Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 20

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Les deux autres lettres, datées des 14 et 16 mars, étaient adressées à un prêtre, Gio-Maria Balizone Teodorini, que le baron appelle son premier chapelain. Dans la première, après avoir confirmé l'arrivée de son neveu, il disait que les navires de Naples chargés de munitions étaient en route. Un autre de ses bâtiments, parti de Tunis, avait été jeté à la côte par la tempête. Il revenait sur son idée: prendre Porto-Vecchio, coûte que coûte. Il fallait aussi, par quelque stratagème, s'emparer de Campomoro[539]. Les Corses devaient, à l'avenir, vivre «comme d'honnêtes gens bien disciplinés et non comme des sauvages et des voleurs.» Son plus cher désir était de soustraire le pays à la tyrannie génoise; mais il fallait qu'on l'aidât. Tout ce qu'il avait souffert pour parvenir à son but serait trop long à écrire; il passait. Il voulait que chacun respectât ses lois. Là, il parle en souverain et en maître. Ce passage a de l'allure: «Assurez les peuples que je ne me relâcherai point pour leur délivrance, mais je veux obéissance et fidélité, qu'on observe ma loi et qu'on punisse promptement de mort les infidèles et ceux qui ont correspondance et connivence avec l'ennemi. Ensuite, il faut amener une union fraternelle, sincère et parfaite, et laisser aller librement ceux qui sont inconstants. Croyez-moi, si les Corses sont bien convaincus de la nécessité d'être unis et de l'irrévocable résolution des peuples de vouloir maintenir, comme ils le doivent, leur élection en ma personne, ils seront appuyés et secourus, mais d'entrer en traité, puis vouloir se donner tantôt à l'un et tantôt à l'autre, comme certains infidèles qui sont en terre ferme ont fait, tout cela refroidit et retarde les secours qui ont été arrangés par moi». Et il ajoutait cette phrase qui résumait toute l'histoire des malheurs de la Corse. «Tant que chacun cherchera à opérer pour sa propre utilité, les peuples resteront dans la misère et seront tyrannisés par l'ennemi, toutes mes dépenses et toutes mes peines ne serviront à rien.» Dominique Rivarola et son frère, soudoyés par les Génois, faisaient, à Rome, le métier d'espions[540].

[539] Village situé dans le golfe Valinco, sur la côte occidentale.

[540] Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 339-364.

Dans la seconde lettre, très courte, Théodore approuvait les Corses d'avoir retiré leur confiance au chanoine Orticoni, à Salvini, à Arrighi et à Hyacinthe Paoli. Il considérait ces chefs comme ses pires ennemis et il les croyait capables de remettre la Corse «dans les chaînes de Gênes.» Il ratifiait la déchéance de Paoli, son ancien ministre[541]. On avait saisi d'autres lettres de Théodore à divers chefs, mais elles ne contenaient rien qui ne fût dans les premières[542].

[541] Abbé Letteron, p. 364.--Duchâtel au comte de Belle-Isle: _Ibidem_, p. 449-453.--En envoyant à Versailles les copies des lettres interceptées, Maillebois avait ajouté cette note: «Le mécontentement que Théodore a contre Hyacinthe Paoli vient de ce que l'on assure que le susdit Paoli est à la tête d'une cabale, conjointement avec le chanoine Orticoni pour livrer l'île au roi de Naples et que Théodore est très opposé à ce projet par les raisons que voici: la première est qu'il a pris des engagements à Amsterdam avec les juifs de cette ville pour leur livrer des établissements dans l'île de Corse et l'on prétend même que la république de Hollande en a aussi à cet égard. La seconde raison vient aussi, dit-on, des quelques engagements qu'il a pris avec les Tunisiens pour leur fournir un asile dans cette île, et tous ces engagements pris à la condition d'en être reconnu le légitime souverain.» Correspondance de Corse, vol. 2. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[542] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458.

Frédéric fut, à son arrivée dans l'intérieur, reçu avec acclamation. Mais l'enthousiasme des populations ne devait pas être long. Pour fêter la bienvenue du neveu du roi, quelques-uns des chefs organisèrent en son honneur une chasse au sanglier. Frédéric arriva avec les notables au rendez-vous. Au moment d'attaquer la bête, un déserteur français du régiment de Nivernais surgit tout à coup parmi les chasseurs. Cet homme fut arrêté; les Corses lui demandèrent où résidait le général en chef et s'il attendait de nouvelles troupes. Le soldat répondit que Maillebois se trouvait à Bastia et que cinquante mille hommes de renfort allaient arriver dans l'île. A cette nouvelle, les paysans postés dans le bois pour la battue s'éclipsèrent comme par enchantement. Le sanglier lui aussi s'était sauvé; la chasse fut manquée. Frédéric revint chez lui. Il trouva sa maison dévastée. On lui avait tout pris: une bourse contenant huit à neuf cents sequins destinés à subvenir aux premiers frais de la guerre, ses vêtements et jusqu'à ses chemises. Il obtint la restitution de quelques chemises, mais l'argent resta dans les mains de ceux qui l'avaient pris. «Voilà ce qui s'appelle d'honnêtes gens et de fidèles sujets de Théodore»[543].

[543] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 453-458.--Jaussin: _op. cit._, t. II, p. 312.

Ils n'avaient pas dérobé les effets et l'argent du «premier prince du sang de Théodore»[544] dans un unique but de rapine. Les rebelles, qui avaient vu tant de fois les promesses du roi s'évanouir, voulaient bien croire encore à son prochain retour avec des secours, comme il l'écrivait, mais il leur fallait des gages. Ils entendaient avoir Frédéric pour otage, et, afin de le garder plus étroitement, ils lui avaient tout pris.

[544] C'est ainsi que Duchâtel appelle ironiquement Frédéric. Cela prouverait une fois de plus que l'existence d'un fils de Théodore est purement imaginaire. D'ailleurs, aucun document sérieux de l'époque ne fait mention de ce fils. Cette légende naquit plus tard.

Dans une réunion les chefs de la Balagne avaient décidé de le mettre à mort dans le cas où le roi ne tiendrait pas sa parole et ne viendrait pas en personne au mois de mai apporter les importants secours qu'il faisait espérer depuis si longtemps[545].

[545] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 30 avril 1739: _loc. cit._

Frédéric avait plus d'énergie que son oncle. Il ne se laissa pas intimider par l'hostilité qu'il sentait autour de lui. Il ne songea pas un instant à se dérober; il alla de l'avant. Le 6 mai, les principaux chefs se réunirent à Venzolasca pour délibérer sur les affaires du pays. Résolument, Frédéric se rendit à cette réunion, décidé à affronter les haines et les colères des rebelles. Les débats se prolongèrent pendant deux jours «avec beaucoup d'aigreur et un grand partage d'opinions». La majorité de l'assemblée pensait que le moment fût venu où toute résistance devenait inutile. On devait envoyer des députés pour offrir au général français la soumission du peuple corse. Frédéric se leva et prit la parole. Il promit sur sa tête que le roi arriverait bientôt dans l'île avec des secours considérables en troupes, en argent et en munitions fournis par les puissances maritimes de l'Europe y compris l'Espagne. Il se mettrait en personne à la tête de la nation armée et les Génois seraient définitivement écrasés. Les Corses ne devaient donc pas capituler. Soutenu par les plus acharnés, ce discours retourna l'assemblée. Les paroles vibrantes de Frédéric trouvèrent un écho chez les plus irrésolus. La résistance fut votée d'acclamation au cri de: «Vive le roi Théodore!» Avant de se séparer, les chefs firent le serment d'être à jamais fidèles au souverain qu'ils s'étaient donné trois ans auparavant.

Mais cette belle unanimité de sentiments n'était qu'apparente. Les Corses étaient trop désunis pour que les Français pussent craindre un soulèvement général. Et Théodore serait même arrivé en ce moment, qu'il aurait risqué d'être abandonné, trahi par tous, tué peut-être, s'il n'apportait pas avec lui les secours promis[546].

[546] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 9 mai 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 458-462.

Le consul de Gênes, à Livourne, informa Maillebois qu'une felouque suspecte se trouvait dans le port et qu'on croyait que ce bâtiment avait été frété pour transporter le baron dans l'île. Malgré l'invraisemblance d'un retour du roi, le général français voulut s'assurer du fait. Il envoya la barque _La Légère_ à Livourne. Le commandant, M. de la Vilarselle, devait surveiller le bateau signalé, s'en emparer s'il prenait la mer, et l'amener à Bastia, afin qu'on interrogeât son équipage et qu'on visitât sa cargaison[547]. Mais, selon leur habitude, les Génois s'étaient alarmés trop tôt. Théodore n'avait alors ni les moyens ni l'envie de retourner dans son royaume. On n'entendit plus parler de lui pendant quelque temps.

[547] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 15 mai 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 462-464.

Bien convaincu que le baron de Neuhoff ne viendrait pas activer la révolte par sa présence, Maillebois prit ses dispositions pour amener une prompte pacification de la Corse. Il ne s'agissait plus maintenant de négocier avec les insulaires; il fallait porter les armes jusque dans les cantons montagneux de l'intérieur. Le général en chef décida de commencer les opérations par la Balagne, la province la plus riche et la plus rebelle. Frédéric s'y était rendu avec quelques partisans pour prêcher et organiser la résistance. Sous son impulsion, les Corses s'y préparèrent avec intelligence. Ils donnèrent de l'occupation aux troupes françaises, qui eurent à surmonter bien des obstacles tenant à la configuration du pays et au manque de routes praticables. Ces difficultés étaient accrues par l'hostilité sourde des populations qui paraissaient soumises et par la mauvaise foi des Génois. On se sentait entouré d'espions et de traîtres[548].

[548] «Les mesures qu'on leur voit prendre sont de se fortifier dans Lento et dans tous les postes que nous pourrions avoir envie d'occuper, d'inonder par leur multitude les frontières du Nebbio et de nous présenter partout des têtes pour nous faire croire qu'ils veulent sans cesse nous attaquer. Cette conduite dans des gens de cette espèce n'est pas déraisonnable; ils nous donnent, en effet, de l'occupation; ils nous forcent à faire de fréquents détachements et nous tiennent dans un mouvement continuel et pénible à cause de l'âpreté des marches dans un pays si difficile... On ne sait d'ailleurs ici à qui se fier; on se trouve environné de gens suspects, dont les protestations d'union et d'amitié sont autant de mensonges, dont tous les conseils sont des trahisons et les avis des pièges faits pour vous précipiter dans quelque entreprise téméraire et funeste.»--Duchâtel au comte de Belle-Isle, Bastia, le 27 mai 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 477-480.

Malgré tout, la Balagne fut promptement réduite. La prise de Lento et de Bigorno assura l'occupation presque complète de la vallée du Golo. Frédéric se réfugia plus avant dans l'intérieur, désirant arrêter les Français par une guerre d'embuscade. Peut-être espérait-il encore que son oncle arriverait avec des secours. Il voulait énergiquement tenir jusqu'à ce moment-là. Son fol entêtement ne manquait pas de hardiesse.

Après la soumission de la Balagne, Maillebois se rendit à Corte. Tout le nord de l'île était pacifié et même désarmé; restait le sud. On pouvait craindre que cette région, encombrée de montagnes et de rochers, couverte d'inextricables forêts, ne présentât à l'expédition les plus graves difficultés. Un canton surtout, celui de Zicavo, semblait vouloir opposer une résistance acharnée. Frédéric s'était réfugié dans ce village, qui domine la vallée du Taravo. Là, le prévôt de la _piève_, prêtre fanatique, avait armé onze à douze cents hommes résolus. Les ayant rassemblés en présence de Frédéric, il leur fit jurer sur l'Évangile de mourir jusqu'au dernier plutôt que de manquer de fidélité à Théodore. Ces rudes montagnards firent plus encore que de prêter le serment qu'on leur demandait: ils menacèrent de brûler dans les cantons voisins les maisons de tous ceux qui seraient portés à se soumettre aux Français[549]. Ces menaces jetèrent le trouble parmi les populations. Elles prirent les armes en masse. A la vérité, tous ces gens ne connaissaient pas le fantôme de roi qui avait régné pendant quelques mois sur eux. Jamais ils n'avaient ressenti le moindre bienfait de l'équipée du baron de Neuhoff. Aucun intérêt ne les poussait à prolonger une résistance qui pouvait leur coûter cher. Ils étaient poussés par une faction fanatique, et, dans le nombre, il s'en trouvait qui murmuraient. Cette division aurait facilité la tâche de Maillebois si le manque de routes n'avait contrarié la marche des troupes et leur ravitaillement.

[549] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 juillet 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 495-499.--Jaussin, _op. cit._, t. I, p. 447.

Frédéric sentait combien l'inconstance des Corses, toujours prêts à un revirement, rendait sa position précaire. Il semblait découragé. Le temps passait; son oncle ne donnait plus signe de vie. Ce silence exaspérait ceux que ses promesses avaient entraînés. Chaque jour sa vie était en danger. Et que pouvait-il faire, seul, au centre de l'île, sans communications avec le continent? Au mois de juillet, il fit demander à Maillebois un sauf-conduit qui lui permît de quitter l'île sans crainte d'être inquiété par les Génois. Le général refusa les passeports, ne voulant pas compromettre la dignité du roi, son maître, en traitant avec un personnage considéré comme un vulgaire aventurier, qui, de sa propre autorité, s'était mis à la tête d'un mouvement insurrectionnel. Le maréchal de camp, Duchâtel, croyait, au contraire, que ce serait faire acte de bonne politique en facilitant ce départ. Mais Maillebois promit seulement de fermer les yeux sur les tentatives que ferait Frédéric pour gagner le continent[550]. N'ayant pas obtenu la garantie qu'il désirait, le neveu de Théodore préféra continuer une résistance désespérée que de courir les risques d'une fuite.

[550] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Ajaccio, le 30 juillet 1739: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 499-501.

Malgré le découragement des uns, les inimitiés qui divisaient les autres, la soumission de Zicavo et du pays environnant fut longue. Maillebois n'entra à Zicavo que le 22 septembre. Le village était désert. Frédéric, le prévôt, les habitants avec femmes et enfants s'étaient réfugiés sur la montagne appelée Coscione, emportant leurs objets les plus précieux. Ils n'étaient que trois cents hommes armés, mais doués d'une «opiniâtreté inconcevable». Le général décida de poursuivre les rebelles jusque dans leur retraite. Son plan était de les cerner et de les réduire par la famine. Cette expédition fut confiée à quatre bataillons sous le commandement de M. de Larnage[551].

[551] Le même au même, Sartène, le 27 septembre 1739: _Ibidem_, p. 514-516.

C'est à travers cette même montagne de Coscione--on s'en souvient--que Théodore avait fui trois ans auparavant, craignant le ressentiment des Corses leurrés par ses promesses. Là aussi son neveu, à bout de ressources, se réfugiait, redoutant davantage ceux qu'il avait soulevés que les Français.

La résistance des derniers révoltés à Coscione dura un mois environ. Vers le milieu du mois d'octobre, le prévôt de Zicavo se rendit[552]. Frédéric se sauva avec sept ou huit compagnons. Il se mit à errer à travers les montagnes et les forêts, se cachant, évitant les villages occupés par les Français, comme ceux où il ne se trouvait que des Corses. Pendant un an il mena l'existence d'un vagabond. Il avait troqué son habit de gentilhomme contre un accoutrement grossier de poils de chèvre. Blotti dans une caverne, il se nourrissait des provisions que les Corses déposaient dans la montagne pour les bandits. Souvent la faim le chassait hors de son gîte. Il parcourait la campagne en quête de nourriture et, pour se la procurer, il commit des rapines.

[552] Duchâtel au comte de Belle-Isle, Corte, le 24 octobre 1739. Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 519-521.

Après la soumission du canton de Zicavo, Maillebois fit désarmer et surveiller étroitement les habitants de Porto-Vecchio, car il craignait que Théodore ne choisît ce port pour tenter un débarquement. Des colonnes volantes parcouraient les montagnes pour prendre Frédéric. Mais celui-ci fuyait toujours. On prétend qu'au mois de mai 1740, harcelé par la faim, il dévalisa un couvent. Traqué entre Quenza et Bonifacio, il se sauva en se laissant glisser entre des rochers[553]. Pendant quelques mois encore il vécut ainsi. Chaque jour sa troupe se désagrégeait. Maillebois, pour en terminer, fit publier qu'une récompense de trois mille livres serait donnée à celui qui le livrerait; mais aucun Corse ne le dénonça. Enfin, par l'intermédiaire d'un prêtre, le général français parvint à décider Frédéric et ses derniers partisans à quitter la Corse.

[553] Pajol, _Les guerres sous Louis XV._--Comme la plupart des historiens, Pajol donne à Frédéric le nom de Drost. Nous avons vu que c'était une erreur.

Au mois d'octobre 1740, on voyait circuler dans les rues de Livourne une quinzaine d'hommes déguenillés: c'était Frédéric, un gentilhomme prussien et quelques bandits corses[554].

[554] Pajol, _op. cit._--Pajol dit que Frédéric arriva à Livourne le 19 octobre. Dans sa correspondance, Lorenzi indique la date du 8.

Le neveu de Théodore fut reçu par les autorités toscanes, mieux qu'il n'aurait pu l'espérer. Le général Wachtendonck l'invita à dîner et les officiers impériaux lui témoignèrent la plus vive sympathie[555].

[555] Lorenzi à Amelot, Florence, le 15 octobre 1740: Correspondance de Florence, vol. 92. Archives du Ministère des affaires étrangères.

CHAPITRE VI

Espions et traîtres.--L'envoyé de Gênes, Sorba et le lieutenant Guillaume.--Le chevalier de Champigny livre au gouvernement français la correspondance de sa mère.--Le docteur Spitzlaer et la police.--Sauveur Ginestra.--L'écriture de Théodore.--Son faux portrait.--Sa caricature.

Le couvent de Rome.--La sœur Fonseca.--Son enthousiasme et son dévouement.--Sa correspondance avec Bigani.--Avec Lucas Boon.--Son homme de confiance: le chevalier Saint-Martin.--Les entrevues du chevalier avec le ministre de Gênes.--Il lui communique la correspondance de la religieuse.--Il lui propose «un bon coup».--Mort de la sœur Angélique Cassandre Fonseca.

François de Lorraine.--Il veut avoir la Corse.--Un concurrent à Théodore: le comte de Beaujeu.--Ses rapports avec François.--Les instructions du duc.--La _retirade_.--Beaujeu meurt en prison.--Intrigues des lieutenants de François.--Mort de l'empereur Charles VI.

I

L'équipée du baron de Neuhoff avait fait surgir des bas-fonds de la société une tourbe de gens sans aveu, espions, traîtres, escrocs, aventuriers, prêts à vendre des secrets réels ou simulés, aptes aux besognes les plus répugnantes. La Sérénissime République de Gênes entrait volontiers en pourparlers avec ces agents interlopes, mais son avarice la faisait reculer au moment décisif. Très certainement, si elle eût voulu y mettre le prix, elle se serait promptement débarrassée de Théodore; elle aurait même pu l'acheter.

Le 6 septembre 1737, un sieur Guillaume, se disant lieutenant réformé, logé à la Grande-Sainte-Catherine, à Dunkerque, écrivit à Sorba. Il pensait que le ministre de Gênes, à Paris, recevrait comme «un service important» l'avis qu'il venait lui donner. Il supposait que le diplomate était un homme d'honneur, incapable de se servir de ses confidences contre lui. Donc, le hasard lui avait fait rencontrer un individu avec lequel il s'était lié. Ce personnage, qui venait de Hollande, devait passer en Corse, chargé par le baron de Neuhoff de porter aux mécontents diverses lettres et instructions. L'homme paraissait avoir la confiance de Théodore; il savait où il était[556], connaissait tous ses secrets et pouvait ainsi faire avorter ses desseins.

[556] Ceci est faux puisqu'à ce moment-là, Théodore voguait sur _Le Grand Christophe_, après avoir abandonné _La Demoiselle Agathe_ et qu'il ne savait pas encore lui-même où il aborderait.

Guillaume avait un amour très vif pour la république; son zèle à la servir était infini. Aussi se fit-il un devoir de pousser son ami à renoncer à ses projets. Il lui démontra les dangers de l'entreprise. Les Génois, aidés par la France et par l'Empereur, feraient tôt ou tard un «mauvais parti» aux rebelles. Il pourrait se trouver englobé dans ces exécutions. Au contraire, s'il agissait loyalement, c'est-à-dire s'il remettait au Sénat tous ses papiers et fournissait à la police génoise les moyens de prendre le baron, il était certain d'avoir une honnête récompense qui le mettrait à l'abri du besoin pour le restant de ses jours. L'homme ne dit pas non, mais il déclara à Guillaume que s'il se décidait à trahir son maître, il ne lui fallait pas des promesses, mais des garanties et une somme d'argent comptant. Le lieutenant réformé avait fait rester, sous prétexte de maladie, son ami dans l'endroit où il l'avait rencontré et où il irait le rejoindre si Son Excellence entrait dans ces vues. Il demandait donc à Sorba une réponse immédiate, lui offrait ses services pour la conclusion de cette petite affaire, l'assurait, enfin, de son dévouement, qui le pousserait à négliger ses propres intérêts pendant quelques jours pour servir la république[557].

[557] Guillaume à Sorba, Dunkerque, le 3 septembre 1737: _Busta Francia_, mazzo 45-2221. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Le ministre de Gênes répondit sans tarder à Guillaume. «Il est digne, dit-il, d'un honnête homme, le conseil, que par votre obligeante lettre du 3 de ce mois, vous me faîtes l'honneur de me dire avoir donné à la personne que le hasard vous a fait connaître, chargée de papiers et de notions qui peuvent être très utiles à ma république.» Mais il avouait l'embarras où il se trouvait d'entamer à distance une négociation de cette nature. Il ne pouvait pas donner de l'argent ni même en promettre avant d'avoir vu les papiers. Si donc la personne en question voulait bien venir à Paris, on pourrait s'entendre. Le ministre donnait sa parole d'honneur à Guillaume et à son ami qu'il ferait obtenir à ce dernier une récompense. Il lui en donnerait même des «assurances réelles» quand il serait à Paris. L'ancien lieutenant devait donc engager son homme à faire le voyage. Sorba terminait en disant qu'il s'emploierait de tout son pouvoir à faire sentir à Guillaume personnellement «les effets de la reconnaissance de la république», le priant de le croire, en attendant, «avec toute la considération possible, son très humble et très obéissant serviteur»[558].

[558] Sorba à Guillaume, Paris, le 6 septembre 1737: _loc. cit._

Dès la réception de la dépêche du diplomate, le lieutenant envoya, prétend-il, un exprès à Ostende où se trouvait l'homme de Théodore pour l'engager à venir conférer avec lui à Furnes. Guillaume et son ami avaient lu et relu ensemble la lettre de Sorba. A distance, il était assez difficile d'entamer une négociation «sur un pied solide», mais la réponse du ministre soulevait des objections que l'ancien lieutenant se faisait un devoir de présenter à Son Excellence. D'abord, si _l'on_ venait à Paris, le ministre de Gênes pourrait, par l'intermédiaire du gouvernement français, qui protégeait la république[559], forcer le particulier à livrer tous ses papiers. Il risquerait même d'aller en prison et «ce serait peut-être là toute sa récompense».