Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 27
Viale ne répondit pas à la lettre que, sur l'ordre des inquisiteurs d'État, son homonyme de Gênes lui avait écrite au sujet de l'_extinction_ de Théodore. Peut-être ne lui était-elle pas parvenue, car il arrivait fréquemment que des courriers étaient interceptés. Il pouvait aussi n'en avoir pas saisi le véritable sens, puisqu'elle était, à dessein, rédigée en termes obscurs. Le résident continuait ses recherches pour découvrir l'endroit où se cachait Neuhoff. Celui-ci recevait la _Gazette de Berne_ et le _Mercure de Hollande_. Les journaux portaient son adresse exacte à Cigoli. Par ce moyen, il n'était pas difficile de se la procurer[712].
[712] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 23 juin 1743: _loc. cit._
En réponse à cette lettre, les inquisiteurs d'État précisèrent. Le 8 juillet, le tribunal s'assembla et prit cette décision:
«Il a été décrété que l'illustrissime Benoît de Franchi, député du mois, prendra la peine d'assurer la correspondance avec le Magnifique Augustin Viale de Florence. Il l'informera que si on trouve une personne qui veuille prendre l'engagement d'_occire_ (uccidere) lÉdit Théodore, on lui payera aussitôt ce meurtre accompli la somme de deux mille écus argent, prime fixée par l'édit public, dont on pourra transmettre un exemplaire. A cet effet, la lettre sera écrite suivant la teneur des discours. _Per Excellentissimum et Illustrissimum Magistratum Inquisitorum status ad Calculos[713]._»
[713] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 28 juin à la suite de la lettre de Viale du 23 juin: _loc. cit._
Cette fois, la dépêche portant à Viale la décision des inquisiteurs d'État ne fut pas rédigée en termes ambigus. Le diplomate comprit--il ne pouvait pas faire autrement;--mais il fit ses réserves. Il écrivit sur le champ à de Franchi. Il commençait en disant que l'Excellentissime Tribunal, au sein duquel de Franchi siégeait si dignement, devait être pleinement assuré de son zèle pour le bien public. Quoique sans mandat, il n'avait reculé devant aucune démarche, aucune fatigue, afin de se procurer les indications nécessaires pour amener la découverte de la retraite de Théodore, car il pensait que ces renseignements étaient d'un grand prix pour le tribunal. Il ajoutait: «Et cependant je ne vois pas qu'il me soit possible d'accepter la commission dont veut bien me charger votre Seigneurie Illustrissime dans sa très vénérée lettre du 13, non par manque de ce zèle qui ne cessera qu'avec ma vie, mais parce que je ne suis revêtu d'aucun caractère qui puisse sauver ma personne dans le cas où l'exécuteur viendrait à être arrêté ou qu'il fût indiscret avant le meurtre. Je courrais ainsi un trop grand péril. Ce motif est tellement appréciable que je pense que l'Excellentissime Tribunal et votre Illustrissime Seigneurie ne le trouveront pas déraisonnable. A cette difficulté je dois en ajouter une autre. D'après mes dernières nouvelles, Théodore est bien gardé: une seule personne ne sera pas capable de le tuer, et il sera très dangereux de confier le secret à plusieurs. Il conviendrait, en outre, de fournir à ces personnes les moyens de subsister jusqu'au moment où elles auraient réussi à _faire le coup_. Pour de bons motifs, je ne pourrais me charger de cette dernière commission si j'avais de l'argent, ce dont je manque entièrement, et quand bien même on me ferait l'avance des fonds. Ce qui me pousse à cette délicatesse, ce sont les embarras bien connus dans lesquels je me trouve.» Pour terminer, il affirmait de nouveau son zèle et son dévouement[714]. La délicatesse de Viale était d'autant plus en émoi qu'il n'avait pas d'argent et que son gouvernement ne paraissait pas avoir l'intention de lui en donner. Il ne pouvait pourtant pas se charger des frais qu'occasionnerait l'affaire. Et puis, il était rétribué pour faire de la diplomatie et non pour assurer la disparition des gens désagréables à ses chefs. Des commissions de ce genre se payent en plus.
[714] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 16 juillet 1743: _loc. cit._
Cette dépêche est datée du 16 juillet. Elle fut lue le 22 devant le tribunal des inquisiteurs d'État. La décision prise à la suite de cette lecture est assez inattendue. On décréta, en effet, après discussion, qu'il serait accusé réception de cette lettre avec éloges et remerciements. En outre, on informerait Viale que les magistrats trouvaient ses raisons justes et ses réflexions bien fondées, touchant les difficultés que présentait l'entreprise[715].
[715] Délibération des inquisiteurs d'État prise le 22 juillet à la suite de la lettre de Viale du 16: _loc. cit._
Puisque Viale refusait, d'une manière qui paraissait positive, d'assumer la responsabilité de l'assassinat, les inquisiteurs ne pouvaient rien faire. L'agent ne se jugeait pas assez garanti. Il y avait encore cette fâcheuse question d'argent qui faisait toujours reculer les Génois au moment psychologique. Ils avaient fait un effort en promettant deux mille écus pour la tête de Théodore; d'après eux, elle ne valait pas davantage. Les insinuations de leur représentant leur laissaient entrevoir des frais supplémentaires. Il fallait donc couper court.
Le plus curieux de l'affaire c'est que Viale allait de lui-même faire des propositions au moins étranges à l'Excellentissime Tribunal.
Le 23 juillet, avant même que la décision des inquisiteurs lui fût parvenue, il écrivit à de Franchi pour lui dire qu'aux motifs invoqués par lui dans sa dernière lettre pour ne pas accepter la commission dont on l'avait chargé, il se joignait une autre considération--un scrupule--: «le coup pourrait tomber sur une personne innocente, car nous ne possédons pas un signalement suffisamment exact de la personne à qui le coup est destiné.»
Le négociant diplomate, «afin d'éviter une erreur aussi grave», suggérait une idée pratique. On mettrait à sa disposition deux sbires courageux qu'il aboucherait avec un certain San Cristofano, «car trois hommes ne seront pas de trop pour faire le coup».
Le Magnifique résident de la Sérénissime République donnait sur San Cristofano les meilleures références.
Ce Saltabadil était un honnête employé des douanes du grand-duché, qui avait été banni de Gênes pour une peccadille: il avait tué, deux mois auparavant, un caporal corse. Afin de se faire pardonner cette erreur, San Cristofano déclarait qu'il était prêt à tout, disposé à courir les plus grands dangers, même à aller en Corse. Il connaissait à fond la Toscane, c'était un homme résolu, un vrai brave, et pour peu qu'on lui adjoignît deux aides solides, il se faisait fort d'expédier son homme.
Mais il fallait manœuvrer avec beaucoup d'habileté; «l'imposteur est sur ses gardes, ainsi que l'Excellentissime Tribunal pourra s'en convaincre, par les renseignements ci-inclus qui me parviennent d'une source très sûre, d'où il résulte qu'un homme seul n'est pas suffisant pour mener à bonne fin une affaire de cette importance.»
Viale concluait en disant qu'il était nécessaire d'attendre le moment opportun, dût-on y employer plusieurs jours. «Mais pendant ce temps-là, il faudrait fournir aux exécuteurs les moyens de subsister et, le coup fait, faciliter leur fuite. Je ne peux, concluait le ministre, et qu'il me soit permis d'ajouter: je ne veux toucher à cette question[716].»
[716] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 23 juillet 1743: _loc. cit._
Les inquisiteurs d'État enregistrèrent cette lettre sans commentaires.
Viale écrivit de nouveau à de Franchi le 6 août. Il dit qu'il n'a pas reçu la lettre que le tribunal a dû le charger d'écrire en réponse à sa dépêche du 23. Il y avait sans aucun doute de bonnes raisons pour cela. Les inquisiteurs, par une prudence de plus en plus caractérisée, ne donnèrent pas mission à de Franchi de répondre à Viale. La copie de la lettre ne se trouve pas dans les archives de Gênes et l'on peut penser que la poste ne l'a point égarée.
Cela n'empêchait pas Viale de continuer à transmettre au Sérénissime Collège toutes les informations que le secrétaire de Mann lui apportait avec une constance louable.
Théodore était toujours à Cigoli. Il avait écrit au général Breitwitz afin d'obtenir de l'argent pour se rendre en Angleterre où il voulait porter sa plainte au roi contre l'amiral Matthews. «Peut-être aussi va-t-il s'en retourner dans son pays, car l'imposteur voit s'évanouir toutes ses idées téméraires.»
L'envoyé revenait à son plan d'assassinat. Pour éviter la quarantaine qu'il serait obligé de faire à l'entrée des États Pontificaux, il ne restait à Théodore que la route de Sarzana, par Pontremoli, et celle de Massa, par le mont Pellegrino, conduisant dans le Modanais.
Viale présumait qu'il prendrait cette dernière route. «Le passage du mont Pellegrino serait très commode pour faire le coup»; l'endroit rêvé pour assassiner proprement un homme.
Malheureusement, le Magnifique commerçant, envoyé de la république, avait peur de ne pas avoir «l'avis nécessaire à temps», d'autant plus, dit-il, «que j'ai présentement une très forte fluxion dans la tête qui m'empêche de marcher[717].»
[717] Viale à de Franchi, Florence, le 6 août 1743: _loc. cit._
Est-ce aux hésitations des inquisiteurs, aux exigences de San Cristofano, ou à la fluxion de Viale que Théodore dut d'avoir la vie sauve? Les archives secrètes de Gênes ne nous ont pas livré le mot de cette énigme.
Mais, en compensation, nous y trouvons, immédiatement après le document ci-dessus, une pièce qui ne manque pas de saveur. C'est une lettre de M. de Mari, ambassadeur de la république de Gênes à Venise, à Ansaldo Grimaldi, datée du 10 août 1743.
«Excellence,
«J'ai reçu votre très estimée lettre sans date, mais que je crois être du 3 courant et je vous en remercie infiniment. Je vous envoie la kabale de Pic de la Mirandole pour voir si nous pouvons frapper juste. Si Théodore est à Pise, l'affaire est faite. La quarantaine m'ennuie; j'ai un ami à Pise dans lequel je peux avoir confiance. _Si tu vales bene est; ego quidem valeo._ Dans quelque temps je pourrai vous dire la réponse que l'on m'aura donnée de Londres au sujet de la montre à répétition dont vous m'avez parlé[718].»
[718] De Mari à Ansaldo Grimaldi, Venise, le 10 août 1743: _loc. cit._
Le 17 août, le procès-verbal porte après lecture et discussion que l'Illustrissime Ansaldo Grimaldi répondrait au susdit ambassadeur de Mari avec sa prudence bien connue[719]. On voit que si Théodore était prudent, les inquisiteurs ne l'étaient pas moins.
[719] Délibération prise le 17 août à la suite de la lettre de de Mari: _loc. cit._
Le baron de Neuhoff échappa à la kabale de Pic de la Mirandole, comme il avait échappé au poignard de San Cristofano. L'essai d'envoûtement en resta là, comme la tentative d'assassinat.
L'aventurier continuait à demeurer chez le curé de campagne. Il avait auprès de lui quatre personnes pour le garder. Il écrivait sans cesse à lord Carteret et à l'amiral Matthews; mais les Anglais ne lui répondaient plus[720]. Pour l'instant, ils avaient des occupations plus sérieuses que de rendre la couronne à un individu dont ils ne pouvaient rien tirer, pour lequel les Corses se montraient peu enthousiastes et qui n'avait aucune ressource personnelle[721]. L'amiral reçut ordre «d'éviter de donner la moindre plainte par rapport à Théodore et il parut fermement résolu de ne point se mêler en aucune façon de ce qui regarde cet aventurier»[722].
[720] Lorenzi à Amelot, Florence, le 22 juin 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[721] Amelot à Lorenzi, Versailles, les 21 mai et 9 juillet: _Ibidem_.
[722] Lorenzi à Amelot, Florence, le 29 juin 1743: _Ibidem_.
Celui-ci se trouvait à bout de moyens; il en était réduit à vendre son linge. Il songeait, disait-on, à s'en aller et Viale regrettait amèrement que l'on perdît une si belle occasion, parce qu'une fois parti de Toscane, il lui serait bien difficile de revenir. Cependant, il s'entêtait dans ses pensées louches, il avait encore l'espérance de réussir un jour. «Ce ne sont que des songes, écrivait le ministre, mais cela est suffisant pour inquiéter le gouvernement[723].»
[723] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 13 août 1743: _loc. cit._
Quelques jours plus tard, il insistait encore. Il affirmait que Théodore était absolument dénué de tout. En vendant ses hardes, il aurait juste de quoi aller en Allemagne. Une fois parti, il n'y aurait plus rien à faire[724].
[724] _Ibidem._
Les inquisiteurs lisaient en conseil les dépêches de Viale. Consciencieusement, on lui répondait en lui envoyant des éloges et des remerciements. On le priait de continuer. Mais il n'était plus question de l'affaire. En se confondant en marques de gratitude pour les paroles gracieuses dont le tribunal l'accablait, le féroce diplomate n'abandonnait pas son plan d'assassinat. Le départ prochain de l'aventurier était certain. Deux routes s'offraient à lui: l'une par Pistoia, l'autre par Massa-Carrare. Le temps pressait; si on voulait agir et réussir, il fallait se hâter. Viale n'avait qu'une crainte, c'est qu'on arrivât trop tard. Il demandait donc de promptes instructions[725].
[725] Viale à Benoît de Franchi, Florence, le 17 septembre 1743: _loc. cit._
Les inquisiteurs enregistrèrent cette lettre sans commentaires.
On prétendait, en effet, que Théodore allait partir pour se rendre en Allemagne auprès du roi d'Angleterre[726]. C'était un faux bruit; Neuhoff devait continuer à vivre quelques années encore en Toscane, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Plus tard, Viale transmettait à son gouvernement un billet émanant d'une «personne sûre», qui tenait ce détail du ministre anglais. Ce billet disait: «L'ami est certainement allé du côté de Livourne, où il se tient dans les environs sans qu'on sache exactement où. Il attend de pouvoir s'embarquer[727].» _L'ami_ avait quitté Cigoli. Le prêtre chez qui il logeait, las d'héberger ce roi encombrant qui mentait toujours, l'avait mis à la porte. Il s'était alors dirigé vers Livourne. Il écrivit encore à l'amiral Matthews pour lui demander de le conduire à Port-Mahon, où, disait-il, il serait en état de tenir «les grandes promesses qu'il avait faites à milord Carteret». _Il furibondo_ refusa en termes énergiques. Richecourt ne voulut pas lui donner un passeport. Théodore n'avait plus un sou, tout le monde l'abandonnait[728]. C'était la misère avec son inévitable compagnon: l'isolement!
[726] Lorenzi à Amelot, Florence, le 17 septembre 1743: Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[727] Viale à Sorba, Florence, le 17 décembre 1743: _loc. cit._
[728] Lorenzi à Amelot, Florence, les 21 et 28 décembre 1743: Correspondance de Florence, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Dans sa détresse, il éprouva le besoin de s'épancher. Il écrivit une belle lettre au Père Colonna. Obligé de changer de demeure pour sa sûreté, il s'excusait du retard qu'il mettait à répondre au religieux, qui s'occupait de quelques affaires le concernant. Il demandait au Père si le sieur Vaccaro, à qui il avait confié des marchandises et une pendule, avait exactement remis la note de tout ce qu'il avait en mains. La vente de la pendule suffirait à indemniser Vaccaro--principal et intérêts--de ses avances, et il comptait sur l'honnêteté de ce dernier pour lui rendre ses marchandises. Puis, passant à un sujet plus élevé, il se plaignait de toutes les intrigues dont on l'avait entouré, aussi bien en Corse que sur le continent. Ces cabales ne servaient qu'à plonger ses sujets et lui-même dans l'abîme. Elles refroidissaient ses amis et l'empêchaient de faire tout ce qu'il désirait. Malgré ces machinations, il restait ferme. Si les Corses lui conservaient leur fidélité, il vaincrait sûrement. Le Père devait donc faire cesser les trahisons et montrer aux insulaires leur devoir; ils avaient pris un engagement solennel devant Dieu et devant le monde. Obligé de se cacher pour ne pas être assassiné, traqué en tous endroits pendant sept mois, la Providence l'avait protégé au milieu de tous ces périls. Pour qui donc avait-il ainsi exposé sa vie si ce n'était pour ses sujets? En vendant ce qu'il possède, il pourrait s'en retourner dans son pays et jouir tranquillement de la vie sans avoir besoin de personne. «J'ai souffert, s'écriait-il, et je souffre encore pour vous autres. J'ai remédié et je peux encore remédier à tout, mais l'inconstance des peuples me paralyse.» Il espérait que Dieu aurait enfin pitié de ce malheureux pays et qu'Il l'illuminerait pour son plus grand bien. Il terminait en se recommandant aux bonnes prières du moine[729].
[729] Théodore au Père Colonna, le 27 décembre 1743: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Neuhoff ne voulait pas s'avouer vaincu. Il n'était pas homme à se laisser oublier ni à abandonner ses rêves et ses chimères.