Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 21

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[559] La république de Gênes traitait alors avec la cour de Versailles de la médiation armée de la France pour mettre fin à la révolte en Corse.

En second lieu, l'homme ne pouvait pas avancer les frais du voyage, car ce serait de l'argent perdu pour lui si on ne concluait pas l'affaire. Du reste, il avait juste ce qu'il lui fallait «pour se rendre en Italie avec les équipages du duc de Lorraine, où l'on doit, dit-il, l'embarquer. Enfin, pour une dernière observation, il m'a remarqué que si une fois il vous découvrait tout ce qu'il sait après s'être ainsi livré, il serait entièrement libre à vous de le traiter de la façon dont vous le jugeriez à propos, sans qu'il eût rien à dire qu'à se plaindre à lui-même de son trop de confiance, à quoi il ajoute que votre lettre même semblait renvoyer le soin de sa récompense au corps de la république, qui peut n'être pas bien d'accord là-dessus, y ayant bien de la différence d'obliger un prince souverain et despotique qui d'ordinaire se pique de générosité ou d'avoir à faire à un nombre de personnes, qui souvent payent mal les services qu'on leur rend.»

Ces objections avaient embarrassé Guillaume; néanmoins, il avait fait observer à son ami que la parole d'honneur donnée par Sorba devait le garantir de tout acte arbitraire et violent. Mais _on_ s'était obstiné et _on_ exigeait non seulement des garanties, mais encore un acompte comme provision. Cet argent Sorba pouvait l'envoyer à Guillaume, qui le ferait tenir à son ami. On pourrait aussi tirer une lettre de change sur Son Excellence. En outre, le particulier n'entendait pas venir en France où il ne se trouvait pas suffisamment en sûreté. Il irait volontiers traiter l'affaire à Londres avec M. Gastaldi, l'envoyé génois. Guillaume demandait donc à Sorba de lui envoyer ses instructions par le retour du courrier, en protestant que personnellement il n'avait aucun intérêt dans l'affaire[560].

[560] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 11 septembre 1737: _loc. cit._

Sorba ne répondit pas à la seconde lettre. Si Guillaume et son individu n'avaient pas confiance dans la bonne foi des républicains, le ministre n'entendait pas se laisser tromper par un aigrefin. Néanmoins, il envoya cette correspondance au Sénat. Le lieutenant ne se tint pas pour battu, il vint à Paris et fit plusieurs démarches pour voir Sorba, qui se trouvait alors à Fontainebleau. A son retour, le diplomate reçut Guillaume, qui lui parut être l'un des plus intimes confidents de Théodore. Ses offres n'étaient pas méprisables et il serait peut-être à propos de l'aboucher avec l'envoyé Brignole[561], afin qu'on pût voir ce qu'il conviendrait de faire. Sorba regrettait de ne pouvoir parler plus longuement de cet homme, mais il lui fallait auparavant un nouveau chiffre[562]. Il est probable que Guillaume et son ami ne faisaient qu'un même individu. L'affaire en resta là. Ce qui caractérise les rapports du gouvernement génois avec ses espions attitrés et avec ceux de rencontre c'est, de part et d'autre, une méfiance poussée à l'extrême.

[561] François Brignole, un des membres les plus influents du Conseil, avait été, nous l'avons vu, envoyé à Paris en mission extraordinaire lors des négociations entamées pour l'expédition française en Corse.

[562] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 16 novembre 1737: _Busta Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Aussi quelques individus préférèrent-ils adresser leurs offres de service à Versailles, car on savait que l'expédition en Corse était décidée. Ils espéraient sans doute que les ministres de Louis XV payeraient mieux que la république.

Un sieur de Champigny se disant gentilhomme de Son Altesse Sérénissime Électorale de Cologne s'était, dans le courant de l'année 1737, mis en rapport avec Amelot sous différents prétextes. Il affectait un amour tout particulier pour la France; son dévouement était extrême. Il ne tarda donc pas à demander au cardinal Fleury et à Amelot d'intercéder en sa faveur pour qu'il obtienne la place de chambellan de l'Électeur de Cologne[563]. Quelque temps après, pour affirmer son zèle, il envoya à Amelot deux lettres autographes du baron de Neuhoff[564].

[563] Champigny au cardinal Fleury et à Amelot, Zerbst au pays d'Anhalt, le 27 décembre 1737: Correspondance de Cologne, vol. 72. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[564]

«Monsieur,

«Une erreur de nom est cause que j'ai reçu deux lettres originales du soi-disant roi Théodore, apparemment qu'elles ont été mises à un bureau de poste où ma mère et ma femme sont connues et que cela a occasionné qu'elles me sont parvenues; mon zèle ordinaire pour les intérêts de Sa Majesté me fait croire que je ne puis me dispenser de vous les adresser. Monsieur, je vous supplie de m'en accuser réception et d'être persuadé que j'étudierai jusqu'au moindre événement pour vous convaincre du respect avec lequel je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

«LE CHEVALIER DE CHAMPIGNY, «Gentilhomme de S. A. S. E. de Cologne. «21 janvier 1738.»

Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Il n'avait pas eu de peine à se les procurer, car il les avait dérobées à sa mère, qui était en relations suivies avec Théodore. Champigny lui-même, malgré son affirmation contraire, connaissait parfaitement le baron. En 1736, il était officier dans les gardes royales et il avait pour camarade dans sa compagnie le jeune Trévoux, fils de la sœur de Théodore[565]. Il avait également, étant en garnison à Metz, connu la famille de Neuhoff[566].

[565] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 8 octobre 1736: _loc. cit._

[566] Saint-Martin à Théodore, Rome, le 7 novembre 1738. Copie d'une lettre interceptée: _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Avant d'envoyer à Amelot les lettres du baron, Champigny avait enlevé les pages où se trouvaient les adresses. Mais il se ravisa et expédia le tout au ministre. Il ajouta ce post-scriptum: «Je me résous à vous envoyer, Monsieur, l'original de l'adresse, le revers est de l'écriture de ma mère»[567]. Il avouait ainsi ce qu'il niait dans sa lettre. D'ailleurs, en proposant plus tard à Amelot de lui livrer de nouvelles lettres du baron, il disait qu'il les tenait de quelqu'un de son entourage en correspondance régulière avec le roi de Corse.

[567] L'adresse est ainsi libellée:

«En mains propres.

«A Madame de Champigny, rue de la Poterie, près la Grève, chez Monsieur Richard, marchand en gros d'épicerie, à Paris.»

Champigny avait barré ce que sa mère avait écrit au verso d'une des adresses. Mais, depuis l'époque, les traits d'encre ont pâli et j'ai pu reconstituer les mots écrits par l'amie de Théodore. Nous verrons plus loin ces quelques lignes, qui semblent être un projet de réponse.

Les deux épîtres de Neuhoff étaient datées des 22 et 29 novembre de l'année 1737, sans aucun doute, et ne portaient pas l'indication de l'endroit d'où il écrivait. Elles étaient banales comme tout ce qui sortait de sa plume. Il s'étonnait auprès de «sa très chère dame» de n'avoir pas reçu de réponse à deux lettres qu'il lui avait précédemment envoyées sous le couvert de M. Doyen (?). Comme il possédait maintenant son adresse exacte, il espérait que sa missive lui parviendrait en mains propres. Il craignait que sa correspondance n'eût été interceptée. Il recommandait à Mme de Champigny de lui écrire par l'intermédiaire de M. le baron de Drost à Scaden, seigneur de Morsbrock, grand-commandeur de l'Ordre Teutonique à Cologne. Informé du traité conclu entre la France et la république de Gênes, il demandait si la nouvelle d'une expédition française en Corse était vraie: «Informez-moi de ce que l'on dit touchant le prétendu débarquement en faveur de ces infâmes Génois; j'espère que cet orage se détournera, sinon je prévois grand sang, les peuples sont constants et fidèles et plutôt mourir que de rompre le serment à moi juré.»

Dans sa seconde lettre, Théodore fait des recommandations touchantes à Mme de Champigny: «Soyez du reste de bonne humeur et des plus assurées que je soutiendrai jusqu'au dernier soupir mes démarches. Faites-moi savoir si l'on a écrit à Tunis et ce que fait mon neveu[568]».

[568] Jointes à la lettre de Champigny à Amelot du 21 janvier 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Il ne signait presque jamais ses lettres. Il les terminait par un paraphe en forme de T, mais tracé d'une façon si bizarre qu'on aurait pu le prendre pour un 8. Le baron, qui s'était adonné à la kabale, se rappelait-il que le 8 est le signe de l'infini?

A ces deux documents autographes, Champigny joignit une pièce datée de Dresde le 2 novembre (1737, certainement). Ce factum ne semble pas être de la main du baron, mais il est d'un format identique aux deux lettres, écrit de même encre et plié d'une façon semblable. On peut en conclure qu'au mois de novembre 1737, Neuhoff se trouvait à Dresde. Ce document, dont l'auteur était sans doute un des acolytes de l'aventurier, était une circulaire concernant l'ordre de la Délivrance, une note destinée aux gazettes. Cette pièce ne contenait pas un mot de vrai. Les quatre cents chevaliers qu'elle mentionne existaient seulement dans l'imagination du grand-maître, qui essayait de battre monnaie avec son ordre[569].

[569]

«Dresde, le 2 du novembre.

«Il a paru en ces jours passés une lettre circulaire du roi Théodore par laquelle il ordonne à tous ceux qui sont inscrits dans son ordre de la Rédemption, de se rendre tous vers le mois de mars prochain dans les villes et ports différents déjà leur prescrits et que chaque chevalier ait à conduire avec soi cinq hommes affidés. Selon la liste ils sont plus grande partie Suédois, Prussiens, Livoniens et Westphaliens, l'on y compte trente-et-un seigneurs anglais, quarante-deux Italiens, vingt-sept Français, dix-sept Espagnols, neuf Polonais, onze Hollandais et sept Grecs de Morée, en tout quatre cents chevaliers. Le nombre des nationaux n'y est pas spécifié. Ces démarches jointes à d'autres préparatifs de guerre qu'il fait donne que trop à connaître qu'il est sûr de la fidélité et constance des Corses à maintenir inviolablement leur élection en sa personne et qu'ils ne se départiront jamais ni lui ni eux du serment mutuel juré solennellement le jour de son élection à Alesani, le 15 d'avril 1736.»

Pièce jointe à la lettre de Champigny du 21 janvier 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Les lignes écrites par Mme de Champigny étaient les suivantes; j'en respecte le style et l'orthographe:

«J'ai cru devoir vous anvoier ancor le papier des nouvelles quoiqu'il dû m'an couter comme pour le recevoir, j'ai versé un torrant de larme en escrivant et si je n'avais destourné mes yeux j'aurais mis le papier hors d'estat d'estre anvoié. Je nage dans la doulleur, que ne puis-je devenir insensible comme bien d'autres! Vous vous faites vos maux pour ne vouloir pas conduire vos affaires à propos et je n'en sens pas moins vos peines. Madame de Tée est parfaitement remise et aussy ce pirituel que jamais ce qui fait plaisir à tout le monde.»

Quel était ce _papier de nouvelles_ qu'il en coûtait à la bonne dame d'envoyer au baron? L'annonce de l'échec d'un emprunt sans doute. C'est ce qui pouvait lui être le plus pénible.

Il est bien difficile de préciser la nature des relations de Mme de Champigny avec l'aventurier. Ces fragments de correspondance, volés par le fils, laissent bien entrevoir que ces relations étaient fort intimes, mais rien ne permet d'affirmer la chose. Un historien a avancé que le baron avait amené avec lui, en Corse, une française comme maîtresse[570]. Il serait téméraire d'affirmer que ce fût Mme de Champigny, et, d'ailleurs, la question n'offre qu'un intérêt secondaire.

[570] Abbé de Germanes, _op. cit._, t. I, liv. V, p. 281 à 283.

Les documents fournis par Champigny n'avaient pas d'importance pour le gouvernement français[571]. Amelot n'en fit pas accuser réception. Quémandeur acharné, ne reculant devant aucune besogne malpropre pour obtenir une faveur ou un bénéfice quelconque, il revint à la charge. De Bonn-sur-le-Rhin, il écrivit le 23 mars 1738 à Amelot.

[571] Jaussin publie ces lettres de Théodore à Mme de Champigny, sans donner le nom de la destinataire et avec quelques variantes dans le texte. Le fond est le même. Il donne à ces lettres les dates des 2 et 24 novembre, ce qui est erroné. Nous l'avons vu par les originaux.

Le cardinal Fleury avait refusé de le recommander à Son Altesse Électorale, mais cela ne refroidissait en rien son zèle «pour le service et l'intérêt du roi». Il insistait afin de savoir si le ministre avait bien reçu les deux lettres de sa mère:

«Daignez donc, Monsieur, me tranquilliser sur leur destinée, s'il vous plaît; après quoi, si vous l'ordonnez, je vous donnerai avis du lieu où ce monarque de nouvelle édition se tient, et des projets qu'il forme, étant à même d'en être instruit par une personne à qui il écrit toutes les semaines. Si les lettres en question ne vous étaient pas parvenues, je pourrais vous en envoyer des copies que j'ai gardées. Je continue à implorer l'honneur de votre protection[572].»

[572] Le chevalier de Champigny à Amelot, Bonn-sur-le-Rhin, le 28 mars 1738: Correspondance de Cologne, vol. 73. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Amelot laissa la seconde lettre de Champigny sans réponse. Il connaissait trop le personnage. Pendant trois ans, le chevalier ne se lassa pas de solliciter auprès du gouvernement français et de faire des propositions de tout genre. En 1741, le ministre, écœuré, écrivit au comte de Sade, envoyé de France à Cologne, pour le mettre en garde contre l'aventurier. Allant de cour en cour, quémandant partout, il était absolument déshonoré. Ses friponneries lui avaient attiré un grand nombre de mauvaises affaires. Et Amelot recommandait au comte de Sade de jeter impitoyablement à la porte ce chevalier d'industrie s'il se présentait chez lui[573].

[573] Amelot au comte de Sade, Versailles, le 20 avril 1741: _Ibidem_.

Hérault, le lieutenant de police, recevait également, de gens empressés, des renseignements sur Théodore. Il s'en trouvait un qui livrait sa propre correspondance avec le baron: c'était un sieur Spitzlaer, dont la complaisance et le zèle étaient fort appréciés par la police[574].

[574] «J'ai l'honneur de vous adresser une lettre signée du seigneur Théodore et une autre écrite de Rome concernant un détail sur les projets de ce capitaine, lesquelles m'ont été communiquées par le sieur Spitzlaer, médecin allemand établi en France depuis un grand nombre d'années et en qui, Monsieur, vous pouvez prendre la confiance la plus entière. Il m'a toujours communiqué ce qu'il a reçu du seigneur Théodore dans le temps que M. Chauvelin était en place et il y a tout lieu de se louer de sa fidélité. Le docteur V. Spitzlaer aura l'honneur de vous en renouveler lui-même les assurances.»

Hérault à Amelot, Paris, le 28 janvier 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Jaussin indique bien que ces lettres étaient adressées «à un particulier qui demeurait chez un épicier auprès de la Grève, rue de la Poterie». Il en a publié une troisième datée du 9 décembre 1737, que Théodore aurait écrite à la même personne alors à Metz. Dans cette dernière épître, le roi déclarait envoyer la liste des chevaliers de son ordre: la pièce que nous avons vue sans doute. Théodore terminait cette lettre ainsi: «Si vous avez réponse de Tunis, mandez-le-moi, on m'a remis soixante florins à Amsterdam: quand cela aura pris un pli fixe, je ne m'occuperai plus que du soin de votre satisfaction.» _Op. cit._, t. I, p. 297-29.

La lettre de Théodore n'offre rien d'intéressant: toujours un style lourd et prolixe. Les mêmes phrases reviennent sans cesse dans sa correspondance. Il semblait n'avoir d'imagination qu'en paroles. Il demandait des nouvelles du chevalier de Kermoysan, dont il attendait une «réponse positive». Déjà dans les lettres livrées par Champigny, il parlait de ce Kermoysan. Spitzlaer négligea de dire à Hérault ce qu'était cet individu; sans doute un de ces agents marrons, qui gravitaient autour du baron.

La seconde pièce était datée de Rome, 30 décembre. Elle ne semble pas avoir été écrite par Théodore, quoique le papier soit de même format que sa lettre autographe et qu'elle soit pliée d'une façon identique. Ce document, très long, était une apologie du roi de Corse. L'auteur--un des secrétaires du monarque sans doute--disait que, pendant son règne, il avait promulgué des lois excellentes pour le bien du pays. Il passait en revue ces mesures et concluait que les Corses devaient garder une fidélité absolue à leur souverain. Il est évident que si Neuhoff avait réellement accompli les réformes que lui prête cet écrit, les insulaires auraient dû avoir la plus grande reconnaissance envers le roi qui leur était tombé des nues; mais son œuvre s'était bornée à de magnifiques promesses jamais réalisées.

Le fond et la forme de ce document ne rappellent en rien la manière de Théodore. Les idées sont justes et sagement énoncées. Les réformes qu'on lui attribue ont, contrairement aux règles de l'administration génoise, le principe national pour base. Et ce plaidoyer, qui aurait pu être un programme, n'était qu'une réclame ajoutée à tant d'autres.

Un Corse, Sauveur Ginestra, fit, à pied, le voyage de Turin à Paris pour proposer au cardinal Fleury de lui dévoiler les desseins mystérieux du roi de Corse. La famille Ginestra, originaire de Provence, établie à Bastia depuis plusieurs siècles, avait, sous François Ier, prouvé dans les guerres son dévouement à la couronne de France. Le sang des ancêtres, «légitimement et purement passé» dans ses veines, le poussait à faire part au ministre des invitations qu'il avait reçues[575]. Mais, la marche longue et pénible qu'il avait faite, lui avait tellement «offensé les nerfs de la jambe gauche», qu'il ne pouvait plus marcher. Il en était réduit à prendre la plume pour présenter ses offres à Son Éminence. Il joignit à sa lettre une épître de Théodore et se déclara, plus qu'aucun autre Corse, en mesure de fournir des documents intéressants. Il était l'ami intime de l'un des secrétaires de Neuhoff et son père entretenait des relations cordiales avec le consul de Hollande à Naples. Ginestra père trafiquait, en effet, dans l'entourage de Théodore. Sauveur irait partout où l'on voudrait, en Italie ou en Hollande, dès que sa jambe serait guérie, car il mourait du désir de servir Louis XV et le cardinal dont il baisait en terminant «la sacrée pourpre»[576].

[575] En marge: «Ces invitations tendent à l'obliger, lui et les autres partisans de Théodore, à revenir en Corse pour l'assister.»

[576] Traduction de la lettre de Ginestra à Fleury, Paris, le 19 novembre 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.

En envoyant cette lettre, Ginestra avait eu soin d'effacer à l'encre quelques mots, entr'autres le nom de la ville où elle avait été écrite et de découper la signature. C'était l'éternel appel à ses partisans, les mêmes promesses de secours importants, le grand mot de liberté jeté au milieu d'un verbiage emphatique[577].

[577] Lettre en italien du 20 ou 29 septembre 1738, jointe à la lettre de Ginestra à Fleury.

Ginestra en fut pour ses frais; le cardinal Fleury ne se montra pas disposé à utiliser les aptitudes policières de cet insulaire.

Si, à Versailles, on jugea inutile d'acheter de vagues renseignements sur l'aventurier, il n'en fut pas de même ailleurs. Le consul d'Angleterre à Livourne recevait de Corse des documents qu'il payait très cher et qu'il transmettait à sa cour[578].

[578] Lorenzi à Amelot, Florence, le 10 janvier 1739: Correspondance de Florence, vol. 90. Archives du Ministère des affaires étrangères.