Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 26

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On riait en Italie--ailleurs qu'à Gênes--des aventures de Théodore. L'amitié inconsidérée que Breitwitz lui avait témoignée faisait dire aux plaisants que le baron était le chevalier protecteur de Marie-Thérèse. Les gens plus sérieux regrettaient que la reine de Hongrie eût choisi comme allié «ce roi de comédie»[690]. La lourdeur tudesque de Breitwitz finit par s'émouvoir de ces épigrammes. Comme les autres, il renia Neuhoff. Il avait remarqué, disait-il, que c'était «un babillard qui se flattait de bien des choses qui étaient chimériques»[691].

[690] Lorenzi à Amelot, Florence, le 30 mars 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[691] Lorenzi à Amelot, Florence, le 2 mars 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

De l'embouchure de l'Arno, Théodore se rendit à Florence et sa première visite fut pour Breitwitz. Le général autrichien avait d'autant plus peur de se compromettre que le baron avait échoué piteusement dans sa dernière tentative. A quoi bon voir cet incorrigible hâbleur? Il fit dire par son valet à l'aventurier que, se trouvant incommodé, il ne pouvait pas le recevoir, mais qu'il l'engageait à aller trouver le résident anglais pour l'entretenir de ses affaires.

L'amiral Matthews--_il furibondo_--de son côté, criait bien fort qu'il n'entrait pas dans les intrigues de Théodore[692]. Personne ne voulait plus connaître ce misérable qui n'était pas capable de réussir.

[692] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: _Ibidem_.

Mann était toujours dans la plus complète ignorance. Il pressa son ami Walpole de le renseigner. Celui-ci ne put lui fournir aucune donnée précise. Il n'avait entendu dire que des banalités au sujet du _mystère_. L'aventurier avait expédié plusieurs de ses prospectus en Angleterre et envoyé une couronne à lady Lucy Stanhope[693], dont il était tombé amoureux pendant son dernier séjour en Angleterre[694].

[693] Sœur de Philippe, deuxième comte de Stanhope.

[694] Horace Walpole à Horace Mann, 14 mars 1743.

Lorsque cette lettre arriva, Horace Mann s'était rendu chez Théodore. Cette entrevue eut lieu le 18 mars, c'est-à-dire aussitôt après l'arrivée du baron. Nous avons vu, en effet, que le capitaine Balchen l'avait débarqué dans la nuit du 16 au 17 mars. Neuhoff, suivant le conseil que Breitwitz lui avait donné par l'intermédiaire de son laquais pour s'en débarrasser, était donc entré en rapports avec Mann, à peine arrivé à Florence. Le diplomate a laissé dans sa correspondance le récit de sa conférence secrète et nocturne avec l'aventurier.

Il sortit seul, à pied, recouvert d'un manteau, une lanterne sourde à la main, comme un traître de mélodrame. Tout d'abord, il jeta dans la rue un regard inquiet pour voir si aucun œil indiscret ne l'épiait. Rassuré de ce côté, il longea l'Arno, puis il s'engagea dans les ruelles sombres, rasant les murs, évitant les passants attardés. La dignité anglaise recevait un rude assaut. «Je ne suis pas habitué à cette façon d'agir et ne l'approuve pas[695]».

[695] _Mann and Manners at the court of Florence, 1740._

L'entrevue avec le _fantôme_ dura quatre heures. Théodore, qui avait de l'imagination, raconta beaucoup de choses. Il prétendait être l'oncle de lady Yarmouth; il se disait l'ami intime de lord Carteret; mais celui des grands seigneurs anglais, qui lui témoignait le plus d'attachement et s'intéressait plus particulièrement à ses actions, était lord Orford, le propre père d'Horace Walpole.

Théodore rapporta à Mann un fait qui pouvait en quelque sorte justifier sa liaison avec lord Carteret. Ce dernier lui aurait dit que lady Walpole avait prié un personnage de Hanovre de demander au roi d'Angleterre de la prendre en pitié. Le diplomate fut surpris et l'arrêta, en répliquant que Sa Majesté était trop juste pour se mêler d'affaires privées. Neuhoff faisait allusion au bruit qui courait en Toscane que lady Walpole était la maîtresse de Richecourt. Les circonstances dont l'aventurier appuya son récit persuadèrent à Mann qu'il disait presque la vérité[696].

[696] _Ibidem._

Il fallait que Théodore possédât une forte dose d'inconscience ou d'audace pour affirmer de pareilles choses. D'ailleurs, pour appuyer ses dires, il remit à Mann une lettre adressée à lord Carteret. Le résident anglais promit d'envoyer la missive à Londres par le premier courrier. Il pensait que si le ministre répondait, cela lui donnerait enfin la clef du mystère.

Mais, en attendant des instructions de Londres, ou tout au moins des nouvelles, Mann essaya de s'éclairer sur place. Il revit Théodore. Le spirituel ambassadeur mettait dans ses rapports avec le baron un certain dilettantisme, agissant en homme sceptique et froid. Il croyait être assez sûr de lui-même pour ne pas se livrer. Par contre, Neuhoff était intarissable. Il prétendait que l'entreprise avait échoué par la faute des officiers subalternes de la flotte et Mann pensa qu'il pouvait avoir raison si le roi d'Angleterre et ses ministres eussent donné l'ordre positif au commandant de la petite escadre de soutenir le roi de Corse. Il écrivit à l'amiral Matthews[697].

[697] _Mann and Manners._

_Il furibondo_ ne savait rien non plus, car cette affaire avait cela de particulier que les chefs étaient moins bien renseignés que les inférieurs. Mann jugea que le mieux était d'attendre. Mais Théodore tenait son confident; il n'allait pas le lâcher ainsi.

Ce dernier n'avait plus un instant de repos. Le baron lui écrivait des lettres d'une longueur effrayante. Rien n'égalait sa prolixité, si ce n'est son écriture détestable, mal formée, comme les idées qu'élaborait son cerveau. Il fallait se livrer à un véritable travail pour déchiffrer ses épîtres vraiment par trop fréquentes. Dans une seule journée, Mann en reçut quatre. Il y avait là de quoi énerver le plus flegmatique des diplomates anglais. Le résident trouvait qu'il payait cher sa curiosité.

Il ne tarda pas à être fatigué des incessantes importunités dont Neuhoff l'accablait. «Il me rend complètement fou», écrit-il, «car je ne peux rien faire pour lui, ne connaissant de ses affaires que ce qu'il m'en dit. C'est un visionnaire au dernier degré». Du reste, Carteret et Newcastle ne lui répondirent jamais au sujet de Théodore.

Mû par un sentiment de pitié et aussi peut-être pour se débarrasser de l'intrigant, il voulait qu'il quittât Florence où il se trouvait en danger.

La Sérénissime République le poursuivait toujours de sa haine et Mann était persuadé qu'elle ne reculerait devant aucun moyen pour en finir avec lui. Il ne se trompait pas.

Mais, tout en cessant de voir Neuhoff dans la crainte de trahir par ses visites le lieu de sa retraite, il faisait des vœux pour lui. «Je désire son succès», écrivait-il à la date du 26 mars, «mais ma délicatesse me fait un devoir de souhaiter que l'Angleterre ne s'y mêle pas[698]».

[698] _Mann and Manners._

Il était cependant très ennuyé, car, malgré les précautions prises, ses entrevues mystérieuses avec Théodore n'étaient plus un secret pour personne. Il se tira de cette situation difficile en affirmant qu'il lui avait simplement rendu des «services d'humanité[699]».

[699] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

La situation vraiment précaire du roi de Corse rendait l'excuse fort plausible.

La cour de Turin ne se désintéressait pas de l'aventure. Quel rôle jouait-elle? Charles-Emmanuel se réservait encore. Sa politique consistait à louvoyer, pour voir de quel côté serait son intérêt dans la guerre engagée. Son ambition constante était d'obtenir un agrandissement de territoire en Italie. La république de Gênes, affaiblie, déchue de son antique splendeur, lui semblait une proie facile. La Corse serait un beau fleuron pour la couronne de Sardaigne et de Piémont. En attendant, toutes les sympathies de Charles-Emmanuel allaient vers la coalition anglo-autrichienne. A ce sujet, Lorenzi se livra dans sa dépêche à Amelot, du 13 avril 1743, à des réflexions qui ont tout le mérite d'une prophétie aujourd'hui réalisée.

«Il ne faut pas douter», écrit-il, «qu'à moins que les affaires d'Italie ne changent considérablement de face, le roi de Sardaigne, à la fin de cette guerre, soit d'un côté ou de l'autre, n'augmente notablement ses États, et il ne manquera pas alors de donner tous ses soins à l'acquisition d'une partie de l'État de Gênes à laquelle il vise depuis longtemps et à laquelle il médite actuellement. S'il y parvient, comme il est fort probable, il sera d'autant plus difficile d'empêcher qu'il ne devienne bientôt le maître de toute l'Italie, que les Italiens se soumettront volontiers à sa domination dès qu'ils le verront en état de pouvoir rendre à leur nation son ancienne gloire et de la délivrer des puissances étrangères qui la dominent depuis plus de deux siècles. Il est même à présumer que plusieurs contribueront à la réussite de ce dessein, car ils conçoivent bien, et leurs plus pénétrants politiques l'ont depuis longtemps remarqué, que l'Italie ne sera jamais solidement heureuse que lorsqu'elle sera sous la domination d'un seul souverain[700].»

[700] Lorenzi à Amelot, Florence, le 13 avril 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

L'Angleterre n'était donc pas seule à avoir des visées secrètes sur la Corse. On savait que François de Lorraine avait, à plusieurs reprises, jeté les yeux sur elle. Les graves événements qui se déroulaient en Europe et où il était directement mêlé, ne l'empêchaient pas de convoiter la possession de l'île. Le grand-duc n'avait pas désavoué Breitwitz et Richecourt au sujet des rapports qu'ils avaient entretenus avec Théodore. Il voulut être tenu au courant de tout ce qui avait trait à l'entreprise. D'ailleurs, Lorenzi croyait pouvoir affirmer que les Autrichiens et les Anglais marchaient d'accord dans cette affaire[701].

[701] Lorenzi à Amelot, Florence, le 27 avril 1743: _Ibidem_.

Mais il n'est pas invraisemblable de penser que l'Angleterre entendait bénéficier seule du résultat. Et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher la cause du silence que le duc de Newcastle gardait vis-à-vis de ses agents à l'étranger. Villettes, résident à Turin, ne pouvait, pas plus que Mann, obtenir de Londres un éclaircissement quelconque au sujet de Théodore. Les deux diplomates en étaient réduits à se communiquer réciproquement leurs conjectures. La réserve exagérée du cabinet anglais produisit l'effet le plus déplorable. Aucun démenti n'arrivant, l'opinion publique jugeait fort sévèrement la conduite de l'Angleterre. Et Neuhoff, qui ne se croyait pas tenu à la même discrétion, assurait que son entreprise avait été concertée avec les cours de Londres et de Vienne et que celles-ci «étaient convenues de le soutenir»[702].

[702] Même dépêche de Lorenzi à Amelot.

Le 4 mai, Lorenzi donna à Amelot cette information en chiffre: «J'ai appris avec toute la certitude possible que la cour de Londres avait effectivement fait une convention avec cet aventurier qu'elle regardait comme fort avantageuse, mais que présentement elle l'a abandonné et qu'elle se borne seulement à protéger par humanité la personne de Théodore, parce qu'elle voit qu'il l'a trompée, particulièrement en lui faisant accroire qu'il avait à sa disposition douze vaisseaux chargés d'armes et munitions et une centaine d'officiers expérimentés. J'ose vous supplier très humblement, Monseigneur, du secret sur tout ceci, par rapport au grand danger auquel se trouverait exposée la personne qui me l'a confié si on pouvait la soupçonner de l'avoir fait[703].»

[703] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Quelle était la personne qui avait fait cette confidence à Lorenzi? Celui-ci ne le dit pas. Il n'y avait évidemment qu'un homme occupant une position qui pût craindre les conséquences d'une indiscrétion de cette nature. Nous verrons dans un instant que le propre secrétaire de Mann donnait à l'envoyé génois, des avis précis sur les faits et gestes de Théodore. Il est probable qu'il fournissait également au ministre de France des renseignements puisés dans les papiers de son maître.

Neuhoff avait quitté Florence le 18 avril pour aller à Pise, et, de là, gagner Livourne pour prendre passage sur _Le Folkestone_. Il écrivit à ce sujet au capitaine Balchen. Ce dernier répondit qu'il le recevrait volontiers à son bord, mais qu'il lui serait impossible de le traiter comme par le passé. Cette réponse déplut fort au baron, qui voulait avoir les égards dûs à un souverain[704]. Il renonça à s'embarquer. Peut-être, à la réflexion, eut-il peur d'être à tout jamais gardé par les Anglais. Il est dangereux de se mettre à la merci des gens avec qui on a comploté de vilaines choses.

[704] Lorenzi à Amelot, Florence, le 4 mai 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Ne pouvant plus compter sur ses bons amis et craignant d'être assassiné par les Génois, Théodore quitta Pise et alla se cacher chez un prêtre, à Cigoli, aux environs de Florence.

La précaution n'était pas inutile.

Pendant que Théodore entretenait en Toscane des rapports secrets avec les Anglais et avec les Autrichiens, Augustin Viale, représentant de la république, fit preuve de zèle. Grâce à lui, le Sérénissime Collège, l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs d'État furent exactement renseignés sur les moindres faits du baron.

Malgré l'édit de Gênes mettant sa tête à prix, l'aventurier vivait encore. Le gouvernement génois, cependant, désirait plus que jamais le voir disparaître. On le savait en Italie, aussi à plusieurs reprises des offres furent-elles adressées à la république par des individus désireux de remplir cette mission de confiance.

Il n'est pas sans intérêt de faire connaître en quels termes ces propositions d'assassinat étaient faites et de quelle façon elles étaient reçues et étudiées à Gênes. Il se dégage en effet de la lecture de ces documents, tirés des archives secrètes de Gênes, une notion très exacte des idées et des sentiments qui dirigeaient la politique à la fois timorée et impitoyable de la Sérénissime République[705].

[705] J'ai eu la bonne fortune de trouver dans la partie des archives d'État à Gênes, classée sous le titre d'_Archivio secreto_, non seulement tous les documents concernant cette curieuse histoire, mais aussi les décisions du Sérénissime Collège et celles de l'Illustrissime Tribunal des inquisiteurs d'État touchant les faits signalés. Lus d'abord devant le collège, ces documents étaient ensuite transmis aux inquisiteurs à qui incombait tout spécialement l'examen des affaires concernant Théodore. Cette transmission se faisait avec toutes sortes de protocoles. Invariablement chaque envoi se terminait par cette formule: _Per Serenississima Collegia ad Calculos_.

Un Corse, absent de sa patrie depuis vingt-quatre ans, Dominique Mariani, habitant Milan dans le quartier Sainte-Euphémie, vis-à-vis le palais du comte de Bron, écrivit, le 1er avril 1743, au gouvernement génois. Fidèle sujet de la république, il n'avait jamais eu l'occasion de prouver son zèle et son dévouement. Ils étaient tellement grands qu'il brûlait de les témoigner. Il proposait donc d'enlever la vie à Théodore. En délivrant la république de ce misérable, il rendrait la paix à sa patrie en la faisant rentrer dans l'obéissance. Il tuera volontiers, non seulement le baron, mais encore quiconque les Excellents inquisiteurs d'État voudront bien lui désigner. En homme habitué à ces sortes d'opérations, Mariani se permettait de proposer aux Génois les procédés que son expérience lui conseillait pour conserver à cette affaire l'obscurité nécessaire. On consent à courir des risques pour servir ses maîtres, mais il faut s'entourer de quelques précautions. Si les inquisiteurs agréaient cette proposition, ils n'auraient qu'à lui envoyer une paire de gants. Mariani chargeait l'Illustrissime abbé Jacques Durazzo de remettre sa supplique à la Junte de Corse, sans lui en dévoiler le contenu. Si le gouvernement désirait lui répondre par écrit, il pourrait remettre sa lettre au susdit ecclésiastique ou la lui faire tenir par le marquis de Caravaggio ou bien par M. Joseph Foglia. En tous cas, les ordres qu'on voudra bien lui donner seront reçus avec gratitude. Afin de ne compromettre personne, si leurs Excellences consentaient à entrer dans l'affaire, Mariani se ferait remettre des lettres de recommandation pour le général Breitwitz à Livourne et pour d'autres notabilités[706].

[706] Dominique Mariani à l'Excellentissime et Illustrissime Junte de Corse à Gênes, Milan, le 1er avril 1743: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Le 3 avril, les inquisiteurs d'État délibérèrent sur cette lettre. Ils acceptèrent en principe les offres de Mariani, mais il était indispensable que ce dernier se rendît à Gênes pour développer en personne ses idées et indiquer les mesures qu'il comptait prendre pour mettre son plan à exécution--et Théodore aussi. Il fut décidé qu'on écrirait au susdit Mariani dans le plus bref délai possible. Ses frais de voyage lui seront immédiatement remboursés. A son arrivée, il devra se présenter à M. Étienne Monza et ne faire connaître son nom qu'à ce seul personnage. Le député du mois écrira cela par l'intermédiaire de Joseph Foglia selon la formule ordinaire, en mettant dans la confidence l'Excellentissime Laurent de Mari, parce qu'il a l'habitude de correspondre avec Foglia, mais seul Monza aura à préparer l'arrivée à Gênes de Mariani et à l'entendre[707].

[707] Délibération des inquisiteurs d'État sur la lettre de Mariani, le 3 avril 1743: _loc. cit._

Quel était ce Foglia avec qui Mari correspondait? Un individu qui, sans doute, se chargeait des commissions malpropres de l'Excellentissime Tribunal.

L'affaire en resta là, car le fidèle sujet corse de la Sérénissime république ne vint pas à Gênes. Son expérience de la politique génoise lui avait fait voir probablement tout le danger qu'il y aurait pour lui à se trouver sous la main des inquisiteurs, dans le cas où il ne tomberait pas d'accord avec eux sur les conditions de l'entreprise.

Bientôt les Génois engagèrent l'affaire d'un autre côté. C'est ici que Viale doit jouer un rôle.

L'agent de Gênes s'efforçait de savoir où se cachait Théodore. Mann avait affirmé à un chevalier, ami de Viale, qu'il se trouvait chez un ecclésiastique des environs. Par scrupule et par délicatesse, le chevalier n'avait pas voulu révéler au résident l'endroit exact où était l'aventurier. Malgré ses prières et ses instances répétées, Viale ne put fléchir son ami; mais, avec cet esprit policier particulier aux Génois, il suggérait au Sérénissime Collège un moyen de découvrir la retraite du fugitif; c'était de faire surveiller, par des hommes de confiance, les allées et venues du docteur Olmeta, un corse, qui se rendait parfois auprès du baron[708].

[708] Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 10 mai 1743: _loc. cit._

Le 21 mai, Viale, malgré ses diligentes recherches, n'avait rien de neuf à mander à Gênes, lorsqu'au moment où il rédigeait sa dépêche, il reçut un billet, émanant «d'un ministre qui a l'habitude d'être bien renseigné et qui est chargé de surveiller les actions de Théodore». On peut aisément deviner que ce ministre n'était autre que Mann. Viale, avec un instinct qui prouvait chez lui des aptitudes diplomatiques, disait, en envoyant la note, qu'il ne savait pas jusqu'à quel point on devait ajouter foi à son contenu. Elle portait, en effet, que Neuhoff, d'après certains indices, devait se trouver à Rome. Les Anglais avaient tout intérêt à laisser cette opinion s'accréditer et n'entendaient pas que l'aventurier tombât, avec ses papiers, entre les mains des Génois.

Après la lecture au Collège, la lettre de Viale fut transmise dans les règles ordinaires, «avec faculté aux inquisiteurs d'État de donner au Magnifique Augustin Viale les ordres et les instructions qu'il jugera convenables».

La décision prise par le tribunal est à citer en entier.

«Il a été décrété que l'Illustrissime Augustin Viale[709] aura la charge d'écrire au susdit Magnifique Augustin Viale de Florence, qu'on estime superflu de donner aucune récompense pour la seule connaissance de la demeure dudit Théodore; toutefois, on remettrait la prime fixée à celui qui, en donnant cette indication, la ferait suivre de l'_extinction_ du susdit Théodore. L'Illustrissime Augustin Viale rédigera cette lettre de façon à ce que, venant à tomber entre les mains de qui que ce soit et ouverte, on n'en puisse saisir le véritable sens, faisant en cela valoir son expérience, ses capacités et sa prudence. _Per Excellentissimum et Illustrissimum Magistratum Inquisitorum status ad Calculos[710]._

[709] C'était un homonyme du résident génois à Florence. L'inquisiteur portait le titre d'_Illustrissime_, l'autre celui de _Magnifique_.

[710] Lettre d'Augustin Viale au Sérénissime Collège, Florence, le 21 mai 1743, suivie de la délibération du tribunal des inquisiteurs d'État du 24 mai: _loc. cit._

Tandis que les inquisiteurs d'État décidaient le meurtre de leur ennemi, l'activité de Viale ne se ralentissait pas. Il continuait ses recherches, ayant maintenant un auxiliaire précieux dans le secrétaire de Mann. Ce fidèle employé servait tout le monde et trahissait son maître avec le même zèle.

Avant que l'étrange délibération du tribunal, prise le 27 mai, lui fût parvenue, Viale écrivait le 28 au Magnifique Sartorio, qu'il était parvenu à savoir par une personne habile, amie du secrétaire du ministre anglais, que Théodore n'était plus retourné à Florence. Le lundi, 20 mai, l'aventurier se trouvait à Cigoli, dans la maison du prêtre Baldanzi. Viale ajoutait un autre détail. Le Révérend Père, qui avait prêché le Carême dernier en l'église du Carmel, allait fréquemment voir Neuhoff. Il lui avait prêté ou donné son habit de moine. Le baron s'en était revêtu pour sortir de la ville, et très probablement, il s'en servirait encore à l'occasion. Après avoir donné cette indication qui, au besoin, pouvait servir de signalement, Viale ajoutait: «Ce Père prédicateur n'est pas carme, mais il appartient au couvent de Sainte-Marie-Majeure, correspondant à celui des Anges de la Congrégation de Mantoue. Je m'imagine que votre Seigneurie Illustrissime comprendra facilement combien j'ai à cœur de ne jamais voir divulguer ce qui a été révélé par le secrétaire du ministre d'Angleterre, non seulement pour le préjudice que cela lui causerait, mais encore parce que je ne pourrais plus avoir de nouvelles de Théodore par son intermédiaire, moyen que je considère comme des plus sûrs, car je suis informé avec toute certitude que Théodore entretient un continuel commerce de lettres avec lÉdit ministre. Celui-ci ne cesse de protester qu'il ne le fait que par charité et humanité».

Nous avons vu que c'était la raison que Mann donnait de ses rapports avec le baron de Neuhoff.

Viale terminait sa lettre en disant que tous les bâtiments de guerre anglais ancrés à Livourne étaient partis[711].

[711] Viale à Sartorio, Florence, le 28 mai 1743: _loc. cit._

La crainte d'une tentative de débarquement en Corse se trouvait donc momentanément écartée; mais à Gênes l'inquiétude subsistait. Tant que Théodore vivait, un retour offensif était toujours possible. Ce que l'Angleterre avait tenté avec lui, une autre puissance pouvait le faire. Les Génois avaient la peur des faibles, la peur qui ne raisonne pas et qui engendre toutes les témérités.