Costa, avocat, d'Hyacinthe Paoli, et de Giappiconi.
Les Corses étaient très las; la révolte commençait à s'user. Mais l'arrivée du navire à Aléria rendit courage aux chefs. Les indifférents comme Xavier Matra, ou bien ceux qui jusqu'alors avaient favorisé les Génois, tels les Panzani, accueillirent avec enthousiasme le personnage qui leur venait de Tunis[113].
[113] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
Quand le conseil fut au complet et les portes soigneusement closes, Giafferi donna lecture de la lettre de Théodore. Elle était ainsi conçue:
«Très illustre seigneur Giafferi,
«Je viens d'atteindre enfin les rivages de la Corse, appelé par vos prières et vos lettres répétées. Le constant amour ainsi que la fidélité que vous et les Corses m'avez témoignés pendant plus de deux ans m'ont poussé à surmonter mon aversion pour la mer et ma crainte du mauvais temps qui règne d'habitude pendant cette saison de l'année. Le ciel, qui jusqu'ici m'a favorisé, a rendu mes voyages prospères. Je suis ici pour porter tout le secours qui est en mon pouvoir à votre royaume opprimé et pour le délivrer, avec la volonté de Dieu, du joug de Gênes. Ne craignez pas que je puisse jamais négliger en aucune façon mon devoir envers vous, si vous m'êtes fidèles. Si vous me choisissez comme votre roi, je demande seulement le droit de modifier une loi parmi vous, c'est-à-dire d'accorder la liberté de conscience aux hommes des autres nationalités et des autres croyances qui pourraient venir ici pour nous assister dans nos entreprises. Venez tous tant que vous êtes, à Aléria, sans délai, Costa, Paoli et les autres, afin que nous puissions nous concerter et établir notre base d'action.
«Votre dévoué,
«THÉODORE»[114].
[114] Cette lettre est tirée du _Journal de Costa_.--Extraits traduits en anglais et publiés par M. Theodore J. Bent dans _The historical review_.--Janvier 1886.
Rostini, dans ses mémoires, reproduit cette lettre dans des termes identiques, sauf qu'il indique Paoli comme le destinataire au lieu de Giafferi.
Je préfère m'en tenir à la version de Costa, parce que: 1º Costa a été témoin oculaire des faits; 2º Giafferi figurait, on l'a vu, parmi les prisonniers détenus à Gênes en 1733. C'était eux que Théodore avait connus, et non pas ceux qui étaient restés dans l'île, tels que Paoli.
Cette lecture provoqua dans l'assemblée un vif enthousiasme. Les patriotes s'écrièrent: «Vive Théodore notre Roi!»
«On commençait à appeler le baron allemand Théodore, parce que la lettre était signée de ce nom», dit naïvement Rostini dans ses _Mémoires_. Des présents destinés à Mme Matra, accompagnaient le message: «des dattes, des boutargues et des langues»[115].
[115] _Mémoires de Rostini. Op. cit._
Il y avait aussi pour les patriotes «des bouteilles de véritable vin du Rhin»[116].
[116] _Journal de Costa. Op. cit._
Ce vin, chose inconnue alors en Corse, réjouit les chefs et particulièrement le bon Costa, qui s'attendrira toujours devant des mets succulents ou de fines boissons.
Il y eut cependant, au milieu de ce concert d'enthousiasme, une note discordante. Ce fut Hyacinthe Paoli qui la fit entendre; il sera coutumier du fait.
«Paoli, nous dit Costa, était un homme jaloux qui aurait voulu avoir pour lui seul la confiance de l'étranger et dominer ainsi les autres. Il déclara qu'il n'aimait pas la liberté de conscience que demandait ce personnage[117].»
[117] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._
A première vue, cette question de liberté de conscience pouvait paraître superflue dans un pays où il n'y avait pas de cultes dissidents, sauf le rite orthodoxe observé par la colonie de grecs maïnotes établie en 1676 à Cargèse, petite ville sur la côte occidentale de l'île.
Théodore reviendra souvent sur cette question, avec une insistance qui étonne de la part d'un homme plus porté à user d'expédients qu'à agir en vue d'un principe; mais cette apparence de principe rentrait dans la catégorie de ses expédients. La liberté de conscience était, sans doute, pour lui, le mandat impératif auquel ses bailleurs de fonds l'avaient contraint. Neuhoff, seul, n'eût pas songé, en arrivant en Corse, à faire cet _Édit de Nantes_.
Cependant, la déclaration de Paoli avait jeté le trouble dans les esprits. L'assemblée eut recours aux lumières du chanoine Albertini, un parfait théologien, qui se trouvait justement à Matra[118].
[118] _Journal de Costa. Op. cit._
Le chanoine se prononça sans l'aide d'aucun livre de théologie. Il fit d'abord remarquer que le Pape accordait, aux Juifs dans Rome, la liberté de conscience et le libre exercice de leur culte. Il déclara ensuite que les Corses devaient accepter le personnage quel qu'il puisse être, car il était envoyé par le ciel, pour que la Corse ne pérît dans la détresse où elle se débattait. La main de Dieu était visible dans cet événement. Il fallait considérer cette arrivée comme un miracle. Le seigneur Théodore atteignait, en effet, les rives de Corse «dans les jours où l'Eglise célèbre l'Annonciation de la Vierge Marie, laquelle avait été le fondement de la Rédemption universelle»[119].
[119] _Ibidem.--Mémoires de Rostini. Op. cit._
Ces paroles répondaient au sentiment de la majorité. Elles furent accueillies avec enthousiasme, et la voix de l'opposant fut étouffée sous les applaudissements. Paoli dut se résigner. Dans ce nouveau régime auquel il fait mine d'adhérer, son ambition inquiète et envieuse lui fera jouer un rôle d'opposition continuelle, pour ne pas dire de trahison.
L'assemblée décida que les chefs iraient à Aléria souhaiter la bienvenue au seigneur Théodore. Mais, dans la crainte de quelque tentative des Génois, on résolut d'opérer dans le plus grand secret.
Les corses passèrent la nuit à Matra. A l'aube, ils se mirent en route. Ces gens qui s'en allaient au devant de leur messie, chantèrent en cheminant des chansons patriotiques. Paoli lui-même chantait. Il était poète et avait composé la plupart de ces _ballate_ vibrantes[120].
[120] _Journal de Costa. Op. cit._
Son Excellence reçut les chefs à merveille. Neuhoff se rendit avec eux dans une maison du village où un souper fut préparé. Ce repas «réjouit les cœurs» des patriotes. Le linge était d'une blancheur irréprochable, les dattes exquises, les vins parfaits. Théodore racontait fort bien, et ses «charmantes histoires de voyages rendirent la boisson plus agréable et les viandes plus savoureuses»[121]. Après le repas, Neuhoff dut paraître au balcon. Il se montra au peuple entouré des chefs corses et escorté de ses esclaves maures portant des lumières. La foule l'acclama. Puis, il passa toute la nuit avec ses nouveaux amis, continuant la narration de ses aventures ébauchée au souper, d'une façon plus favorable à sa cause, assurément, que conforme à la vérité. Sous le rapport de la parole, il était doué et il éblouissait ses auditeurs. Les manières affinées de l'ancien page de Versailles étaient faites pour impressionner les natures frustes de ces insulaires. L'aube interrompit ces entretiens. Giafferi et ses amis se retirèrent enthousiasmés, laissant leur messie s'endormir sous la garde des sentinelles.
[121] _Ibidem._
En venant, dans la matinée, rendre hommage à Son Excellence, les patriotes la trouvèrent au lit, encore fatiguée de la veillée et des libations de la nuit précédente[122]. Neuhoff, qui avait l'habitude des cours, les retint dans sa ruelle pour son petit lever. Il s'entretint longuement avec ceux qui déjà lui constituaient une cour.
[122] _Ibidem._
Théodore demanda aux chefs quelques détails sur la situation et les engagea à formuler leur avis. Ils répondirent: «Il ne reste rien à faire à Votre Excellence que de notifier ces faits au peuple et vous serez élu roi d'un consentement universel[123].»
[123] _Ibidem._
Le baron les interrompit; dès son arrivée il entendait parler en maître[124].
[124] _Mémoires de Rostini._
«Il ne faut rien précipiter, dit-il, nous devons, d'ailleurs, attendre l'arrivée d'Arrighi et de Fabiani, de Corte et de la Balagne. Je leur ai déjà écrit et si leur opinion est pareille à la vôtre, nous continuerons, alors, à parler des affaires d'état. Pour l'instant, prenons deux jours de repos et de plaisirs pour nous préparer à la lourde tâche qui nous incombe»[125].
[125] _Journal de Costa._
Les patriotes admirèrent cette prudence.
Il entrait évidemment dans les vues de Théodore d'avoir, avec lui, tous les chefs reconnus des mécontents, pour s'assurer le concours unanime des insulaires. Ne mettait-il pas aussi une certaine coquetterie à se faire prier d'accepter une couronne dont il ne voulait, disait-il, que pour le bonheur du peuple corse dont les malheurs l'avaient si ému?
Après son discours, Neuhoff se leva, et «une demi-heure après, dit le fidèle chroniqueur de cette arrivée à sensation, Son Excellence parut devant les généraux et leurs amis. Le baron avait grand air dans son vêtement écarlate et sous sa majestueuse perruque. Il portait une épée au côté et tenait sa fameuse canne en main. Six intendants, un chambellan et trois esclaves l'accompagnaient.» Les chefs étaient assemblés sur son passage; il les salua avec cette grâce un peu hautaine dont usent les princes. Puis il manifesta le désir de sortir de la ville pour admirer la belle et vaste plaine qui s'étendait aux alentours[126].
[126] _Ibidem._
Dans son journal, le bon Costa se montre d'un enthousiasme débordant pour les moindres actions du seigneur Théodore. Il les relate heure par heure avec les plus minutieux détails. Un peu naïf comme écrivain, mais, par cela même, d'une sincérité qui rend son témoignage historique précieux, il fut, dès les premiers jours, entièrement dévoué à Neuhoff. Garde des sceaux, grand chancelier de ce royaume éphémère, il est le fidèle serviteur de l'aventurier dans les heures lumineuses où tous acclament cet étranger qui semblait personnifier les suprêmes espérances; il restera son compagnon dévoué dans les jours misérables, quand, la désillusion venue, chacun abandonnera le maître qui n'a pas réussi. S'il fut le Blondel d'un Richard peu grandiose, Costa n'en est pas moins une figure touchante.
Les deux premiers jours furent employés en promenades.
Pendant ces visites aux environs, on débarquait la cargaison du navire. Le baron fit faire une distribution de sequins, de fusils et de chaussures au peuple[127]. Ces chaussures de bon cuir étaient, a-t-on dit, «une magnificence ignorée en Corse»[128]. Il est vrai que les insulaires n'avaient pas l'habitude de porter des bottes à l'orientale.
[127] _Journal de Costa._
[128] Voltaire, _Œuvres_, t. XXV. _Précis du siècle de Louis XV_: De la Corse, ch. XL, p. 458.
Neuhoff, du reste, laissait planer, sur les munitions et sur l'argent qu'il apportait, un mystère favorable aux suppositions les plus avantageuses; mais les ressources dont il disposait étaient très modestes. Les Corses devaient bien vite s'en apercevoir, et ils le lui firent sentir.
Tandis qu'on faisait ces petites distributions, Paoli et les autres chefs haranguaient le peuple. Et quand Théodore paraissait, on commençait déjà à crier: _Viva il nostro Re!_[129].
[129] _Journal de Costa._
Cependant Arrighi et Fabiani n'arrivaient pas. Il fut décidé que Théodore et ses conseillers se rendraient dans la montagne, au village de Cervione. C'est là que le couronnement devait avoir lieu[130]. Et puis, la prudence commandait ce déplacement. Les côtes de l'île n'étaient pas à l'abri d'un coup de main des Génois. Le fort de San Pellegrino, où ils tenaient garnison, se trouvait près d'Aléria. L'intérieur des terres, avec ses hauteurs, ses villages retranchés et ses maquis, offrait toute la sécurité désirable pour préparer l'entrée en campagne.
[130] _Ibidem._
On allait se mettre en route lorsqu'une querelle s'éleva entre les partisans de Paoli et ceux de Giafferi, pour une question de préséance. La dispute s'éloigna bientôt des vaines subtilités du protocole pour dégénérer en bataille; des coups de fusils furent échangés. Théodore se précipita au milieu des combattants en brandissant sa fameuse canne à bec de corbin. «Que prétendez-vous par cette folie? s'écria-t-il. Si je dois être le chef parmi vous, je réglerai les honneurs et la préséance suivant les mérites. Si les agresseurs, dans cette dispute, ne viennent pas immédiatement faire leur soumission, demain je retournerai à mon bord et je mettrai à la voile pour le continent»[131]. Ce discours fit tout rentrer momentanément dans l'ordre; mais cet incident avait retardé le départ. Le cortège ne put se mettre en marche qu'à la tombée du jour. Neuhoff ne voulait pas arriver pendant la nuit à Cervione; son effet aurait été manqué. La cour s'arrêta sur les bords de la Bravona. Une cabane de berger se trouvait là; on s'y installa tant bien que mal pour y attendre le jour. La cahute fut réservée à Son Excellence; la suite resta au dehors, «tandis que les horreurs de la nuit étaient dissipées par la multitude des feux qui avaient été allumés»[132].
[131] _Journal de Costa._
[132] _Ibidem._
Vers midi, Théodore et ses vaillants compagnons arrivèrent à Cervione. Le peuple était assemblé sur la place; de longues acclamations retentirent. On salua le personnage de salves de mousqueterie si nourries que l'écho en arriva jusqu'au fort génois de San Pellegrino. Le commandant se demanda avec anxiété ce que tout ce tapage voulait bien dire. Et comme les coups de fusil ne s'arrêtaient pas, paraissant au contraire augmenter, il eut peur. Il fit mettre une felouque à la mer et l'envoya à Bastia pour informer du fait Rivarola, le gouverneur génois[133].
[133] _Journal de Costa._
Mais, de part et d'autre, c'est-à-dire entre gens de Cervione et soldats de San Pellegrino, les hostilités se bornèrent là. L'Iliade de la Corse abonde en traits de ce genre.
Neuhoff fut solennellement conduit au palais épiscopal abandonné par l'évêque d'Aléria depuis plusieurs années[134]. Ce prélat, Mgr Mari, issu d'une famille génoise, avait sa résidence à Cervione à cause du mauvais air des basses terres. Il y a lieu de croire que l'air, en ce moment, ne lui semblait pas meilleur sur les hauteurs, car il restait à Gênes.
[134] _Ibidem._
Tandis qu'on préparait le souper, les moines du couvent se rendirent auprès de Son Excellence et la remercièrent de venir de si loin pour les assister. Des Franciscains suivirent, portant comme présents de bienvenue quelques produits indigènes: des oranges, des citrons et «des flacons de vin vieux de deux ans». Théodore eut une parole aimable, un encouragement pour chacun; tous se retiraient sous le charme[135]. De son côté, il dut être satisfait de l'accueil des Corses.
[135] _Ibidem._
On continuait à décharger la cargaison du navire anglais. Quelques pièces de canon furent débarquées, et Théodore envoya quarante hommes de Cervione avec des mulets pour effectuer le transport de cette artillerie jusqu'au village. Les plus grosses pièces furent laissées pour la nuit au bas de la colline, les plus petites, au nombre de quatre, furent placées devant la demeure de Son Excellence avec des sentinelles, ce qui donna un certain air de grandeur à l'ancien évêché, qui allait bientôt devenir palais royal. Au matin, toute la population se rendit au bas de la colline pour assister au transport des canons.
Neuhoff éprouvait de grandes difficultés suscitées par la jalousie des chefs. Il y avait eu des tiraillements lorsqu'il s'était agi d'assigner les chambres dans le palais épiscopal. Paoli voulait occuper la pièce contiguë à l'appartement de Son Excellence. Giafferi la désirait également, d'où des disputes que Théodore apaisa en menaçant les Corses de partir de suite pour le continent. L'ordre se rétablit; Paoli eut la chambre qu'il convoitait; Giafferi se calma. Quant au doux Costa, comme il ne demandait rien, il partagea le logement de Giappiconi. Puis, eut lieu une autre aventure qui faillit tourner au tragique.
Un des maures, venus de Tunis, avait donné un soufflet à un Corse qui, pour se venger, administra une raclée au Turc sous les yeux du baron qui était à sa fenêtre. Celui-ci fit enfermer l'insulaire. A grands cris, ses compatriotes réclamèrent sa mise en liberté; un tumulte violent s'éleva; Théodore se vit entouré d'une foule hostile. Il prit une torche allumée, monta sur un baril de poudre, prêt à se faire sauter plutôt que de se laisser molester par ses futurs sujets. Les chefs arrivèrent heureusement et purent apaiser la fureur du peuple. Neuhoff consentit à descendre de son baril et tout rentra dans l'ordre[136].
[136] Lettre d'Angelo, vice-consul de France à Bastia, à Campredon, Bastia, le 12 avril 1736, communiquée avec la lettre de Campredon du 10 mai: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Cette lettre a été publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 278.
Il s'occupa ensuite de l'organisation militaire. Cinq jours furent consacrés à ce travail; tous les soldats enrôlés reçurent une avance de solde. Théodore nomma Paoli trésorier en chef; son emploi consistait à distribuer la monnaie d'or apportée de Tunis, et, comme entrée en fonctions, il reçut un présent de deux cents sequins[137]. Sa fidélité était assurée pour quelque temps.
[137] _Journal de Costa._