Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 3

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Cette existence patriarcale dura deux ans; elle fut troublée par l'arrivée d'un gentilhomme titré et riche. Il se mit à faire une cour assidue à Marianne. Théodore était lui-même amoureux de cette jeune personne, mais il soupirait en silence. Les assiduités du comte exaspèrent Neuhoff. Bien qu'il n'eût jamais déclaré sa flamme et que sa position ne lui permît pas de rivaliser avec le seigneur, il n'en ressentit pas moins une violente jalousie. Un soir, après une fête de famille, pour l'anniversaire de Marianne, Théodore provoqua le comte et le tua. Au milieu du trouble, causé par ce drame, Neuhoff s'était enfui «par une porte de derrière». Ce sera son habitude.

Mais il n'est guère possible d'ajouter foi à cette sombre histoire d'amour. Théodore devait avoir alors dix-huit ans, puisqu'au dire de son compagnon il aurait été mis chez les jésuites de Munster à dix ans, qu'il y serait resté six ans, et qu'il aurait séjourné deux ans chez le professeur de Cologne. Or, à l'âge de quinze ans, en 1709, Théodore se trouvait à Versailles parmi les pages de Madame, duchesse d'Orléans[44]. La preuve est formelle; c'est bien du futur héros de Corse dont il s'agit. Les détails que la princesse donne sur lui dans sa correspondance ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.

[44] Princesse palatine, seconde femme de Monsieur, frère de Louis XIV, mère du Régent.

«.....Je vous remercie bien des gazettes. Elles me divertissent fort, et quand je les ai lues, je les donne à deux pages allemands que j'ai, un Neuhoff et un Keversberg, pour qu'ils conservent l'habitude de l'allemand et n'oublient pas leur langue.....»

_Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ Traduction et notes par Ernest Jaeglé. 3 vol., Paris, 1890, t. II, p. 96.

Neuhoff est également porté sur l'_État de la France_, parmi les pages de la princesse.

D'après Madame, le jeune Théodore avait une tournure agréable, une jolie figure et l'esprit éveillé. Il savait «causer»[45]. Il fut vite initié à la vie et aux intrigues de la cour. Il acquit une grande souplesse et de la rouerie; le mot est de l'époque. La princesse n'eut qu'à se louer du service de son page[46]. Sans doute elle regrettait de trouver chez lui la trace des qualités françaises plutôt que ces grosses vertus germaniques, qu'elle mettait au-dessus de tout, comme elle eut donné toutes les «délicatesses» de la cuisine française, pour une bonne soupe au lard ou une choucroute largement garnie. Très allemande, elle s'efforçait d'inculquer à Neuhoff des goûts allemands. Mais le petit page prit surtout ce qu'il y avait de mauvais à la cour. La farouche vertu de Madame ne lui laissa aucune empreinte.

[45] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, t. III, p. 85.

[46] _Ibidem._

Quand Neuhoff fut en âge de servir, il vint en Bavière[47] où, sur la recommandation de la princesse, l'Electeur lui donna une bonne compagnie. Mais Théodore était joueur; sa passion l'entraîna à commettre des indélicatesses; il contracta des dettes et fit son apprentissage dans l'art de ne pas les payer. Il devint «un coquin, un _excrocq_». Deux chevaliers de Malte lui prêtèrent un jour de l'argent; pour les tranquilliser, Théodore leur dit: «J'ai encore un oncle et une tante chez Madame. Mon oncle, c'est M. de Wendt[48], et ma tante, Mme de Rathsamhausen[49]; je vais vous donner une lettre pour l'un et l'autre; ils vous payeront immédiatement.»

[47] Marneau, le second mari de la mère de Théodore, prétend que son beau-fils aurait servi dans les régiments de Navarre et de Courcillon avant de prendre du service en Bavière. (Marneau à M. le C..., Metz, le 26 avril 1736. _Loc. cit._, Archives d'État à Gênes. Archives secrètes). Mais il faut s'en tenir à l'assertion de Madame, puisque c'est elle-même qui recommanda, à l'Electeur de Bavière, son page Neuhoff.

[48] Ecuyer de la duchesse d'Orléans.

[49] Léonore de Rathsamhausen était une amie d'enfance de la princesse. Elle faisait chaque année de longs séjours auprès d'elle.

Il leur remit, en effet, des plis cachetés; les chevaliers arrivèrent à Versailles et présentèrent à M. de Wendt et à Mme de Rathsamhausen les lettres de leur neveu Neuhoff. «Nous connaissons fort bien Neuhoff, répondirent-ils; il a été page de Madame, mais il n'est pas notre parent.» On ouvrit les paquets: ils ne contenaient que du papier blanc. Les deux chevaliers étaient volés; ils s'adressèrent à Madame: «Cet homme, dit-elle, n'est plus à mon service. Faites en ce que vous voudrez.....[50]».

[50] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, t. III, p. 85.

Harcelé par ses créanciers, Théodore quitta la Bavière et vint à Paris auprès de son beau-frère et de sa sœur, le comte et la comtesse de Trévoux. Ses parents voulurent lui faire de la morale; mais le «gentil enfant», prenant fort mal la chose, «tenta d'assassiner» son beau-frère. Sur le point d'être arrêté, il s'enfuit et gagna l'Angleterre[51].

[51] _Ibidem._

Il y a lieu de croire, quoiqu'en dise Madame, que cette tentative de meurtre ne fut pas bien caractérisée. Elle n'empêchera pas Neuhoff de revenir plus tard à Paris où personne ne songera à l'inquiéter; il sera même reçu chez Trévoux.

Le séjour de Théodore, en Angleterre, reste mystérieux. Madame a reproché à son ancien page d'avoir épousé une jeune anglaise éprise de lui, alors qu'il s'était déjà marié en Bavière[52].

[52] _Ibidem._--J'ignore sur quoi est basé ce nouveau réquisitoire de la Palatine. Si le baron de Neuhoff a contracté plusieurs mariages au cours de son aventureuse existence, il n'en a jamais avoué qu'un: celui avec lady Sarsfield qu'il épousa en Espagne quelques années plus tard.

Cette éclipse ne fut pas de longue durée. On retrouve bientôt après l'ingénieux baron mêlé à la conspiration de Goertz et Gyllenborg.

La Suède avait un roi qui ne s'occupait que de guerre et un ministre qui ne faisait que de la politique. On aurait pu s'attendre à voir le petit-fils du compagnon de Bernard de Galen servir Charles XII. Il préféra se mettre sous les ordres de Goertz qui avait rêvé d'être Richelieu et qui finit comme Cinq-Mars.

Quel fut exactement le rôle de Théodore auprès du ministre suédois?

En réalité, rien de bien défini. Au service de Goertz, comme après en Espagne, comme aussi plus tard dans sa grande aventure de Corse, Neuhoff fut un courtier marron de la politique internationale, un de ces agents secrets qu'on emploie, qu'on paye, mais qu'on désavoue et qu'on remercie quand ils sont brûlés. Ce rôle convenait bien à ce baron allemand intrigant et besogneux, qui, à l'obstination massive de ceux de sa race, mêlait les grâces persuasives, les manières insinuantes, tout le raffinement vicieux d'un page de Versailles, devenu un _roué_ de la Régence.

On trouve quelques détails sur cette partie de sa vie dans un livre publié à Londres en 1743[53], à l'époque où Théodore, réfugié en Toscane, était presque ouvertement un agent de l'Angleterre. Cet ouvrage, écrit dans le but de favoriser les intrigues de Théodore, à ce moment-là, m'a paru être plus sérieusement documenté sur les antécédents politiques de Neuhoff que ses biographes du XIXe siècle, trop pressés de s'en rapporter aux mémoires du colonel Frédéric, un faussaire avéré.

[53] _The history of Theodore I, King of Corsica, containing genuine and impartial memoirs of his private life and adventures in France, Spain, Holland, England, etc. The rise and consequence of the troubles in Corsica, and the resolution of its inhabitants to shake off the government of the Genoese. The interposition of the Imperialists and French in favour of the Republic and the causes of their quitting the Island and also the true spring of this last revolution, and the motives of King Theodore's present expédition._--Londres, 1743.

D'après l'auteur du livre de 1743, le baron, avant de quitter Paris, poursuivi par l'anathème de Madame, aurait rendu à certains ministres étrangers des services importants que ceux-ci lui payaient; même, il ne serait pas impossible qu'il fut, dès cette époque, entré en rapport avec Goertz, qui se trouvait à Paris au commencement de 1717[54].

[54] Gabriel Syveton, _L'erreur de Goertz_. Revue d'histoire diplomatique, 1896, no 2, p. 244.

Quand il fut obligé de quitter la France, Neuhoff, d'après le livre anglais, n'aurait eu d'autres ressources que dans les intrigues auxquelles il fut mêlé. Goertz, alors ministre du roi de Suède en Hollande, avait été arrêté à Arnheim, sur la demande du roi d'Angleterre. Les Anglais accusaient Goertz de conspirer avec les jacobites afin d'amener une révolution en Angleterre. Le comte de Gyllenborg, ministre de Suède à Londres, fut arrêté en même temps. Le duc d'Orléans obtint, par ses démarches, la mise en liberté des ministres suédois[55]. Le Régent affectait de ne pas croire à ce complot; il persuada à Georges Ier que le roi de Suède n'y avait pris aucune part. En réalité, la présence de Goertz, en Hollande, était motivée par une négociation délicate; il s'agissait de traiter avec le tzar Pierre Ier, qui se trouvait dans les Pays-Bas, d'une paix séparée entre la Suède et la Russie. Le baron de Neuhoff aurait été chargé de porter à Goertz des dépêches relatives à cette négociation[56]. Malgré sa jeunesse,--il avait alors 24 ans--Théodore remplit si bien sa mission et sut se rendre si agréable au ministre, que celui-ci le prit pour secrétaire et bientôt après pour son «principal confident[57]».

[55] Goertz et Gyllenborg restèrent emprisonnés pendant cinq mois.

[56] Ces négociations aboutirent au congrès d'Aland. L'auteur du livre, publié à Londres en 1743, ne dit pas par qui Neuhoff fut chargé de porter des dépêches à Goertz après son emprisonnement. Comme cette mission coïncide avec son départ de France, il est à peu près certain que Théodore porta à Gyllenborg, en Angleterre, et à Goertz, en Hollande, les dépêches du comte Erik Sparre, ministre de Charles XII, en France.

[57] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._

Dans les derniers mois de 1718, Goertz envoya Neuhoff en mission auprès d'Alberoni. A peine avait-il entamé les négociations que le roi de Suède mourut[58]. Bientôt après, Goertz était décapité[59]. Théodore se «trouva donc sans ressources dans un pays dont il ignorait la langue, et privé de l'appui de la maison d'Orléans, puisqu'il était entré dans des plans qui portaient préjudice aux intérêts de cette famille[60]».

[58] Le 30 novembre 1718.

[59] Le 2 mars 1719.

[60] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._

Cependant Théodore devait encore surnager après ce nouveau naufrage.

La Cour d'Espagne, remplie d'intrigues d'antichambre, avec une dynastie nouvelle et étrangère qu'entourait une foule d'aventuriers cosmopolites, constituait bien le milieu voulu pour l'ambition inquiète et peu scrupuleuse du petit baron de Westphalie. Ripperda, qui, plus tard, devait devenir premier ministre, commençait à jouir d'une grande faveur à l'Escurial. Fidèle à ses ondoyants principes, l'intrigant habile qu'était Neuhoff ne manqua pas d'aller lui faire sa cour. Ils se plurent. Ripperda, dit-on, lui fit obtenir le grade de colonel avec une pension de six cents pistoles[61].

[61] Percy Fitzgerald, _King Theodore of Corsica_, p. 28.--_Histoire des Révolutions de l'île de Corse et de l'élévation de Théodore Ier sur le trône de cet État_, p. 206.

Mais Neuhoff n'avait pas renoncé à ses goûts dispendieux. Il était souvent gêné, et Alberoni dut, à plusieurs reprises, lui venir en aide. La fortune cependant lui sourit encore. Sur les conseils de Ripperda et grâce à son appui, il épousa une des demoiselles d'honneur de la reine d'Espagne, lady Sarsfield, fille de lord Kilmallock, jacobite réfugié à Madrid, parent du duc d'Ormond[62].

[62] _Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p. 208.--Pommereul, _op. cit._, t. I, p. 203.--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 28.

Ce mariage, qui aurait dû fixer Théodore, paraît avoir été une déception pour lui. Il fut quelque chose de plus pour sa femme. Lady Sarsfield était laide et vaniteuse; l'ancien page de Madame était volage, et milady n'avait rien de ce qu'il fallait pour retenir l'humeur inconstante de son mari. Cela fit un déplorable ménage.

Rostini, dans ses _Mémoires_, dit ceci: «Théodore épousa, dit-on, une parente du duc de Sales actuel, alors marquis de Monte Allegro.»

Or, en 1738, nous verrons le ministre du roi de Naples, le marquis de Montalègre, accorder, à Théodore, sa protection d'une façon absolue, surtout lors d'un incident touchant des vaisseaux hollandais affretés par le baron. La protection qu'exerça à ce moment Montalègre vis-à-vis de Théodore, est d'autant plus extraordinaire que le bon droit n'était certes pas du côté de l'aventurier.--Les dépêches diplomatiques de Montalègre, en 1738, sont, la plupart du temps, signées: _El marques de Salas_.

Alberoni était tombé du pouvoir, méprisé de l'Europe entière. Neuhoff perdait en lui un protecteur puissant. Ripperda, cependant, lui restait; mais Théodore, qui ne pouvait s'astreindre à un genre de vie en rapport avec ses moyens, eut encore des besoins d'argent qui le perdirent.

On raconte que Ripperda lui ayant confié des sommes importantes pour le règlement de fournitures militaires, il les détourna pour ses dépenses personnelles[63].

[63] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29.

Quoiqu'il en soit, Neuhoff, à cette époque, quitta l'Espagne subrepticement, abandonnant sa femme, grosse alors. La baronne mourut à Paris en 1724, ainsi que sa fille née de ce mariage[64].

[64] _Mercure historique et politique de Hollande_, avril 1740. Généalogie publiée à Cologne par Théodore de Neuhoff.

L'aventurier avait profité du séjour de sa femme à l'Escurial avec la cour, pour quitter Madrid la nuit, en emportant tous ses bijoux. Il s'embarqua à Carthagène pour la France, et bientôt il arriva à Paris[65].

[65] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 29--_Histoire des révolutions de l'île de Corse._ _Op. cit._, p. 209.

A la chute d'Alberoni, Théodore, ne sachant que devenir, avait écrit à la duchesse d'Orléans, pour la prier de le reprendre à son service. Madame ne répondit pas; mais à peine débarqué à Paris, l'aventurier sollicita de nouveau son ancienne protectrice. Celle-ci lui fit défendre de se présenter devant elle. La princesse, un jour, se rendait aux Carmélites; son carrosse croisa une voiture dans laquelle se trouvait Théodore. Madame s'écria: «Voilà cet honnête garçon de Neuhoff!» Il entendit l'apostrophe, baissa les yeux et pâlit[66].

[66] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, t. III, p. 86.

Paris était alors en pleine fièvre de spéculation. Law faisait merveille avec son _Système_.

La fureur de l'agiotage avait pénétré dans toutes les classes de la société. Il y avait là de quoi tenter l'esprit aventureux de Neuhoff, toujours harcelé par les besoins d'argent; mais il est peu probable, comme certains l'ont prétendu, que Théodore soit entré en relations directes avec Law. L'Ecossais d'origine obscure, devenu le grand financier, dispensateur des deniers de l'État et de la fortune publique en France, dont l'antichambre était encombrée de ducs, dont la femme parlait toilette avec les princesses, dont le fils, qu'on appelait le _Chevalier Système_[67], fréquentait la jeunesse dorée de la cour, n'avait pas le temps de se commettre avec le baron westphalien. Les aventuriers, quand ils sont _arrivés_, dédaignent leurs semblables. Que Théodore ait spéculé, comme tout le monde, à l'époque, c'est très probable, mais non pas avec Law lui-même, alors à l'apogée de sa puissance. Peut-être, en intrigant habile, sût-il se faufiler dans l'entourage du financier. Madame rapporte, en effet, que la rumeur publique accusait son ancien page d'avoir pris un million au frère de Law[68].

[67] _Journal et Mémoires de Mathieu Marais_, publié par M. de Lescure, 4 vol. Paris, 1864, t. I, p. 264.

[68] _Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans._ _Op. cit._, t. III, p. 86.

Le livre anglais, que j'ai déjà cité, dit qu'il eût à Paris plusieurs aventures étranges. Il avait rompu avec la plupart de ses anciens amis qui le connaissaient trop, mais il parvint à entrer en rapports avec quelques personnes de distinction qui le connaissaient moins. Ses relations avec Alberoni et Ripperda, les ennemis de la famille d'Orléans, lui fermaient les portes de la cour. Il ne s'attarda pas à rentrer en grâce auprès de Madame, qui, du reste, l'avait rejeté de la façon la plus formelle. Il aima mieux devenir un courtier marron de la diplomatie. C'était un emploi qui lui convenait à merveille. La délicatesse ne l'embarrassait pas; aucun principe ne le gênait; il n'avait qu'un but: se procurer de l'argent.

Le baron qui, de bonne heure, avait été à l'école des Goertz, des Alberoni et des Ripperda, trouva le moyen de donner à quelques ministres étrangers des renseignements qui lui furent très bien payés. Il entra également en correspondance avec des diplomates du dehors. Sans lui créer une position définie, ni surtout avouable, ces manœuvres lui fournirent les moyens de subvenir à ses besoins toujours fort grands. Mais ces choses-là ne peuvent pas durer; on se lasse vite d'un agent louche. Théodore savait que tout ce qu'il faisait pouvait le mener en prison, et l'ombre de la Bastille le hantait. Il résolut donc de quitter Paris, et, d'après le livre anglais, il serait parti deux jours seulement avant que ses intrigues ne fussent découvertes. Il aurait gagné la Hollande en emportant divers secrets surpris dans les antichambres diplomatiques qu'il fréquentait, entr'autres toute la trame d'une mystérieuse négociation engagée à Turin et dont il comptait se servir auprès de la cour impériale pour en tirer profit[69].

[69] _The history of Theodore I, King of Corsica. Op. cit._

Madame, qui avait l'âme d'un greffier, donne une autre version du départ de Théodore; les motifs en sont encore moins honorables. Neuhoff, dans un moment de détresse, ne sachant que devenir, aurait fait un sérieux retour sur lui-même. Désirant rentrer en grâce auprès de sa famille, il confessa ses erreurs passées et promit de mener, à l'avenir, une vie régulière, plus conforme à son rang de gentilhomme. Durant un certain temps, il se conduisit bien. Il était reçu chez sa sœur[70]. Un lieutenant-colonel du régiment de La Marck, beau-frère de la comtesse d'Appremont, rencontra plusieurs fois Théodore à dîner chez Mme de Trévoux[71].

[71] Lettre à la comtesse d'Appremont, communiquée au Sérénissime Collège, par J.-B. de Mari. Turin, le 27 juin 1736. _Ribellioni de' Corsi_, filza 14/3012. Archives d'État à Gênes, archives secrètes.--Cette lettre a été publiée par M. Antonio Battistella, _Re Teodoro di Corsica. Ritagli e scampoli._ Voghera, 1890, p. 167.

[70] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans._ Édit. Brunet, t. II, p. 278.

Varnhagen, le trop partial biographe de Théodore, dit que Mme de Trévoux aida son frère, avec l'aide de «l'ambassadeur suédois, le comte de La Marck». Il y a là une erreur évidente. Tout le monde sait, en effet, que le comte de La Marck n'était pas le représentant du roi de Suède en France, mais bien le ministre de France en Suède.

Un jour, Théodore déclare qu'il a reçu des lettres lui annonçant que sa femme, quittant l'Espagne, était en route pour Paris. Il lui paraît convenable d'aller à sa rencontre. Sous ce prétexte, il part pendant la nuit. «Le matin, on découvre qu'il a tout enlevé à sa sœur et à son beau-frère. Il leur a pris deux cent mille livres. Personne ne sait de quel coté il a passé. Sa sœur, Mme de Trévoux, est désespérée[72].»

[72] _Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans_, édition Brunet, t. II, p. 279.

Je n'ai pu trouver nulle part la confirmation de ce vol.

Quoiqu'il en soit, il est certain que Théodore quitta Paris vers le milieu de 1720, et arriva en Hollande. A La Haye, il se serait rendu auprès du ministre impérial. Il lui remit un pli en le priant de le faire tenir d'une façon sûre au comte de Zinzendorf, chancelier de Charles VI. Les explications qu'il donna à l'ambassadeur autrichien furent sans doute très explicites, car la réponse de Vienne ne se fit pas attendre. Elle consistait en une lettre de change de cinq mille florins. Les renseignements dérobés à Paris, au sujet de la mystérieuse négociation entamée à Turin, auraient été reconnus exacts à Vienne et seraient arrivés dans un moment opportun: d'où la récompense immédiate[73]. Théodore était, ce qu'on pourrait appeler, un crocheteur de la diplomatie.

[73] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit.

Puis il se serait mis en rapport avec un personnage, de passage en Hollande, et qui allait à Londres représenter une petite cour allemande. Ce personnage passait pour un très habile homme, mais Théodore était plus fin encore. Il ne tarda pas à reconnaître que les capacités qu'on prêtait au diplomate étaient toutes en façade. Se sentant plus apte à remplir les fonctions destinées au ministre allemand, Neuhoff aurait tenté de le supplanter en allant lui-même à Londres; mais ses manœuvres furent découvertes, et l'homme qu'il cherchait à léser partit pour l'Angleterre après avoir raconté son histoire partout, ce qui fit du tort à Théodore. Personne ne voulut plus l'employer.

La misère vint alors. L'argent fondait entre ses mains; partout il avait des créanciers.

En attendant un emploi, il apprit l'anglais. L'historien anonyme nous dit que «jamais, sauf M. de Voltaire, aucun étranger n'arriva aussi bien ni aussi vite à comprendre l'anglais». Mais, malgré toute son intelligence, il était à bout de ressource et de crédit. Pour se procurer le pain quotidien, il se fit virtuose, chimiste, «_connoisseur en painture_». Ces diverses tentatives ne furent pas couronnées de succès. Ni la musique, ni les sciences, ni la critique d'art ne lui donnèrent les moyens de subvenir à ses besoins[74]. Bien des hommes, avant de trouver leur voie, se sont essayés dans les différentes branches de l'activité humaine: professions, métiers ou arts. Je ne crois pas qu'il s'en soit jamais trouvé un seul qui ait poussé ces essais plus loin que Théodore, puisqu'il devait aller jusqu'à la royauté, métier qui d'ailleurs ne lui donna pas de quoi vivre.

[74] _The history of Theodore I, King of Corsica._ Op. cit.

Si à Paris la Bastille troublait son sommeil, en Hollande il voyait se dresser devant lui la prison pour dettes. La diplomatie lui fournit de nouveau quelques ressources ou tout au moins lui permit de fuir ses créanciers. Un personnage, établi dans les Pays-Bas, cherchait pour le compte de l'Empereur un homme retors et habile, capable d'accomplir une mission secrète en Italie. Il s'agissait de découvrir les intrigues que, disait-on, la France et l'Espagne entretenaient dans la péninsule. Le personnage trouva son homme en Théodore. Celui-ci partit. Il s'embarqua dans l'île de Voorne, et deux ou trois mois après on le vit parcourant l'Italie[75].

[75] _Ibidem._

Ce pays, partagé en petits États, livré à toutes les convoitises étrangères, neuf pour lui, ouvrait un vaste champ à son ambition mal équilibrée. Que fit-il réellement en Italie? La question est difficile à résoudre. La renommée ne l'avait pas atteint encore et les certitudes manquent sur cette période de sa vie. La mission dont il aurait été chargé était sans doute peu importante, mais, pendant son séjour en Italie, Théodore allait faire des relations qui devaient avoir une singulière influence sur sa destinée.