Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 30

Chapter 303,622 wordsPublic domain

A peine les navires étaient-ils partis que Rivarola, descendu de la montagne avec quatorze cents mécontents, arriva devant Bastia. Il fit aussitôt ouvrir le feu, et lança un manifeste. Il disait qu'il venait au nom du roi de Sardaigne et de ses alliés pour donner la liberté à la Corse. Elle pourrait former une république sous la protection des nations coalisées. Toujours égoïstes, les Anglais n'avaient parlé qu'au nom de leur souverain. Mais, si la Corse ne devenait pas libre, ce n'était pas faute de sauveurs et ce serait à désespérer de la vertu des proclamations. Mari, le gouverneur héroïque, ne persista pas dans son héroïsme devant les forces de Rivarola. Il craignait un soulèvement parmi les Bastiais. Il assembla les plus influents en conseil pour savoir si on «pouvait se fier aux bourgeois et espérer qu'ils se défendissent avec chaleur contre les rebelles». Les chefs répondirent qu'assurément les habitants résisteraient le plus possible, mais que si l'escadre anglaise revenait, il faudrait capituler honorablement pour éviter à la ville une destruction complète. Mari trouva la réponse «si ambiguë» qu'il ne fut pas rassuré. Un de ses amis lui conseilla de se méfier. Le gouverneur pensa donc qu'il était plus sage de s'en aller. Dans la nuit du 20 au 21, il s'embarqua clandestinement sur une felouque avec quelques domestiques, vingt barils de poudre et son trésor: deux cent mille livres. Il laissa un major pour défendre la place. Le lendemain matin, les Bastiais se réveillèrent sans gouverneur. Ils jugèrent la situation si grave qu'ils demandèrent à capituler, à condition qu'ils auraient la vie sauve et qu'ils conserveraient leurs biens et leurs privilèges. Rivarola accepta. La garnison génoise, cinq cents hommes, fut faite prisonnière et le vainqueur s'installa dans Bastia[774].

[774] _Relation de ce qui s'est passé à la prise de la Bastie_: Correspondance de Florence, vol. 102. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Mann fut ravi. Il pensait qu'il fallait poursuivre énergiquement l'entreprise. Il pressait l'amiral Townshend de renvoyer ses navires en Corse. «Je félicite de tout mon cœur Votre Excellence, écrivait-il à Gorzegno, de cet événement, ne doutant point que les autres places suivront l'exemple de la capitale.» Puis, il donnait son avis pour tirer de l'affaire le plus grand avantage. «Il faudrait pour cela du concert, et des gens capables de ranger les affaires avec système pour assister M. Rivarola, soit pour se tenir en possession de ce qui est acquis et de ce qui naturellement suivra, soit de transporter du monde sur les terres des Génois, car je crois qu'on ne doit pas douter que les Corses ne demandent rien avec tant d'empressement que de ravager le pays de leurs maîtres odieux, et si on ne profite pas de leur emportement dans la conjoncture présente, jamais une si belle occasion se présentera. La sagesse de Votre Excellence lui dictera tout ce qui est nécessaire dans le cas présent, ainsi je demande pardon de lui avoir offert mes petites idées, mais mon zèle pour l'entier succès de cette affaire, comme aussi pour en tirer tous les avantages possibles, me transporte.»

Malheureusement l'escadre anglaise était retenue à Livourne par les temps contraires et cela désespérait Mann qui ne rêvait que plaies et bosses[775].

Malgré son entrée dans Bastia, Rivarola était très sévèrement jugé par les Anglais. «Son peu d'expérience eu égard à la manière de procéder dans l'entreprise dont il s'est chargé, écrivait Townshend à Mann, avait jeté les chefs dans une confusion générale. Les choses en étaient au point entre eux par l'amour excessif de ces peuples pour la liberté qu'ils étaient déterminés, plutôt que de s'assujétir à un nouveau maître, de rester sous le joug des Génois. Lorsque je débarquais, ils étaient sur le point de se séparer avec cette belle résolution[776].»

[775] Mann à Gorzegno, Florence, le 27 novembre 1745: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

[776] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 19-20.

Les chefs corses, tels Gaffori et Matra, plus désunis que jamais, adressaient à la cour de Turin et aux Anglais les plaintes les plus vives contre Rivarola. Celui-ci répondait en disant que ses anciens amis avaient été corrompus par l'or des Génois[777].

[777] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 20-21.

A Gênes on était inquiet. Le 20 février 1746, la république lança en Corse un manifeste pour protester contre les manœuvres des Anglo-Sardes et menacer des peines les plus sévères ceux qui leur prêteraient assistance[778]. Mais les membres du gouvernement affectaient l'indifférence. Les Génois avaient l'habitude de ne pas parler des choses qui leur étaient désagréables et ils espéraient que leur alliance avec la France les protégerait contre tout danger[779].

[778] _Ibidem_, p. 22.

[779] «Je n'ai rien de certain à vous marquer, Monseigneur, par rapport à Théodore. Quoiqu'on ne paraisse point douter ici qu'il ne se soit embarqué pour passer en Corse, je n'entends point dire qu'il y ait ici d'avis positif de son débarquement dans cette île. Il est vrai que ceux du gouvernement évitent de parler de cet aventurier, soit qu'ils veuillent tenir la chose secrète, soit qu'ils comptent sur notre alliance pour avoir, par la suite, raison de cette affaire, et c'est sans doute cette considération qui les tranquillise sur le danger où ils sont de perdre cette île par les manœuvres du roi de Sardaigne et des Anglais.»--Du Pont à d'Argenson, Gênes, le 1er novembre 1745: Correspondance de Gênes, vol. 119. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Le gouvernement français se préoccupait de ces intrigues et d'Argenson, le ministre, recommandait à son agent, à Gênes, de suivre attentivement les affaires de Corse[780].

[780] «Continuez à vous instruire avec le plus de précision qu'il vous sera possible de ce qui regarde les affaires de Corse. Je vous ai déjà mandé combien il serait dangereux que les Anglais pussent se former quelque établissement dans cette île.»--D'Argenson à du Pont, Paris, le 8 février 1746: Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des affaires étrangères.

L'envoyé de France ne ménageait pas sa peine; mais sa tâche était ardue. Il devait lutter contre la méfiance des Génois. Il s'efforçait de se ménager les bonnes grâces du secrétaire d'État par des attentions délicates. «L'usage que j'ai introduit de lui donner deux ou trois tasses de café quand il vient chez moi ne paraît pas lui déplaire. C'est ainsi que je lui adoucis les choses qui peuvent n'être pas de son goût. Cette façon d'agir convient bien à l'esprit de la nation. Cependant, il peut se rencontrer des circonstances, où il faut leur montrer de la fermeté et de la hauteur, autrement on n'en tirerait rien[781].» Et tandis que le secrétaire d'État faisait de la diplomatie avec l'envoyé de France en buvant des tasses de café, les beaux esprits lançaient des pasquinades contre le roi de Sardaigne.

[781] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 19 juin 1746: Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Au moment où les affaires de Corse paraissaient devenir sérieuses, Théodore reprit la plume: instrument qu'il maniait plus volontiers que l'arme. Le 17 octobre, il écrivit à un nommé Ange-Brando Suzini pour lui confirmer des lettres envoyées le mois précédent. Il recommandait aux Corses d'être fidèles au serment qu'ils lui avaient juré et de demeurer inébranlables dans leur attachement. Cela était indispensable pour remédier aux tristes choses du passé. Si les insulaires restaient sourds, il prévoyait les pires malheurs. Ils s'abîmeraient avec lui-même dans un précipice. Et il ajoutait cette phrase qui, écrite par lui, était jolie: «Ne vous laissez donc pas endormir par des flatteries étudiées et de vagues promesses[782].»

[782] Théodore à Ange-Brando Suzini, le 17 octobre 1745: _loc. cit._ Bibliothèque municipale de Turin.

Deux mois plus tard, il se plaignait au comte Bradimente Mari de ne jamais recevoir de réponse à ses missives. Il comptait cependant sur la fidélité de ses sujets. Il ordonnait aux chefs de déclarer, au nom de tous, que les populations avaient toujours le plus solide dévouement pour la personne de leur souverain légitime, le roi Théodore, et d'attester, à la face du ciel, que Dominique Rivarola n'avait reçu aucun mandat régulier pour traiter avec la cour de Turin. Les insulaires devaient témoigner à Charles-Emmanuel une véritable reconnaissance pour l'intention qu'il avait de les délivrer de la tyrannie génoise, tout en affirmant leur ferme résolution de ne vouloir pour maître que le monarque qu'ils s'étaient librement donné. Les Corses pouvaient promettre au roi de Sardaigne et à ses alliés leur concours le plus actif et lui fournir les hommes nécessaires afin de lui permettre de soutenir la guerre contre les Génois, à condition que ces troupes fussent placées sous le commandement de leur roi, Théodore. Cette armée nationale irait jusqu'en Italie pour envahir et saccager les territoires de la république. Les conquêtes seraient remises à Charles-Emmanuel. Le manifeste des insulaires devait donc avoir un double but: mériter la protection de Sa Majesté sarde et de ses alliés par un dévouement sincère et affirmer leur inviolable fidélité à leur souverain. Il fallait déclarer qu'ils donneraient jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour respecter le serment solennel qu'ils avaient prêté. La Corse ne pourrait jamais se trouver à l'abri de toutes les dissensions intestines qui la ruinaient et la mettaient à la merci des Génois,--race détestable devant Dieu et devant le monde,--que sous la sage administration de son roi.

Il terminait en ordonnant que ce manifeste fût rédigé et publié sans retard. On devait lui en envoyer des copies authentiques par deux députés. Il promettait enfin de remédier à toutes choses et disait qu'un de ses lieutenants, François Agostini, allait partir pour Tunis avec ses instructions[783].

[783] Théodore au comte Bradimente Mari, le 23 décembre 1745: _Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 3. Archives d'État de Turin.

Un mois plus tard, il renouvela ces ordres d'une façon pressante[784]. Mais ses lettres restaient toujours sans réponse. Il est vrai que, la plupart du temps, elles étaient interceptées.

[784] Théodore au comte Bradimente Mari, le 25 janvier 1746: _Ibidem_.

Il n'avait pas attendu que ses sujets fissent le manifeste qu'il demandait. Il en avait rédigé un lui-même que, pour plus de vraisemblance, il avait daté de Vescovato, en Corse[785].

[785] Le 15 décembre 1745, Lorenzi en communiquant ce document au gouvernement français, disait qu'en Toscane on était persuadé qu'il avait été fait par Théodore lui-même. Florence, le 20 janvier 1746: Correspondance de Florence, vol. 103.--Du Pont à d'Argenson, Gênes, le 30 janvier 1746: Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Les insulaires eussent-ils reçu les épîtres de Théodore, que très probablement ils n'y auraient pas répondu davantage. Ils n'en voulaient plus. Dans les nouvelles qui parvenaient à Gênes, on ne parlait jamais de lui. Les chefs qui, dix ans auparavant, étaient de ses plus zélés partisans, avaient changé d'opinion. Luc Ornano, entr'autres, s'était enrôlé dans le parti des Génois et avait donné à la république des marques sérieuses d'attachement[786].

[786] Du Pont à d'Argenson, Gênes, les 16 et 30 janvier 1746: Correspondance de Gênes, vol. 120. Archives du Ministère des affaires étrangères.

L'Angleterre ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle avait fait fausse route en s'engageant, à la suite de Charles-Emmanuel, dans une entreprise remplie de difficultés. En vérité, pour la mener à bien, il aurait fallu des hommes autrement énergiques que Théodore ou Rivarola. «J'ai été pleinement informé, écrivait Mann à Gorzegno, par la lettre de Votre Excellence et par celle de M. Villettes, de la résolution de notre cour de renoncer à l'entreprise de la Corse par le peu de probabilité d'y réussir et par la nécessité qu'elle a d'employer ses vaisseaux de guerre ailleurs, et de la déférence que Sa Majesté le roi de Sardaigne a bien voulu montrer en cette occasion à ces sentiments nonobstant les motifs qu'il aurait au contraire.» Il fallait informer les insulaires de cette résolution, qui certainement leur causerait une grande désillusion. On devait également pourvoir à la sécurité de tous ceux qui avaient été compromis dans l'affaire et les soustraire aux représailles que la république ne manquerait pas d'exercer. Mann exécuterait fidèlement les ordres du roi de Sardaigne et il s'estimerait très heureux «de pouvoir réussir à rendre efficaces les mouvements d'humanité dont Sa Majesté est touchée». Il conseillait de prendre quelques Génois d'importance. C'était le meilleur moyen de «rendre la république plus traitable, par rapport à ceux qui auraient à l'avenir le malheur de tomber entre ses mains». Et le diplomate ajoutait qu'il ferait tout ce qu'il dépendait de lui pour terminer cette affaire «de la manière la moins désavantageuse pour les mécontents et la plus convenable à la dignité des cours intéressées»[787].

[787] Mann à Gorzegno, le 7 juin 1746: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Tous les projets sur la Corse furent donc abandonnés, et l'escadre anglaise quitta les côtes de l'île pour aller dans les eaux espagnoles.

En termes polis et diplomatiques, Mann avait déclaré à Gorzegno que le roi de Sardaigne devait accepter sans récriminer la décision de l'Angleterre touchant la Corse. Charles-Emmanuel fut néanmoins très mécontent de la défection de ses alliés. Il ne renonça pas à son dessein. Il se retourna du côté de Théodore--et, chose étrange--par l'intermédiaire de Mann.

IV

Neuhoff, dans les premiers mois de 1746, logeait à Livourne chez un hanovrien[788]. On disait qu'il se préparait à passer en Corse; mais à Gênes on ne se montrait pas effrayé de cette menace[789]. Périodiquement, le baron faisait répandre le bruit qu'il allait rentrer dans son royaume; seulement, il ne partait jamais. On commençait à être habitué à ses mensonges.

[788] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746: Correspondance de Florence, vol. 103. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[789] Guymont à d'Argenson, Gênes, le 25 avril 1746: Correspondance de Gênes, vol. 120. _Ibidem._

Cependant, le gouvernement génois avait tout lieu de se méfier. La régence de Toscane signifia à Viale un ordre du grand-duc, lui enjoignant de quitter le territoire dans le délai de trois jours. Le malheureux diplomate, âgé et malade, dut demander un sursis[790].

[790] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 31 mars 1746: Correspondance de Florence, vol. 103. _Ibidem._

On apprit quelque temps après que le chevalier Farinacci se trouvait à Vienne et qu'il complotait avec un français, pour amener les Corses à se donner à la reine de Hongrie. On leur avait donné de l'argent qu'ils devaient distribuer aux insulaires. Par mesure de prudence, la cour de Vienne avait nommé deux commissaires pour surveiller l'emploi des fonds[791].

[791] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 9 juin 1746: Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Dans ces intrigues rien de précis ne s'élaborait. Il n'y avait que de vagues combinaisons avec des individus tarés, qui n'avaient même pas les raffinements de scélératesse nécessaires pour conduire une aventure: des sous-Théodore. Les hommes politiques les écoutaient, puis les rejetaient, parce qu'ils paraissaient trop veules. Et le baron de Neuhoff restait le seul sur qui les ambitions pussent encore s'arrêter, malgré les preuves d'incapacité qu'il avait données. Celui-là au moins avait une idée fixe. Il écrivait tellement et avec un si imperturbable aplomb, qu'on pouvait, à la rigueur, fonder quelque espérance sur lui. Et faute de mieux.....

Son échec à Turin ne l'avait pas découragé. Il continuait à vivre en Toscane, toujours en relations avec Mann. Celui-ci le déclarait insupportable, mais il ne faisait rien pour s'en débarrasser. On savait qu'il était en faveur à la cour de Vienne. François de Lorraine causait volontiers avec tous les aventuriers; à tour de rôle, il les éconduisait sans motif apparent, puis il les reprenait sans plus de raisons. Pour l'instant, Théodore avait des accointances avec le prince de Craon, président du Conseil de Régence de Toscane. Mann n'ignorait rien de tout cela. S'il méprisait le baron, il n'entendait pas qu'il pût servir les desseins d'autres personnages.

Un jour, Neuhoff vint le trouver et lui demanda son appui pour obtenir l'autorisation de passer à la cour de Turin. Malgré tout ce qu'il avait écrit à son sujet, Mann ne fit aucune difficulté pour transmettre cette requête: «Théodore est ici depuis quelques jours. Il a donné des lettres au prince de Craon pour Vienne et m'a demandé avec instance une lettre à quelque capitaine de vaisseau de guerre pour le faire transporter aux côtes de Gênes, sous prétexte qu'il a nécessité de se présenter à Sa Majesté Sarde et à M. de Botta. Je lui ai dit que sans permission je ne pouvais pas la lui donner, et il m'a prié de la demander à Votre Excellence[792].»

[792] Mann à Gorzegno, Florence, le 10 octobre 1746: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Mann écrivit cela le 10 octobre 1746, quatre mois après avoir signifié à la cour de Turin que l'Angleterre renonçait à toute entreprise sur la Corse! Quinze jours plus tard il insista: «Théodore est encore ici dans l'espérance, à ce qu'il me dit, que Sa Majesté Sarde lui donnera la permission de passer auprès d'Elle. J'évite de le voir, mais il m'écrit des billets continuellement et se trouve dans le plus grand besoin d'argent[793].»

[793] Mann à Gorzegno, Florence, le 25 octobre 1746: _Ibidem_.

Neuhoff étant à bout de ressources, on pouvait, moyennant quelques fonds, se servir de lui. L'aventurier, quand il était aux abois, aurait fait n'importe quoi. Il se serait même embarqué pour la Corse, quitte à ne pas descendre à terre une fois arrivé. Nous avons vu maintes fois, que ses résolutions énergiques, son désir ardent de donner la liberté aux Corses, s'affichaient toujours dans les crises de détresse financière. Mann le connaissait bien, et en terminant sa lettre par la phrase où il disait qu'il se trouvait _dans le plus grand besoin d'argent_, il insinuait que si on voulait, de nouveau, l'utiliser, le moment était favorable. Peut-être même pourrait-on avoir cela à bon compte. Charles-Emmanuel comprit et se décida à recevoir Neuhoff. Le 31 octobre, Mann écrivait à Turin: «Je me suis bien douté que Votre Excellence serait du sentiment de faciliter le passage de Théodore auprès de Sa Majesté. Si M. le marquis Botta le voudra, il trouvera des moyens pour cela; mais pour moi, je ne crois pas nécessaire de lui en écrire[794].»

[794] Mann à Gorzegno, Florence, le 31 octobre 1746: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Mann avait bien voulu transmettre la demande de Théodore, mais, quand elle fut accueillie, il n'entendait pas aller plus loin dans son rôle d'intermédiaire. Puisque l'entrevue était décidée, le roi de Sardaigne pouvait donner directement au roi de Corse les moyens d'aller à Turin. Les deux majestés n'avaient qu'à concerter toutes choses entre elles. Sait-on à l'avance comment tourneront ces sortes de combinaisons? Le diplomate ne voulait avoir dans l'affaire qu'une responsabilité limitée; juste ce qu'il faut pour tirer avantage d'un succès, et pas assez pour être engagé dans quelque aventure désagréable. Il y avait là une nuance; il la saisit pour mettre ses scrupules et sa dignité d'accord avec l'intérêt. L'Angleterre avait renoncé à ses projets sur la Corse; mais elle n'aurait pas admis que ses alliés fissent quelque nouvelle entreprise sur l'île sans elle. Il était donc difficile à son représentant de favoriser trop ouvertement les intrigues isolées du gouvernement sarde. Charles-Emmanuel pouvait être promptement désabusé sur le compte de l'aventurier, et il reprocherait peut-être quelque jour à Mann d'avoir trop bien suivi ses instructions. On en veut généralement aux gens à qui l'on fait faire des démarches compromettantes et qui exécutent trop fidèlement certains ordres. Il est plus habile de s'abstenir. Enfin, si Théodore ne trouvait pas à la cour de Turin ce qu'il espérait, il harcèlerait le résident de ses plaintes et de ses récriminations. Celui-ci savait par expérience que pour faire taire le baron il fallait lui donner de l'argent.

Mann se retira donc avec élégance d'une affaire qu'il avait engagée, tout en restant le maître de la situation pour le cas où les choses viendraient à tourner heureusement.

Le diplomate avait été bien inspiré en se tenant sur la réserve. Le projet n'aboutit pas. Théodore alla-t-il à Turin et eut-il une conférence avec Charles-Emmanuel? Il est très probable que cette entrevue eut lieu, puisque le gouvernement sarde, d'après la lettre de Mann, était décidé à s'entendre avec l'aventurier. Le roi de Sardaigne s'aperçut-il, dès la première conversation, que Neuhoff n'avait rien de ce qu'il fallait pour entreprendre une action énergique? Les exigences pécuniaires de Théodore furent-elles jugées exagérées? On peut le croire. D'ailleurs, le baron n'était plus jeune. Sa vie avait été une suite d'aventures et d'intrigues. Il s'était beaucoup remué et son audace devait être émoussée. Il revint en Toscane avec une désillusion de plus. Il ne lui restait plus que des espérances du côté de Vienne.

Au début de l'année 1747, Théodore était à Florence, attendant des réponses de la cour d'Autriche, à laquelle il avait exposé ses plans. Il allait souvent chez Mann, s'obstinant à vouloir lui faire goûter ses combinaisons; mais le résident anglais faisait de plus en plus la sourde oreille, «sachant que sa cour n'en veut plus rien savoir». Le discrédit du baron auprès des Corses était complet, et puis il se trouvait dans un état si misérable que cela pourrait coûter cher d'entendre ses histoires[795].

[795] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 7 janvier 1747: Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des affaires étrangères.

De jour en jour, sa détresse augmentait. Il était logé pauvrement. Parfois, il n'avait même pas de pain et il en était réduit à tendre la main. Au mois de février, Mann écrivait à Turin: «Le baron de Neuhoff, connu par le nom de Théodore, est encore ici et réduit à la dernière misère, jusqu'à demander qu'on fasse des contributions pour le soutenir. Il ne sort jamais d'une petite auberge où il est logé et dont le maître a souvent refusé de lui donner à manger. Il me tourmente tous les jours par des lettres et messages, mais je ne suis pas en état de le soulager[796].»

[796] Mann à Gorzegno, Florence, le 20 février 1747: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Le malheureux roi, pour avoir le nécessaire, avait engagé ses sceaux d'argent. De Vienne, on continuait à le bercer de folles espérances. Pour mettre ses projets à exécution, il réclamait deux barques armées en guerre, un régiment et de l'argent[797].

[797] Lorenzi à d'Argenson, Florence, le 18 février 1747: Correspondance de Florence, vol. 105. Archives du Ministère des affaires étrangères.