Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 24
Malgré son élévation au grand-duché, François, qui avait l'ambition têtue, songeait toujours à la Corse. Seulement, dégoûté, pour le moment, des clients interlopes de la _Retirade_, il confia ses projets à ses lieutenants. Wachtendonck, commandant des troupes autrichiennes en Toscane, dirigeait ces intrigues à Livourne. Le général avait été un partisan fougueux de Gênes, dont il aimait passionnément les sequins[632]. Il montrait un tel zèle pour la république qu'il signalait l'insuffisance des espions génois à Livourne et qu'il menaçait bruyamment les amis de Théodore de la prison; mais il avait changé d'opinion.
[632] Campredon à Amelot, Gênes, le 21 février 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.
En 1740, il réunissait des capitaines de navires anglais et les chefs des corses rebelles en des conciliabules secrets et nocturnes. Les conférences se tenaient au consulat britannique. Wachtendonck était un homme imprudent et indiscret; il se donnait les allures d'un petit maître allemand, «quoiqu'il ne fût plus en âge de l'être». A force de conspirer chez le consul anglais, il était devenu l'amant de sa femme[633]. Sous prétexte de rétablir sa santé, il partit pour Pise. Dans ses équipages se trouvaient le consul d'Angleterre et sa femme. «Cet article de bagage ne me surprend point», écrivait Maillebois; mais, ce qui pouvait paraître au moins étrange, c'était une démarche que le général et son ami avaient faite auprès des Corses rebelles bannis de l'île par les Français pour les rassurer sur l'inquiétude que ce départ leur causait. Ils leur déclarèrent, en outre, qu'ils auraient satisfaction avant peu de temps[634].
[633] Maillebois au marquis de Mirepoix, le 14 avril 1740: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[634] Maillebois à Amelot, le 19 mai 1740: _Ibidem_.
Pour que le général se compromît jusqu'à faire de pareilles promesses, il fallait qu'il eût reçu des instructions formelles. François s'étant débarrassé de Beaujeu, peut-être trop exigeant, se retournait vers Théodore. On avait prétendu que le gouvernement génois, par l'entremise de Viale, son représentant à Florence, aurait volontiers vendu la Corse au grand-duc, mais l'état financier de celui-ci n'inspirait pas grande confiance[635]. Plus tard, on parla de l'échange d'une partie de la province de Massa, appartenant à la Toscane, contre la Corse[636]. Mais François voulait avoir l'île pour rien, ou du moins, à bon marché. Il pensait que ce serait moins coûteux de payer un Théodore, un Beaujeu et quelques insulaires, que de négocier avec les Génois un achat ou un échange.
[635] Lorenzi à Amelot, Florence, le 21 février 1739: Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[636] Lorenzi à Amelot, Florence, les 14 mai et 18 juin 1740: _Ibidem_, vol. 91.
En 1740, on disait à Florence que quinze mille fusils destinés à Théodore allaient arriver d'Allemagne. L'opinion que le grand-duc soutenait le baron était si répandue que les Corses affluaient à Livourne. Il en venait de tous les côtés et Lorenzi s'étonnait que la police permît une telle agglomération de gens «accoutumés à toutes sortes de crimes et sans aveu»[637]. Une lettre de Vienne affirmait que Neuhoff insistait vivement auprès de François pour l'envoi de troupes impériales en Corse. Il s'engageait, moyennant ce secours, à lui donner l'île. Le duc avait chargé le baron d'obtenir l'appui de l'Angleterre, mais celui-ci n'avait pas pu réussir dans ses démarches. Trois ans plus tard, Théodore allait, avec la protection des Anglais, essayer de reconquérir la Corse, en mettant de côté le duc de Lorraine engagé dans la guerre de la succession d'Autriche. Pour l'instant, François insistait auprès des ministres impériaux, qui lui étaient dévoués, afin de décider l'Empereur à envoyer des soldats dans l'île. Il offrait même de prendre à sa charge la plus grande partie des frais que cette expédition occasionnerait. Il recommandait à Théodore d'entretenir, en attendant, la confiance de ses partisans[638].
[637] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 juillet 1740: _Ibidem_, vol. 92.
[638] Copie d'une lettre de Vienne du 3 septembre 1740: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.
La mort de Charles VI, survenue quelques semaines plus tard[639], fit ajourner tous ces beaux projets.
[639] Le 20 octobre 1740.
CHAPITRE VII
Théodore à Cologne.--Entretien secret avec le Grand-Commandeur de l'Ordre Teutonique.--Correspondance de Neuhoff avec son beau-frère Gomé-Delagrange.--Le roi de Corse veut traiter avec le roi de France.--Louis de Grœben.
Théodore arrive en Méditerranée avec une escadre anglaise.--Horace Mann.--_Le mystère._--Le _Vinces_ en Corse.--Neuhoff en vue de son royaume.--Sa proclamation.--Il ne débarque pas.--L'affaire du _Saint-Isidore_.--Protestation des Génois.--Réponse du gouvernement anglais.
Les entrevues secrètes de Mann avec Théodore.--Un diplomate ennuyé.--La Cour de Turin.--Augustin Viale, résident génois en Toscane.--Mariani.--Les inquisiteurs de Gênes.--Ils décident de faire tuer Théodore.--Scrupules de Viale.--Ses propositions.--San Cristofano.--La kabale de Pic de la Mirandole.
I
Au mois de février 1740, Théodore arriva à Cologne. Son équipage consistait en deux chaises de poste et des chevaux de relais. Il se trouvait dans la première avec trois individus vêtus à la prussienne. Il se fit conduire à l'hôtel de la commanderie de l'Ordre Teutonique, chez son cousin, le baron de Drost. Sans descendre, il fit appeler le secrétaire de son parent. Celui-ci s'étant approché de la portière, Neuhoff dit ce seul mot: _Deuterum_ (?). Le secrétaire introduisit aussitôt le roi de Corse dans les appartements du Grand-Commandeur. Il était suivi par l'un des trois personnages qui l'accompagnaient. Cet homme s'arrêta dans l'antichambre, tandis que Théodore entretenait son cousin en secret. La conversation terminée, Neuhoff regagna sa chaise avec mystère. Puis, les deux voitures disparurent sans qu'on ait pu découvrir où elles se rendaient. La seconde chaise était hermétiquement close; on ne sut si elle contenait des voyageurs ou simplement des bagages.
Le Grand-Commandeur, une religieuse de la famille Drost, un ami d'enfance, le baron Slein, furent les seules personnes que vit Théodore pendant son séjour à Cologne. Il écrivit et reçut beaucoup de lettres. Il était bien muni d'argent et entra en pourparlers avec un entrepreneur pour la confection de mille uniformes de soldats. Il affirmait que sa royauté avait un caractère aussi ineffaçable que la prêtrise.
Il ne resta que trois semaines à Cologne. Il en partit, le 29 février, dans un fiacre de louage, accompagné par un seul domestique. Il déclara qu'il se rendait à Dantzig pour y négocier un embarquement. On apprit qu'il avait passé par Hanovre, se rendant à Copenhague[640].
[640] Extrait d'une lettre de Cologne du mois d'avril 1740. Communiqué le 21 mai par le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de France à Rome: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Après sa visite à Cologne, Théodore resta caché. On perd sa trace pendant quelques mois. Il se recueillait sans doute.
L'exploitation commerciale de sa couronne ne lui avait donné que de maigres bénéfices. Si les traitants hollandais s'étaient laissés duper, il ne leur avait pas, à vrai dire, extorqué autant d'argent qu'il l'eût désiré. Il lui fallait maintenant essayer autre chose. Il allait tenter de l'escroquerie politique. Il espérait peut-être réussir à tromper plus facilement des hommes d'État que des juifs.
D'abord, il désirait traiter avec la France. Il s'était adressé dans ce but à son beau-frère, Gomé-Delagrange, conseiller au Parlement de Metz[641]. Il lui avait envoyé plusieurs lettres qui ne parvinrent pas à destination. Il insista et écrivit le 1er octobre 1740, afin de savoir au juste quelles étaient les intentions de la France au sujet des Corses. Il faisait appel à son bon cœur pour avoir une prompte réponse. Il ne pouvait croire encore que Louis XV voulût favoriser les Génois et opprimer des innocents. Ses ennemis étaient sans cesse à ses trousses. Tout leur jeu, disait-il, «est de me faire enlever mes lettres et d'envoyer des espions de papier contre moi». Puis, venaient les éternelles protestations et les mêmes promesses pour les siens[642]. Delagrange reçut la lettre, cette fois, mais il répondit à son beau-frère qu'il ne lui convenait pas de se mêler de ses affaires.
[641] Théodore à Gomé-Delagrange, le 1er octobre 1740: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[642] Gomé-Delagrange avait épousé la demi-sœur de Théodore, née du second mariage de la mère de celui-ci avec M. Marneau.
Cette réponse ne plut pas au roi. Il témoigna à son beau-frère la surprise qu'elle lui causait: «comme, écrivait-il, s'il était très délicat de se mêler de mes affaires, terme que je ne m'attendais de personne, encore moins de vous, mes actions étant applaudies et respectées même de l'ennemi.» Il demandait à son parent d'être son intermédiaire auprès de la cour de France. Son rôle n'était pas achevé et il se trouvait en mesure, plus que jamais, de refaire ce qu'il avait fait. «Sa chère famille» acquerrait donc gloire et mérite en entrant dans ses combinaisons. D'ailleurs, aucune puissance ne pouvait intervenir en Corse en dehors de lui. Outre son élection qui était «réelle et juste», il possédait légitimement presque toutes les terres au sud de l'île: c'étaient les fiefs donnés à ses ancêtres en «ligne droite aînée». Ces fiefs étaient déjà, en 931, entre les mains d'un Neuhoff, dernier vice-roi de Corse. La sépulture de ce personnage se voyait encore à Aléria. «J'ai fait caver et sous-terrer l'endroit, disait Théodore, et trouvé et le dépôt du corps et l'inscription de son nom, Neuhoff, avec nos propres armes[643].» Mais il ajoutait bien vite: «Enfin le détail en serait trop long.» Puis, il revenait sur sa royauté; elle était et resterait intangible. On n'avait qu'à respecter ses faits et gestes. Il ne se départirait jamais de ces sentiments. Mais, comme ses fidèles sujets ne voulaient, en aucune manière, rentrer sous la domination génoise, si le roi très chrétien, en intervenant dans l'île, avait une autre intention, il devait s'expliquer avec lui. Il donnerait son concours à Louis XV, car il n'avait qu'un but: maintenir ses prérogatives et assurer le bonheur des Corses. Son beau-frère devait donc obtenir, à Versailles, des éclaircissements précis et définitifs. L'heure était venue où chacun voulait «pêcher dans l'eau trouble». Et, après tout ce qu'il avait fait, pouvait-on le croire réduit à l'impuissance? Il faudrait qu'on ignorât le sincère et inaltérable attachement des Corses à son égard. Certes, il avait été trahi, même par les siens. Son cousin germain, Jean-Frédéric de Neuhoff, s'était attiré le mépris universel en quittant la Corse. Il ne lui pardonnait pas cette conduite lâche[644]. Son neveu, Jean-Frédéric de Neuhoff, seigneur de Rauschenbourg, «une belle baronnie sur la Lippe en Westphalie», avait bien tenté une action sérieuse dans l'île, mais il était parti aussi[645]. Théodore, pour l'instant, mettait toutes ses espérances sur le frère de ce dernier, un jeune homme très résolu. Quant à celui qu'on appelait Drost dans les gazettes, il n'appartenait pas à sa famille et avait usurpé ce nom. C'était un traître et un espion soudoyé par les Génois. Le baron comptait partir au plus tôt afin de saisir la première occasion favorable de débarquer en Corse et aussi pour mettre sa personne en sûreté. Gênes avait lancé à ses trousses plusieurs assassins gagés. A sept reprises, il avait reçu du poison ou essuyé des coups de feu. Les gens de l'ambassadeur de France, à Venise, s'étaient laissés suborner jusqu'à tirer sur lui[646]. Au mois de juillet, en Holstein, ceux qui le poursuivaient avaient payé leurs attentats «avec la corde au gibet. Voilà la guerre que Gênes sait mener.» Mais la Providence le protégeait et il s'en remettait à la justice divine pour châtier les coupables comme ils le méritaient. Têtu jusqu'à la folie, il insistait encore pour que son beau-frère lui fît connaître les intentions formelles de la France. «Soyez assuré que je donnerai les mains à tout, si ma réputation et le bien de mes peuples fidèles ne sont lésés, surtout qu'il ne s'agit de Gênes.» Puis, après ses salutations affectueuses, il s'excusait en post-scriptum--précaution nécessaire--sur son «mal écrire». Il avait chaque jour un nombre extraordinaire de lettres à expédier; toutes les affaires lui passaient par les mains et il n'était pas très familiarisé avec le style français[647].
[643] Il n'est pas besoin de faire ressortir l'invraisemblance de cette ascendance. C'était un grossier mensonge destiné à éblouir ceux qu'il voulait duper. Au dixième siècle, la Corse était, d'après les vieux chroniqueurs, sous la domination des comtes de la famille Colonna. Ils descendaient d'Ugo qui avait chassé les Sarrazins. Pendant quatre-vingts ans environ ils se succédèrent de père en fils. Ce furent Bianco, Orlando, Ridolfo et Guido dont le fils Arrigo, surnommé Bel Messere à cause de sa beauté, mourut assassiné en l'an 1000 avec tous ses fils. L'épopée du Bel Messere est restée légendaire en Corse: _Chronique de Giovanni della Grossa_: _Op. cit._, p. 117 à 122.
[644] Ce Jean-Frédéric de Neuhoff était celui qui faisait partie de l'expédition de 1738 et qui se trouvait parmi les malheureux abandonnés par Théodore et rapatriés par les Français.
[645] Cet autre Neuhoff était celui qui avait abordé en Corse en 1739 et avait essayé d'organiser une résistance énergique dans l'intérieur de l'île contre les Français. J'ai raconté précédemment son équipée qui ne manquait pas de grandeur (voir chapitre V).
[646] Dans son numéro du mois de mars 1740 _le Mercure historique et politique de Hollande_ portait que Théodore avait été vu à Venise.
[647] Théodore de Neuhoff à Gomé-Delagrange, le 11 décembre 1740: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Comme d'habitude, Théodore ne mit pas l'endroit d'où il écrivait.
Au lieu d'entamer des négociations à Versailles, Gomé-Delagrange envoya les lettres de son beau-frère à Amelot. Il manda au ministre qu'il avait déclaré au baron de Neuhoff qu'il ne voulait pas intervenir dans ses affaires. Mais Théodore insistait pour qu'il entrât en pourparlers avec la cour et il jugeait cette proposition si ridicule qu'il se faisait un devoir de transmettre au gouvernement ces épîtres. Il comptait ne pas y répondre à moins que le ministre ne lui donnât l'ordre contraire[648].
[648] Gomé-Delagrange à Amelot, Thionville, le 14 janvier 1741: _Ibidem_.
Amelot remercia Gomé-Delagrange et lui dit qu'il avait lu les lettres au cardinal Fleury. Son Éminence savait gré de l'attention; elle jugeait qu'il ne fallait faire aucun cas de ces écrits et qu'il convenait de les laisser sans réponse[649].
[649] Amelot à Gomé-Delagrange, 24 janvier 1741: _Ibidem_.
Amelot avait retourné les lettres au conseiller. Quelques jours plus tard il les lui redemanda ayant, disait-il, «quelques raisons de les voir encore[650]».
[650] Amelot à Gomé-Delagrange, 10 février 1741: Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Le beau-frère de Théodore renvoya les papiers[651]. Cette fois, ils restèrent définitivement entre les mains du ministre. Gomé-Delagrange n'entendit plus parler de son royal parent.
[651] Gomé-Delagrange à Amelot, Lunéville, le 23 février 1741: _Ibidem_.
Louis de Grœben, ce capitaine prussien qui avait fidèlement suivi Frédéric dans son équipée à travers les montagnes de l'île, était à Livourne au mois de septembre 1741. Les Génois le surveillaient et leur consul, Gavi, un corse, homme capable de tout pour son intérêt[652], intercepta deux de ses lettres. La première était écrite à Bigani, qui, à force de conspirer avec Théodore et de le trahir, avait obtenu un poste important du roi des Deux-Siciles[653]. Le capitaine, désirant faire tenir une missive au baron, s'était adressé à Grœben par l'intermédiaire d'un certain Giordani. Grœben mandait qu'il l'avait transmise au roi qui se trouvait alors à Sienne, mais Sa Majesté ne se hâtait pas de répondre. «Vous le connaissez, écrivait le prussien, qu'il est paresseux pour écrire.» Puis, il félicitait son correspondant sur son avancement. Il regrettait de ne pouvoir aller visiter Mlle Bigani au couvent, les règles monastiques s'y opposant. Il s'occupait de lever des compagnies corses qui étaient à peu près complètes. Les insulaires, voyant partir les troupes françaises, se soulevaient; avant six mois la rébellion serait générale[654].
[652] Lorenzi à Amelot, Florence, le 5 avril 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[653] Cette lettre de Grœben est adressée à «Monsieur le capitaine Bigani, consul général de la Levante et Barbarie pour le service de Sa Majesté le Roy de Naples et Sicile».
[654] Grœben à Bigani, Livourne, le 18 septembre 1741. Communiquée par Gavi avec sa lettre du 18 octobre: _Ribellione de' Corsi_, filza 14-3012. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
La seconde lettre de Grœben était pour Mme Françoise-Constance Fonseca, qui continuait, après sa sœur, la correspondance avec les partisans de Théodore. Il suppliait la religieuse de dire à «son ami» que le moment était favorable pour agir énergiquement. S'il laissait fuir l'occasion, il ne la retrouverait plus. Il fallait mener cette action de fait et non par écrit ou en paroles. S'il tardait à paraître dans l'île avec des secours, un autre prendrait sa place; il devrait renoncer à la couronne à tout jamais.
Les insulaires avaient fait une grande perte dans la personne de Wachtendonck, qui, hélas! était mort[655].
[655] Louis de Grœben à la sœur Françoise-Constance Fonseca, Livourne, le 18 septembre 1741, communiquée par Gavi avec sa lettre du 18 octobre: _loc. cit._
Théodore ne se pressait pas. Il mûrissait ses projets avec une sage lenteur. L'Europe était alors engagée dans la guerre de la succession d'Autriche. La Corse disparaissait au milieu de la conflagration générale, mais il pouvait espérer faire quelque fructueuse entreprise à la faveur de ces conflits. Vers la fin de 1742, il se trouvait à Londres, se préparant à frapper un coup qu'il jugeait décisif. Il y avait plus d'un an qu'on n'entendait plus parler de lui, lorsque soudain, au mois de janvier 1743, il apparut dans la Méditerranée sur un navire de Sa Majesté britannique, _Le Revenger_, capitaine Barckley.
II
Parti d'Angleterre au mois de novembre 1742, _Le Revenger_ arriva à Livourne le 7 janvier 1743 après avoir touché à Lisbonne et à Villefranche[656]. Le général Breitwitz, commandant des troupes autrichiennes en Toscane, alla voir Théodore à bord du _Revenger_ avec Richecourt, vice-président du Conseil de Régence, et Goldworthy, consul d'Angleterre à Livourne. Un manifeste, que l'ancien roi devait lancer aux Corses, fut préparé dans cette conférence.
[656] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 187.
J'ai publié dans la _Revue d'histoire diplomatique_ toute cette partie qui a trait à l'arrivée de Théodore sur _Le Revenger_, ainsi que le récit des épisodes qui suivirent. Je retranche ici quelques lignes qui servaient de préambule nécessaire et j'ai ajouté des détails nouveaux.
Horace Mann, ministre de George II à Florence, déclara qu'il était totalement étranger à cette affaire. Cette déclaration n'avait pas seulement un caractère diplomatique; chose qui peut sembler étrange, elle était l'expression de la vérité.
Goldworthy s'était excusé auprès de son chef hiérarchique de lui avoir caché l'arrivée de Théodore dans les eaux toscanes. Pour justifier sa conduite, le consul alléguait que son intention était de mettre Mann au courant, mais que le capitaine Barckley s'y était refusé en disant que cela ne concordait pas avec ses instructions. D'ailleurs, le commandant en chef des forces anglaises dans la Méditerranée, l'amiral Matthews, ne connut l'affaire que par Théodore.
Il y avait là une compromission que le ministère anglais n'osait pas avouer[657].
[657] Lorenzi à Amelot, Florence, le 9 février 1743: Correspondance de Florence, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Horace Mann représentait l'Angleterre depuis 1740 à la cour du grand-duc de Toscane. Il avait succédé à Fane, un vieux fonctionnaire très correct, qui poussait le respect du protocole jusqu'à la dévotion. Ne s'était-il pas alité pendant six semaines, en proie à une véritable maladie, parce que le duc de Newcastle, lui écrivant, avait terminé sa lettre par les mots _Yours humble servant_, au lieu de _Yours very humble servant_, dont il se servait d'habitude!
Mann était un esprit délicat, fin, lettré, diplomate à l'excès. Un pointe d'humour relevait chez lui les qualités d'analyse et d'observation. Son style caustique, mais avec bonhomie, trahit le pessimisme aimable du XVIIIe siècle.
Pendant quarante-six ans, il demeura à Florence, menant dans la _casa Manetti_, près du pont _della Trinità_[658], l'existence d'un patricien florentin tout en restant un gentleman anglais. Il était intimement lié avec Horace Walpole, ce grand seigneur sceptique, dont la froide ironie aimait à disséquer tous les ridicules.
[658] De ses fenêtres, écrit le poète Gray, qui fut son hôte, nous pouvons pêcher dans l'Arno.
Horace Walpole était venu à Florence où il avait connu Mann en 1741. Après son départ, une correspondance régulière s'établit entre eux. Elle dura quarante-six ans, jusqu'à la mort du diplomate. Les deux amis ne se revirent pourtant jamais. «Il n'y a pas d'exemple pareil dans l'histoire de la poste», disait Walpole.
Lorsque _Le Revenger_ arriva à Livourne, au mois de janvier 1743, avec le mystère que l'on sait, le ministre anglais se posa cette question: Quel est le personnage qui se trouve incognito à bord? Les noms les plus fantaisistes circulaient. Était-ce le roi de Sardaigne, l'amiral Matthews, Théodore de Neuhoff, ou bien..... Robert Walpole, le père d'Horace[659]? On ne tarda pas à savoir que ceux qui mettaient en avant le nom de Théodore avaient seuls raison. Du reste, le secret était largement divulgué. Goldworthy en avait fait la confidence à tout le monde, sauf à Mann, son chef.
[659] _Mann and Manners at the court of Florence 1740-1786_, par le Dr Doran F. S. A., Londres, 1876.
Cette incorrection du consul fit la joie de Walpole et, à son tour, il confia à son ami, sous le sceau du secret, que le mystérieux passager du _Revenger_ n'était pas sir Robert Walpole[660].
[660] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _The letters of Horace Walpole_, 9 vol. in-8º, London, 1891.
Mann avait surtout pour mission de surveiller, en Italie et principalement en Toscane, les menées du prétendant Stuart. Néanmoins, pour sa gouverne, il eût désiré connaître les idées du ministère anglais au sujet de Théodore.
Dans toutes ses lettres à Horace Walpole, il lui parle du _mystère_. Le _mystère_ ou bien le _fantôme_ (the ghost), tels sont les noms de convention dont il affuble le prétendant au trône de Corse, tandis que l'amiral Matthews ne cessera d'être _Il furibondo_. C'est d'ailleurs le sobriquet que lui avait fait donner, en Italie, son caractère borné et irascible.
Mann envoya à son ami le manifeste de Neuhoff, dont quelques exemplaires circulaient dans Florence. «Je vous remercie de la déclaration du roi Théodore», répondit Walpole, «je lui souhaite succès de tout mon cœur. Je déteste les Génois; ils ont fait d'une république la plus diabolique de toutes les tyrannies[661].»
[661] Horace Walpole à Mann, 13 février 1743: _op. cit._