Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 37
Souvent, il les adresse au comte Fedi, à la Porte du Peuple; quelquefois au comte Orsini; rarement au docteur Gaffori, qui demeure à San Gio. Fiorentini. Il s'est servi, en dernier lieu du banquier Quarantolo, associé du marquis Noués.
Quelquefois aussi les envoie-t-il en droiture aux dames Fonseca, religieuses au même couvent des Saints-Dominique et Sixte.
Ses correspondants à Rome portent leurs lettres chez le comte Fedi ou chez le comte Orsini, qui font divers plis selon la qualité des lettres et les mettent sous quatre enveloppes; la première est pour le sieur Valentini; la seconde est pour le baron de Stos; la troisième pour le consul anglais de Venise et la quatrième est pour le baron Étienne Romberg qui est lui-même.
Ses correspondants de Rome sont: les comtes Fedi et Orsini; les dames Fonseca; Mailliani, marchand drapier près Saint-Eustache; un allemand nommé Joseph à Campidolio, qui a été au service de S. A. de Bavière; le docteur Gaffori; un capucin, faiseur d'or no 64 (?); un abbé nommé Punciani, ministre de la maison Fonseca à la Minerve et distributeur du sel; le maître de chambre de M. l'ambassadeur de Malte, nommé Ludovico Sancty (?), vers la Trinité du Mont. Celui-ci, à ce que l'on peut conjecturer, n'agit pas par lui-même, car, non seulement il a aidé le cousin de Théodore d'armes et d'argent quand il était à Rome, mais encore le neveu du même ambassadeur lui fit deux visites secrètes et, à son départ pour la Corse, le maître de chambre l'accompagna jusqu'à Ostia et lui donna deux signaux pour pouvoir reconnaître ceux qui seraient envoyés de sa part. Ces signaux consistaient en un petit carré de papier où son nom est écrit en lettres qui imitent le moule, et un cachet de cire rouge appliqué au-dessous représentant un cupidon monté sur un lion. Un nommé Raimondi, chevalier de Saint-Sylvestre et peintre, est aussi correspondant.
Ceux de Naples sont le consul de Hollande, Valembergh; Mme la princesse de la Rochette et un officier irlandais nommé Georges, qui est dans le château Sainte-Magdeleine, du côté des Carmes.
A Livourne, il n'y a plus que l'ancien capitaine du bagne, nommé Bigani; D. Felice Cervioni et Thomas Santucci d'Alesani.
Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Corse, vol. 2.
XVII.
RELATION DE CE QUI S'EST PASSÉ A AJACCIO, LE 2 MARS 1743, ENTRE LE VAISSEAU DE GUERRE ESPAGNOL, LE _SAINT-ISIDORE_ ET LES VAISSEAUX DE GUERRE ANGLAIS[880].
Livourne, le 21 mars 1743.
Par la déclaration unanime des matelots du vaisseau du Roi, le _Saint-Isidore_, on a appris que le 28 février, le secrétaire de Théodore étant sur une des chaloupes de l'escadre anglaise qui était à dix milles à la vue d'Ajaccio où elle allait, prit terre à Ajaccio et alla parler au gouverneur de ladite place pour reconnaître le camp et les magasins de marine dudit vaisseau le _Saint-Isidore_, qui étaient à terre, ce qui lui fut accordé d'abord par lÉdit gouverneur avec l'assistance du capitaine Giannetti et son frère, officiers allemands au service de la république et de la garnison d'Ajaccio. Après que cela fut fait, la chaloupe retourna à l'escadre anglaise, qui vint donner fonds la nuit du 1er de ce mois sous le canon d'Ajaccio, consistant en deux vaisseaux de haut bord et une frégate de quarante pièces de canon, auxquels se joignit le lendemain matin un autre vaisseau de ligne, laissant vers le midi le vaisseau le _Fulston_ (le _Folkestone_), avec dessein de prendre ou brûler le vaisseau espagnol. Ce que le commandant anglais fit connaître, le 2, faisant approcher les deux vaisseaux à une portée de fusil de celui le _Saint-Isidore_, et faisant dire à M. le chevalier de Lage que s'il tardait à rendre son vaisseau, il ne donnerait quartier ni à lui ni à son équipage. M. de Lage répondit qu'une telle proposition ne se faisait pas à un homme comme lui, qu'il savait son devoir, qu'étant capitaine d'un vaisseau de Sa Majesté Catholique, il devait le défendre, que M. le commandant anglais pourrait faire ce qu'il voudrait, et que lui ferait son devoir. En effet, d'abord que la chaloupe de l'officier anglais fut éloignée du vaisseau le _Saint-Isidore_, M. de Lage fit décharger toute son artillerie contre les vaisseaux ennemis, entre lesquels celui du commandant étant le plus exposé, il perdit un de ses mâts et fut si maltraité dans le côté, qu'il se trouva d'abord hors d'état de manœuvrer ayant huit pieds d'eau. Le chevalier de Lage, voyant le bon effet qu'avait produit sa première décharge, voulait en faire une seconde, mais s'apercevant que les quatre autres vaisseaux allaient le cribler de coups, et qu'il courrait un risque évident de sacrifier tout l'équipage et laisser à l'ennemi la gloire de prendre ou de brûler son vaisseau, il se détermina à le prévenir, faisant donner feu et ordonnant à l'équipage de se retirer. Il fut obéi et se sauva lui et son équipage à la nage laissant le vaisseau en flammes. Il y eut trente hommes de noyés, entre lesquels neuf espagnols, sans comprendre cinq autres qui furent tués par le canon, les autres étant des déserteurs allemands recrutés en Corse. M. de Lage fut obligé de se retirer la nuit avec son équipage à la montagne, le gouverneur d'Ajaccio lui ayant refusé de lui donner asile dans la place, ainsi qu'il avait fait de le défendre par son artillerie, ni de lui permettre de décharger la sienne à terre. Le commandant anglais fut obligé de rester à Ajaccio, jusqu'au 6, ayant renvoyé le secrétaire de Théodore qui fut témoin avec le vaisseau le _Fulston_ de l'action et on fut détrompé des idées chimériques que Théodore avait données de ses alliés. Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol. 112.
[880] Cette relation a été faite par le consul d'Espagne à Livourne, sur la déposition des matelots du vaisseau espagnol et traduite de l'espagnol.
XVIII.
DÉPÊCHE DU DUC DE NEWCASTLE A GASTALDI, MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE DE GÊNES A LONDRES.
Whitehall, ce 17me mars 1743. A Monsieur Gastaldi,
Le Roi m'a ordonné de vous faire savoir, en réponse au mémoire que vous avez présenté à Sa Majesté, du 25 du mois passé, et à la lettre que vous m'avez écrite, en date du 19 du courant, que Sa Majesté n'a aucune connaissance de ce qui y est allégué d'avoir été fait par les commandants de ses vaisseaux en transportant et débarquant Théodore Neuhoff dans l'île de Corse; et que si quelqu'un desdits commandants a tenu une telle conduite, il a agi, non seulement sans l'ordre du Roi, mais contre les intentions de Sa Majesté. Le Roi m'a commandé d'envoyer aux seigneurs commissaires de l'Amirauté copies de votre mémoire et lettres susdites, et de leur ordonner de s'informer, sans perte de temps, si les commandants des vaisseaux du Roi dans la Méditerranée, et notamment les capitaines des vaisseaux dont vous faites mention dans votre mémoire, ont actuellement fait ce qui leur est imputé; et, en ce cas-là, par quel ordre ils l'ont fait, afin que Sa Majesté étant pleinement informée du cas, puisse prendre, à cet égard, les mesures qu'Elle jugera à propos.
J'ai aussi eu ordre du Roi d'écrire dans le même sens au vice-amiral Matthews, commandant la flotte de Sa Majesté dans la mer Méditerranée, et de lui faire savoir au nom de Sa Majesté qu'il doit veiller que pour l'avenir il n'arrive rien de semblable.
Je dois cependant, Monsieur, à cette occasion vous faire observer que bien que les officiers du Roi fussent très coupables, en cas qu'ils eussent agi sans autorité ou contre les ordres de Sa Majesté, le Roi ne peut pourtant que voir avec regret que la conduite de la République de Gênes ait été telle envers les Espagnols, ses ennemis déclarés, qu'elle aurait pu donner un juste sujet de mécontentement à Sa Majesté et à ses alliés.
Je suis, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur. NEWCASTLE.
Archives d'État de Gênes, archives secrètes: _Filza 41-2050_. _Corsica 1743._
XIX.
DÉPÊCHE DE LORENZI A AMELOT.
Florence, le 27 avril 1743.
Le baron Théodore est parti de cette ville depuis le 18 pour Pise et comptait, après s'y être arrêté quelques jours, de se rendre à Livourne pour s'embarquer sur le même vaisseau de guerre anglais de quarante pièces de canon, qui l'y avait conduit nommé _Folkestone_, et commandé par le capitaine Balchen; mais j'ai appris qu'il n'y est pas encore allé et qu'il est encore en quelque endroit qui n'est pas éloigné de Florence et que je n'ai pu encore découvrir. Plusieurs Corses qui s'étaient rassemblés à Livourne de différents endroits se sont embarqués sur le même vaisseau. M. Matthews dit n'avoir consenti que Théodore y retournât parce qu'il était venu dans la Méditerranée sur un vaisseau de guerre de sa nation, et qu'au reste les lettres de sa cour ne lui en avaient jamais parlé, mais qu'il y avait dépêché un courrier avec une lettre qu'il avait reçue de Théodore pour avoir des instructions là-dessus. Le ministre d'Angleterre à Turin assure aussi que sa cour ne lui a jamais rien mandé à ce sujet, et elle a gardé le même silence envers M. Mann, ce qui est assez surprenant, car s'il est vrai que le roi d'Angleterre n'a jamais eu la moindre part aux affaires de Théodore, et qu'il aurait fait examiner la conduite des capitaines dont la même république se plaignait, comme le ministre de M. le grand-duc à Londres mande à ce gouvernement avoir cette cour-là répondu au mémoire présenté par le ministre de Gênes à S. M. Brittanique, il était naturel que ce prince eût donné des ordres au susdit vice-amiral et eût mandé quelque chose en conséquence à ses ministres à Florence et à Turin, d'autant plus que M. le marquis d'Ormea a plusieurs fois questionné ce dernier sur l'intérêt que paraissait prendre l'Angleterre à l'entreprise de Théodore. D'ailleurs, puisque la cour de Londres sait l'opinion que le public a eu lieu de former qu'elle s'intéresse à cette entreprise, et le tort que cette opinion peut lui faire, il paraissait qu'elle devait donner une déclaration authentique du contraire, si elle n'y prenait pas effectivement intérêt. L'on peut à peu près remarquer la même conduite de la cour de Londres dans celle de Vienne, car MM. de Breitwitz et de Richecourt assurent, et à l'égard du premier, j'ai lieu de le croire très certainement, que S. A. R. leur a demandé uniquement de l'informer de ce qui se passerait à ce sujet. Il était cependant naturel que si ce prince ne prenait aucune part à cette entreprise, il eût à la désavouer, au moins à sesdits ministres, surtout après la conférence que M. de Breitwitz a eue avec Théodore et l'édit que celui-ci a publié. Cette conduite de ces deux cours peut faire soupçonner qu'elles attendent quelque événement pour se déclarer, d'autant plus que le même aventurier assure toujours que son entreprise a été concertée avec elles et qu'elles sont convenues de le soutenir. MM. de Richecourt et de Breitwitz ont assuré à une personne de leur confiance qu'ils ne l'ont point vu pendant tout le séjour qu'il a fait en cette ville. Il a dit qu'il y est venu principalement pour pouvoir écrire plus librement; en effet, il a reçu et écrit pendant son séjour ici une prodigieuse quantité de lettres.
Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Florence, vol. 97.
XX.
LETTRE DU BARON DE NEUHOFF.
Le 11 mai 1744.
J'ai reçu mercredi passé sous votre couvert la lettre du baron de Salis en date du 22 passé, à laquelle je vous remets, à cachet volant, la réponse, vous priant, mon très cher Monsieur, de vouloir la lui inclure dans votre paquet après l'avoir lue. Cette tardance de lettres de Turin, jointe aux manquances que l'on me fait dans ces conjonctures, me lève tout repos, d'autant plus que je me trouve contre le mur et miné par ces perfides émissaires, lesquels me détournent et me refroidissent un chacun pour le surplus, par ici, et ayant déjà gagné en Allemagne tous mes amis et correspondants à me retenir même ce qui est à moi, afin de m'ôter les moyens à me pouvoir mouvoir; enfin j'abrège.
Si par ce courrier j'ai la satisfaction de recevoir de vos chères nouvelles, jeudi j'aurai celle de vous faire réponse et suis sans réserve tout à vous.
Ma dernière est du 6 avec la lettre d'Olmeta touchant le prince Rakoczy, lequel à ce que j'ai appris hier d'un Corse venu de Rome, a, depuis deux années, la promesse de France et d'Espagne d'avoir en Corse son refuge avec le caractère de général, et que ceci est notoire à tous les partisans d'Espagne en Corse. A moments, j'attends des nouvelles de là; mais tous mes frais et soins seront tous inutiles, si l'on ne m'assiste sans perte de temps, car, pour être sûr, ils veulent proclamer Don Philippe, si je tarde à marcher; ils sont soutenus en cela à Gênes même. Si cette affaire se fait et qu'ils y débarquent quelque monde, comme ils le font assurer dans le pays, qui les en chassera? Aucune puissance est en état de le faire, les peuples étant variés, ce qu'ils seront certainement si l'on ne me met en état d'y pouvoir aller pour anéantir ces vues-là.
Je ne comprends plus ce silence de vos seigneurs de Londres, desquels je ne vois aucune réponse; d'autres amis d'Hanovre et de La Haye m'assurent de l'appui promis; entre temps, par ici, l'on fait le sourd et l'on m'abandonne; enfin l'on ne fait aucun cas de moi par reconnaissance de mes sincères sentiments d'honneur ou opérations réelles de fidélité et d'un attachement parfait, ce qui m'est bien sensible et m'en ronge l'âme. J'espère que vous aurez eu la bonté de parler à M. le général baron de Breitwitz touchant ce peu de Corses, qui sont dans ces deux compagnies corses suivant le contenu de ma dernière. S'il y a de la résolution, il y a moyen encore d'anéantir les vues des ennemis en faisant un débarquement de sept à huit mille hommes de mes gens, pour faire une diversion, en laissant ces Anglais dans les ports de Corse et même dans le golfe de la Spezzia, et employer mes gens contre l'ennemi même; mais il me faut trois vaisseaux, avec ordre précis de m'obéir. Si puis, l'on continue en Italie être sourd, je dois m'efforcer à faire pour l'avenir le muet, et me retirer du tout, laissant le champ libre à tous mes ennemis. Ci-jointe une liste des Corses dispersés en Italie[881], dont j'ai eu tous les soins, et puis avancer, selon la promesse des officiers, qui les commandent, de me les voir joindre au premier ordre que j'enverrai signé de ma main, et suis très assuré qu'aucun ne restera en arrière quand il s'agira d'être à mes ordres et moi à leur tête.
Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe straniere_, mazzo 2.
[881] J'ai donné cette liste en note p. 303.
XXI.
LETTRE DU BARON DE NEUHOFF.
Le 14 mai 1744.
Je reçois votre chère lettre du 9 avec celles que vous me renvoyez. Touchant puis au congé des Corses, comme je vous ai parlé dans mes précédentes de le procurer de M. le général baron de Breitwitz, il n'a pas besoin d'ordre pour cela, parce que quand ils demandent leur congé, il leur est accordé toujours, selon la teneur de mon offerte faite à Vienne du temps du baron de Wachtendonck; mais à présent, que je ne veux avoir aucune liaison avec leur capitaine et que je les demande pour être employés pour le service commun, je cherche la licence du général pour pouvoir puis en faire rapport à la cour, laquelle sera charmée certainement que je les emploie au service du roi de Sardaigne. Mais ces résolutions finales tardent bien de Turin; ils croyent et attendent là mon arrivée, ou du moins, un de ma part; mais à ma sensible confusion et mortel chagrin, je me vois hors d'état de pouvoir me mouvoir, ne trouvant pas ni d'amis, ni d'ennemis, avec le gage en main, l'avance nécessaire et dois me voir enfin périr avec mes polices de change endossées toutes à mon ordre argent comptant partout; mais par ici ne sachant de qui me fier, et d'autres étant sourds et charmés de me plonger davantage, m'entretiennent en espérance et puis, en fait, ils me manquent; enfin la maxime est, en certaines affaires, très mauvaise de donner du temps au temps; mais à moi il me convient de m'y soumettre et d'avaler ces pilules.
Si M. l'amiral Matthews est bien informé, il secondera en tout mes vues et me donnera la main à faire la diversion mentionnée et de châtier ces Génois promoteurs de toutes les démarches des Gallispans contre votre nation et de la personne sacrée de Sa Majesté Britannique même; mes fidèles et sincères remontrances se vérifient journalièrement de plus en plus. Dès l'année passée, tout se pouvait prévenir; mais que ne cause la présomption et le mépris dans ce monde!
Le dénommé Maurice-Léopold Kartz, dépêché de Rakoczy, est à Livourne présentement, protégé de M. de Selva, et doit passer en Corse. Enfin j'espère qu'avec ce courrier vous recevrez quelque réponse de Turin pour moi, laquelle j'attends avec la dernière des impatiences. Avertissez, je vous prie, à Londres qu'un tel chevalier Champigny, l'envoyé de l'Électeur de Cologne, est un espion payé depuis sept années de la France; il l'était même, contre moi, payé des Génois; mais à mon arrivée à Cologne, le dit Champigny jugea à propos de se sauver de Bonn de la cour de l'Électeur de Cologne, pour n'être traité par moi et les miens comme il le méritait. Avec sûreté, vous le pouvez dénoncer de ma part et j'en écrirai, l'ordinaire prochain, à mes amis à Bonn et Hanovre, afin qu'ils le fassent savoir à l'Électeur de ma part, comme de ma surprise d'employer un semblable sujet. Si M. l'amiral voulait s'entendre avec moi de bonne foi, nous ferions plus dans un mois pour l'avantage commun, qu'il n'a fait depuis deux années avec les avis de ses consuls tous jacobites sous-main et qui l'informent très mal. Je vous salue de tout mon cœur, et suis sans réserve tout à vous.
En ce moment je reçois votre chère lettre du 12, avec l'incluse du baron de Salis. Jugez, mon cher Monsieur, de mon embarras mortel à ne pouvoir me rendre à Turin ni y envoyer quelqu'un, n'ayant aucun à la main capable pour finir de traiter cette affaire; celui que j'ai désigné n'est pas encore retourné de Corse, où je l'ai envoyé par la voie de Civita-Vecchia avec un petit secours, et pour assister à la consulte générale tenue, et quand il retournera, il sera toujours obligé à une petite quarantaine. J'ai, de plus, la mortification aujourd'hui de recevoir, par trois différentes lettres, une belle excuse sur ma demande d'une avance de cent sequins. Je ne sais enfin où donner de la tête dans ces quartiers et me trouve manquant, subsistant avec l'argent qui me reste à engager. Si M. l'Anglais m'avait fait le plaisir trois mois passés, j'aurais été alors à Turin, et le tout serait frayé et la troupe serait assemblée; enfin je me ronge ici l'âme et me crève de chagrin.
Si vous écrivez à Turin et à M. l'amiral, faites-leur part du contenu de la lettre de M. de Salis et assurez pour sûr que s'il me conduit en Corse, nous chargerons dans les huit jours six à huit mille hommes pour les transporter au golfe de la Spezzia, me faisant fort de m'en rendre maître sans perte d'un homme. M. l'amiral puis y pourra mettre garnison anglaise, et moi j'agirai puis, et le reste de mes gens, au grand bénéfice commun et aux dépens de l'ennemi même. Vous voyez là ce que j'ai déjà écrit au baron de Salis et à Milord Carteret, et mes amis à Londres en sont bien subornés.
Si vous croyez que M. l'Anglais à votre instance se laisse persuader à me faire l'avance de cent sequins, faites-le, je vous prie, et soyez sûr que de Turin j'en remettrai ponctuellement le remboursement, y ayant de bons amis, mais ma présence y est nécessaire.
L'on m'écrit de Rome que cinquante-trois autres Corses déserteurs de Naples y sont arrivés pour me joindre. Excusez ce brouillon, je vous prie. Je suis si accablé de chagrin et de confusion de me voir ainsi, qu'à peine sais-je écrire.
Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe straniere_, mazzo 2.
XXII.
TRADUCTION D'UNE LETTRE DE M. MANN A M. DE VILLETTES.
Florence, 30 mai 1744.
Monsieur,
Le courrier de Turin m'a remis ce matin en passant la lettre que vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 27 de ce mois. Les ordres que M. le marquis d'Ormea a bien voulu donner ne coûteront que très peu de peine aux courriers, puisqu'en allant à Rome et en revenant de cette ville, ils sont obligés de passer dans la rue où je demeure. J'espère que vous approuverez cette manière de continuer notre correspondance. Elle vous épargnera souvent la désagréable fatigue de mettre vos lettres en chiffres, ce qui ne pourrait que vous être fort incommode dans des circonstances où vous avez tant d'affaires sur les bras. Je suis charmé que vous ayez été content du contenu des papiers que je vous ai envoyés, et que M. le marquis d'Ormea les ait jugés dignes de son attention. Je vous prie de présenter mes très humbles respects à Son Excellence et de l'assurer que je me ferai un devoir, en toute occasion, d'obéir aux ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé que rien n'est plus capable de m'attirer l'approbation du Roi, mon maître, que de m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa Majesté Sarde, dont les intérêts sont si unis aux siens.