Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 23
[608] Saint-Martin à Bernabo sans date, transmise le 27 septembre à Gênes, par Bernabo: _loc. cit._
Bernabo alla au rendez-vous. Dans un endroit écarté, l'agent de Gênes et le chevalier causèrent. Au cours de l'entretien, Saint-Martin exhiba les lettres des amis de Théodore. Son désir de servir la Sérénissime République était extrême, aussi avant de faire parvenir cette correspondance à destination, avait-il tenu à la communiquer au représentant du gouvernement génois. Bernabo témoigna quelque répugnance à prendre connaissance de ces lettres. Il se laissa prier pour les accepter. Néanmoins, il les retint. Rentré chez lui, il fit prendre copie de deux d'entre elles et les retourna le soir même convenablement recachetées à son espion. Il expédia ces copies aux inquisiteurs d'État, ainsi que la lettre originale de Mme Fonseca à Lucas Boon que, d'accord avec le chevalier, il avait gardée. Bernabo concluait en disant que son zèle pour le service public le poussait à déclarer qu'il ne conviendrait pas d'abandonner Saint-Martin. Ce dernier était prêt à fournir tout ce qui lui passerait par les mains. Si jusqu'à présent, il n'avait donné que des renseignements sans grande importance, il pourrait sans doute faire mieux dans l'avenir. En tous cas, il importait de le tenir en haleine de façon à ce qu'il remplît ses engagements[609]. Le chevalier, du reste, faisait bien son métier; il remettait à Bernabo les lettres aussitôt que la bonne sœur les confiait à sa fidélité. Le ministre pouvait donc envoyer à son gouvernement les papiers volés le jour même où ils avaient été écrits.
[609] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 27 septembre 1738: _loc. cit._
[610] Délibération des inquisiteurs d'État, du 10 octobre 1738: _loc. cit._
Les inquisiteurs délibérèrent sur cet envoi. Il fut décidé que les copies seraient classées et qu'on expédierait à Amsterdam la lettre autographe de Mme Fonseca à Lucas Boon[610]. Les magistrats en firent conserver la traduction.
Saint-Martin demanda, un jour, audience à l'ambassadeur de France. Le duc de Saint-Aignan le reçut. Il désirait effacer, disait-il, les impressions fâcheuses qu'on avait sur lui. Ses intrigues commençaient à être connues; Bernabo ayant avoué à Saint-Aignan qu'il avait gagné Saint-Martin et que celui-ci lui fournissait, en secret, la correspondance des amis de Théodore[611].
[611] Le duc de Saint-Aignan à Amelot, Rome, les 27 septembre et 4 octobre 1738: Correspondance de Rome, vol. 770. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Le but réel de la visite du chevalier était sans doute d'essayer de vendre quelques papiers volés. Il en fut pour sa visite. Peu de temps après, Saint-Martin affirmait à Théodore son dévouement en termes pompeux et se faisait délivrer, par Mme Fonseca, un certificat de fidélité. Il en avait besoin!
Au mois de décembre, Saint-Martin proposa au Sérénissime Collège un bon coup.
Ce traître avait jugé que l'incarcération du baron au château de Gaëte était une affaire sérieuse et que cet événement devait mettre fin aux troubles qui agitaient la république. Il avait pensé que ses humbles services allaient désormais devenir inutiles. Mais, l'élargissement de Théodore avait subitement changé la face des choses. Son attention avait été éveillée; son ardeur de servir Gênes s'était accrue. «Je suis à portée de rendre à la république le plus signalé service qu'elle puisse espérer. Ne me demandez pas où ni comment; car je suis dans la résolution de ne le communiquer à qui que ce soit, que dans le temps de l'exécution même. Il suffit que Vos Excellences me croyent homme d'honneur et fidèle comme elles ont lieu de le faire.»
Mais pour mettre son projet à exécution, il avait besoin de se rendre à Naples avec une autre personne. Il lui fallait en outre une felouque, qui se tiendrait à tout moment à sa disposition. «Pour tout cela, je n'ai pas un sol. Je vous demande donc par grâce spéciale, mes seigneurs, de me faire donner en toute diligence au moins cent sequins, au moyen de quoi je veux bien perdre la tête si je manque mon coup.» Il aura sans doute besoin de s'entendre avec le marquis de Puisieux et avec le duc de Saint-Aignan, car Théodore veut être assuré d'un «certain état en France, au moins voilà sur quel ton il s'est jusques ici expliqué, car pour la taille de la république il n'en veut pas entendre parler.» En terminant, Saint-Martin donnait comme référence M. François-Marie Grimaldi, qui le connaissait personnellement et qui pourrait fournir sur lui les meilleurs renseignements. Il suppliait enfin les inquisiteurs de hâter leur décision, car les moments étaient précieux[612].
[612] Saint-Martin au Sérénissime Collège, Rome, le 27 décembre 1738, transmise par Bernabo à Gênes, le 27 décembre: _loc. cit._
Théodore aurait donc consenti à traiter avec la France, c'est-à-dire à jouer le rôle de roi déchu auquel on alloue une pension. Et, s'il ne voulait pas avoir à faire à la république, c'est qu'il trouvait celle-ci trop avare.
Je ne sais si les inquisiteurs jugèrent Saint-Martin suffisamment homme d'honneur pour mener quelque affaire utile à la république. Il ne disait pas en quoi consistait le bon coup qu'il projetait. Sa demande fut classée, comme toutes les requêtes similaires. On suit très bien dans les papiers d'État la correspondance de Gênes avec ces espions d'occasion. On voit le gouvernement toujours disposé à écouter les délations, à lire en conseil les documents volés. Quand ses représentants lui envoient des paquets de lettres interceptées, il leur en fait accuser réception avec louanges; il les charge de continuer. Au besoin, l'agent officiel s'abouche avec ces misérables aventuriers, prend avec eux des rendez-vous mystérieux, les rencontre la nuit dans des endroits écartés. Mais, dès qu'un de ces coquins formule une demande d'argent précise, la correspondance s'arrête brusquement. Il est impossible de trouver la suite donnée à l'affaire ébauchée. Gênes recule toujours au moment où il faut payer. En revanche, les décisions portent généralement des éloges pour l'agent. Bernabo les méritait; il gagnait bien ses émoluments de diplomate.
Au mois de juin 1739, Saint-Martin se trouvait à Naples. Il essayait encore de tromper tout le monde. Il disait à Molinelli, secrétaire de Gênes, que Neuhoff se tenait caché dans un couvent de Chartreux. Ce renseignement était faux[613].
[613] Ticquet (intérimaire de Puisieux) à Amelot, Naples, les 2, 9 et 23 juin 1739: Correspondance de Naples, vol. 37. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Saint-Martin disparut, comme disparaissent les escrocs, en silence, allant offrir ailleurs leurs services lorsqu'ils se sentent _brûlés_ ou trop compromis.
Mme Angélique-Cassandre Fonseca mourut vers le milieu de l'année 1740. Sa sœur Françoise-Constance hérita de sa foi naïve en l'étoile du roi Théodore. Elle resta en relation avec la plupart des fidèles agents de Sa Majesté[614]. Il y avait sans doute encore quelque argent dans le couvent du Mont-Quirinal.
[614] Bernabo au Sérénissime Collège, Rome, le 8 octobre 1740: _loc. cit._
Par le même courrier, Bernabo envoya à Gênes une lettre de Bigani à la sœur Françoise-Constance. Le capitaine disait qu'il ne pouvait soutenir plus longtemps les partisans du roi. C'était une demande d'argent déguisée.
III
L'équipée du baron de Neuhoff n'avait pas seulement fait surgir des fripons, prêts à pêcher en eau trouble, elle avait aussi excité les convoitises de hauts personnages classés généralement dans la catégorie des honnêtes gens. Parmi ceux-ci, il faut citer François de Lorraine, l'époux de Marie-Thérèse d'Autriche. Pendant que de bonnes sœurs conspiraient dans leur couvent, le futur empereur complotait dans la pièce la plus intime de ses appartements, la _Retirade_. Là, en tête-à-tête avec quelque aventurier, il écoutait les plans les plus extraordinaires, donnait de mystérieuses instructions à l'abri de toute oreille indiscrète, loin du cabinet officiel[615].
[615] Voir mon article: _La politique de la Retirade_, dans la _Revue d'histoire diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3.
La politique élaborée dans le cloître avait sur celle de la _Retirade_ l'avantage de n'être pas égoïste. Les religieuses travaillaient pour la gloire de leur roi; François complotait pour lui.
Au mois de mai 1736, un sieur Humbert de Beaujeu arriva à Florence, portant plusieurs lettres de personnages autrichiens. Ces lettres, qui contenaient des instructions au sujet des affaires de Corse, émanaient du secrétaire de Zinzendorf, de feu le prince Eugène et d'un conseiller aulique. Les allures louches de cet individu donnèrent à penser qu'il était un partisan de Théodore[616]. Des voyages qu'il fit à Livourne, sa correspondance volumineuse, l'argent qu'il dépensait confirmèrent ces soupçons[617].
[616] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 12 mai 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[617] Du même au même, les 26 mai et 16 juin 1736: _Ibidem_.
C'était un triste sire que ce Beaujeu. Moine défroqué, il s'était marié et avait abandonné sa femme après avoir mangé la dot; déserteur de l'armée française, il avait pris du service en Autriche et il cherchait sa voie maintenant dans les complots et dans les trahisons. Cela lui rapportait quelque argent, et, entre temps, lui valait la prison.
En 1724, il était venu à Monaco. Mis avec élégance, parlant bien, portant le titre de comte, accompagné de valets parfaitement stylés, il avait donné l'impression d'un personnage. Il se disait chargé par la cour d'Espagne d'une mission à Rome. Le prince Antoine Ier s'était méfié et il avait demandé des renseignements à son ami le maréchal de Tessé, qui se trouvait alors à Madrid comme ambassadeur extraordinaire de France. Les renseignements furent déplorables; mais le prince de Monaco avait fait arrêter Beaujeu avant même de les recevoir[618].
[618] Le prince Antoine de Monaco au maréchal de Tessé, les 6 et 10 octobre 1724. Archives du palais de Monaco, Ce 60.--Le maréchal de Tessé au prince Antoine, Madrid, le 30 octobre 1724: _Ibidem_, Co 24.
Le Beaujeu de Madrid, de Monaco et de Florence, comme plus tard de Vienne, est bien le même personnage. Les renseignements fournis, en 1724 par Tessé, et en 1737 par Campredon, portent des deux côtés que cet individu était le fils d'un marchand de bois ou charpentier de Lyon.
Quand il fut relâché, il se rendit sans doute en Italie pour chercher quelque fructueuse opération. Il se sentait capable de tout, et il voulait utiliser ses talents.
Lorsque Théodore eut terminé piteusement son règne par la fuite, Beaujeu vint à Vienne où nous le trouvons dans la _Retirade_ de François de Lorraine, qui voulait être roi de Corse. Un mémoire tombé entre les mains du gouvernement français relatait la chose. Cet écrit provenait de Beaujeu lui-même. Les confidences du prince valaient de l'argent; tout au moins, espérait-il obtenir quelque protection utile en les dévoilant. Ce mémoire était intitulé: «Ce sont ici les premiers ordres que S. A. R. le grand-duc de Toscane[619], lorsqu'elle voulut me charger de la commission d'aller en Corse à la place du sieur Théodore, qui y avait échoué après sa première descente du 20 mars 1736[620].» Puis, venait le récit de l'entretien entre le prince et l'aventurier.
[619] François de Lorraine n'était pas encore grand-duc de Toscane, mais la succession de Jean-Gaston de Médicis lui était promise et on le considérait déjà comme tel. Quelques mois plus tard, Jean-Gaston mourut et François eut le grand-duché.
[620] Théodore arriva à Aléria le 12 mars.
«Le 23 décembre 1736, ce prince m'envoya ordre de me rendre à trois heures après midi dans son cabinet ou _Retirade_, où il me dit mot pour mot tout ce qui suit: «Il faut, Monsieur, aller en Corse, je veux avoir ce pays selon les moyens et les voies que vous m'avez fait connaître, je les trouve bonnes (_sic_) et elles me conviennent. Je ne veux absolument pas que l'Empereur sache rien de cette entreprise: il a ses affaires et moi les miennes.
«Ne faites pas, Monsieur, comme le sieur Théodore: n'en sortez jamais, je vous le défends; il faut vaincre et avoir le pays; vous avez vos chefs, il faut les animer et encourager dès à présent, c'est-à-dire leur faire savoir que vous irez bientôt à leur secours; je vous fournirai tout le nécessaire; je vous enverrai Toussaint et Richecourt chez vous, non pour prendre les mesures de l'exécution, car c'est sur vous seul que je compte, mais pour vous faire passer tout le nécessaire. Voilà, Monsieur, mes intentions et mes volontés. Je vous en crois capable; c'est pourquoi ce n'est que sur vous seul que je compte dans cette affaire. Vos idées sur ce pays sont justes; je ne le connaissais pas comme vous me l'avez fait connaître, et Théodore s'y est mal pris; mais je ne veux rien épargner pour l'avoir.
«Vous pouvez, Monsieur, compter sur la vice-royauté à perpétuité dans votre famille, sans aucun rendement de compte des fonds que je vous aurai fournis pour consommer cet ouvrage.
«Ne venez plus ici pour éviter tout soupçon et afin qu'on ne s'aperçoive de rien. Lorsque je serai à Presbourg, venez-y me trouver et là nous parlerons de cette affaire plus au long.
«J'ai voulu aujourd'hui vous faire savoir mes volontés, afin que vous vous y préparassiez, et vous déclarer que ce n'est que sur vous seul que je compte dans cette affaire; c'est sur vous seul que je compte. Laissez-moi, je vous prie, la carte que vous m'avez remise, afin que je connaisse les endroits où vous agirez, cela me fera plaisir. Adieu, Monsieur, c'est sur vous seul que je compte[621].»
[621] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Quelle créance pouvait-on donner à ce mémoire qu'on n'hésita pas à attribuer à Beaujeu? Il parut assez sérieux à Amelot pour qu'il le transmît à Campredon, en lui recommandant de le rendre public sans paraître y prendre part[622]. Et, s'il y a dans ce factum quelque exagération quant aux ordres donnés à l'aventurier, les relations du duc avec Beaujeu ne sauraient faire aucun doute. Campredon fut à même de les certifier[623]. Il est certain que François voulait absolument avoir la Corse: la couronne grand-ducale, qui lui était promise, ne lui suffisait pas; il désirait la rehausser du titre de roi. L'envoyé français à Gênes put, en outre, fournir des renseignements, qui confirmaient les accointances de Beaujeu avec les plus hauts personnages de la cour autrichienne. Le moine défroqué montrait un brevet d'aide de camp général, qui lui avait été délivré par le prince Eugène. Au surplus, les papiers de ce dernier attestèrent une dette de quatre-vingt mille florins contractée envers Beaujeu. La Banque de Vienne, au début de l'année 1737, avait remboursé cent mille écus à l'aventurier, sous le vague prétexte de récompense pour services rendus; mais Beaujeu avait exigé que le contrat de remboursement stipulât la nature véritable de sa créance, c'est-à-dire: argent prêté pour la subsistance des troupes allemandes en Italie. L'aventurier avait encore reçu une gratification de «deux mille et quelques cents ducats». Cette gratification prouverait à elle seule les relations de François avec l'ancien moine. On ne donne pas de l'argent aux gens qu'on n'emploie pas. Campredon affirmait aussi que les entretiens de cet individu avec le duc étaient fréquents. Beaujeu avait persuadé au prince que la Corse avait jadis appartenu, en partie, à la maison de Lorraine, et il se disposait à partir pour Presbourg afin de poursuivre ses complots. Ce voyage confirmait les dires du mémoire que Campredon n'avait pas encore sous les yeux. Beaujeu ne se contentait pas de faire à François des propositions que celui-ci acceptait, il voyait aussi l'Empereur en secret. Dans la _Retirade_ impériale, il s'était vanté de connaître la capacité de tous les généraux français[624]. Il s'était même excusé auprès de Charles VI de n'avoir pas réussi à enlever l'infant Don Carlos à son passage à Pise, par suite de la défection d'un officier qui lui avait promis trente hommes pour ce bon coup. Campredon disait qu'on pouvait s'attendre à tout de la part d'un misérable renégat, sur la tête duquel on voyait encore les marques de la tonsure et qui paraissait être très fort en théologie[625].
[622] Amelot à Campredon, Gênes, le 5 mars 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 335-336.
[623] Le même au même, le 5 mars 1737: _Ibidem_. La lettre du ministre transmettant le mémoire et les renseignements fournis par Campredon sont du même jour. Les intrigues de Beaujeu étaient donc connues à Versailles et à Gênes en même temps.
[624] Les relations de Beaujeu avec l'Empereur et son gendre sont confirmées par un rapport transmis au gouvernement génois et que nous verrons dans un instant.
[625] Campredon à Amelot, Gênes, le 5 mars 1737. Lettre déjà citée.
Dans une autre dépêche, datée du 3 avril, Campredon affirmait à nouveau les relations de François avec Beaujeu. «L'on vous aura sans doute donné avis comme à moi, Monseigneur, que le sieur Beaujeu de la Salle, ci-devant aide de camp de M. le maréchal de Coigny et reconnu pour avoir servi d'espion à la cour de Vienne pendant la dernière guerre, avait ordre du duc de Lorraine de passer en Corse pour y porter des propositions aux mécontents.» Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.
L'envoyé de France fit, suivant les instructions qu'il avait reçues, répandre discrètement le mémoire de Beaujeu dans Gênes. Le comte Giucciardi, ministre impérial, vint trouver Campredon. Il amena la conversation sur cette nouvelle «qu'il croyait inventée, comme beaucoup d'autres, sachant qu'à la cour de Vienne on est fort réservé à donner croyance à ces sortes de coureurs». Campredon répliqua que Beaujeu était un espion avéré et qu'à son retour de Guastalla, il n'avait évité la potence qu'en simulant la folie, grâce à la complaisance d'un chirurgien peu scrupuleux. Des lettres de Rome et de Vienne, que l'envoyé de France avait lues, portaient que cet individu devait passer en Corse avec les propositions du duc pour les révoltés. Giucciardi réfuta ces choses très faiblement, disant que si le gendre de l'Empereur avait quelque vue sur la Corse, ce serait pour empêcher que l'île ne tombât en d'autres mains. En somme, les dénégations du ministre impérial étaient si embarrassées qu'elles équivalaient à un aveu[626].
[626] Campredon à Amelot, Gênes, le 18 avril 1737: _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 342-343.
En Corse, les chefs affirmaient que Théodore allait revenir avec Beaujeu et Boieri, colonel au service de l'Espagne. Ces trois personnages, d'après Orticoni, étaient envoyés par le duc de Lorraine. Ginestra, dont le fils devait, quelques mois plus tard, proposer au cardinal Fleury de lui vendre les secrets de Neuhoff, et Ciabaldini, étaient allés à Matra, chez Xavier, dit le marquis de Matra, pour l'avertir de cette arrivée prochaine. Le fidèle marquis avait fait préparer sa maison sans tarder[627]. De son côté Giucciardi, pour donner le change, affirmait que Beaujeu et Théodore allaient s'embarquer ensemble pour la Corse[628].
Mais ce n'étaient là que des racontars. François voulait faire travailler Beaujeu pour lui seul; il n'entendait pas partager le trône avec le baron. Quant à ce dernier, sortant à peine des prisons d'Amsterdam, il était occupé à soutirer de l'argent à des juifs: besogne particulièrement absorbante et délicate.
D'après un mémoire qui se trouve à Gênes, Beaujeu avait servi en Corse sous le prince de Wurtemberg et le général Wachtendonck. Lorsque les Deux-Siciles furent données à l'infant Don Carlos, le prince Eugène aurait chargé Beaujeu de traiter avec les mécontents. L'île devait se mettre en république sous la protection de l'Empereur. En arrivant à Vienne pour rendre compte de sa mission à Charles VI, le moine, devenu soldat et diplomate, fut appelé par le duc de Lorraine. Le prince déclara sans ambages qu'il voulait être roi de Corse. Il comptait sur Beaujeu pour satisfaire l'ambition qu'il avait de succéder au baron Théodore. Il lui ordonna de négocier cette affaire. L'aventurier fut, paraît-il, fort étonné d'une pareille proposition. Il se récria; il était venu à Vienne pour rendre compte de sa mission à l'Empereur et non pour trahir sa confiance. François répliqua que la chose lui paraissait fort simple. Beaujeu n'avait qu'à y songer avant de faire savoir son arrivée à Sa Majesté. Il y pensa, en effet, et revint trouver le duc. Les mystérieuses entrevues de la _Retirade_ sont donc confirmées. Le moine défroqué, en homme d'honneur, déclara qu'il ne pouvait pas manquer de parole à l'Empereur. Il lui était donc impossible de servir le duc. Celui-ci fut stupéfait. Il recommanda le secret à Beaujeu et lui donna quelques jours pour réfléchir[629]. Quand la conscience est en jeu, les réflexions sont inutiles. C'était pour le prince une manière polie de demander à l'aventurier le prix de ses scrupules. Pendant ce temps-là, Charles VI négociait officiellement à Paris les conditions de l'intervention française en Corse. Il est vrai que la politique de la _Retirade_ était bien différente de celle qu'élaboraient les ministres. Sans cela, les deux cabinets auraient pu se confondre. Soudain, Beaujeu fut mis en prison, à l'instigation du duc de Lorraine, disait-on, et sous le prétexte élastique d'affaire d'État. On saisit tous ses papiers et on le condamna au secret le plus absolu[630].
[627] Lettres de Bastia des 8 et 18 mai 1737, communiquées par Campredon: _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 349-351, 354-355.
[628] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: _Ibidem_.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 352-353.
[629] _Memoria di tutto cio che è stato fatto dal signor comte Humberto di Beaujeu, ministro de' Corsi del anno 1736, sino al presente 1744 in Corsica, Vienne, Francoforte, Londra, Amburgo, Venezia, Constantinopoli e Tunis._ Filza Corsica 1744, 1/2122. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
[630] _Ibidem._
Beaujeu fut-il incarcéré pour avoir refusé de servir le gendre ou pour avoir trompé le beau-père? Ce serait, dans ce cas, une victime de la _Retirade_; mais il y a tout lieu de croire que si le moine défroqué fut mis en lieu sûr c'est qu'il trahissait tout le monde. A la mort de Charles VI, Marie-Thérèse le fit relâcher. Il n'eut plus alors qu'une idée: se venger du duc de Lorraine. Il exerça contre lui, en Toscane, le chantage le plus éhonté. Il alla ensuite proposer la Corse au Grand Turc et au Bey de Tunis. Les flibustiers, surgis des bas-fonds à la suite de l'équipée de Théodore, avaient la marotte de faire prendre le turban aux Corses mécontents. En 1744, Beaujeu fut arrêté à Livourne à la requête du gouvernement sarde. François de Lorraine, grand-duc de Toscane, qui n'avait pas oublié ses entretiens dans la _Retirade_, fit faire le silence autour du prisonnier. Il mourut chrétiennement en 1746 et fut enterré avec le mystère dont on avait entouré sa détention[631].
[631] _La politique de la Retirade_, dans la _Revue d'histoire diplomatique_, année 1898, nos 2 et 3. J'ai donné en détail, dans cet article, le récit des complots de Beaujeu. J'ai cru devoir les rappeler ici, car ils se rattachent intimement à l'histoire de Théodore.