Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 15

Chapter 153,615 wordsPublic domain

Le lendemain, le brouillard cachait l'île. Le capitaine déclara que la brume l'empêchait d'atterrir. Dans l'après-midi, on aperçut deux barques génoises; Barentz fut consterné. Il voyait déjà son navire coulé, ses hommes et lui capturés et livrés au supplice. Voulant faire disparaître toute trace du passage de Théodore, il fit rassembler les objets compromettants: le pavillon de Corse, les cocardes, la carte scellée aux armes royales, la bouteille d'eau forte et les seringues. Il enferma toutes ces pièces à conviction dans un sac attaché par un boulet et ordonna de le jeter à la mer à la première alerte. Il fit jurer à son équipage et aux soldats de garder le secret et déclara qu'il ne se défendrait pas. Le 10, une troisième barque vint se joindre aux deux autres. Le capitaine affolé, s'écria: «Pour Livourne! je ne veux pas être dupé par tous les messieurs Boon et les autres». Il fit prendre aussitôt la direction de l'Italie; les bâtiments génois suivaient. Le 12, devant l'île de Gorgona, on les perdit de vue et le 13 septembre, à huit heures du matin, _La Demoiselle Agathe_ jeta l'ancre en rade de Livourne. Le navire fut envoyé pendant quinze jours en quarantaine. La santé s'aperçut que deux passagers manquaient et demanda des explications. Le capitaine répondit qu'ayant relâché à Oran pour prendre de l'eau, ces deux passagers étaient descendus à terre et qu'ils n'avaient plus reparu. Ils les avaient vainement attendus pendant un jour. Il se garda bien de dévoiler l'identité des deux absents, et de raconter leurs mésaventures sur les côtes africaines. Les inspecteurs, bien qu'incrédules, ne soulevèrent aucune objection. Mis au courant, le vice-consul hollandais approuva le capitaine d'avoir gardé le secret. Bookmann et Evers, les consignataires, furent de cet avis. Mais, qu'allait-on faire du bâtiment? Le capitaine eut plusieurs conférences avec les négociants. La question était de savoir si _La Demoiselle Agathe_ irait en Corse. Barentz montrait beaucoup de répugnance à se rendre dans l'île. Un matin, il reçut de Bookmann et Evers un billet lui ordonnant d'aller le lendemain au lazaret. Là, il trouverait un individu de grande taille, habillé de noir et qui lui dirait ce mot: «C'est l'homme!». Il fut exact au rendez-vous et trouva le personnage. Celui-ci, sans se nommer, déclara être un des plus intimes confidents du «seigneur roi». L'homme dit au capitaine qu'il devait se préparer à mettre à la voile pour la Corse, qu'il n'y avait aucun danger à courir. Lui-même prendrait, avec neuf compagnons, passage sur le navire. Barentz ne fut pas convaincu. Il fit valoir les difficultés et les périls de cette entreprise. Finalement, il déclara que le projet était impraticable et qu'il fallait trouver autre chose. Il fit partager cet avis à Bookmann et Evers.

L'inconnu revint à la charge. Puisque le commandant se refusait à se rendre en Corse, il fallait fréter deux felouques et y charger les armes et les munitions. On embarquerait pendant la nuit les soldats; l'inconnu prendrait passage avec ses neuf compagnons et on mettrait à la voile pour aller reconquérir le royaume du seigneur Théodore. Richard devait faire partie de l'expédition. Le jeune homme fit mine d'accepter; mais il était bien décidé à ne pas prendre part à une nouvelle entreprise dangereuse et sans profits. La tentative en resta là. Richard et les soldats débarquèrent; _La Demoiselle Agathe_ fut frétée pour Hambourg. Richard fut logé à l'hôtel de l'Écu de France et défrayé par Bookmann et Evers, en attendant les ordres de Lucas Boon[399].

[399] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

IV

L'arrivée du navire avait fait quelque bruit à Livourne. Le Sénat de Gênes fit des démarches pour en obtenir la saisie. Wachtendonck, qui commandait les troupes impériales en Toscane, s'y refusa énergiquement parce que Livourne était un port franc. Le duc de Lorraine, en succédant au dernier des Médicis, avait confirmé cette franchise[400]. La république ne se tint pas pour battue; elle envoya une barque qui jeta l'ancre à côté de _La Demoiselle Agathe_, afin de voir ce qui se passait. Pour donner un semblant de satisfaction aux Génois, les autorités toscanes firent subir un interrogatoire aux matelots. La république eut la douleur d'apprendre que Théodore s'était bien embarqué sur le bâtiment, mais qu'il avait fui en pleine mer[401].

[400] Lorenzi à Amelot, Florence, le 14 septembre 1737: Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[401] Lorenzi à Amelot, Florence, les 18 septembre et 12 octobre 1737: Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Les gens du baron se dispersèrent sans bruit après avoir reçu quelques secours des négociants; ils avaient tout intérêt à disparaître, car la ville de Livourne était remplie d'espions génois. Les soldats entrèrent au service de l'empereur[402].

[402] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

Je dois ici anticiper sur les événements pour dire ce que devint Denis Richard. Confiant dans l'étoile du seigneur Théodore, alléché par ses promesses, Richard n'avait pas hésité à aller tenter fortune dans l'entreprise montée par les traitants hollandais. Ce jeune anglais était un déclassé. Instruit, intelligent, il ne lui avait manqué que la chance pour réussir. Le mauvais sort voulut qu'il rencontrât le baron sur son chemin. La désillusion était vite arrivée. Seul, sans appui à Livourne, dans un pays inconnu pour lui, il se trouvait à la merci de deux négociants qui se lasseraient peut-être de lui venir en aide. Comme il savait beaucoup de choses, que les Génois se donnaient un mal infini pour apprendre, il voulut tirer parti des documents qu'il avait eu l'habileté de garder.

Il alla donc trouver Gavi, consul de Gênes à Livourne. Il lui raconta les aventures de _La Demoiselle Agathe_; lui dit qu'il possédait le journal de voyage et demanda un secours en protestant de son dévouement pour la république. Gavi en référa à son gouvernement. Les Génois étaient toujours très disposés à recevoir les délations, mais ils n'entendaient pas payer cher ceux qui les apportaient. Ils commencèrent donc par faire la sourde oreille. Richard retourna chez le consul. Enfin, le 27 novembre, ne voyant rien venir, il envoya une requête au Sénat pour réclamer aide et secours. Il témoigna de son zèle pour le bien de la république, déclara en termes soumis qu'il était entièrement attaché à Leurs Sérénités. Il se disait tout disposé à servir d'espion et à communiquer au Sénat ce qu'il pourrait apprendre encore concernant Théodore[403]. Il était, en effet, resté en relations avec Bookmann et Evers, et, par eux, il se trouvait à même de connaître les secrets.

[403] _Mémoire que Denis Richard présente avec soubmission aux Sérénissimes Doge, gouverneur et procurateur de la Sérénissime République de Gênes._ Livourne, le 27 novembre 1737: _Ribellione di Corsica, Filza_, N. Gle 13-3011. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Sur ces entrefaites, Lucas Boon écrivit à ses correspondants de Livourne. Le projet d'une descente dans l'île n'était pas abandonné. Le commerçant voulait faire passer en Corse la cargaison de _La Demoiselle Agathe_, sous la conduite de Richard. «Vous pouvez l'assurer, disait Boon, que l'on a pris tout le soin pour son intérêt et avantage, et vu qu'il aura encore dix autres messieurs qui s'embarqueront avec lui, il peut le faire aussi sans crainte, car les autres aiment autant leur vie qu'il peut le faire à la sienne. Je vous recommande de l'assister avec tout ce qu'il aura besoin pour se préparer à faire ce voyage, mais au cas qu'il répugne à vouloir aller, alors vous ne lui donneriez aucune chose de plus, car il a convenu ici d'aller à l'île et si à présent il ne veut pas aller, nous ne sommes dans l'obligation de lui fournir aucune subsistance».

Cette lettre fut communiquée à Richard. Elle était datée d'Amsterdam le 6 décembre 1737. Il en prit une copie qu'il adressa le 25 à Gênes, en mettant en note qu'on lui avait donné quarante-huit heures pour se décider. Deux bâtiments ancrés dans le port de Livourne se tenaient à la disposition de Bookmann et Evers. Richard ajoutait qu'il était urgent de surveiller ces navires, comme toutes les barques et felouques, qui pouvaient se trouver dans le voisinage des côtes de la Corse[404].

[404] Récapitulation d'une lettre écrite le 6 décembre 1737 par Lucas Boon d'Amsterdam à Bookmann et Evers, à Livourne: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

La relation du voyage de _La Demoiselle Agathe_ fut remise par Richard à Gavi. Le consul en envoya une copie à Gênes et une autre à Mari, gouverneur en Corse. Le Sénat fit venir Richard à Gênes. Celui-ci fut interrogé longuement, et on lui promit une belle récompense. Mais quand les inquisiteurs eurent tiré de Richard tout ce qu'ils voulaient savoir, ils se bornèrent à lui donner quelques sequins, en lui octroyant la permission de se retirer où il voudrait. Le malheureux, dupé une seconde fois, vint trouver le ministre de France et lui conta ses mésaventures. Au cours de la conversation, Campredon demanda à Richard ce que Neuhoff comptait faire des trente-six seringues embarquées sur _La Demoiselle Agathe_. «C'était, répondit-il, pour seringuer de l'eau-forte, dont il fait bonne provision, dans les yeux des Génois qu'on pourra surprendre, comme des sentinelles qui se trouveront par là hors de combat sans que le bruit que feraient les coups de fusil donnent l'alarme». Richard se flattait de pouvoir rendre des services en France. Il demanda un secours à Campredon. Le ministre lui remit quelque argent. Le 30 septembre 1738, Denis Richard quitta Gênes[405]. Il disparut sans qu'on ait plus jamais entendu parler de lui, comme la plupart des collaborateurs éphémères de l'aventurier.

[405] Campredon à Amelot, Gênes, le 2 octobre 1738: Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des affaires étrangères; publiée par M. l'abbé Letteron: _Correspondance_, p. 423-426.

_La Demoiselle Agathe_ n'était pas le seul bâtiment frété par les commanditaires du roi pour porter des munitions en Corse. Le 23 juin 1737, Théodore donnait pouvoir à un de ses secrétaires, un florentin, nommé François de Agata, pour fréter un second navire[406]. Ce vaisseau était _Le Yong-Rombout_, capitaine Antoine Bevers. Il appartenait aux sieurs Splenter, Van Doorn et Abraham Louxissen; il portait dix-huit canons. Le nolissement était fait à raison de seize cents florins de Hollande par mois. Quatre mois d'emploi lui étaient assurés[407].

[406] _Copie du pouvoir du roi Théodore, traduit de sa main du hollandais en italien, donné à François de Agata, son secrétaire, pour fréter un bâtiment à Amsterdam, le 23 juin 1737_: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères. Ce document est court et sans intérêt.

[407] Contrat de nolissement du _Yong-Rombout_: Correspondance de Gênes, vol. 101. Archives du Ministère des affaires étrangères.

_Le Yong-Rombout_ devait rejoindre _La Demoiselle Agathe_ sur les côtes de la Corse. La traversée s'effectua bien. Mais, si aucun incident n'en vint marquer le cours, elle se termina d'une façon tragique. Vers le mois d'octobre, le bâtiment arriva devant l'Île-Rousse. Le capitaine croyait que ce port était en la possession des mécontents et pensait pouvoir y débarquer son chargement en toute sécurité. Il se trompait; cette ville était occupée par les Génois. Ceux-ci, toujours méfiants, s'alarmèrent; en l'espèce, ils n'avaient pas tort. Ils apprirent que _Le Yong-Rombout_ avait été frété en Hollande par Théodore. Cela suffisait pour que tous ceux qui se trouvaient à bord fussent déclarés ennemis et traités comme tels. Les Génois parvinrent à s'emparer d'Agata et le malheureux fut pendu sans autre forme de procès. Bevers, ne voulant pas exposer son équipage et lui-même à un traitement pareil, s'empressa de prendre la mer, en remportant les munitions destinées aux rebelles. Il ne tenta même pas de débarquer sa cargaison sur un autre point. _Le Yong-Rombout_ mit à la voile et arriva à Naples au commencement du mois de novembre[408].

[408] Pignon à Amelot, Livourne, les 23 décembre 1737 et 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 88-95-99.

L'aventure tragique du navire causa une vive émotion aux commanditaires du roi. Lucas Boon n'y comprenait rien. Le capitaine était un homme expert, connaissant parfaitement la Corse. Comment avait-il commis la faute d'aller à l'Île-Rousse, dans un port appartenant aux Génois? Ces deux expéditions, manquées coup sur coup, dérangeaient les affaires. Sa Majesté devait en être très marrie; mais les négociants comptaient bien ne pas l'abandonner. Ils la consolaient et lui promettaient leur amitié et leur dévouement[409].

[409] Lucas Boon à Bookmann et Evers, le 13 décembre 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Dominique Rivarola, ancien vice-consul d'Espagne à Bastia, était l'agent des Corses à Naples. A l'arrivée du navire, il engagea le capitaine Bevers à retourner en Corse pour y débarquer les armes et les munitions fournies par les commerçants hollandais, «les croupiers de Théodore», comme Pignon les appelle. Bevers répondit qu'il ferait voile pour la Corse lorsqu'il lui serait possible d'aborder à Porto-Vecchio. Rivarola écrivit aux chefs des mécontents de tenter la prise de ce port. Il envoya ses lettres par une felouque de Lipari ayant vingt-deux hommes et sur laquelle il embarqua quelques fusils, de la poudre et du plomb. L'argent nécessaire à ces achats avait été fourni par des officiers siciliens, contre la promesse faite par Rivarola de leur fournir des recrues corses. Le 7 janvier, à la hauteur de Monte-Christo, dix matelots, craignant les représailles des Génois, demandèrent à être mis à terre. La felouque arriva en Corse le 13 janvier et débarqua sa cargaison[410].

[410] Pignon à Amelot, les 13 et 20 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99, 101 et 103.

Le marquis de Puisieux, ambassadeur de France à Naples, apprenant l'arrivée du _Yong-Rombout_ chargé de munitions pour les rebelles, et étant informé des démarches qu'on faisait auprès du capitaine pour le décider à retourner en Corse, pria le consul de Hollande, Valembergh, de venir chez lui et lui représenta qu'il devait empêcher le bâtiment d'aller porter des armes destinées à combattre la république de Gênes avec laquelle les États-Généraux n'étaient pas en guerre. Puisieux fit aussi remarquer que le roi prenait un intérêt tout particulier à la pacification de l'île et que le gouvernement hollandais ne désapprouverait certainement pas son consul d'avoir tenu compte des représentations légitimes de la France. Valembergh répondit d'une façon si évasive que Puisieux crut devoir informer Campredon de ce qui se passait. Il s'adressa également à Montalègre, ministre du roi des Deux-Siciles; celui-ci déclara que les munitions n'ayant pas été achetées dans les États de Sa Majesté sicilienne et que Louis XV n'ayant point déclaré la guerre aux Corses, il ne pouvait pas faire arrêter le bâtiment. Le ministre promit cependant de parler au consul de Hollande et de faire peur aux insulaires qui se trouvaient à Naples[411].

[411] Puisieux à Amelot, Naples, le 7 janvier 1738: Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Adroitement et sans paraître y prendre part, Puisieux fit jeter le trouble dans l'esprit de Bevers, en lui faisant voir le danger qu'il y aurait pour lui à retourner en Corse. S'il avait eu quelque velléité d'aller débarquer son chargement dans l'île, la crainte salutaire qui lui fut inspirée devait le faire renoncer à son projet. Puisieux avait d'autant plus de raison de se méfier, qu'il apprit qu'en 1732 Théodore était venu à Naples, où il avait séjourné pendant quelque temps chez Valembergh[412].

[412] Du même au même, même date: _Ibidem_.

Valentin Tadei, florentin, embarqué à bord du navire zélandais, alla trouver le marquis Grimaldi, envoyé génois à Naples, et lui dit son repentir. Il implora sa miséricorde, c'est-à-dire quelque argent pour lui permettre de s'en retourner à Pise. Il ne voulait plus se mêler, à l'avenir, des affaires du baron. Tadei remit à Grimaldi les polices de chargement, le contrat d'affrètement, le pouvoir authentique de Neuhoff et enfin le projet d'une nouvelle convention préparée par Rivarola pour le voyage éventuel du bâtiment à Porto-Vecchio[413].

[413] Ce contrat ne fut jamais signé. Puisieux à Amelot, Naples, le 21 janvier 1738: _Ibidem_.--Le projet de contrat se trouve dans la Correspondance de Gênes au fol. 26 du vol. 101.

Au commencement du mois de mars, _Le Yong-Rombout_ était à Gaète. Le capitaine reçut l'ordre des commerçants hollandais de retourner en Zélande, après avoir remis son chargement à un négociant de Livourne.

Bevers vint à Naples et supplia Puisieux de lui délivrer un passeport pour remplir sa mission. L'ambassadeur s'y refusa[414].

[414] Puisieux à Amelot, Naples, les 4, 18, 25 mars et 1er avril 1738: Correspondance de Naples, vol. 35. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Nous avons vu qu'au moment où Théodore fut arrêté à Amsterdam, la république de Gênes avait demandé qu'on le gardât en prison le temps suffisant pour qu'elle pût le réclamer. Les États Généraux n'avaient pas voulu donner satisfaction aux Génois. Une note insérée au mois de juin dans _Le Mercure historique et politique_, note paraissant émaner d'une source officieuse, expliquait les motifs pour lesquels Leurs Hautes Puissances ne pouvaient pas intervenir, malgré le désir qu'elles avaient d'être agréables à la Sérénissime République. Le baron de Neuhoff avait été emprisonné à la demande de certains particuliers. Les créanciers étaient toujours libres de faire sortir leur débiteur quand bon leur semblait. Théodore n'étant pas sujet de Gênes, le gouvernement hollandais ne pouvait au surplus prendre aucune mesure contre lui à la demande du Sénat. Du reste, les États Généraux se défendaient d'avoir favorisé ses projets en quoi que ce fût[415].

[415] L'opinion que les États Généraux de Hollande favorisaient en secret l'entreprise du baron de Neuhoff, était cependant assez répandue. Dans un document intitulé: _Mémoires de certaines intrigues de Théodore_, qui se trouve aux Archives du Ministère des affaires étrangères, dans la Correspondance de Corse, vol. 2, on lit: «Il (Théodore) fut arrêté pour dettes en arrivant à Amsterdam, mais ayant trouvé un des juifs avec lequel il avait fait un traité de leur remettre San Fiorenzo ou Portovecchio, selon qu'il leur conviendrait, ce juif, dis-je, paya pour lui et le produisit à ses correspondants Lucas Boon, Tronchin et Neufville, qui firent un fonds en marchandises et munitions de cinq millions. Il est à présumer que ces marchands n'étaient que procureurs dans cette affaire, puisque Théodore s'obligeait de leur donner pour sûreté de leurs avances Ajaccio jusqu'à l'entier payement de la somme. Quelles troupes ont des marchands pour garder une forteresse dans un pays où la guerre est actuellement, si les États eux-mêmes n'y avaient pris des engagements secrets. De plus, l'armement des trois vaisseaux qui s'étaient présentés sur les côtes de Corse, s'était fait assez publiquement en Hollande pour que les États ne l'eussent pas ignoré».

A la nouvelle de l'armement des navires _La Demoiselle Agathe_ et _Le Yong-Rombout_, la république avait protesté plus vivement que jamais. Leurs Hautes Puissances répondirent en élevant des réclamations sur la façon dont les Génois avaient traité les marins hollandais des navires qu'on soupçonnait aller en Corse porter des munitions aux mécontents[416]. Contre tout droit des gens, dans le port franc de Livourne, ils s'étaient livrés à des investigations hostiles. Les États Généraux ne pouvaient pas admettre la surveillance, les délations--voire les vexations, dont leurs nationaux avaient été victimes. En agissant ainsi, les Génois portaient un grave préjudice au libre exercice du commerce. Quant à tout ce qui avait été dit sur les passagers et la cargaison de _La Demoiselle Agathe_, ce n'était que des fables. On ne possédait pour prouver ces racontars que des papiers sans valeur fabriqués pour les besoins de la cause. Leurs Hautes Puissances demandaient donc à la république de respecter davantage à l'avenir leurs nationaux et leur trafic[417].

[416] La lettre des États Généraux à la République de Gênes parle d'un autre navire qui se serait trouvé dans le même cas que _La Demoiselle Agathe_, _Le Maria Jacoba_, capitaine Cornelius Roos. Ce bâtiment avait été surveillé et visité par les Génois à Livourne contre tout droit.

[417] Les États Généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas à la Sérénissime République de Gênes. La Haye, le 23 novembre 1737, _Filza_ I, 2121 (1737-1738). Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Dans certains cas, les gouvernements doivent nier même les choses évidentes. Les États Généraux ne pouvaient pas avouer que Théodore avait pris passage à bord de _La Demoiselle Agathe_.

Van Sil crut aussi devoir se justifier de ses accointances avec Théodore, lors du passage de ce dernier à Lisbonne[418].

[418] Lettre de Van Sil du 15 octobre 1737 sans nom de destinataire: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Qu'était devenu le baron tandis que se déroulaient ces événements? Il se tenait soigneusement caché.

Au mois d'octobre, un émissaire de Théodore arriva à Amsterdam. Il était chargé de recruter des garçons boulangers et autres artisans. Il eut plusieurs conférences avec Dedieu, mais il ne révéla pas la retraite du roi. Sa véritable mission consistait à faire prendre patience aux commanditaires de Sa Majesté. Les denrées de Corse ne devaient pas encore arriver, car on n'avait aucun bâtiment pour les expédier. Les embarquements se feraient dès qu'on aurait un navire. Le seigneur Théodore, objet d'une surveillance incessante, ne pouvait pas donner de ses nouvelles. Les secours promis par la France à la république ne l'effrayaient pas. Il avait pleine confiance en l'avenir[419].

[419] Copie d'une lettre d'Amsterdam du 23 octobre 1737, communiquée avec la lettre de Fénelon à Amelot du 29 octobre: Correspondance de Hollande, vol. 424. Archives du Ministère des affaires étrangères.

En envoyant cette copie Fénelon écrivait:

«Je joins ici la copie d'une lettre qui a été écrite d'Amsterdam et qui m'a été confiée. Ce qui est dit de M. Dedieu, qui a été fourni par la ville d'Amsterdam pour premier commissaire aux conférences d'Anvers et pour qui l'agent arrivé de Corse avait une commission, et bien d'autres particularités qui se peuvent joindre, ont assurément de quoi donner de fortes indices que l'Angleterre s'est intéressée pour procurer les facilités que le baron de Neuhoff a trouvées non seulement pour se tirer des mains de ses créanciers qui l'avaient fait arrêter à Amsterdam, mais encore pour s'y pourvoir de tout ce qu'il en a tiré en munitions, armes, etc... et qui ont suivi ou devancé son retour en Corse. L'Angleterre n'aura pas pris cet intérêt sans vue (en chiffres). Celle de prendre le contrepied de nous dans une affaire qu'elle croirait propre à nous mettre moins bien avec l'Espagne serait remarquable.»

La diplomatie française voulait voir dans l'équipée de Théodore des menées anglaises. Ses craintes ne semblaient pas justifiées. Plus tard, l'Angleterre favorisera les entreprises de Théodore. Pour l'instant, ce n'était qu'un coup de commerce tenté par des trafiquants trop crédules.