Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 14

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Le 13 juillet, en arrivant devant les îles Berlenga, sur la côte de Portugal, Théodore remit à Barentz une lettre dans laquelle Lucas Boon dévoilait la véritable identité du soi-disant Bookmann. Le bon capitaine fut très surpris et la pensée d'avoir à son bord un si grand personnage «lui causa une grande admiration». Le baron lui ordonna de relâcher à Lisbonne. Le 15 juillet, à onze heures du matin, _La Demoiselle Agathe_ mouilla devant Belem. Dans l'après-midi, sur les quatre heures, le bateau de la santé arriva. Tous les hommes du bord furent passés en revue. Théodore, qui n'aimait pas beaucoup à se montrer, était resté dans sa cabine. Les inspecteurs demandèrent ce qu'était devenu le passager qui manquait à l'appel. On leur répondit que le marchand se trouvait incommodé par la goutte. Ils exigèrent qu'il montât sur le pont. Le baron arriva, soutenu par Richard et Keverberg, feignant une grande difficulté à marcher. Il portait une robe de chambre en soie indienne, qui laissait voir une chemise garnie; aux pieds il avait des pantoufles de maroquin et son bonnet blanc était recouvert d'un chapeau en castor. On le trouva bien élégant pour un malade. A sa mine florissante, le médecin le déclara en parfaite santé. Tout cela sembla louche. Le bruit se répandit qu'un grand personnage se trouvait à bord de _La Demoiselle Agathe_, et on ne tarda pas à savoir que c'était le roi de Corse. On donnait de lui ce signalement: «un homme de haute stature, bien fait, âgé d'environ cinquante ans, d'une prestance superbe, avec le visage blanc et arrondi»[386].

[386] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._--Lettre écrite de Lisbonne le 30 juillet 1737 à Joseph Buonaroti, à Gênes, et communiquée par celui-ci au Sérénissime Collège. Filza 1737-38, No generale 1/2121. Archives d'État de Gènes, archives secrètes.

La renommée, qui s'attachait à ses pas, l'inquiétait, car il avait toujours peur d'être assassiné par quelque émissaire des Génois ou, tout au moins, de voir surgir un créancier hargneux; aussi se tenait-il dans sa cabine.

Lucas Boon avait aussi recommandé Théodore sous le faux nom de Bookmann à ses correspondants de Lisbonne, les sieurs Bruyn Vernais et Cloots, marchands droguistes, qui devaient compléter la cargaison[387].

[387] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--_Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

Le roi était agité d'une perpétuelle frayeur. Le vendredi 19 juillet, il envoya Keverberg chez le résident de Hollande, Van Sil, qui était très lié avec le père du jeune homme. Celui-ci fut reçu à bras ouverts. Suivant les instructions de Neuhoff, il dit qu'il se rendait en Italie, en France et en Allemagne avec deux gentilshommes, ses amis, venus avec lui de Hollande. Ses camarades ne connaissant pas le Portugal, se tenaient à bord du bâtiment, qui les avait amenés tous les trois. Van Sil invita Keverberg à venir passer quelques jours dans sa maison de campagne de la baie Sainte-Catherine avec ses compagnons.

Cette invitation causa une grande joie à Neuhoff, car il la désirait. Il se rendit chez Van Sil sous le nom de baron Kepre. Ce pseudonyme ne donna pas le change au résident hollandais; il savait parfaitement quel était l'individu qu'il recevait, mais il feignit de l'ignorer[388].

[388] Viganego, consul de Gênes, à Lisbonne au Sérénissime Collège, le 30 juillet 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Richard, trouvant que tout cela était louche, était resté à bord sous le prétexte que son «humeur était plus disposée pour le cabinet que pour des agitations _incessables_». Cet anglais était un sage.

Keverberg faisait la navette entre la baie Sainte-Catherine et Lisbonne pour savoir ce qui se passait sur le navire. Il accomplissait ses messages à cheval. On ne voyait que lui, courant tous les jours: cela fit jaser en ville. Dans ses courses, il rencontra quatorze déserteurs de l'armée espagnole. Il les embaucha facilement, sans leur dire toutefois qu'ils auraient l'honneur de servir le roi de Corse allant reconquérir son royaume. Ils s'embarquèrent le lundi 22 juillet, amenant un enfant avec eux. Théodore fut très satisfait.

Keverberg avait, pendant la traversée, rempli l'office de cuisinier. Mais Neuhoff trouvant que sa cuisine était mauvaise, engagea comme maître-coq un provençal, nommé Joseph Paris, aux appointements de deux monnaies d'or par mois. Le 25 juillet, dans la matinée, le nouveau cuisinier vint à bord. Il avait grand air: il portait une veste écarlate, l'épée au côté et une perruque à queue.

On avait embarqué sur le navire des épiceries, du café, du chocolat, deux caisses contenant cent trente canons de fusil, une grande bouteille d'eau forte et trente-six seringues[389].

[389] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

Théodore ayant appris que Viganego, le consul de Gênes, avait eu une longue conférence avec son collègue anglais, fut consterné.

Viganego avait non seulement conféré avec le représentant d'Angleterre, mais encore avec le baron d'Albreet, résident impérial. Puis, il avait envoyé un certain Pisarello avec deux camarades, comme espions, à bord de _La Demoiselle Agathe_. Mais ils ne purent rien voir, car toutes les ouvertures étaient soigneusement closes. Ils aperçurent seulement, derrière une vitre, la tête d'un homme, qui semblait en faction. Les traîtres génois s'étaient, en outre, mis en rapport avec les deux autres passagers--Richard et Keverberg sans doute--et les entraînèrent à l'estaminet pour essayer de les faire parler et voir s'il n'y aurait pas moyen de faire «un bon coup». Ils virent embarquer les quatorze déserteurs; mais, malgré leur bonne volonté, ils ne firent rien d'utile[390].

[390] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Théodore avait ordonné au capitaine de croiser devant la baie Sainte-Catherine et de venir le chercher avec une garde sûre et bien armée. Le soir, au souper, il déclara à Van Sil qu'il était le roi Théodore Ier, souverain de la Corse. Le résident, qui savait parfaitement à quoi s'en tenir, simula la stupéfaction et se confondit en marques de respect[391].

[391] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

Neuhoff dit au résident qu'il ne comprenait pas pourquoi les Génois s'acharnaient contre lui et en voulaient à son existence. Il n'avait rien fait de mal. Appelé par les Corses, il ne s'était livré à aucune sollicitation pour obtenir la couronne. Il avait pour mission de les secourir dans leur détresse; il ne saurait manquer à ce devoir de charité. Il se proposait d'ouvrir l'île au commerce étranger et d'accorder la liberté de conscience[392].

[392] Lettre de Lisbonne du 30 juillet 1737 à Joseph Buonaroti: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.--Antonio Battistella, _op. cit._, p. 177.

Le 27 juillet, à deux heures après-midi, Neuhoff se rendit à bord de son navire, accompagné par son escorte et par Van Sil, à qui il offrit des rafraîchissements dans sa cabine. Les adieux furent solennels. A quatre heures, _La Demoiselle Agathe_ leva l'ancre et tira des salves[393].

[393] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._--Pignon à Amelot, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

Des sbires, régulièrement requis, se rendirent au port pour saisir le navire; ils arrivèrent trop tard. _La Demoiselle Agathe_ voguait, toutes voiles dehors, vers la haute mer. Le bruit courut qu'un passager avait débarqué et était parti mystérieusement vers l'Espagne. On crut que c'était Théodore[394]. Mais le roi se trouvait réellement sur le bâtiment.

[394] Viganego au Sérénissime Collège, Lisbonne, le 30 juillet 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

De Lisbonne en Méditerranée, la traversée eut lieu sans encombre. La mer était calme; le bateau naviguait lentement. Pour passer le temps, le baron rassembla ses gens sur le pont; il déclara aux déserteurs qu'il était roi de la Corse et leur demanda s'ils consentaient à le servir. «Oui! oui!» répondirent-ils. Il leur fit donner à chacun une chemise, une paire de bas et des souliers. Les soldats se montrèrent très satisfaits de cette largesse.

Neuhoff ordonna à Barentz de mettre le cap sur la Corse; il lui remit une carte scellée de ses armes, en lui disant de méditer sur la manière la plus convenable d'aborder. Le capitaine fut très embarrassé; il ne savait pas où se trouvait l'île. Il dut confesser son ignorance au pilote et lui dévoiler les projets. Le marin eut un mouvement de surprise et de «dégoût». Bien que plus âgé et plus brave que Barentz, il fit valoir les difficultés que présentait l'entreprise. Il avoua que lui, non plus, ne connaissait pas les ports de la Corse, et jugeait que le navire n'était pas suffisamment armé pour se défendre contre les Génois, en cas d'attaque. Théodore intervint et, à force de belles paroles et de promesses, il endormit les craintes du pilote. Il fit confectionner des cocardes, dont il gratifia son état-major. Il fit faire également deux paires de baguettes, une pour Keverberg, l'autre pour Richard. Ce dernier, selon le roi, était un honnête homme, très apte au commerce et aux finances; il connaissait plusieurs langues. Cela était parfait, mais il fallait qu'il devînt un guerrier; tout irait bien alors. Sur l'ordre du roi, on tailla dans des toiles un pavillon de Corse, qui fut hissé à la poupe du navire. Pendant une demi-heure, l'étendard royal flotta au vent, tandis que Sa Majesté se promenait sur le pont, remplie «de gloire et de contentement», distribuant des emplois à chacun. Théodore jugea bon de ne pas continuer cette scène trop longtemps. Sa vanité satisfaite, il reprit ses habitudes de prudence, fit descendre le drapeau et rentra dans sa cabine.

Le 3 août, un bâtiment suédois parut. On lui demanda des nouvelles. Il signala la présence de trois barques qui, selon toute probabilité, étaient montées par des Maures et qui lui avaient donné la chasse. Le 6, à l'aube, par un temps calme, _La Demoiselle Agathe_ était en vue d'Oran. A neuf heures, le capitaine aperçut sous le vent, trois barques et une galère. Certainement c'étaient les Maures. Comme cette flotille cinglait vers le navire et qu'on ne pouvait pas fuir, Barentz jugea inutile de virer de bord. Il fit arborer le pavillon anglais et cacher les soldats à fond de cale. Soudain, _La Demoiselle Agathe_ essuya un coup de canon à boulet et les quatre navires hissèrent le pavillon espagnol. Le bâtiment de Théodore amena ses voiles et Barentz dut aller à bord de la galère pour montrer ses papiers. Pendant ce temps-là, Théodore avait fait retirer le pavillon anglais et mettre, à sa place, celui de Hollande. Cela parut très louche. Le commandant de la flotille envoya des hommes armés à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour opérer une perquisition. Les caisses de fusils furent découvertes; on cria: «Des armes! Des armes!» Le navire hollandais fut envahi; des sentinelles, sabre en main, montèrent la garde sur le pont. Il s'ensuivit un grand tumulte; les gens de Théodore se crurent entourés par les «barbares»; les Espagnols injurièrent tout l'équipage. Le roi avait cet air d'autorité, qu'il savait prendre dans les grandes circonstances, ce qui ne l'empêcha pas d'être insulté comme le dernier des matelots. L'arrogance des Espagnols le fit entrer dans une grande fureur. Malgré le passeport hollandais, dont le capitaine était muni, _La Demoiselle Agathe_ fut conduite à Oran, où on arriva le 7 août à 6 heures du matin. Pendant toute la traversée, Sa Majesté n'avait pas décoléré.

Théodore écrivit au marquis de Vallejo, gouverneur général, pour lui dire qui il était, en lui demandant le secret, aide et assistance[395].

[395] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.

Dans la crainte de voir certaines puissances favoriser les Maures à son détriment, le gouvernement espagnol faisait exercer une surveillance étroite sur les côtes d'Afrique et imposait la visite aux bâtiments suspects de porter des armes ou des munitions. Le fait d'avoir tiré à boulet sur _La Demoiselle Agathe_, sans aucun avertissement préalable, et avant même que le bateau hollandais eût fait mine de résister, constituait un acte d'hostilité grave. Le gouverneur le reconnut, mais il n'en déclara pas moins le navire de bonne prise. Il envoya un détachement de grenadiers avec leurs officiers pour garder _La Demoiselle Agathe_, après y avoir fait mettre les scellés. L'équipage et les quatorze soldats, qui étaient restés à fond de cale pendant vingt-quatre heures, sans boire ni manger, furent conduits au château Saint-Jacques.

Je n'aurai garde d'omettre ce détail que je trouve dans le journal de voyage; il dépeint bien le personnage. «La grandeur d'esprit de Monsieur Théodore était si grande qu'afin de ne pas se lever pour saluer ces officiers, il feignit avoir la goutte, se faisant mettre un coussin à terre pour appuyer sa jambe droite. Mais quand il fut habillé, apparemment il s'était oublié de la goutte, ou il se figura que ces messieurs étaient tous aveugles, vu qu'il marchait ferme et cavalièrement».

Le roi se rendit chez le marquis de Vallejo, qui le reçut fort civilement. Le gouverneur lui dit qu'il allait envoyer sans tarder un courrier à Madrid pour demander des instructions. Il poussa la complaisance jusqu'à écrire sa lettre devant Théodore. Celui-ci donna quatre-vingts sequins à l'émissaire pour qu'il partît sur le champ. En attendant la réponse de la Cour, Vallejo se voyait contraint de loger Sa Majesté au château Saint-Charles. Le gouverneur entoura cette déclaration des plus grandes honnêtetés. Il fit venir son cheval afin que Neuhoff se rendît le plus commodément possible à la résidence qui lui était assignée. Puis, il recommanda à Don André Villalonga, gouverneur du château, de traiter son hôte avec toute «la splendeur» et les égards possibles. Le soir même, Richard, Keverberg et le cuisinier rejoignaient le monarque en prison. _La Demoiselle Agathe_ fut conduite à Marsa, où on lui enleva son gouvernail et ses voiles.

La détention fut douce; Vallejo et Théodore se comblèrent de politesses. Le gouverneur avait demandé à son prisonnier s'il ne possédait pas, à bord de son navire, quelques bouteilles de vin du Rhin. Le roi répondit qu'il en avait sept. Il les fit prendre avec quelques autres flacons, des confitures et des épices et envoya le tout à Son Excellence. Le gouverneur s'émerveilla de cette générosité; mais il eut des scrupules: le fait d'accepter des présents d'un détenu n'était pas très correct. Il prit seulement une bouteille de vin du Rhin et renvoya le reste à Théodore. Il y joignit douze flacons de Malaga, de Malvoisie et de Bourgogne et un billet aimable.

Quand on célébrait la messe au château, Théodore prenait, à la chapelle, la droite du gouverneur. Richard et Keverberg étaient protestants; mais ce dernier, très accommodant, allait également à l'office pour faire la cour à son maître. Richard était intransigeant; pour un empire, il n'aurait mis les pieds dans une église catholique. Il trouva la faiblesse de son ami très coupable et le lui dit. Du reste, il s'étonnait que Neuhoff allât à la messe, car, d'après les conversations qu'il avait eues avec lui, il le croyait aussi éloigné de la religion romaine que «l'est le ciel de la terre»[396]. Pourtant Théodore, en arrivant en Corse, s'était posé comme catholique; on a même été jusqu'à dire, nous l'avons vu, qu'il entendait trois messes par jour. Il n'était donc pas à une messe près. En tous cas, il ne se laissa jamais embarrasser par aucun principe religieux, de quelque confession que ce fût. Il ne faut voir dans les pratiques pieuses du baron au château Saint-Charles qu'un peu de cette hypocrisie qu'il savait manier à merveille.

[396] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

Malgré toutes les prévenances dont on l'entourait, Théodore n'était pas rassuré. Il craignait que la cour de Madrid, circonvenue par les Génois, ne le fît rester en prison ou amener sous escorte à Madrid. Il n'en fut rien heureusement.

Le 17 août, au matin, la réponse du gouvernement espagnol arriva. Vallejo avait ordre de remettre Neuhoff en liberté avec tous ses gens, de lui rendre son bâtiment et de lui rembourser les dépenses qu'il avait faites. Le gouverneur transmit cette bonne nouvelle à son prisonnier. Celui-ci en fut si heureux qu'il donna un louis d'or au messager et qu'il distribua d'autres gratifications. Vallejo envoya de nouveau son cheval au roi. En arrivant sur le navire, il trouva tout son monde. Ses soldats avaient perdu leurs bas et leurs souliers; il leur en fit donner d'autres. Il voulut faire acheter des boulets, mais on n'en trouva pas. Le 19 août, _La Demoiselle Agathe_ mit à la voile.

Neuhoff était très contrarié d'avoir perdu quelques jours à Oran. Il pensait que les Génois auraient eu le temps d'apprendre ses projets; ils pourraient donc empêcher son débarquement dans l'île. Il était nerveux, inquiet, ne pouvant reposer ni le jour ni la nuit. En mer, on rencontra un bâtiment anglais se rendant à Lisbonne. On lui demanda s'il avait aperçu quelque navire. L'anglais répondit non; Théodore lui fit dire de se méfier lorsqu'il se trouverait à la hauteur d'Oran. Tandis qu'il donnait ce conseil, il fit monter tous ses soldats dans les cordages et l'anglais, voyant qu'un si petit bâtiment portait autant d'hommes, fut dans une profonde admiration. Malgré ses anxiétés et ses craintes, le roi se mit à rire, car il était très satisfait d'avoir joué un bon tour.

Le 2 septembre, vers neuf heures du matin, alors que _La Demoiselle Agathe_ devait, selon le capitaine, se trouver à seize lieues environ des côtes de Sardaigne, le baron eut une grande frayeur en apercevant une voile à l'horizon. Il crut que c'était un bâtiment génois lancé à sa poursuite. Mais, bientôt, il se remit de cette alarme car le navire arbora le pavillon suédois. Théodore dit à ses deux acolytes: «Voilà une belle opportunité pour me sauver». Et, de suite, il prit ses mesures pour mettre ce projet à exécution. Il ordonna à Keverberg de le suivre, tandis que Richard resterait à bord de _La Demoiselle Agathe_ pour aller en Corse débarquer les munitions. Neuhoff déclara à ses gens que, lui absent, ce leur serait plus facile. On se rapprocha donc du navire suédois, qui s'appelait _Le Grand Christophe_, commandé par le capitaine Jonas Hee Kerhoet. Ce bâtiment avait pris un chargement de sel à Cagliari à destination de Stockholm. Barentz demanda à son collègue quelles étaient les nouvelles de la guerre entre les Russes et les Turcs. Jonas Kerhoet répondit qu'en Sardaigne on ne parlait que du roi Théodore. On savait qu'il se trouvait à bord d'un bâtiment hollandais faisant voile vers la Corse. Des navires génois croisaient autour de l'île afin de le prendre sûrement. Barentz fit la grimace, mais il ne dévoila rien. Cette conversation encouragea Sa Majesté dans son dessein de prendre le large. Le capitaine suédois demanda, à son tour, pourquoi deux des passagers de _La Demoiselle Agathe_ désiraient s'embarquer à son bord. On lui répondit que le navire ayant été pris par les Espagnols, et l'équipage molesté, les deux personnages voulaient interrompre leur voyage à Livourne pour aller en Angleterre et en Hollande porter leurs plaintes et obtenir réparation. Kerhoet consentit à les prendre moyennant vingt sequins et il s'engagea à les déposer dans un port d'Angleterre ou de Hollande. Après avoir écrit trois lettres pour des chefs corses, Théodore fit ses dernières recommandations à Richard en lui prodiguant les plus séduisantes promesses. Il monta sur le navire suédois avec Keverberg. Les deux bâtiments se séparèrent après s'être mutuellement salués. _Le Grand Christophe_ mit le cap sur Gibraltar, tandis que _La Demoiselle Agathe_ se dirigeait vers la Corse[397].

[397] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._--Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1737: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--Antonio Battistella, _op. cit._ p. 179.

La fuite du baron plongea Richard dans d'amères réflexions. Il les a consignées dans son journal et je les transcris ici en respectant son style: «Je m'avais depuis longtemps revêtu de patience, mais uniquement je ne faisais que me repentir d'avoir jamais vu ou connu Monsieur Théodore. Je lui fus recommandé par des amis en Hollande, qui, en même temps me firent des promesses qu'en peu de temps je ferais fortune, désignèrent sa personne pour un oracle, ce que je laisse à décider à ceux dont leur connaissance avec lui est plus vieille que la mienne qui n'est que de quatre mois. Mais le contenu de ce qui reste dit dans ce journal est assez suffisant pour convaincre à tous jugements impartiaux, que toute sa conduite dans ce voyage ne porte pas des marques d'un esprit judicieux»[398].

[398] _Journal de voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._

Richard ne fut pas le seul à qui le départ du roi causa un désappointement; le capitaine se trouva dans un cruel embarras. Malgré tout, on poursuivit le voyage. Le 6 septembre, à midi, on aperçut la Corse et, vers le soir, _La Demoiselle Agathe_ se trouva à quatre lieues de l'île. Le vent était favorable, le temps splendide; la nuit il y eut un beau clair de lune; aucune voile n'apparaissait à l'horizon; la route était libre. Mais le capitaine s'agitait comme un fou, il allait et venait avec le pilote, descendait dans sa cabine pour consulter la carte, que lui avait remise le roi, puis il remontait sur le pont, se frappant la poitrine en s'écriant qu'il n'était jamais venu en Corse, qu'il n'avait presque pas entendu parler de cette île et qu'il n'en connaissait ni les ports, ni les atterrages. Il risquait donc de perdre son navire et d'exposer sa vie et celle de ses matelots. Le pilote, «qui était un vieux renard», dit qu'il avait prévu tout cela dès le début de l'expédition. Pour l'instant, il n'y avait qu'à choisir entre deux partis: aller en Corse, ou prendre la mer dans la direction de Livourne. Maître Barentz se mit alors à récriminer contre Lucas Boon. La nuit approchant, on remit la solution au lendemain. Le soir, au souper, le capitaine demanda à Richard quel était son avis. Le secrétaire de Théodore partit d'un éclat de rire, «mais en vérité, dit-il, c'était une risée plus pleine de chagrin que celle de Démocrite». Barentz trouva qu'il n'y avait rien de risible dans la situation et que cette gaîté n'était pas le fait d'un homme spirituel. «Non, non, mon ami, répliqua Richard, ce n'est pas à présent que le bon esprit est capable de raccommoder les inadvertances que l'on a ci-devant commises; et je ris parce que de la première heure, depuis notre départ de Lisbonne, j'ai prévu que nous entrerions autant dans l'île que d'aller à Constantinople». Et il ajouta qu'il était absolument convaincu que Théodore n'avait jamais eu l'intention d'aller en Corse. Le commandant se contenta de répondre: «Le temps nous apprendra autrement».