Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 16

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Théodore pouvait aisément tromper ses commanditaires par un aussi grossier mensonge, car on ignorait encore à Amsterdam et sa fuite en pleine mer et l'avortement de l'expédition. Bookmann et Evers reçurent, le 5 janvier 1738, des lettres de Lucas Boon. Dans ce courrier, il y avait une missive pour Neuhoff, sous le nom de Villeneuve. On ne devait la lui remettre qu'en mains propres. Le trafiquant ignorait, comme les autres, où était passé le roi, son associé. Cependant, le mois précédent, Vernais et Cloots, les correspondants de Lucas Boon à Lisbonne, avaient écrit à Livourne que Keverberg était arrivé en leur ville et qu'on supposait que le baron s'y trouvait également. Il se cachait sans doute très soigneusement; car on n'avait pas pu découvrir sa trace. Les négociants ajoutaient qu'il faisait bien de ne pas se montrer, car plusieurs personnes étaient munies de contraintes par corps délivrées contre lui à la requête de certains créanciers hollandais[420].

[420] Pignon à Amelot, Livourne, 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

[421] Puisieux à Amelot, Naples, le 2 janvier 1738: Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Si Théodore n'écrivait pas à ses associés, il était en correspondance avec Rivarola, le plus intrigant des agents corses. Ces lettres parvenaient par l'intermédiaire de la fidèle amie, la sœur Fonseca[421].

Quant à ceux dont il n'avait plus besoin, il les abandonnait lâchement. Pour ne pas mourir de faim, Richard avait été obligé de vendre, contre quelques sequins, les secrets de l'entreprise; Agata avait été pendu; Costa, enfin, le bon et loyal serviteur, mourait misérablement à Livourne[422], dans un exil qu'il avait accepté par dévouement. Il s'éteignit sans avoir eu une pensée du souverain auquel il avait tout sacrifié.

[422] Lorenzi à Amelot, Florence, le 12 octobre 1737: Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des affaires étrangères.

CHAPITRE V

La république de Gênes est impuissante à réprimer la révolte en Corse.--Négociations avec la France.--Traité de Fontainebleau.--La mission de Pignon.--Expédition française.--Duplicité des Génois.--Théodore revient en Hollande.--Mathieu Drost.

La réclame dans les gazettes de Hollande.--Nouvelle entreprise commerciale.--Enrôlement des colons.--La cargaison des navires.--Relâche à Malaga et Alicante.--La flotte de Théodore à Cagliari.--Arrivée en Corse.--Le roi malgré lui.--Exécution d'un traître.--Théodore s'en va.--Aventures de ses officiers.

Arrivée de _l'Africain_ à Naples.--Le consul de Hollande.--Arrestation du capitaine Keelmann.--Théodore est arrêté et conduit à Gaète.--Le gouvernement français et les États Généraux de Hollande.

Mort de Boissieux.--Il est remplacé par le marquis de Maillebois.--Nouvelles instructions.--La guerre dans les montagnes.--Frédéric de Neuhoff.--Son odyssée.

I

La révolte en Corse continuait. La république était débordée; elle n'avait plus ni vaisseaux, ni soldats. Ses finances s'épuisaient. Ses agents, dans l'île, la trahissaient. Des trafiquants génois, mettant l'intérêt de leur négoce au dessus de tout principe patriotique, entretenaient la guerre en fournissant aux rebelles des vivres et des munitions[423]. Chaque jour on se battait sous les murs de Bastia.

[423] «La république a fait arrêter un bâtiment génois qui portait des provisions de bouche et même quelques armes aux révoltés. La chose ne serait point surprenante, puisque tous ceux qui gagnent aux emplois, en Corse, ou qui sont chargés de la fourniture des vivres qu'on est dans la nécessité d'y envoyer, sont bien éloignés de désirer que cette guerre finisse, dût-elle achever de ruiner le trésor public...»

Campredon à Maurepas, Gênes, le 4 avril 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Cette situation préoccupait la cour de Versailles. La pensée d'acheter la Corse perçait, dès cette époque, dans les instructions adressées à Campredon. Tant que la république serait en état de conserver l'île, le gouvernement français n'élèverait aucune compétition; mais le jour où les Génois seraient amenés, par la force des choses, à vendre la Corse, la France ne pourrait permettre à aucune autre puissance d'en faire l'acquisition[424].

[424] «Les deux lettres, Monsieur, que vous avez écrites à M. Chauvelin, le 14 du mois dernier, confirment beaucoup les soupçons qu'on avait déjà que les révoltés de l'île de Corse étaient soutenus par la cour de Madrid et par celle de Naples, et c'est un objet assez intéressant pour que vous deviez employer toute votre adresse à en découvrir la vérité. Vos conjectures deviendraient plus que vraisemblables si l'on effectue la résolution d'envoyer M. Augustin Grimaldi à Madrid. Il serait à désirer que la république fût, comme on vous l'a assuré, dans la disposition de vendre cette île. Le roi n'y aurait jamais porté ses vues, tant qu'elle serait demeurée au pouvoir des Génois, et Sa Majesté n'avait pas même jugé à propos, jusques à présent, de prendre part à cette révolution sur laquelle on ne pouvait former que des conjectures fort incertaines; mais lorsqu'il s'agira de traiter de la vente de cette île, il ne conviendrait pas aux intérêts de la France qu'aucune autre puissance en fît l'acquisition; c'est pourquoi je vous prie de veiller exactement sur ce qui se passe à ce sujet et de m'informer de ce que vous apprendrez. Vous comprenez bien que ce qu'on offrirait aux Génois ne serait payé qu'après que la France en serait entrée en possession et vous pouvez faire sentir, sans trop vous expliquer, que la France ne verrait pas tranquillement qu'une autre puissance voulût s'en rendre maîtresse.

«L'Espagne n'est pas la seule qui ait des vues sur l'île de Corse. Le mémoire que j'ai reçu de Vienne et dont je vous envoie une copie, vous fera connaître que le duc de Lorraine peut être soupçonné d'y prétendre et de vouloir y exciter un parti en sa faveur, et il est à propos que vous trouviez moyen de rendre ce mémoire public sans que vous paraissiez y avoir pris part.»

Amelot à Campredon, 5 mars 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.

L'envoyé d'Espagne à Gênes, Cornejo, ne restait pas inactif. Tout en déclarant que sa cour n'avait aucune ambition sur la Corse, il avait des conférences secrètes avec Augustin Grimaldi, un des membres influents du gouvernement génois, chez les jésuites, dans l'appartement du Père Tambin[425].

[425] Campredon à Amelot, Gênes, les 4 mars et 18 avril 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Le ministre de France essayait de déjouer ces intrigues; mais ce n'était pas chose aisée, car il se heurtait à une mauvaise foi insigne et à l'hostilité non déguisée de certains personnages génois. Le gouvernement faisait arrêter les courriers pour prendre connaissance de la correspondance échangée entre Campredon et Amelot[426]. La cour de Turin s'alarmait; l'envoyé de l'Empereur, Guicciardi, s'agitait et se montrait inquiet, car on prévoyait que, malgré tout, la république serait forcée de demander des secours à Louis XV, seul souverain en Europe en état de l'aider efficacement[427].

[426] Campredon à Amelot, Gênes, le 4 avril 1737. Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[427] Le même au même, le 27 juin 1737: _Ibidem_.

Des négociations se nouèrent en effet entre Gênes et Versailles. Sorba reçut les pleins pouvoirs pour traiter; on lui adjoignit Brignole, comme envoyé extraordinaire, et Emmanuel Durazzo. D'Angervilliers, de son côté, envoya à Gênes Peloux, en qualité de commissaire ordonnateur des guerres en Corse[428].

[428] Le même au même, les 19 et 26 septembre 1737: Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Il n'y a pas lieu de relater ici dans ses détails l'intervention française dans l'île. Je me contenterai de rappeler brièvement les faits qui sont indispensables pour suivre l'histoire de Théodore.

Le 12 juillet 1737, Schmerling, envoyé de l'Empereur, et Amelot, signèrent, à Versailles, une déclaration par laquelle Leurs Majestés Impériale et Très Chrétienne se promettaient «réciproquement qu'elles ne souffriront pas que l'île de Corse sorte de la domination génoise sous quelque prétexte ou pour quelque cause que ce puisse être». Les deux puissances déclaraient en outre qu'elles concerteront et prendront à cet égard les mesures qu'elles jugeront les meilleures[429].

[429] Déclaration signée le 12 juillet 1737 au nom du Roi et de l'Empereur: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 2.

La France, d'accord avec l'Empereur, proposait donc à la république de Gênes l'envoi en Corse de trois mille hommes de troupes françaises pour soumettre les rebelles. Le 10 novembre 1737, une convention définitive passée entre la France et la république, régla les conditions de cette intervention. Si les trois mille hommes ne suffisaient pas à faire rentrer les Corses dans l'obéissance, la cour de Versailles s'engageait à envoyer un nouveau corps de cinq mille hommes. Les Génois devaient payer à la France une indemnité de deux millions de livres en monnaie courante de France[430].

[430] Convention entre la république de Gênes et la cour de France, Fontainebleau, le 10 novembre 1737: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 61.

Tandis que l'expédition se préparait, la cour de Versailles envoyait le sieur Pignon, précédemment consul de France à Tunis, en mission spéciale à Livourne, où se trouvaient les principaux chefs corses et où les révoltés avaient un représentant, le prêtre Grégoire Salvini. Celui-ci était muni d'un pouvoir donné, le 6 août 1736, sous les signatures de Hyacinthe Paoli, général du royaume, de Louis Giafferi, de Jean-Jacques Ambroggi, de Paul-Marie Paoli et de Jean-Thomas Giulani, ne faisant aucune mention du roi Théodore Ier[431]. Il avait été sans doute donné à son insu et cependant, Neuhoff, à cette époque-là, régnait encore dans l'île. Les chefs, qui l'avaient acclamé comme un sauveur, ne se souciaient plus de lui. Si elle avait besoin d'être démontrée davantage, l'inconstance politique des Corses ressortirait ici d'une façon frappante.

[431] Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 1.

La mission confiée à Pignon avait eu pour principe une lettre écrite par Salvini au cardinal Fleury, exposant les griefs des insulaires et justifiant leur révolution. Louis XV avait cru devoir profiter de cette confiance «pour inspirer des sentiments de paix et les instruire par des voies sûres et secrètes». Pignon se mettrait donc en relations avec Salvini pour préparer les «voies de conciliation» que la France «préférait aux voies de rigueur». La mission de Pignon devait être ignorée des Génois, car son véritable but était de déjouer les négociations que les Corses entamaient à Livourne avec des puissances étrangères. L'agent secret devait rendre visite au général Wachtendonck dès son arrivée; seulement il était inutile de mettre le représentant de l'Empereur au courant de toutes les démarches que lui, Pignon, ferait auprès des Corses[432].

[432] Instructions pour le sieur Pignon, Fontainebleau, le 13 novembre 1737: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 65-69.

La flotte française destinée à transporter en Corse le corps expéditionnaire se rassembla à Antibes. Le départ avait été fixé au 1er janvier 1738, mais il ne put avoir lieu qu'un mois plus tard, le samedi 1er février. Le temps était beau. A trois heures de l'après-midi, _La Flore_, frégate de trente canons, portant le comte de Pardaillan, chef d'escadre, fit les signaux de départ et la flotte cingla vers Bastia. _La Flore_ avait également à son bord le comte de Boissieux, général en chef de l'expédition et son état-major[433].

[433] Jaussin, _op. cit._, t. I, p. 18-21.

La flotte française doubla le Cap Corse, le 6 février à cinq heures du matin. Elle mouilla devant Bastia, le même jour à quatre heures de l'après-midi[434]. Le débarquement commença aussitôt.

[434] _Idem_, _ibidem_, p. 24.

Campredon avait demandé au ministre de défendre aux officiers, dans leur intérêt, de se livrer aux jeux de hasard, en Corse, car «M. Mari, qui est grand joueur, les dépouillera jusqu'au dernier sol»[435].

[435] Campredon à Amelot, Gênes, le 12 décembre 1737: Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Le gouverneur génois était aussi «un grand charlatan, qui sous les apparences d'une franchise extrêmement ouverte et dans laquelle il affecte de ne faire entrer que du badinage et des discours de galanterie, cache le dessein de pénétrer dans la joie la plus licencieuse ce que pensent ceux avec qui il entre en société». Se trouvant à Gênes à la fin de 1737, il était allé voir Campredon. Il se répandit en protestations dévouées à l'égard des Français. Il désirait conserver son poste aussi longtemps que ceux-ci resteraient dans l'île, fût-ce dix ans. Il déclara vouloir vivre sur le pied d'une parfaite intimité avec les principaux officiers. Il comptait «leur faire bonne chère et même les loger au château auprès de lui, parce que le temps le plus propre à traiter d'affaires était celui de la robe de chambre». Et Campredon concluait: «Cette insinuation avait deux objets, le premier de me sonder sur le séjour que les troupes du roi pourraient faire en Corse, le second était d'avoir, sous prétexte de politesse, toujours M. de Boissieux sous les yeux»[436]. Cette appréciation se trouva justifiée.

[436] Campredon à Amelot, Gênes, le 26 décembre 1737: Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des affaires étrangères.

En effet, des conflits ne tardèrent pas à surgir. Boissieux devait essayer de tous les moyens d'apaisement avant de recourir aux armes[437]. Mari ne l'entendait pas ainsi; il voulait que le général français traitât les rebelles avec la dernière rigueur. Aussi ne dissimulait-il pas son dépit. Il déclarait publiquement qu'il allait prendre le commandement des troupes «pour mettre tout à feu et à sang». Ces bruits étaient répandus dans le dessein d'empêcher les Corses de se soumettre aux Français. Il faisait surveiller, par des sbires, les maisons où habitaient Boissieux et les officiers généraux. Il avait posté des corps de garde sur les routes de façon à intercepter les correspondances destinées au général. Ceux qu'on prenait porteurs de lettres étaient arrêtés, mis en prison et envoyés à Gênes. Le consul de France, lui aussi, eut à subir des vexations de tout genre. Il dut demander la protection de Boissieux[438].

[437] Instructions pour le comte de Boissieux: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 73-76.

[438] Traduction d'une lettre d'Angelo, vice-consul de France à Bastia, le 25 février 1738: Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 398-400.

Le logement des troupes que, par traité, la république devait assurer d'une façon convenable, fut des plus défectueux. Les officiers avaient été logés dans les «cloaques les plus infâmes». Dans ces taudis, les Génois, avaient, par surcroît, pratiqué des «dégradations préméditées». Chez Boissieux on avait enlevé jusqu'aux serrures, et Mari, sur sa réclamation, dut lui en envoyer deux nouvelles pour sa chambre[439].

[439] Boissieux à Campredon, Bastia, le 27 février 1738: Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives des affaires étrangères.--Abbé letteron, _Corespondance, p. 401-402_

L'expédition française en Corse semblait devoir anéantir les projets de Théodore. Les côtes étaient étroitement surveillées; toute tentative de débarquement paraissait impossible. Du reste, depuis quelques mois, le baron avait donné très peu signe de vie. On disait que ses affaires se trouvaient dans le plus piteux état. Il n'osait se montrer nulle part à cause des innombrables créanciers qu'il avait semés sur sa route. Les négociants de Hollande, trompés dans leurs espérances et filoutés de sommes importantes, devaient, d'après les bruits qui circulaient, en vouloir beaucoup à leur associé[440]. On ne savait pas au juste où il était. On avait signalé sa présence dans le Luxembourg et sur les bords du Rhin. On prétendait aussi qu'il se tenait caché dans une auberge à Bologne[441]. Les chefs corses ne croyaient plus à un retour du roi. Salvini écrivit au chanoine Orticoni pour le supplier d'engager les mécontents à accepter la médiation des Français. «Je ne vous dirai rien de Théodore, disait-il, parce que vous savez ma façon de penser à son sujet, si ce n'est que vous et moi n'avons pas été sa dupe»[442]. Cette lettre du représentant des révoltés à Livourne fut envoyée à Boissieux, qui devait la faire tenir secrètement à Orticoni[443].

[440] Pignon à Amelot, Livourne, 2 janvier 1738: Correspondance de Corse, vol. 1 Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents, p. 101-103._

[441] Antonio Batistella: op. cit., p. 180.

[442] Salvini à Opticoni, Livourne, 8 février 1738. Communiquée avec la lettre de Pignon à Amelor du 10 février: Correspondance de Corse, vol. 1 Archives du du Ministère des Affaires étrangères--Abbé Letteron, Pièces et documents, p. 114-117.

[443] Il n'y avait dans cette façon d'agir rien de contraire à la loyauté, puisque Salvini, en recommandant aux rebelles de s'en remettre à Louis XV, entrait dans les vues du gouvernement français. Les instructions de Boissieux étaient formelles--nous l'avons vu--; il devait employer tous les moyens de conciliation avant de recourir aux armes. Les Génois voulaient au contraire que les insulaires fussent sévèrement réprimés et c'est pourquoi Boissieux était en droit de favoriser secrètement la correspondance des chefs, quand celle-ci avait pour but d'amener l'apaisement.

Le chanoine répondit par la même voie:

«Je ferai tout mon possible, non parce que nous n'avons rien à espérer du baron Théodore, en lequel je n'ai jamais eu confiance, ni que, depuis plusieurs années, je ne sois persuadé que l'Espagne ne veut pas s'occuper de nous, mais seulement en raison de la vénération que l'île a depuis les temps les plus anciens pour le nom sacré et adoré du roi de France»[444]. Cela n'empêchera pas les Corses de combattre les Français à outrance.

[444] Orticoni à Salvini, Casinca, le 19 février 1738. Lettre jointe à celle de Pignon à Amelot du 28 février: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 130-135.

Malgré toutes les suppositions, Théodore reparut en Hollande au commencement de 1738. Il expédia un navire en Corse avec son acolyte Buongiorno. Celui-ci parvint à débarquer près d'Aléria. Il portait des lettres du roi aux principaux chefs et quelques petites munitions. Neuhoff, comme toujours, promettait de prompts et de puissants secours. Il se donnait, disait-il, beaucoup de mal et faisait de grosses dépenses pour la délivrance des insulaires. Il demandait, en retour, qu'on l'aidât un peu. Il fallait imposer les peuples et lui fournir de l'huile en échange des munitions[445].

[445] Pignon à Amelot, Livourne, le 20 février 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des archives étrangères.--Anné Letteron, _Pièces et documents_, p. 135-136.

Sur ces entrefaites, Pignon reçut l'ordre de quitter Livourne. Il devait se rendre à Bastia et se mettre à la disposition de Boissieux[446]. Amelot jugeait que la mission de son représentant en Toscane, auprès des chefs corses, avait donné tout ce qu'on en pouvait espérer et que les négociations se poursuivraient plus utilement dans le pays même. Pignon arriva en Corse le 8 mars. Mais le général et l'envoyé ne purent pas s'entendre. Boissieux accusait Pignon d'être beaucoup trop lié avec les Génois. Celui-ci écrivait au ministre que le général se laissait tromper par les insulaires. Il envoyait presque journellement à Amelot tous les bruits qui circulaient, les donnant pour nouvelles certaines. Il affirmait, contre toute vérité, que Théodore était arrivé à Aléria, qu'il se tenait caché chez Xavier de Matra et qu'il avait beaucoup vieilli. Il critiquait le général de ne s'être pas fait livrer le baron[447].

[446] Pignon à Amelot, Bastia, les 4, 7, 13 et 14 mai 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 173-176, 193-194, 201, 204.

[447] Amelot à Pignon, Versailles, le 11 février 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 118-119.

Ce zèle excessif ennuyait singulièrement Boissieux. Ils en arrivèrent à ne plus se voir. Le 13 mai, Pignon fut rappelé en France[448].

[448] Amelot à Pignon, Versailles, le 13 mai 1738: Correspondance de Corse, vol. 1. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 200.

Un nouvel agent de Théodore était débarqué dans l'île. Cet individu se faisait appeler Mathieu Drost, mais il n'avait aucun lien de parenté avec le baron[449].

[449] Le baron de Neuhoff n'avait comme parent du nom de Drost que le grand commandeur de l'Ordre Teutonique à Cologne.

[450] Pignon à Amelot, Bastia, le 14 mai 1738: Correspondance de Corse. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 203.

Drost portait quelques lettres et paquets du roi. Il se rendit à Casinca, où les chefs étaient réunis. L'émissaire de Théodore croyait que les Corses étaient fidèlement attachés à leur souverain; il s'aperçut vite du contraire, car il fut très mal reçu. A peine arrivé, il n'eut qu'une idée: quitter l'île au plus tôt. Il écrivit à Boissieux, demandant des passeports pour lui et pour ses compagnons. Le général ne répondit pas à cette requête. Drost parvint à s'embarquer. Il arriva à Livourne, où il se tint caché dans la maison d'un prêtre corse.

Pour en finir avec cet aventurier, je dirai--en intervertissant un peu l'ordre chronologique des événements--qu'au mois de juin, par l'intermédiaire d'un certain del Negro, il avait fait demander à la religieuse Fonseca une somme de huit à dix sequins pour envoyer une felouque en Corse. La sœur renvoya l'émissaire sans rien lui donner[451]. Le 10 août, Drost fut arrêté dans la maison d'un métayer du Grand-Duc, chez qui Théodore avait logé. On saisit ses papiers, dans lesquels on ne trouva pas grand chose d'intéressant. Mis au secret dans la citadelle, sa détention ne prit fin que le 6 octobre. On lui rendit ses effets et il se hâta de s'embarquer pour Naples[452].

[451] La sœur Fonseca à Bigani, Rome, le 14 juin 1738. _Ribellione di Corsica_, filza 13/3011. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

[452] Lorenzi à Amelot, Florence, les 13 septembre, 4 et 11 octobre 1738: Correspondance de Florence, vol. 89. Archives du Ministère des affaires étrangères.