Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 18

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Cependant, à l'arrivée des navires, quelques Corses dévoués à Théodore se présentèrent sur le rivage en agitant des drapeaux blancs. Pour manifester leur joie, ils tirèrent des salves et crièrent «Vive le roi!» Une chaloupe les amena à bord. Le roi leur donna audience et les congédia après leur avoir distribué des fusils et des cocardes. A la nuit, deux barques siciliennes rejoignirent _L'Africain_ et le saluèrent de plusieurs coups de canon. Les jours suivants, d'autres barques de même nation accostèrent les navires[482].

[482] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La Villeheurnois_: _loc. cit._--Les gens interrogés par La Villeheurnois ne croyaient pas que «les petits bâtiments siciliens aient été forcés à servir Théodore.»

Quand il fallait agir, le baron tremblait. Il avait peur de tout le monde, des Français, des Génois, des équipages hollandais, des Corses. Il n'avait aucune envie de batailler dans les montagnes; rendre la liberté à son peuple était le dernier de ses soucis. Dans l'entreprise commerciale, il avait apporté, comme part, le mensonge, les promesses trompeuses qui sentent l'escroquerie. Il avait acheté à crédit des marchandises qu'il voulait sans doute vendre en quelque endroit pour s'en faire de l'argent; mais pas dans l'île, car ses sujets étaient pauvres. Seulement, les traitants d'Amsterdam avaient commandité un monarque; ils spéculaient sur sa couronne et ils voulaient que leur associé fît acte de souverain. Il ne pouvait leur servir qu'en tant que Majesté. Théodore fut obligé de jouer le roi malgré lui. Les lettres qu'il écrivit, les petites distributions qu'il fit, les airs de grandeur qu'il se donna, tout cela constituait son rôle dans la comédie. Il s'en acquittait, d'ailleurs, avec assez de naturel pour faire croire à la réalité. Mais, quand il fallut en venir à la scène capitale, au débarquement, il ne savait plus un mot. Keelmann ne l'entendait pas ainsi. Il eut avec le baron une altercation violente. La dispute s'étendit entre les matelots et les gens de Théodore. De part et d'autre, on dégaîna et le malheureux dut promettre de descendre à terre, car il n'était pas le plus fort[483].

[483] _Journal du capitaine Keelmann_: _loc. cit._

Le 18 septembre, à huit heures du matin, les officiers vinrent sur le rivage pour préparer la réception du souverain. A trois heures de l'après-midi, le roi débarqua à son tour au milieu des salves de mousqueterie. Les Corses, accourus en grand nombre, l'acclamèrent et lui rendirent hommage. Les notables s'entretinrent avec lui et le complimentèrent. Après les réceptions, une exécution capitale eut lieu. Le capitaine Wickmannshausen, arrêté pendant la traversée sur _L'Africain_, était accusé d'avoir voulu attenter à la vie de Théodore en mettant le feu à bord. Cet individu, qui se donnait le titre de baron, avait été simplement cafetier en Westphalie. Il avait essayé de tuer Neuhoff une première fois à Amsterdam; n'ayant pu y réussir, il avait attendu d'être en mer pour mettre son projet à exécution. Convaincu de tentative criminelle, Wickmannshausen fut condamné à mort. Amené sur le rivage et attaché à un pin, il fut fusillé. Devant le cadavre, Théodore s'adressant aux insulaires: «Vous voyez, dit-il, comme je punis mes propres officiers; que ne ferais-je pas à votre égard, si vous vous avisiez de me manquer de fidélité!»[484].

[484] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._--_Rapport de La Villeheurnois_: _loc. cit._--Bonfiglio Guelfucci: _op. cit._, p. 79. Le Père Guelfucci dit que l'officier hollandais, en voulant tuer le baron de Neuhoff, avait été séduit par la prime de deux mille genuines offerte par la république de Gênes pour la tête de l'aventurier.

Varnhagen, l'apologiste de Neuhoff, raconte à ce sujet une légende. Théodore aurait été averti des intentions coupables de son officier par sainte Julie, patronne de la Corse, qui lui était apparue. Il aurait ainsi pu déjouer cet infernal dessein. L'historien allemand ajoute: «Après ce miracle évident, il fallait s'attendre à voir toutes les puissances le reconnaître comme roi.»[485].

[485] Varnhagen, _op. cit._, p. 55.

_Le Mercure historique et politique de Hollande_, toujours dévoué à Neuhoff, dit, pour excuser cette exécution sommaire, que l'officier avait été condamné à être brûlé, mais «il fut seulement empalé»[486].

[486] Numéro de novembre 1738.--Abbé Letteron: _Correspondance_, p. 414-422.

Le soir même, Théodore rentra à bord, car il n'avait aucune envie de passer la nuit au milieu de ses fidèles sujets. Le lendemain, le généralissime Ornano, suivi de deux prêtres et de ses partisans, vint sur le rivage. Il y eut une nouvelle distribution de fusils et de pistolets. Deux ou trois mille insulaires se trouvèrent réunis et formèrent une sorte de camp. Un détachement fut envoyé sur Porto-Vecchio et on apprit que ces braves avaient réussi à couper la conduite d'eau de la ville et qu'ils avaient mis en fuite quelques Génois[487].

[487] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

On avait commencé à débarquer les munitions; mais les Corses n'apportaient aucune denrée en échange, suivant les promesses de Théodore. Keelmann se méfia; il assembla les officiers, on tint conseil et il fut décidé que le débarquement cesserait et qu'on irait à Naples[488]. Il n'y avait rien à faire avec ce roi.

[488] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Le 23 septembre, les navires mirent à la voile, en compagnie des quatre barques siciliennes. Les matelots crurent qu'on allait mouiller devant Porto-Vecchio. Quand ils virent que la flotille dépassait la ville, et que le vent les poussait vers la Sardaigne, ils ne surent que penser. Les bâtiments louvoyèrent entre les deux îles et furent bientôt en vue de Bonifacio.

Riesenberg avait quitté _L'Africain_ et s'était embarqué, par ordre, sur un pinque nommé _Jesus-Maria-Joseph, l'anime del purgatorio_, et dont le patron était Roch Malato[489]. Théodore avait frété cette barque à Sorraco, le 22 septembre, au prix de quatre-vingt-cinq sequins payables d'avance[490].

[489] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

[490] _Accord fait entre Théodore et un des patrons du bâtiment pris par M. de Sabran._ Jaussin: _op. cit._, t. II, p. 267-268.

Le neveu de Théodore, Frédéric de Neuhoff, qui se donnait le titre de colonel, monta, avec quelques officiers, sur le pinque et les quatre barques siciliennes. Le 24, les pilotes reçurent l'ordre de se rendre à bord de _L'Africain_. Ils en ramenèrent deux tailleurs, la femme de l'un d'eux, un chasseur et la blanchisseuse du roi. Ils apportèrent également quelques provisions. Théodore ordonna aux gens, qui se trouvaient sur le pinque et les quatre barques, d'atterrir à un village de la côte, où il viendrait les rejoindre avant peu. Dans la journée, les trois navires disparurent vers la haute mer. Sur le soir, les embarcations jetèrent l'ancre près d'Ajaccio. Là, le colonel de Neuhoff reçut, des mains d'un nommé Runsweig, une lettre de Bessel, secrétaire de Sa Majesté, enjoignant aux officiers de débarquer le lendemain et de rejoindre le général Ornano. Au reçu de cet ordre, Frédéric entra dans une violente colère, disant qu'il ne pouvait rien faire, n'ayant ni vivres ni argent. Dès le 25, en effet, les provisions manquèrent, et sur les barques, les hommes se mendiaient réciproquement du pain. Des rumeurs s'élevèrent, et le bruit se répandit que le roi avait fait voile pour Livourne. Dans la soirée du 26, six barques génoises parurent à l'horizon. Les gens de Théodore furent très effrayés. Le colonel donna l'ordre de gagner immédiatement la terre. Un des capitaines, qui était corse, et les matelots furent d'un avis contraire, car, disaient-ils, les Génois n'oseraient pas attaquer les barques que protégeait le pavillon espagnol. Frédéric fit, néanmoins, débarquer tout le monde. Riesenberg commente dans son journal ces événements avec sarcasme et constate que le corps d'armée du roi se composait de «dix-huit officiers en pied, sept subalternes, trois trompettes, trois tailleurs et un lapidaire»[491].

[491] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

Le capitaine, persistant à affirmer qu'on ne courait aucun danger, le colonel et sa petite troupe se rembarquèrent le lendemain.

Le 28, ils mirent à la voile vers la haute mer. Trois vaisseaux apparurent à l'horizon. Croyant que ces navires étaient ceux de Théodore, ils se dirigèrent de leur côté, mais sans pouvoir les atteindre, à cause du vent contraire. Le jour suivant, on se remit à la recherche des bâtiments; ils avaient disparu. Une tempête s'éleva. Les barques, en danger, durent regagner la côte. Le 30, une pluie torrentielle inonda ces malheureux, que la faim commençait à torturer. Ils se plaignirent amèrement, laissant leurs rancunes s'échapper en bruyantes récriminations. Le baron les avait indignement trompés et s'ils l'avaient cru capable de les abandonner aussi lâchement, dépourvus de tout, ils ne l'auraient certes pas suivi. Les vivres manquant de plus en plus, les marins refusèrent la nourriture aux officiers. Ceux-ci ne purent obtenir de quoi manger qu'à force de supplications.

Enfin, le 3 octobre, vers le soir, les felouques jetèrent l'ancre devant Sagone. Le surlendemain, cinq galères génoises furent en vue. La présence des partisans du roi à bord des barques était compromettante, aussi les matelots leur conseillèrent-ils de se réfugier à terre, dans le village de Vico à cinq milles de la côte. Le _corps d'armée_ de Théodore se prépara au débarquement. Riesenberg endossa son uniforme, prit son fusil et se mit en marche avec ses compagnons sous la conduite du colonel Frédéric[492].

[492] _Ibidem._

Le chemin fut long. Tandis qu'ils marchaient, des paysans armés les entourèrent, leur demandant d'où ils venaient. Ils répondirent qu'ils appartenaient au roi Théodore; les Corses les laissèrent passer. A Vico, ils allèrent frapper à la porte d'un prêtre et lui demandèrent aide et assistance. Pour appuyer leur requête, ils exhibèrent les brevets signés par le baron. Mais ces pauvres gens tombaient mal; l'ecclésiastique était du parti génois: il refusa de les recevoir. Le mépris que l'abbé affichait pour la signature du souverain irrita les paysans; ils voulurent le corriger. Frédéric et ses compagnons s'interposèrent et s'en vinrent chercher un asile dans le couvent des Franciscains. Là, les hommes de Théodore couchèrent un peu partout, jusqu'au pied des autels.

Le lendemain, de nombreux habitants, le fusil sur l'épaule, un pistolet et un grand coutelas à la ceinture, envahirent le monastère. Ils demandèrent si le roi allait bientôt venir et s'il apporterait «des armes pour eux, leurs femmes et leurs enfants». Les jeunes moines déclarèrent que, dès l'arrivée du souverain, ils se lèveraient contre les Génois. Les malheureux abandonnés durent être bien embarrassés pour répondre.

Le prieur, homme prudent et peut-être aussi partisan secret des Génois, ne voulut pas héberger plus longtemps l'armée du roi Théodore. Le 7 octobre, il signifia aux officiers d'avoir à chercher un autre abri. Sur ces entrefaites, un frère apporta une nouvelle: le chanoine Ilario de Quango[493], proche parent d'Ornano, venait d'arriver avec quelques paysans pour conduire les gens de Neuhoff auprès du général. Frédéric envoya un officier complimenter le chanoine. Celui-ci se présenta dans la matinée du 11. Il promit des vivres «et tout le nécessaire», si le colonel et ses compagnons consentaient à le suivre. Quelques-uns, instruits par la dure expérience, se méfièrent. Ils auraient préféré demeurer à Vico. Mais la majorité étant d'un avis contraire, la troupe se mit en marche et arriva à Murcia[494]. Les habitants reçurent à merveille les voyageurs et leur offrirent les mets qu'il estimaient être les meilleurs: des petits pains avec des écuelles d'huile. Le curé, un brave homme, vint après souper s'entretenir avec eux; il leur proposa sa maison pour y passer la nuit, ce qu'ils acceptèrent avec empressement. Le prêtre leur déclara sans détour qu'ils auraient mieux fait de rester à Vico, que le chanoine Ilario était un fourbe, aux promesses duquel il ne fallait pas se fier, et que le village où il les conduisait était le repaire «des fripons et des filous». Ce discours ébranla un peu les gens du roi. Mais ils conservaient encore des illusions; au jour levant, ils se mirent en route avec Ilario. Pour atteindre Guagno ils durent franchir les montagnes «les plus affreuses». A l'arrivée, le chanoine leur fit distribuer des petits pains et un peu de fromage; puis il les envoya loger chez les paysans.

[493] Guagno, sans doute.

[494] Murzo, très certainement.

La prédiction du bon curé se réalisa: la misère commença pour l'armée, errant à la recherche de son chef. Pendant quatre jours, les malheureux ne reçurent pas un morceau de pain. Ils durent se contenter de châtaignes et d'eau. Riesenberg, dont la santé s'altérait à ce régime, vendit son fusil au prix de six écus pour avoir de quoi manger; ses camarades en firent autant.

On était au 22 octobre; l'automne venait. Cette saison, âpre dans les montagnes, laissait entrevoir des souffrances plus dures encore. Riesenberg et Vater, auxquels s'étaient joints Boller et un autre officier, formèrent le projet de retourner à Vico, d'écrire au consul de France à Ajaccio, pour lui demander un sauf-conduit et se mettre sous sa protection. Lorsque Frédéric apprit ce complot, il entra dans une violente colère et menaça ceux qui voulaient s'en aller. Rien n'y fit. Les récalcitrants se réfugièrent chez un habitant, auquel Riesenberg donne le titre de comte et qui les protégea contre les fureurs du colonel. Le 1er novembre, au nombre de cinq, ils se mirent en route, accompagnés par le comte et par son fils, qui, paraît-il, exposèrent leur vie pour eux. Ils arrivèrent le lendemain à Vico, mais, comme leurs sauveurs étaient retournés chez eux, ils furent en butte à la risée et aux mauvais traitements des habitants. Un prêtre, ému de pitié, les recueillit. Le 4, ils apprirent que leurs deux «anges gardiens» étaient arrivés sains et saufs chez eux et «que pour se venger du chanoine Ilario, ils lui avaient tué deux ânes devant sa porte»[495].

[495] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._

Boissieux, ayant appris les mouvements de Neuhoff sur les côtes de Corse, lança, le 31 octobre, une proclamation aux communes, prescrivant de «courre sus à Théodore et à ceux de sa suite». Le général en chef ordonnait de les prendre et de les livrer; il déclarait rebelles tous ceux qui leur donneraient asile ou auraient commerce avec eux, «soit personnellement, soit par écrit.» Ceux qui enfreindraient ces ordres seraient punis avec la dernière rigueur et leurs maisons rasées[496]. Riesenberg et ses camarades furent très émus. Le prêtre, qui les hébergeait et qui était chargé de porter cet édit à la connaissance des habitants, consentit à retarder la publication jusqu'au moment où ils recevraient la réponse du consul de France; elle arriva le 7 novembre. Les gens de Théodore auraient la vie sauve à condition qu'ils vinssent se livrer sans retard. M. de Sabran, chevalier de Malte, commandant la frégate _La Flore_ en rade d'Ajaccio, confirma cette promesse.

[496] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 286-288. Cette proclamation, datée de Bastia le 31 octobre 1738, arriva le 5 novembre dans l'intérieur de l'île.

Ils arrivèrent le 14 novembre. Conduits au corps de garde, on les désarma. Le 15, ils furent transférés à bord de _La Flore_, où M. de Sabran les reçut avec bienveillance. Après leur avoir fait servir un repas,--chose à laquelle ces malheureux n'étaient plus habitués,--il les interrogea devant le consul. Au nom du roi de France, il leur promit une entière liberté et leur déclara qu'ils seraient conduits à Bastia, où M. de Boissieux leur fournirait les moyens de gagner le continent. Partis le 18, ils arrivèrent le 25 après une traversée si mauvaise qu'ils manquèrent périr. Ils furent accueillis avec «politesse» par le commissaire de guerre. Le 26, ils comparurent devant Boissieux. Celui-ci leur fit distribuer des vivres et quelques secours en argent. Ces pauvres gens étaient tellement reconnaissants de la façon dont le général français les traitait qu'ils lui proposèrent de s'enrôler parmi ses troupes pour faire le coup de feu contre les rebelles. Boissieux ne crut pas devoir accepter leur offre. Ils furent transférés à Toulon, où on leur remit encore quelque argent[497].

[497] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._ Ce journal s'arrête à la date du 21 janvier 1739.

Arrivés sur le continent, ces hommes regagnèrent leurs foyers, plus pauvres et plus désabusés. Un jeune garçon de seize ans, nommé Kel Morene, embarqué à Amsterdam sur _L'Africain_, avait pris passage à Sorraco sur l'une des barques siciliennes. Tombé malade, il n'avait pas pu, comme les autres, se réfugier à terre. Il fut pris par la frégate du roi et fit une déposition qui confirma en partie le journal de Riesenberg. Mais le pauvre enfant, trop faible pour résister aux privations et à la maladie, mourut le 15 octobre 1738[498].

[498] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 283-286.

Pendant ce temps-là, le baron arrivait tranquillement à Naples sans s'inquiéter des malheureux qu'il s'était engagé à soutenir, ni sans se soucier des misères qu'il laissait derrière lui.

III

Le 7 octobre, _L'Africain_ mouilla devant Procida[499]. Le bruit courut aussitôt qu'un personnage, qui ne désirait pas être connu, se trouvait à bord. Il avait à sa suite une douzaine de domestiques en habits verts. Sa table comportait sept à huit couverts. On ne laissait approcher qui que ce fût de sa cabine[500].

[499] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._

[500] Puisieux à Amelot, Naples, le 21 octobre 1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.

La rumeur publique disait que cet individu, aux allures de conspirateur, ne pouvait être que le roi de Corse. Elle ne se trompait pas. On commençait à le connaître dans le monde.

Cependant, l'arrivée de Théodore n'était pas un mystère pour tout le monde. Dès le lendemain, il eut une longue conférence avec le consul de Hollande, Joseph Valembergh. Celui-ci ordonna à Keelmann de se rendre à Baïa, où Neuhoff devait lui payer la cargaison. L'entrée ayant été refusée au navire, le capitaine se dirigea sur Naples, où il trouva les capitaines Peresen et Roos. _L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_ avaient, en effet, rejoint _L'Africain_ à Naples.

Le consul avait chaque jour d'interminables entretiens avec le baron. Keelmann exigeait le règlement des marchandises, mais le roi remettait sans cesse au jour suivant. Le 21 octobre, vers le soir, les sieurs Chartes et Rivarola, agents des Corses, vinrent à bord de _L'Africain_ et dirent au capitaine que, par ordre du marquis de Montalègre, Neuhoff devait débarquer pendant la nuit. Keelmann laissa partir Théodore sous la promesse que le lendemain il toucherait son argent. Le 23, Valembergh ordonna au capitaine de mettre son chargement à terre et de partir aussitôt après. Keelmann ne l'entendait pas ainsi. Il répondit qu'il n'avait déjà que trop livré de marchandises en Corse et exprima sa surprise de voir le consul prendre plutôt les intérêts de Théodore que celui des négociants hollandais. Deux jours après, le consul revint à bord. Il venait, disait-il, chercher Keelmann pour le conduire chez le baron. Le capitaine, espérant enfin toucher son argent, descendit à terre. Sur la place du château, tout près de l'église Saint-Jacques, il se trouva tout à coup entouré par quinze sbires qui l'arrêtèrent et le conduisirent en prison. On le plaça dans le cachot réservé aux criminels. A peine y était-il, qu'on lui proposa sa liberté s'il consentait à retourner en Corse. Le capitaine refusa énergiquement. Vers le soir, Valembergh, accompagné par le vice-consul et par un secrétaire de Théodore, vint trouver Keelmann et lui déclara que, s'il persistait dans son refus, on le mettrait aux fers. Il répondit qu'il était prêt à souffrir tout plutôt que de trahir ses associés. Neuhoff n'avait nulle envie de retourner en Corse, il voulait seulement se faire remettre les marchandises pour les vendre.

Valembergh exerça sur le commandant la pression la plus éhontée; chaque jour il se rendait à la prison où il l'invectivait et le menaçait des pires disgrâces, s'il ne consentait pas à délivrer sa cargaison au baron. Le consul alla jusqu'à dire qu'il avait reçu,--chose peu vraisemblable,--des instructions formelles à ce sujet, non seulement de son gouvernement, mais aussi de Lucas Boon. Aucune menace ne put fléchir l'intraitable Keelmann. Irrité de la mauvaise foi de Valembergh, il s'adressa à M. de Montalègre pour obtenir justice. Le ministre du roi des Deux-Siciles répondit vertement que cette affaire regardait entièrement le consul et qu'il ne voulait pas en entendre parler[501].

[501] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._ Nous avons vu, d'après Rostini, que la femme de Théodore était parente du marquis de Montalègre. Comment se fait-il que le baron ayant si odieusement abandonné sa femme enceinte, ce ministre ait consenti à lui accorder sa protection?

Puisieux apprit l'arrestation du commandant sans surprise. Il avait été témoin l'année précédente d'une violente dispute entre Valembergh et le capitaine de _La Demoiselle Agathe_, parce que celui-ci ne voulait pas retourner en Corse[502]. Le consul comprenait d'une singulière façon la protection qu'il devait à ses nationaux.

[502] Puisieux à Amelot, Naples, le 28 octobre 1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.

L'ambassadeur de France, instruit de toutes ces intrigues par des matelots hollandais, trouva moyen de communiquer en secret avec Keelmann. Il lui conseilla de signer tout ce qu'on exigerait de lui en prison. Remis en liberté, il pourrait mettre aussitôt à la voile et, quand il aurait gagné la haute mer, se diriger vers un port français. Keelmann aurait sans doute suivi cet avis «si M. l'envoyé de Gênes, qui n'a pas encore toute la prudence d'un ministre consommé, n'avait tenu indiscrètement quelques discours qui ont mis le consul de Hollande et Théodore en méfiance contre le capitaine». Celui-ci fut surveillé plus étroitement que jamais[503].

[503] Puisieux à Amelot (en chiffres), Naples, le 11 novembre 1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Le 30 octobre, Valembergh arracha au capitaine un ordre écrit pour permettre au baron de prendre à bord les effets qu'il réclamait. Le consul fit en outre emprisonner les capitaines Peresen et Roos, parce qu'ils refusaient de vendre à Neuhoff leurs cargaisons. Ils savaient parfaitement qu'ils ne seraient jamais payés.

Keelmann prétendait que les négociants hollandais et lui-même pouvaient s'estimer heureux si la perte de l'expédition ne dépassait pas deux cent mille florins[504]. C'était bien suffisant pour avoir commandité un roi.

[504] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738: _Ibidem_.

L'équipage de _L'Africain_ s'était ému des mauvais traitements qu'on faisait subir à son commandant. Le 15 novembre, les marins signèrent, par devant notaire, une protestation contre les manœuvres du consul[505].

[505] _Journal de Keelmann_: _loc. cit._--_Traduction de la protestation faite par l'équipage du vaisseau hollandais_ L'Africain, _contre le consul des États Généraux établi à Naples, du 15 novembre 1738_: _Ibidem_. L'original de la protestation accompagne la traduction.