Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 28

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Théodore voulait obtenir du général Breitwitz un congé pour les Corses servant dans les troupes toscanes. Cela ne devait soulever aucune difficulté, car la cour de Vienne serait charmée de voir ces hommes employés au service du roi de Sardaigne. Les hésitations de Turin effrayaient le baron. Si au moins il avait eu le moyen d'envoyer quelqu'un ou mieux d'y aller lui-même; n'ayant plus un sou, il ne pouvait pas se mouvoir. Personne, ami ou ennemi, ne voulait plus lui prêter, même sur gages. Il avait bien des polices de change endossées à son ordre, mais ne sachant plus à qui se fier, voyant au surplus tous ceux qui l'entouraient insensibles à ses demandes et ravis de le plonger davantage dans les embarras, il devait «avaler ces pillules.».

Si l'amiral Matthews était bien inspiré, il seconderait ses vues et l'aiderait à châtier les Génois, qui avaient poussé les Gallispans[736] contre l'Angleterre. «Mes fidèles et sincères remontrances se vérifient journalièrement (_sic_) de plus en plus. Depuis l'année passée tout se pouvait prévenir, mais que ne cause la présomption et le mépris dans ce monde!» Si l'amiral consentait à s'entendre de bonne foi avec lui, les affaires avanceraient plus en un mois qu'elles ne l'avaient fait pendant deux ans sur les rapports des consuls anglais, tous jacobites et très mal informés.

[736] Nom donné aux troupes franco-espagnoles.

Il en revenait à son plan. Huit jours suffisaient pour procéder à l'embarquement de six à huit mille hommes. Il se faisait fort de prendre la Spezzia sans difficulté. Laissant une garnison anglaise dans ce port, il irait ensuite à la poursuite des Génois. Il avait écrit tout cela au baron de Salis, à milord Carteret et à ses amis de Londres. Mais, dans ces graves circonstances, il lui était cruel de ne pouvoir envoyer personne à la cour sarde, ni s'y rendre lui-même pour traiter, faute d'argent. Il demandait donc qu'on lui facilitât l'emprunt de cent sequins. Il rembourserait ponctuellement cette somme dès son arrivée à Turin, car il y avait de bons amis[737].

[737] Lettre de Théodore du 14 mai 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Dans sa lettre Théodore demande à son correspondant de mettre ses amis de Londres en garde contre les agissements du chevalier de Champigny, envoyé de l'électeur de Cologne. Il l'accuse d'être un espion de la France--ce qui est faux--puisqu'en effet nous avons vu que le ministre avait recommandé au résident de France à Cologne de mettre ce chevalier d'industrie à la porte s'il se présentait chez lui. Champigny, qui avait livré les lettres de sa mère, continuait ses exploits à Londres, et Théodore demandait qu'on le dénonçât en son nom.

Le baron de Salis lui écrivit le 20 mai: «Vous aurez vu par ma lettre de l'ordinaire dernier qu'on n'est pas content de vos manières d'agir, surtout en réfléchissant que vous vous avisez seulement à présent de demander un projet de capitulation, au lieu que vous auriez dû en faire un vous-même dès le commencement. Comme vous êtes à portée de M. Mann, qui est en correspondance avec M. de Villettes, cette voie est la plus commode et la plus courte pour faire vos affaires. Je suis fâché d'être hors d'état de vous rendre service[738].»

[738] Copie d'une lettre de M. de Salis au baron Théodore de Neuhoff, ce 20 mai 1744: _Ibidem_.

Pour hâter les négociations, le roi de Corse écrivit directement au marquis d'Ormea, le 24 mai. La lettre est à citer en entier, car c'est le résumé de toutes ces intrigues et un véritable plan de campagne.

«J'ai différé jusqu'ici à m'adresser en droiture à Votre Excellence avec une de mes lettres, dans l'espérance de pouvoir me rendre en personne en sa présence, ou du moins y envoyer quelqu'un de ma part, comme il lui a plu de notifier au baron de Salis, être nécessaire pour conclure la capitulation de la levée du régiment, mais je n'ai pu jusqu'ici, à mon grand regret, effectuer ni l'un ni l'autre, comme j'en ai fait part en toute confiance audit baron de Salis. Si Votre Excellence m'avait indiqué un quartier d'assemblée, comme je l'ai demandé dans ma première réponse faite audit de Salis en janvier passé, il s'y trouverait déjà un nombre de mes gens à la disposition de Sa Majesté le Roi de Sardaigne, et serais déchargé, moi, en ces quartiers de quantité, qui, par zèle, ont anticipé mes ordres pour me joindre.

«Ayez donc la bonté, Monsieur, de m'informer de la résolution de Sa Majesté et de lui représenter que je livrerai non seulement ces trois bataillons, mais sept à huit mille hommes, si Sa Majesté daigne induire l'amiral Matthews à m'envoyer à Livourne trois à quatre de ses frégates, tant pour me conduire et m'appuyer en Corse que pour escorter, puis les bâtiments de transport chargés de ce monde pour aller débarquer en droiture dans le golfe de la Spezzia, duquel je me fais fort, moi à la tête de mes gens, de me rendre maître bien vite, laissant puis garnison anglaise dans le fort dudit lazaret de la Spezzia, étant important et très nécessaire que la flotte anglaise soit maître (_sic_) dudit poste, comme aussi du golfe de San Fiorenzo en Corse, pour anéantir toutes les mesures que les Gallispans ont concertées avec Gênes.

«Me trouvant puis débarqué à la Spezzia, je suis très assuré d'être bientôt joint de tous les Corses dispersés en toute l'Italie et d'être en état de pouvoir agir efficacement de concert avec les troupes de Sa Majesté et de ses royaux alliés, contre les Gallispans et alliés, comme de me faire livrer aussi de Gênes même tout ce qui me sera nécessaire pour maintenir et faire subsister mes gens sans être à charge à Sa Majesté et à ses alliés; mais dans ma situation suscitée par ce cruel ennemi de Gênes, je me trouve obligé à faire instance d'une petite avance à pouvoir assister et attirer certains de mes gens des plus accablés; laquelle avance, je prie Votre Excellence de vouloir bien me procurer de Sa Majesté, et de me le remettre à Florence à M. le chevalier Mann, ministre résident de Sa Majesté Britannique en Toscane, sous le couvert duquel et à l'adresse de Van Haagen daignez me donner un mot de réponse. Interposez donc tous vos bons offices auprès de Sa Majesté, pour qu'elle me fasse la grâce de faire savoir à l'amiral Matthews de m'assister sans perte de temps avec trois à quatre frégates pour la susdite expédition, laquelle au péril de ma vie propre et de mes fidèles s'effectuera certainement à la satisfaction et avantage de Sa Majesté le Roi de Sardaigne et de ses royaux alliés, pour lesquels je n'ai rien de plus à cœur que de me sacrifier pour mériter l'honneur de leurs bonnes grâces et haut appui.

«Votre Excellence me permette enfin de lui recommander mes intérêts, lesquels avec mon dessein je lui remets à sa bonne direction la priant d'être convaincue qu'elle ne se repentira jamais de s'être bien voulu employer pour moi, et qu'elle me trouvera toujours avec un attachement des plus sincères, tout dévoué à Elle.

«TEODORO.

«Votre Excellence m'obligera aussi de présenter à Sa Majesté mes assurances de mon respectueux et inviolable attachement pour Sa Royale Personne et royaux intérêts.

«Ce 14 mai 1744[739].»

[739] Lettre autographe de Théodore au marquis d'Ormea, le 24 mai 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--Cette lettre a été citée en partie par M. Giuseppe Roberti dans son étude, p. 7-8.

Théodore n'oubliait rien: les préambules diplomatiques, le plan des opérations militaires, la petite avance, ses respects et ses protestations dévouées pour Charles-Emmanuel.

Quelques jours plus tard, il écrivit encore à d'Ormea. Pensant que l'officier qu'il avait désigné pour aller négocier en son nom à Turin tarderait à revenir de Corse, il avait expédié son secrétaire à Vérone et à Brescia pour remettre ses instructions au comte Marc-Antoine Giappiconi, colonel d'un régiment au service de Venise. Il ordonnait à ce colonel de se rendre sans tarder et en secret à Turin, avec son frère, pour traiter avec d'Ormea et lui faire signer la capitulation. Les frères Giappiconi étaient fidèles et zélés; ils avaient de nombreux amis en Corse. Le choix qu'il en faisait pour plénipotentiaires serait certainement agréé par le ministre. Ils avaient pleins pouvoirs pour conclure.

Marc-Antoine Giappiconi avait accepté le commandement du régiment qu'on devait lever. Le baron priait donc d'Ormea de le faire nommer général-major par Sa Majesté ou, à défaut, son frère. Leurs longs services, leurs mérites personnels, leur attachement, autorisaient cette faveur. Ils avaient refusé les offres les plus brillantes en France et en Espagne pour ne pas abandonner leur roi. «Votre Excellence s'assure de mon attention à composer ce régiment de l'élite de mes gens.» Et il terminait en rappelant au ministre sa lettre du 24 mai[740].

[740] Lettre autographe de Théodore à d'Ormea, le 5 juin 1744: Bibliothèque municipale de Turin. Collection d'autographes Cossilla.--Cette lettre, mentionnée en note par M. Giuseppe Roberti (p. 8), se trouve également en copie aux archives d'État, _Materie militare, Levata truppe straniere_, mazzo 2.

Je ne sais si le fait d'être dévoué aux intérêts de Théodore était une recommandation pour d'Ormea. Mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Turin on avait sérieusement songé à se servir de lui pour mener les intrigues destinées à s'emparer de la Corse. Pour quel motif fut-il écarté? On peut supposer que ce fut à cause de ses exigences financières. Il demandait toujours de l'argent!

Sur les conseils de Mann, le ministre allait mettre Neuhoff de côté et traiter avec un concurrent: Dominique Rivarola, l'intrigant agent des révoltés en Italie; celui-là même qui avait essayé de s'aboucher avec les Génois moyennant une honnête récompense. Et s'il n'avait pas trahi ses amis alors, c'est qu'il ne s'était pas entendu avec la république sur la somme.

Mann s'intéressait beaucoup aux affaires de Corse; il désirait la voir enlever aux Génois en faveur des Anglais et de leurs alliés les Sardes. Il s'employait avec zèle à ce dessein. Aussi, après avoir plus ou moins conspiré avec Théodore et après avoir vu que celui-ci n'était pas l'homme de la besogne, avait-il jeté les yeux sur un autre, tout en conservant des relations avec le baron. Les courriers du roi de Sardaigne, qui allaient à Rome, passaient par Florence, justement dans la rue où demeurait Mann. Celui-ci en profitait pour correspondre sans danger avec Villettes et pour recevoir les instructions de Son Excellence le marquis d'Ormea. «Je me ferai, disait-il, un devoir en toute occasion d'obéir aux ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé que rien n'est plus capable de m'attirer l'approbation du roi, mon maître, que de m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa Majesté sarde dont les intérêts sont si unis aux siens.» Mann avait communiqué à un de ses amis ce qu'on disait à Turin sur «l'auteur des propositions» (Rivarola). On devait l'engager à venir à Florence. Jusqu'à présent le résident et son ami n'avaient pas jugé à propos de «lui donner la moindre connaissance de l'affaire», mais puisque les offres étaient acceptées en principe, on ne se trouvait plus tenu à la même réserve. Mann voulait lui persuader d'aller à Turin. «C'est assurément le plus sage parti. On réglera plus de choses avec lui en personne en deux jours, qu'on ne ferait dans un mois par lettres, outre qu'en traitant avec lui, les ministres du roi de Sardaigne pourront mieux juger de sa capacité et de ce qu'il est en état de faire.» Rivarola avait été présenté à Mann par le général Breitwitz. Ce dernier désirait n'être nommé qu'à d'Ormea; car la cour de Vienne et le grand-duc pourraient prendre ombrage de le voir s'occuper de cette entreprise sans leur participation. Le général affirmait qu'il serait approuvé par ses maîtres, s'il les mettait au courant; seulement, il les laissait dans l'ignorance. Breitwitz, quelques années auparavant, s'était fait l'intermédiaire de propositions semblables auprès de Marie-Thérèse; mais celle-ci n'y avait pas prêté attention. Mann avait en mains l'écrit original signé par «l'auteur» et scellé de ses armes, contenant ses projets et les conditions où ils pourraient être réalisés. Il n'avait pas envoyé cet écrit à Turin, de crainte qu'il ne vînt à s'égarer ou à être intercepté, mais il le tenait à la disposition des ministres sardes. «Je souhaite ardemment que le succès de cette affaire réponde à l'attente de vos amis», disait-il à Villettes.

«Je vous ai envoyé, continuait-il, par le dernier ordinaire, une lettre de mon correspondant secret--il s'agit de Théodore--à M. le marquis d'Ormea. Dans une autre qu'il m'a écrite en m'en envoyant une pour l'amiral, il me dit: _A la fin, M. l'amiral a eu ordre de m'assister et de m'appuyer_. Je ne puis rien dire de ce fait jusqu'à ce que l'amiral l'explique. Je suis toujours obligé de répondre au grand nombre de lettres qu'il continue de m'écrire, mais je le fais toujours en termes généraux, en lui disant que je n'ai point reçu d'instructions sur ses affaires, ni aucune réponse de votre part ni de l'amiral; cependant cette méthode ne mettra jamais fin à notre correspondance.» Mann tenait à ce que le baron de Salis ne fût pas informé de ce qu'il disait sur Neuhoff, ce personnage étant absolument prévenu en faveur de l'aventurier. Cet engouement l'étonnait et le fils Salis en était aussi surpris que lui. «Il a peut-être des raisons que nous ignorons[741].»

[741] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes, écrite de Florence, le 30 mai 1744: _loc. cit._, mazzo 2. Archives d'État de Turin.

Cette dernière phrase pouvait s'appliquer à Mann lui-même. Quelles étaient les raisons qui l'obligeaient à continuer de correspondre avec Théodore? Pourquoi n'avait-il pas déjà rompu avec un homme qui pouvait le compromettre, sur lequel on ne devait pas compter et qu'il qualifiera lui-même de dangereux? Quand on a commencé à se commettre avec de certaines gens, on est pris dans un engrenage dont il est difficile de sortir. On les a vus mystérieusement; on a prêté l'oreille à leurs discours; on a écouté, sans se fâcher, des propositions louches; on a pensé en tirer parti; les relations se sont nouées; on pensait être toujours à temps de les cesser lorsqu'elles deviendraient trop compromettantes; on leur a écrit; on leur a donné de l'argent: ils vous tiennent. Neuhoff avait causé, à Londres, avec lord Carteret, qui était entré dans ses combinaisons. A Florence, Mann crut faire de la diplomatie en voyant l'aventurier; il ne fut que le complice de ses manœuvres malhonnêtes, car en somme, tout se résumait pour Théodore à se procurer de l'argent. Une fois pris, le résident ne pouvait plus se libérer. Il craignait peut-être que le roi de Corse n'en vînt à dévoiler des choses qu'on ne tient généralement pas à voir étalées au grand jour. Il le ménageait. Ou bien, en diplomate rusé, le gardait-il sous la main pour en faire peur aux alliés de son maître, si ceux-ci ne voulaient pas faire bonne part dans les profits qu'on se promettait.

Quoi qu'il en soit, les affaires de Rivarola prenaient bonne tournure. La Corse était une proie tentante!

Breitwitz avait fait venir Rivarola à Florence et Mann avait eu une conférence avec lui. Il était disposé à aller à Turin pour traiter. Il se faisait fort de lever le corps de troupes nécessaire pour l'expédition. Le ministre anglais disait: «J'avoue qu'au premier coup d'œil, à voir son âge et sa figure, il ne m'a point paru fort propre à faire réussir une pareille entreprise; mais après plusieurs conversations que j'ai eues avec lui, et par les informations que j'ai prises sur son compte, j'ai trouvé que c'était un homme fort accrédité en Corse, et celui de tous les chefs auquel les mécontents de cette île s'adressent le plus volontiers.» Les Génois l'avaient toujours opprimé, ses biens dans l'île--où sa femme se trouvait encore--étaient confisqués et il avait mené pendant plusieurs années sur le continent une existence misérable. Mann l'interrogea sur ses aptitudes à commander un régiment. Il répondit «naïvement» qu'il n'avait pas beaucoup d'expérience pour conduire des troupes régulières. Mais il avait passé une grande partie de sa vie les armes à la main et, pour suppléer à son manque de capacités, il demanda que le roi de Sardaigne nommât un major qui serait à la tête du régiment et des officiers pour maintenir la discipline. On ne devait pas oublier que les insulaires n'obéiraient qu'à un chef de la nation.

Breitwitz avait eu aussi d'excellentes références sur Rivarola. Il en parla à Mann en ces termes: «C'est un homme qui a grand crédit en Corse. Il ne tiendra qu'à lui de faire venir la plus grande partie des Corses qui sont au service de la république de Gênes à celui de Sa Majesté le Roi de Sardaigne, ce qui ferait un double effet.» Et le général pensait que la cour de Vienne et le grand-duc ne soulèveraient aucune difficulté pour permettre aux insulaires qui se trouvaient dans les deux compagnies toscanes de passer dans ce nouveau régiment. Selon Mann, il y avait un officier, Joseph Costa, et soixante soldats corses.

Rivarola était pauvre; ses malheurs et son long exil avaient délabré ses affaires. Il demanda donc que ses frais de voyage à Turin lui fussent payés. Mann, trouvant cette requête justifiée, suppliait Villettes d'arranger la chose--toujours la petite avance! Il est vrai qu'on aurait difficilement trouvé un homme qui eût une situation honorable et assurée pour se lancer dans une entreprise à la Théodore! Rivarola, d'ailleurs, n'attendait pour partir que l'arrivée de son fils et les habits, «qui autant que j'en puis juger, disait Mann, ne feront pas une brillante figure. Il m'a dit qu'il voulait se faire faire un habit avant de se présenter à M. le marquis d'Ormea. J'ai tâché de l'en dissuader, l'assurant que ce ministre ne jugera pas de lui par la façon dont il sera mis.» Le résident s'en remettait entièrement à son collègue de Turin pour régler les conférences que d'Ormea devait avoir avec Rivarola. Ce dernier voyagerait sous le nom de Dominique Santini.

Mann avait connu par Villettes l'épître de Théodore à d'Ormea. Il n'était surpris, ni de son contenu, ni de la manière dont elle avait été reçue. Neuhoff n'était pas satisfait; la lettre du baron de Salis[742], que Mann lui avait transmise, l'avait fortement piqué. «Je ne répondrai nullement, disait-il, ne me mettant en nulle peine pour son contenu si peu digéré, étant d'ailleurs sûr que votre ministère traite cette affaire. Enfin les réponses de Turin en décideront en huit jours et si l'on a changé de sentiment, patience! j'en serai pour les faux frais. Mon secrétaire est parti dimanche passé.--Voilà la substance de sa lettre, écrivait Mann. Je vous disais dans ma dernière, qu'il avait fait partir son secrétaire, circonstance qui ne peut que déplaire. J'avoue néanmoins qu'il ne me semble pas juste de le laisser dans l'incertitude; car, quoique ses propositions soient mal digérées et qu'il ne paraisse pas probable qu'elles puissent mener à rien, et quoiqu'il n'y ait peut-être pas beaucoup de fond à faire sur ce qu'il dit des grandes dépenses qu'il prétend avoir faites, je ne saurais approuver qu'on continue à le bercer de vaines espérances. Quant aux affaires de Corse, je sais qu'il y a encore un parti considérable dans cette île, qui le recevrait avec beaucoup d'empressement s'il y paraissait avec quelque secours réel. Mais il les a trompés si souvent, qu'ils ne se fient plus à ses promesses. J'apprends cependant que ce parti est résolu de lui rester fidèle encore quelques mois, et si après ce temps-là, ils s'aperçoivent qu'il n'est pas réellement soutenu, ils l'abandonneront à coup sûr, sans pourtant se soumettre aux Génois.»

[742] J'en ai donné le texte plus haut. Mann avait envoyé une copie de cette lettre à Villettes.

Mann avait appris que Barckley, commandant du _Revenger_, qui avait amené Théodore d'Angleterre en Italie, s'était informé avec soin où se trouvait son ex-passager. Le capitaine déclarait que s'il pouvait découvrir sa retraite, soit en Toscane, soit à Rome, il irait le trouver en personne. Un individu, qui avait entendu ce propos, l'avait écrit à Théodore. Celui-ci s'était empressé de transmettre cette lettre à Mann. Le ministre ne savait pas pourquoi Barckley tenait tant à voir le personnage; mais il était étonnant qu'il ne se fût pas adressé à lui, car il aurait pu donner des nouvelles de l'aventurier.

Tandis que Mann écrivait, Rivarola était revenu chez lui pour le prévenir qu'il avait dépêché un homme à Sienne afin de ramener son fils. En faisant la plus grande diligence, ils ne pourraient être à Turin que le 15 juin. Rivarola avait fait des frais; Villettes devait donc obtenir qu'il fût indemnisé aussitôt arrivé. Mais à la réflexion, Mann pensa qu'il valait mieux que Rivarola n'attendît pas son fils, car ce serait perdre un temps précieux. On lui avait trouvé comme compagnon de route un «jeune homme discret» et capable, nommé Charles Testori. Ils partiraient le lendemain matin, 8 juin, à la première heure[743].

[743] Traduction d'une lettre de M. Mann à M. de Villettes, du 7 juin 1744: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

M. Giuseppe Roberti a cité en partie cette lettre dans son étude, p. 9.

Ces détails que Mann donnait à son collègue Villettes étaient destinés à passer sous les yeux de d'Ormea. Il agitait en conséquence le spectre de Théodore et le parti considérable que celui-ci avait en Corse afin de maintenir le ministre sarde dans le droit chemin, c'est-à-dire dans de bonnes dispositions pour l'Angleterre. Mann jouait double jeu, et, s'il n'approuvait pas qu'on amusât Théodore, il n'avait qu'à se dégager vis-à-vis de lui. Au contraire, il continuera, pendant longtemps encore, une correspondance qu'aucune utilité apparente ne justifiait.

Arrivé à Turin, Rivarola trouva toutes choses préparées. Le 11 juillet, la capitulation pour la levée d'un régiment d'infanterie corse fut signée. Charles-Emmanuel conféra, le 1er août, le titre de colonel de ce nouveau régiment à Rivarola avec un traitement annuel de trois mille sept cent vingt livres de Piémont et une pension de douze cent quatre-vingts livres à partir du jour où il aurait formé les deux premiers bataillons[744].

[744] Giuseppe Roberti, _op. cit._, p. 10.

Rivarola avait donc supplanté son roi.

«La Savoie et son duc sont pleins de précipices»[745].

[745] Victor Hugo, _Ruy-Blas_.

D'Ormea était un de ces précipices; Théodore était tombé dedans.

II

Théodore continuait à vivre aux environs de Sienne, en s'entourant d'ombre et de mystère. Cette retraite sûre lui avait été procurée par Richecourt. Il dépensait largement. Le gouverneur de Sienne lui faisait de fréquentes visites, et ce fonctionnaire trouvait très mauvais qu'on cherchât à avoir des nouvelles de l'aventurier. Lorenzi croyait pouvoir affirmer que Richecourt et le frère de celui-ci, qui était au service du roi de Sardaigne, intriguaient fortement en faveur de Neuhoff[746].

[746] Lorenzi à Amelot, Florence, le 11 juin 1744: Correspondance de Florence, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Au commencement de juillet, Théodore alla demeurer à Terrazano chez un certain Adrien Franchi. Il payait cinq sequins par mois pour le mobilier et le linge. Son secrétaire était, disait-on, revenu de Venise, en annonçant l'arrivée prochaine de deux officiers avec une forte somme, mais on ne savait pas quel était le souverain qui devait la lui donner. Sur cet avis, le baron avait commandé douze habits de chevalier. Voulait-il éclipser Rivarola? Mais cette commande avait été faite si mystérieusement qu'on ne savait au juste si ces habits étaient tous pareils ou de couleurs différentes[747].