Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 17
Pendant ce temps, les Génois avaient arrêté aux environs de Savone et conduit sous escorte à Gênes un individu qu'on croyait être Théodore et auquel la populace fit «mille avanies». C'était un malheureux fou, bourgeois de Casalmajor, qui depuis plusieurs mois errait dans les montagnes, vivant d'aumônes. «Ce qui a paru plaisant en cette aventure est que le gouvernement de Gênes ait pu soupçonner le baron de Neuhoff de la folle témérité de venir se livrer à des ennemis grièvement offensés et qui ont mis sa tête à prix»[453].
II
Les gazettes hollandaises faisaient une grande réclame au roi Théodore. Le _Mercure historique et politique_ se distinguait par l'ardeur qu'il mettait à proclamer la grandeur d'âme, la générosité, l'intelligence de Sa Majesté. Neuhoff devait, écrivait-on, vaincre facilement les Français. Il n'avait qu'une ambition: rendre la liberté à un peuple opprimé. Rien ne lui coûterait pour atteindre ce but, pas même le sacrifice de sa couronne. Le journal faisait ensuite ressortir les avantages qui résulteraient d'un trafic suivi et bien organisé avec la Corse. L'abondance des vins, de l'huile et des grains rendait les prix dérisoires. Cette île, si peu connue jusqu'alors, était appelée à prendre une place importante dans le monde; elle le devrait à Dieu et à son _Libérateur_[454].
L'affaire, qui avait si piteusement échoué en 1737, allait être reprise sur de nouvelles bases. Théodore n'avait pas craint de revenir en Hollande. Ses associés ne lui gardaient pas rancune. Au contraire, ils étaient plus que jamais décidés à faire de la royauté du baron une vaste opération commerciale. La campagne de presse préparait les voies. Des prospectus alléchants furent lancés pour enrôler des colons, car il fallait du monde pour mener à bien l'entreprise. Les négociants, Boon et Dedieu, s'étaient adjoint un nommé Fandermil. Il avait été entendu avec le roi que la nouvelle expédition comporterait quatre navires[455].
[454] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro du mois de janvier 1738.
[455] Les détails de la seconde expédition de Théodore nous sont connus par des documents qui se trouvent dans les archives du Ministère des affaires étrangères (Correspondance de Corse, vol. 1-2). Ces pièces sont:
1e _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé François Vastel, le 7 novembre 1738_;
2e _Rapport du Commissaire provincial des guerres La Villeheurnois_;
3e _Précis de l'extrait du journal de voyage du nommé Riesenberg (allemand de nation)_;
4e _Extrait des interrogatoires de dix personnes de la suite de Théodore restées en Corse et qui ont depuis été envoyées à Toulon._
Les trois premiers documents ont été publiés par M. l'abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 283-286, 287-290, 334-346.
Les documents ci-dessus relatifs à la seconde expédition de Théodore, émanent de gens qui faisaient partie de cette expédition à des titres différents. François Vastel était matelot à bord d'un des navires; Riesenberg se trouvait parmi les gens au service de Neuhoff.
Quant aux dix personnes, dont les interrogatoires furent envoyés à Versailles, c'étaient de pauvres diables engagés en Hollande par les agents de Théodore et qui furent pris en Corse. Ces interrogatoires sont précédés de cette note: «Lors de la prise que fit M. de Sabran, commandant la frégate _La Flore_, sur la côte de Corse, de quelques bâtiments de la suite de Théodore, il se trouva à terre une trentaine de personnes, dont dix manquant de tout allèrent se rendre à M. de Sabran, sur la parole qu'il leur donna que leur vie serait en sûreté. Ces dix personnes ont été conduites dans les prisons de Toulon où elles sont actuellement. M. le duc de Villars a envoyé les interrogatoires qui lui ont été faits le 23 janvier dernier (1739) par les maires-consuls».
La présence des troupes françaises dans l'île rendait la chose plus difficile, mais on espérait trouver un port où les navires pourraient décharger leurs cargaisons en toute sécurité.
Ce fut au commencement de 1738 que l'expédition s'organisa. Les quatre navires nolisés étaient: _L'Agathe_[456], capitaine Adolphe Peresen, portant douze gros canons et quatre petits; _Le Jacob et Christine_[457], armé de douze canons, commandant Cornelius Roos; _Le Kothenau_ dit _L'Africain_, vaisseau de quarante canons, capitaine Pierre Keelmann; enfin _Le Preterod_, commandé par le capitaine Alexandre Frentzel et portant soixante canons[458]. Ce dernier bâtiment appartenait à la marine de guerre hollandaise. Il était destiné à convoyer les trois autres.
Tandis que les négociants s'occupaient à rassembler les munitions, le seigneur Théodore se tenait soigneusement caché. Il n'aimait pas se mettre en avant.
A Amsterdam, on recrutait des colons. Le baron avait pour cette besogne plusieurs agents: Jonias von Bessel, natif de Prusse, un de ses secrétaires; le capitaine Ludik, prussien également et qui avait été en prison pour dettes en Hollande, peut-être un ancien compagnon d'infortune du roi; un nommé Kraam et une femme[459].
[456] Ce navire, on s'en souvient, faisait partie de l'expédition de 1737. On le nommait _La Demoiselle Agathe_.
[457] Dans le journal de Reisenberg ce navire est appelé _Le Marie-Jacobé_, capitaine Cornélie Rose.
[458] Vastel appelle ce navire _Le Briderose_; d'autres le nomment _Le Breterod_.
[459] _Rapport de La Villeheurnois._--_Déposition des gens arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, _loc. cit._
Parmi les malheureux enrôlés, il y avait un certain Jean-Godofredus Vater, saxon, âgé de trente-huit ans, avec sa femme Marie, et son fils Jean-Policarpe, un enfant de onze ans. Lieutenant réformé d'un régiment impérial, il était venu à Amsterdam pour chercher un emploi. Il rencontra le capitaine Ludik. L'agent de Théodore l'engagea, le 10 mai, en qualité de capitaine en lui promettant cinquante _gulden_ par mois d'appointements. Ludik lui affirma qu'aussitôt arrivé en Corse il aurait une compagnie sur les trois mille hommes de troupes que le roi entretenait dans l'île. Vater ne vit pas Théodore à Amsterdam; il ne l'aperçut que lorsqu'ils furent en pleine mer.
Johann-Gottlieb Reusse, saxon, étudiait le génie à Leyde lorsqu'il eut la fantaisie d'aller à Amsterdam où se trouvait Kraam, son parent. Celui-ci le présenta au baron, qui persuada au jeune homme d'aller en Corse avec lui. Il le nomma officier et ingénieur, aux appointements mensuels de vingt-cinq _gulden_. Avant de s'embarquer, Reusse remarqua que Théodore recevait souvent les bourgmestres et que ceux-ci avaient fait faire des prospectus pour attirer des gens.
Le nommé Tobias-Fredericus Bollet, natif du Wurtemberg, âgé de vingt ans, n'était pas venu au hasard à Amsterdam. Ayant servi comme cadet en Allemagne, il avait entendu dire que Neuhoff levait des troupes; alléché par les promesses que le roi répandait dans ses prospectus, il était accouru. Il fut nommé officier aux appointements de vingt-cinq _gulden_ par mois. Il connut également les relations de Théodore avec les bourgmestres et déclara que les imprimés circulaient avec la permission des autorités hollandaises.
Un certain Gaspard Wort, de Cologne, était venu à Amsterdam dans l'intention de s'embarquer pour les Indes. A son arrivée, le navire était parti. Comme il errait par les rues, il rencontra une femme qui le présenta à un seigneur dont il ignorait le nom. Ce personnage, qui voulait voyager, admit Wort parmi ses gens en lui promettant quatorze _gulden_ d'appointements mensuels. Wort fut embarqué à bord de l'un des navires et il ne sut rien ni à Amsterdam, ni en route.
Théodore avait engagé comme domestiques quatre pauvres diables d'allemands, qui furent très surpris en arrivant en Corse d'apprendre qu'ils avaient été recrutés comme soldats au service d'un roi voulant reconquérir sa couronne.
Bien d'autres malheureux furent enrôlés; la plupart se sauvèrent à l'arrivée des navires dans l'île[460].
[460] _Déposition des gens arrêtés par M. de Sabran_: _loc. cit._
Ces gens disaient que la valeur des cargaisons était estimée, par les capitaines, à quatre millions. Cette évaluation est très exagérée. Les traitants hollandais avaient été trompés une première fois par le baron. En préparant une seconde expédition, ils voulurent avoir un mandataire de confiance pour sauvegarder leurs intérêts. Ils choisirent le capitaine Keelmann, commandant de _L'Africain_, homme énergique, qui était lui-même engagé dans l'entreprise pour un quart, soit cent mille florins. Les marchandises embarquées représentaient donc une somme de quatre cent mille florins. Les négociants comptaient retirer, en échange, pour huit cent mille florins de denrées[461]. L'opération était alléchante.
[461] Extrait d'une lettre de Naples du 16 décembre 1738: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.
L'apothicaire Jaussin a donné le détail des cargaisons d'après une liste que Théodore fit répandre en Corse. Une copie de cet inventaire figure aux archives d'État de Gênes[462].
[462] _Cargaison des vaisseaux de Théodore, suivant la liste qu'il en avait répandue_:
Douze pièces de canon de vingt-quatre livres de balles, trois mille six cents boulets; Trois grandes couleuvrines de dix-huit livres de balles, sept cents boulets; Douze pièces de canon de douze livres de balles, quatre cents boulets; Six mille fusils, dont deux mille avec baïonnettes; Mille grands mousquets et trois cent quatre-vingts mousquetons; Deux mille paires de pistolets; Quatre-vingt mille livres de poudre à canon; Cent mille livres de poudre fine; Deux cent mille livres de plomb; Quatre cent mille pierres à fusil; Cinquante mille livres de fer; Deux mille pics et autres outils; Quatre cents tonneaux avec des cercles de fer; Quatre mille livres de plomb en saumon; Cinquante caisses de tambour; une timbale; vingt-quatre trompettes; habits pour deux cents gardes; Six mille paires de souliers et de bas; du cuir pour la valeur de trois mille florins; de la toile pour mille paillasses et mille tentes; Bandoulières, fourniments, ceinturons, gibecières au nombre de deux mille; trois cents fusils pour les officiers, trois cents couteaux de chasse; Cinquante drapeaux et étendards; Six grandes seringues de cuivre, quatre cuves d'étain; Deux mille grenades chargées, sept cents bombes de bois chargées; Quatre-vingts tant coffres, malles que caisses, contenant l'équipage du roi dont la maison est composée de cinquante officiers; Un secrétaire, un commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens, deux valets de chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre chasseurs et six valets de pied.
Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 265-266.--Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
On sait combien le baron était porté à l'exagération; il convient donc de faire des réserves sur cette nomenclature. Elle n'est cependant pas invraisemblable. Amsterdam était alors le principal centre de commerce pour les munitions de guerre. La cargaison des navires avait dû être composée, en majeure partie, avec les chargements de _L'Agathe_ et du _Yong-Rombout_ formant l'expédition avortée de l'année précédente. A côté de canons de plusieurs calibres, de couleuvrines, de fusils, de mousquets, de boulets, de grenades, de balles et de poudre, on voit figurer des tonneaux pour rapporter en Hollande l'huile de Corse; puis, comme en 1737, des seringues destinées à arroser d'eau-forte les Génois. Théodore n'avait pas renoncé à user, pour combattre ses ennemis, de la stratégie à l'acide nitrique qu'il avait inventée. On n'avait pas oublié les habits pour les gardes du corps, les fourniments assortis, les drapeaux et les étendards de Sa Majesté. Il y avait encore cinquante tambours, une timbale et vingt-quatre trompettes. Six mille paires de souliers et de bas, de la toile à paillasses et à tentes, des outils divers complétaient le chargement. Le roi avait eu soin de porter sur la liste ses bagages personnels composés de quatre-vingts coffres, malles ou caisses et d'indiquer les gens à son service: «un secrétaire, un commissaire, un maître d'hôtel, deux chirurgiens, deux valets de chambre, deux cuisiniers, deux écuyers, quatre chasseurs et six valets de pied».
Vers le milieu du mois de mai, les navires étaient prêts à mettre à la voile. Le 20, _Le Preterod_ partit d'Amsterdam, accompagné par _Le Jacob et Christine_. Les deux bâtiments allèrent mouiller au Texel[463]. Théodore et un de ses neveux, Neuhoff, prirent passage à bord du _Preterod_. Sur ce bateau, se trouvait François Vastel, matelot, qui aurait été embarqué «forcément» au mois de mars 1738[464]. _L'Agathe_ quitta Amsterdam le 23 mai et se rendit également au Texel. Le 1er juin, les deux navires marchands et le vaisseau de guerre appareillèrent, allant directement à Malaga. Pendant ce temps, _L'Africain_ complétait son chargement; il devait rejoindre les autres à Cagliari, en Sardaigne.
[463] Petite île située à vingt milles d'Amsterdam.
[464] _Déclaration faite au consulat d'Alicante par le nommé François Vastel_: _loc. cit._--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 283-286.
Les bâtiments jetèrent l'ancre devant Malaga après vingt jours de traversée[465]. Le consul de Hollande eut deux conférences avec le second capitaine du _Preterod_. La flotille se dirigea ensuite vers Alicante. Dans cette ville, Frentzel et son lieutenant firent de fréquentes visites à leur consul, qui, de son côté, vint plusieurs fois à bord. Il dîna avec les officiers et avec le roi, «qui se retirait en son particulier à la fin des repas»[466].
[465] François Vastel, dans sa déclaration, n'indique pas les mêmes dates que celles qui sont portées dans le rapport de La Villeheurnois et dans le journal de Riesenberg. D'après lui, _Le Preterod_ ne serait arrivé à Malaga que le 5 ou le 6 juillet à une heure et demie de l'après-midi.
[466] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
Théodore avait promis de verser une somme aux capitaines soit à Malaga, soit à Alicante. Dans aucun de ces deux ports, il ne put faire honneur à ses engagements. Les commandants ne voulurent pas aller plus loin, mais le baron qui, à défaut d'argent, n'était jamais à court d'arguments, déclara qu'aussitôt arrivé dans son royaume il fournirait, contre les munitions, des denrées de première qualité en grande abondance. Les officiers hollandais furent convaincus, et l'espérance au cœur, ils décidèrent de se rendre en Corse[467].
[467] Puisieux à Amelot, Naples, le 11 novembre 1738: Correspondance de Naples, Vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Pendant la traversée, Théodore causait volontiers avec Vastel. Il lui donna deux ducats et lui promit de le nommer colonel ou commandant d'un navire, s'il consentait à le suivre. Il apaisa une querelle que ce marin eut avec un officier pour une question religieuse: Vastel était catholique romain et il avait formellement refusé d'assister au prêche protestant. Neuhoff obtint que son protégé fût exempté de l'office luthérien[468].
[468] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
Après avoir renouvelé leur provision d'eau en Espagne, les navires allèrent à Alger. Le _Le Preterod_ entra seul dans le port, tandis que _L'Agathe_ et le _Jacob et Christine_ louvoyaient au large. Dès que le _Preterod_ eut jeté l'ancre, le consul hollandais se rendit à bord dans une embarcation battant pavillon des États Généraux et conduite par vingt maures et un esclave français. Le capitaine reçut le consul à l'échelle du navire et l'introduisit immédiatement dans sa cabine où se trouvait le baron. Les trois personnages eurent une conférence qui dura trois heures. Le consul revint, y dîna quatre fois et resta deux jours entiers à causer avec Théodore[469].
[469] _Déclaration de François Vastel._--_Rapport du Commissaire provincial des guerres La Villeheurnois_: _loc. cit._
La Villeheurnois donne, d'après les témoignages recueillis, la cause de la présence si fréquente du consul hollandais à bord du _Preterod_: «Deux tailleurs, embarqués alors sur ce bâtiment, ont rapporté que le capitaine de Frentzel avait ordre d'y aller (à Alger) pour conclure un traité de paix entre les États Généraux, le roi d'Alger et le bey de Tunis». Il ajoutait «que le roi d'Alger est venu plusieurs fois à bord du _Preterod_».
Après un séjour de deux semaines, _Le Preterod_ quitta Alger et rejoignit les deux navires restés en rade[470]. La flotille arriva le 14 août à Cagliari[471]. Deux jours plus tard, _L'Africain_, parti d'Amsterdam après les autres bâtiments, jeta l'ancre également dans le port sarde.
[470] D'après Vastel, les navires seraient restés à Alger de vingt-et-un à vingt-deux jours; selon La Villeheurnois quatorze jours seulement.
[471] Cette date du 14 août est indiquée dans le _Rapport_ de La Villeheurnois ainsi que dans le _Journal de Riesenberg_. Vastel, dans sa déclaration, donne le 18 septembre, comme date d'arrivée à Cagliari. D'ailleurs la date du 14 août est confirmée, par les lettres de Mongiardino, consul de Gênes à Cagliari, à Mari (17 et 20 août 1738), par une de Paget, consul de France, écrite à Boissieux (20 août 1738), enfin par une relation du marquis de Rivarola, vice-roi de Sardaigne, envoyée également à Boissieux (21 août 1738): Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 238-249.
L'arrivée de ces vaisseaux éveilla les soupçons des consuls français et génois. Ce dernier, Mongiardino, écrivit à Mari le 17 août. Il envoya son rapport par un courrier spécial, qui partit un dimanche, à la pointe du jour. Il avait conservé un duplicata de sa lettre et se disposait, trois jours plus tard, à expédier cette copie lorsqu'il apprit bien des choses qui lui permirent de compléter ses renseignements. Il savait que le baron de Neuhoff se trouvait à bord d'un des bâtiments et l'opinion générale était que l'aventurier préparait une nouvelle descente en Corse. Mongiardino eut plusieurs conférences avec Paget, le consul de France. Celui-ci écrivit le 20 août à Boissieux, pour lui signaler la présence de Théodore dans les eaux sardes. Le vice-roi de Sardaigne, le marquis de Rivarola, envoya également le 21 août une relation à Boissieux sur l'arrivée de la flotille hollandaise[472].
[472] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 233-249.--_Ribellione de' Corsi_, filza 12/3010. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Le 19 août, _L'Agathe_ et _Le Jacob et Christine_ appareillèrent. _Le Preterod_ et _L'Africain_ demeurèrent à Cagliari pour «ne pas faire semblant d'être du convoi»[473]. Les deux premiers bâtiments restèrent en vue pendant toute la journée du 20. Dans la nuit du 20 au 21, _Le Preterod_ et _L'Africain_ les rejoignirent[474].
[473] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
[474] Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 249.
Théodore et sa suite quittèrent le vaisseau de guerre et se rendirent à bord de _L'Africain_. Selon les uns, le capitaine Frentzel aurait déclaré que les ordres qu'il avait l'empêchaient d'aller plus loin. D'après Vastel, le baron changea de navire à cause d'une épidémie. Toujours est-il que _Le Preterod_ se rendit à Port-Mahon. Arrivé là, François Vastel s'enfuit, pendant la nuit, à deux heures. Il gagna à la nage une tartane française des Martigues. _Le Saint-Antoine_, patron Alexandre Boyer, qui conduisit le déserteur à Alicante où, le 6 novembre 1738, il fit sa déclaration devant le consul de France[475].
[475] _Déclaration de François Vastel_: _loc. cit._
Neuhoff ne désirait pas beaucoup revoir ses sujets. A peine fut-il sur _L'Africain_ qu'il donna l'ordre au capitaine Keelmann de faire route directement sur Naples. Le commandant s'y refusa. Ses instructions l'obligeaient à se rendre en Corse. Bon gré, mal gré, on irait. Le roi dut se résigner à rentrer dans son royaume[476].
[476] _Journal du capitaine Keelmann, hollandais, commandant le vaisseau_ L'Africain _de quarante canons_: Correspondance de Naples, vol. 36. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Les trois bâtiments, composant désormais la flotte du roi, parurent en vue de la Corse, le 14 septembre[477].
[477] Le 14, suivant Riesenberg; le 15, d'après les gens interrogés par La Villeheurnois.
Comme _L'Africain_ approchait des côtes, un oiseau se mit à voleter autour du mât. Soudain, il tomba inanimé aux pieds de Théodore. Au même moment, le navire donna contre un écueil. On crut qu'il allait sombrer, mais il reprit bientôt sa route. Le roi avait relevé la bête au plumage coloré; il la prit dans ses mains et la montra à ses officiers. L'oiseau revint à la vie et prit bientôt son vol vers l'île. Les compagnons du baron virent dans ce fait un signe de mauvais augure. Riesenberg, qui était un esprit fort, se moqua de ces gens superstitieux[478].
[478] _Journal de Riesenberg_: _loc. cit._
Les navires jetèrent l'ancre devant un port que Riesenberg et les gens interrogés appelèrent Rose ou Rossi et qui était Sorraco, près de Porto-Vecchio[479].
[479] _Journal de Riesenberg._--_Rapport de La Villeheurnois_: _loc. cit._--_Vera relazione dello sbarco felice del re Teodore nel porto di Sorracho del suo regno di Corsica._ Abbé Letteron: _Correspondance_, p. 419-422.
Tous les documents indiquent Sorraco comme l'endroit où mouilla le navire de Théodore. Cependant, celui-ci date une lettre citée plus loin de _la plage d'Aléria_. Il donnait sans doute ce nom à une grande partie de la côte orientale, sur laquelle était situé ce port.
Le premier soin de Neuhoff fut d'écrire à Matra: «Grâces à Dieu, mon cher marquis, en dépit de toutes les persécutions et trahisons que j'ai essuyées, me voici de retour sain et sauf. Venez me voir avec tous vos fidèles amis, je vous attends et vous recevrai à bras ouverts». Il lui demandait des chevaux pour lui et pour sa suite et deux cents bêtes de somme pour les bagages. Les autres navires, séparés par la tempête, arriveraient bientôt. «Je salue, disait-il, de tout mon cœur, madame la marquise et j'embrasse mon filleul». Et, dans un post-scriptum plus long que la lettre elle-même, il réclamait des gens armés ou non. Sa Majesté n'oubliait pas son petit commerce. «Je donnerai gratis des armes, de la poudre, du plomb et des frondes, mais le cuir, le fer, les étoffes, la toile et autres marchandises, chacun pourra les acheter ou donner en échange d'autres choses produites par le pays.» Puis il recommandait qu'on levât des impôts en vin, grains et bestiaux. Surtout il fallait se hâter[480].
[480] Cette lettre fut interceptée et remise à Boissieux le 14 septembre 1738. Jaussin, _op. cit._, t. II, p. 260-262.
Il écrivit également au révérend Napoleoni, curé de Zonza et de Porto-Vecchio, dont les paroissiens persistaient à prendre le parti des Génois. Le roi exhortait le pasteur à faire rentrer ses ouailles dans le devoir. Il promettait à ces égarés un généreux pardon et la paye qu'ils recevaient de l'ennemi. Mais il voulait des otages; ceux-ci seraient traités avec générosité. Si les habitants s'obstinaient dans leur rebellion, ils seraient punis sévèrement. Avant de les châtier comme ils le méritaient, il attendrait la réponse du curé, dont il saurait reconnaître les services[481].
[481] Théodore au Rév. Napoleoni, curé de Zonza et de Porto-Vecchio, de la plage d'Aleria le 14 septembre 1738. Copie d'une lettre interceptée: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. Jaussin donne également la traduction de cette lettre, mais il l'indique datée du 15 septembre au lieu du 14: _op. cit._, t. I, p. 267-269.