Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 32
Théodore quitta la Hollande au commencement de 1749. Après son départ, il continua à entretenir une active correspondance avec des officiers des troupes néerlandaises. Ces officiers, ayant peut-être peu de profits à servir les États-Généraux, avides de nouveauté, ou bien impressionnés par sa faconde, paraissaient avoir une inébranlable confiance en ses mirifiques promesses. D'ailleurs, les gens, qui avaient une foi aveugle dans sa haute destinée, étaient si nombreux qu'un aventurier de bas étage essaya de s'aboucher avec lui pour faire une association. Théodore n'accepta pas la combinaison: il ne voulait pas se commettre avec de vulgaires escrocs. Il désirait travailler seul. Après le départ du baron, cet individu chercha à se faire passer pour le roi de Corse, tant à La Haye qu'à Amsterdam. Rien ne manquait à la renommée de Neuhoff, pas même la contrefaçon. Et Villavecchia se gaussait de cette «imposture faite contre un autre imposteur». Il garantissait le fait.
Théodore recevait, pendant son séjour en Hollande, une grande quantité de lettres sous un nom d'emprunt: le baron de Berghen. Par surcroît de précaution, la correspondance était envoyée au baron Sporchen, envoyé extraordinaire du roi d'Angleterre, en qualité d'Électeur de Hanovre, auprès des États-Généraux. Il transmettait ensuite les lettres à Théodore. Ce commerce dura jusqu'après le départ de Neuhoff. Le résident de Gênes vit un certain nombre de missives adressées à l'aventurier sous le couvert du ministre. Théodore laissait à ce dernier le soin de payer les frais de poste. L'envoyé extraordinaire en fut bientôt pour cent florins, sans pouvoir obtenir aucun remboursement. Le baron Sporchen, au dire de Villavecchia, était un homme «avare comme un juif et capable de tout sacrifier à l'intérêt». Fatigué de payer sans cesse pour Théodore, il écrivit aux correspondants de celui-ci de ne plus faire passer leurs lettres par son intermédiaire. Il avait encore quelques dépêches destinées à Neuhoff. Il les conserva, espérant ainsi se faire rembourser.
Mouvet entre ici en scène.
Le moine avait été l'un des confidents de Théodore en Hollande. Or, le baron Sporchen lui devait un peu d'argent. A quelle besogne le diplomate l'avait-il donc employé pour être son débiteur? La chose est restée dans l'ombre, pour le plus grand bien de la morale politique, sans aucun doute. Le moine voulut, un jour, se faire payer. L'envoyé lui remit, en fait d'argent, la correspondance adressée à Théodore, qu'il avait gardée en garantie de ses débours. Cette histoire est peut-être une invention du religieux, qui aurait simplement dérobé les lettres. Toujours est-il qu'il essaya de battre monnaie avec ces papiers. Il vint trouver le ministre de Gênes, et les lui montra. Les représentants de la Sérénissime République n'avaient pas l'habitude de payer à guichets ouverts. La conversation s'engagea. Mouvet avoua que Théodore l'avait nommé son chapelain, et pendant trois ans, lui avait accordé toute sa confiance. Il était redevable de cette distinction à sa réputation d'homme intrigant, rusé, hardi, apte aux plus habiles négociations. C'était une confession. Mais le moine voulait sans doute en imposer au ministre par des apparences de franchise. Chargé par Théodore de diverses missions délicates, il l'avait servi fidèlement. C'est ainsi qu'il s'était rendu à Aix-la-Chapelle, auprès du comte de Bentinck, plénipotentiaire des États-Généraux. Il se trouvait donc être le dépositaire de tous les secrets du roi de Corse. Celui-ci était parti en le trompant comme tant d'autres, sans payer ce qu'il lui devait. Cette conduite était tellement infâme qu'il voulait, non seulement n'avoir plus rien de commun avec l'aventurier, mais il désirait s'employer à démasquer cet homme indigne et pernicieux, afin de l'empêcher de faire encore du mal en trompant quiconque l'approchait. C'est dans cette bonne intention qu'il était venu trouver le représentant de la Sérénissime République, pour lui faire toutes ces confidences. Et l'honnête moine tendit à Villavecchia un cahier de papier, où, dit-il, il avait consigné un aperçu de la vie et des fourberies de ce scélérat. Le ministre pensa qu'il ne saurait s'entourer de trop de précautions vis-à-vis d'un individu inconnu, qui--sans en être prié--se reconnaissait plein de malice, qui confessait avoir prêté la main à des friponneries: le confident et le complice de Théodore, en somme. C'était bien le rôle qu'il avait joué, car Villavecchia voyait que ses dires concordaient avec les informations qu'il avait eues d'autre part. Mais il fit semblant de ne pas croire à «tant de belles choses». Il ne parut convaincu ni des bonnes intentions de Mouvet de punir l'aventurier, ni de l'efficacité des moyens pour amener ce châtiment. Il n'était pas disposé, au surplus, à se casser la tête avec toutes ces nouvelles. Le Sérénissime Collège méprisait les machinations d'un malheureux et impuissant aventurier. La république était au-dessus de ces misérables intrigues. Elle les connaissait parfaitement et, par dignité et par clémence, elle ne ferait rien pour en interrompre le cours. La vendetta guettait Neuhoff. Il le savait; et, s'il parlait encore de la fidélité que lui conservaient les insulaires, c'était uniquement pour faire des dupes. Les rebelles, dans un moment d'égarement, trompés par ses promesses, l'avaient pris pour chef, mais, cruellement désillusionnés, ils auraient exercé contre lui la plus implacable vengeance s'il ne s'était pas enfui à temps. La république considérait avec sérénité les tristes effets de la crédulité des révoltés. Elle attendait avec calme le moment où ses sujets reviendraient d'eux-mêmes à une plus saine appréciation des hommes et des choses. Leurs yeux s'ouvriraient et, si jamais Théodore s'avisait de rentrer en Corse, il trouverait, sûrement, la punition de ses crimes.
Villavecchia débita son discours sur un ton sincère et dégagé. Il essaya de mettre dans ses paroles la répugnance qu'il éprouvait à s'occuper de ces affaires.--C'est lui qui le dit.--Le moine insista, reprenant en détail tout ce qu'il prétendait savoir afin de persuader son interlocuteur et d'exciter sa curiosité. Il racontait ses histoires en graduant ses effets et en pratiquant l'art des réticences après avoir glissé quelque détail alléchant. L'agent de Gênes essaya de le mettre en contradiction avec lui-même, pour voir s'il disait la vérité. Il fut assez rusé pour ne pas tomber dans le piège. Néanmoins, le ministre se tint sur ses gardes, car il s'aperçut que la démarche du religieux avait pour but d'obtenir une récompense en bons écus. Le désir d'empêcher de nouvelles fourberies, en dévoilant les turpitudes de ce misérable, passait au second plan. Les diplomates génois étaient fort perspicaces en général. Mouvet insista pour que le résident prît connaissance de son écrit; il lui dit qu'il reviendrait dans deux jours afin de savoir la réponse de Son Excellence. Villavecchia fit le dégoûté et reçut le cahier du bout des doigts. Mais, à peine le moine était-il sorti, que l'agent de Gênes appela ses scribes et fit faire deux copies du long mémoire. Il en transmit une au Sérénissime Collège et conserva l'autre. Lorsque le religieux revint, Villavecchia lui rendit son élucubration, disant qu'il l'avait parcourue à la hâte et non sans fatigue, en raison de son état de maladie. Il montra encore le peu de cas qu'il faisait de cette littérature, de façon à ce que Mouvet ne pût pas soupçonner que son écrit eût été copié. La plupart des noms propres étaient restés en blanc sur l'original. Au cours de la conversation, le ministre essaya d'amener le moine à des révélations qui lui permissent de rétablir les noms. Il y réussit, et le récit put être complété. Après en avoir tiré ce qu'il désirait savoir, Villavecchia répéta à son interlocuteur tout ce qu'il lui avait dit dans leur première conférence. Celui-ci ne put cacher sa déception. Il proposa de développer son écrit; la matière était inépuisable. Il pourrait aussi préciser davantage, et, au besoin, le traduire en latin. Le diplomate refusa. Mouvet répliqua que la république aurait tort de mépriser les intrigues de Théodore. Celui-ci ne désarmait pas. Actuellement, à la vérité, il ne pouvait faire aucun tort aux Génois; mais un jour viendrait peut-être, où l'on serait obligé de compter avec lui. Il était bien vu à la cour de Londres. Le duc de Newcastle était son ami. Il avait des intelligences en Corse et en Italie. Des négociants, des officiers, de simples particuliers, des personnages politiques paraissaient, un peu partout, disposés à lui donner leur appui et à lui fournir de l'argent. Six cent mille livres de poudre étaient prêtes à embarquer à Amsterdam.
Villavecchia demanda au moine pourquoi il lui disait toutes ces choses; où il voulait en venir. Le professeur de droit s'embarrassa dans les faux-fuyants, dans un maquis de paroles vagues, protestant de ses bonnes intentions. Il avait seulement en vue le profit que la république pourrait tirer de ses confidences. Puis, se rapprochant du ministre, il lui dit qu'il était à même de ruser avec Théodore. Sous le prétexte d'une aide puissante s'offrant à lui, on pourrait facilement l'attirer en Hollande, ou ailleurs, et là, on le traiterait comme on traite un perturbateur de la tranquillité publique pour l'empêcher de nuire. Villavecchia répondit qu'il n'en voyait pas la nécessité. Son gouvernement n'entrerait sûrement pas dans cette voie et lui, personnellement, n'était pas disposé à se mêler d'une pareille affaire. L'entretien prit fin. Mais l'agent de Gênes désirait ne pas décourager complètement le moine; il tenait à l'avoir sous la main; il l'engagea donc à revenir le trouver si jamais il apprenait quelque nouvelle sérieuse, digne d'attention, et dont on pourrait facilement vérifier l'exactitude. Si réellement ses intentions de servir la république étaient sincères, si ses actes s'inspiraient toujours de la plus entière loyauté, on verrait alors ce qu'on pourrait faire en sa faveur. L'ironie était d'autant plus cruelle que, dans la main qui le congédiait, il n'y avait point d'argent. Mouvet en fut pour sa trahison; et le représentant de Gênes eut la conscience tranquille d'un homme qui a filouté un fripon. Sans donner un sou, il avait eu l'écrit que le traître se proposait de lui vendre. Et il terminait son rapport en témoignant le peu de confiance qu'il avait en cet homme[819].
[819] Félix-Vincent Villavecchia au Sérénissime Collège, La Haye, le 18 juillet 1749: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Quant au roi de Corse, à bout de ressources, ne sachant plus à qui demander, il partit pour aller s'asseoir au foyer britannique. Il voulait encore solliciter les grands seigneurs anglais pour avoir au moins le gîte et le pain quotidien. Il devait trouver l'un et l'autre en prison.
II
Théodore était arrivé à Londres au commencement de janvier 1749, accompagné de deux piémontais «Bersin et Monmartin»[820]. Gastaldi, ministre de Gênes en Angleterre, dans une dépêche à son gouvernement, nomme ainsi les acolytes du baron. Bersin nous est inconnu. Il restera dans l'ombre. Nous n'y perdrons pas grand'chose, car on connaît la valeur morale de ceux qui entouraient le monarque déchu. Dans _Monmartin_, on retrouve aisément le chevalier Saint-Martin, qui avait des rendez-vous nocturnes dans les jardins publics de Rome avec l'agent de la république, et qui communiquait à ce dernier les lettres de la bonne sœur Fonseca, l'amie dévouée de Neuhoff. Saint-Martin avait donc abandonné le métier peu lucratif d'espion de Gênes, pour s'attacher de nouveau à la fortune du roi de Corse, quitte à le trahir, au besoin.
[820] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier 1749: _Busta Inghilterra no 15 (1748-1756)_. _Ibidem._
L'arrivée de Théodore et de ses deux amis fut entourée de mystère. Ce baron allemand avait décidément quelque chose de vénitien dans ses allures. Il se plaisait dans les conspirations; il aimait l'ombre, le déguisement, le masque. Il prit un logement dans Mount Street, Grosvenor Square[821], et se fit appeler le baron Stein[822].
[821] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 139.
[822] Durand, ambassadeur extraordinaire provisoire de France en Angleterre, à Puisieux, Londres, le 6 février 1749: Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Les deux compagnons allèrent, sans tarder, trouver Hop, envoyé des Pays-Bas à Londres. Celui-ci leur remit plusieurs lettres pour Neuhoff. Le ministre hollandais vint en personne lui rendre visite. Non content de lui donner cette marque de déférence, il l'introduisit dans le monde sous son faux nom[823]. Théodore parut aux réceptions de Hop et de Munichausen, ministre de Hanovre. Gastaldi fut très scandalisé de voir l'aventurier admis dans les cercles diplomatiques. Selon lui, Hop agissait par curiosité plutôt que par malice, sans songer à tramer, avec le baron, quelque noir complot[824]. Aussi n'avait-il voulu lui faire directement aucune représentation, mais il comptait porter ses doléances au duc de Bedford. En attendant, il écrivit à Villavecchia, à la Haye, pour savoir si les États-Généraux approuvaient ces intrigues.
[823] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 20 janvier 1749: _loc. cit._
[824] Même dépêche de Gastaldi, 20 janvier 1749.--Durand à Puisieux, Londres, le 6 février 1749: _loc. cit._
L'envoyé génois alla, en effet, se plaindre aux ministres du roi d'Angleterre. Sans préambule, il demanda que Théodore fût expulsé de la Grande-Bretagne.
--«Avez-vous reçu de votre gouvernement des instructions particulières à ce sujet?», répliqua Bedford. Gastaldi répondit qu'il ne pouvait pas en avoir encore; «mais, ajouta-t-il, si j'avais exécuté les ordres qui m'ont été précédemment donnés, je vous aurais prié de faire arrêter l'aventurier et de l'envoyer enchaîné à Gênes.» Le duc haussa les épaules et déclara qu'il prévoyait à cela beaucoup de difficultés, car, en Angleterre, on n'expulsait personne du royaume sur la demande d'un ministre étranger, sauf pour raison de guerre, de conspiration ou d'outrage au roi. Gastaldi invoqua le traité passé entre la France et la république de Gênes. Il retourna la question dans tous les sens; il ne put obtenir que de vagues paroles. Bedford l'engagea à écrire de nouveau à ses chefs afin de connaître leurs intentions formelles. Si, entre temps, Neuhoff osait afficher publiquement ses prétentions, on pourrait lui dire à l'oreille des choses qui ne lui feraient pas plaisir. Gastaldi, au surplus, devait être bien convaincu que l'Angleterre n'avait rien à faire avec cet aventurier devenu la risée de tout le monde et que le roi méprisait profondément. «Je ne doute pas de tout ce que vous me dites», répliqua le ministre génois. Il ajouta que le gouvernement anglais, quelques années auparavant, lui avait fourni aide et protection, au grand préjudice de la république. Ce fait retardait la soumission complète de l'île. Bedford ne releva pas cette attaque directe. Gastaldi se plaignit alors de ce que l'envoyé de Hollande ne craignait pas d'introduire Théodore dans sa société. Newcastle déclara que Neuhoff lui avait fait demander une audience, mais il n'entendait le recevoir à aucun titre[825]. L'entretien prit fin sur ces mots. En sortant, Gastaldi dut être bien persuadé qu'il n'obtiendrait jamais rien des ministres anglais.
[825] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 21 janvier 1749: _loc. cit._
Un homme tel que Théodore ne pouvait pas passer longtemps inaperçu. Le roi de Corse, dont les aventures avaient défrayé l'univers, perça bientôt sous le baron de Stein. La société de Londres, curieuse et railleuse, le rechercha. Il fut principalement admis chez le chevalier Schaub, un suisse, qui avait rempli plusieurs missions en Europe pour le compte du gouvernement anglais. Ce Schaub et sa femme étaient très lancés dans l'aristocratie anglaise. Le prince de Galles les honorait de son amitié. Lady Schaub avait affirmé à une personne de qualité, très liée avec le ministre de Gênes et digne de foi, que Neuhoff attendait un navire qui devait le transporter en Corse[826].
[826] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 3 février 1749: _loc. cit._
Les gens, qui rapportaient de pareilles histoires à Gastaldi, se moquaient de lui, mais il prenait tout ce qui concernait Théodore au tragique; il fut au désespoir. Il ne voyait pas que les gens du monde voulaient rire et s'amuser. Il était trop choqué pour envisager la chose par le côté plaisant. Ce scélérat, ce fourbe, cet ennemi de la république l'hypnotisait. Il ne devait assurément plus sortir de chez lui, pour ne pas s'exposer à rencontrer l'aventurier dans quelque soirée. Un de ces grands seigneurs anglais, sceptiques et ironiques, n'aurait pas manqué de lui présenter le roi de Corse. Le diplomate, qui n'était pas homme d'esprit, eût difficilement soutenu le choc et il avait peut-être le pressentiment que les rieurs n'auraient pas été de son côté.
Il alla verser ses chagrins dans le sein du secrétaire de Newcastle. Il lui raconta, avec naïveté, les intrigues de Schaub qui avait, selon lui, la déplorable habitude de se mêler des affaires qui ne le regardaient pas. Il le supplia d'agir auprès du duc pour que Théodore fût ignominieusement chassé de façon à ce que l'Angleterre montrât aux Corses combien elle désapprouvait leur obstination dans la révolte. Le commis se récria. On devait être bien persuadé que la cour ne songeait nullement au baron. Il faudrait que les Anglais eussent perdu complètement le sens commun pour essayer d'entretenir l'agitation en Corse sous le couvert de cet aventurier. Il promit au diplomate d'en parler à son maître. Gastaldi se retira bien convaincu de la sincérité de ces paroles[827].
[827] _Ibidem._
Les Schaub continuaient à recevoir Théodore. Ils organisèrent des réceptions en son honneur. «Je vais demain chez lady Schaub prendre une tasse de café avec le roi Théodore», écrivait Horace Walpole à son ami Mann. «Je suis curieux de le voir, quoique je n'aime pas en général les spectacles; je me contente de la toile peinte à l'huile qui pend dehors et qui les représente, image à laquelle ils ressemblent rarement, d'ailleurs[828].»
[828] Horace Walpole à Horace Mann, Londres, Arlington street, le 23 mars 1749: _op. cit._
En même temps que Neuhoff, il y avait à Londres deux rois nègres que la société choyait beaucoup. C'était la mode de les recevoir[829]. Les princes exotiques, de couleur noire ou jaune, n'ont jamais été rares; mais le roi de Corse, le premier, l'unique, constituait une attraction puissante. L'idée de le rencontrer, de lui parler, de lui faire raconter ses aventures, était bien faite pour exciter la curiosité du mondain le plus désœuvré. Comme la maîtresse de maison qui pouvait l'offrir à ses invités devait être fière! Et cette pauvre Majesté, loqueteuse et besogneuse, quel beau sujet de raillerie pour ces gens charitables, qui forment ce qu'on appelle la haute société!
[829] _Ibidem._
Walpole espérait s'amuser à faire bavarder Théodore à la réunion de lady Schaub; il en fut pour ses frais. Neuhoff n'ouvrit pas la bouche. Walpole cependant se montra aimable, enjoué; il déploya les grâces et les séductions de son esprit. Il parla au monarque de son royaume, et l'appela «Sa Majesté» avec des airs de respect. Les convives, entr'autres lord March et sir Hanbury Williams, se divertirent beaucoup de cette comédie. Et finalement déçus par le silence obstiné de Neuhoff, ces gens le jugèrent bête et orgueilleux[830]. Mais le malheureux ne sentait-il pas tout ce qu'il y avait d'ironie méchante sous la déférence de ces grands seigneurs? On le ridiculisait en s'entretenant avec lui comme on aurait parlé à un souverain. On le bafouait avec des airs aimables et le sourire aux lèvres. Ces gens heureux, riches et repus, s'amusaient de sa misère. Ils trouvaient sans doute très drôle de voir un roi qui avait faim et qui était traqué par ses créanciers. Théodore préféra se taire: ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où il montra un peu de dignité.
[830] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
De tout temps, il avait eu à Londres des succès de curiosité. Il se trouva même un industriel qui sut en tirer profit. Lévis-Mirepoix, ambassadeur de France, raconte ce trait de «la badauderie anglaise» au sujet du roi de Corse. «Dans le temps de ses premières et plus florissantes prospérités, un quidam, qui avait loué la chambre que cet aventurier occupait à Londres avant de partir pour son expédition, imagina de la montrer au public pour un schelling par tête. La foule y fut grande et le susdit quidam y fit très bien ses affaires[831].» Mais, à Théodore la badauderie anglaise ne rapportait pas d'argent. Il vivait misérablement, secouru par la charité de quelques particuliers qu'il avait connus, jadis, dans des temps meilleurs[832].
[831] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 4 octobre 1749: Correspondance d'Angleterre, vol. 425. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[832] Lévis-Mirepoix à Puisieux, Londres, le 25 septembre 1749: _loc. cit._
Le 21 décembre, il fut arrêté pour une somme de quatre cents livres sterling. Quatre autres créanciers importants surgirent aussitôt. En mandant cette nouvelle à son gouvernement, Gastaldi ajoutait que selon toute probabilité, en raison de l'énormité de ses dettes, l'aventurier finirait ses jours dans un étroit cachot. Pour faire arrêter le malheureux Théodore, on avait usé d'une ruse. Sachant qu'il était traqué, il s'était réfugié dans un endroit privilégié. Cet asile inviolable ne pouvait être qu'une ambassade. Il n'est pas invraisemblable que Neuhoff ait été recueilli par son ami Hop, le ministre de Hollande. Un espion dévoila la retraite du roi. Qui fut le traître en cette circonstance? Un individu taillé comme le Saint-Martin; lui-même peut-être. Mais, pour prendre le débiteur, il fallait l'attirer au dehors. On lui envoya donc une fausse lettre de milord Carteret, avec qui il était lié, le priant de passer sans retard chez lui pour une affaire très importante. Plein de bonheur et d'espérance, Théodore sortit aussitôt et lorsqu'il fut dans la rue on l'arrêta. Tout à la joie, Gastaldi trouva le stratagème «_bellissimo_», très beau, sans penser qu'il fût l'œuvre d'un misérable espion doublé d'un faussaire. Ce que le ministre génois jugea moins admirable, ce fut de voir le traître venir lui demander une récompense. «Il s'est mal adressé, écrit Gastaldi, et cela ne m'a pas coûté un sou.» Peu de personnes connaissaient à Londres cet événement, que le représentant de Gênes appelle un «succès». Il l'apprit au duc de Bedford qui, à cette nouvelle, fut pris du fou rire[833]. Théodore chercha les moyens de sortir de prison. Il lui fallait ou payer ou avoir des cautions. Le second moyen paraissait plus praticable. Il trouva, en effet, un homme de bonne volonté, qui voulut bien se porter garant pour lui; mais cela ne suffit pas. D'autres créanciers ayant paru, l'arrestation fut maintenue[834].
[833] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 25 décembre 1749: _loc. cit._--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 140.
[834] Gastaldi au Sérénissime Collège, Londres, le 1er janvier 1750: _loc. cit._