Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 13
Neuhoff avait à Amsterdam de vieilles dettes se montant à un chiffre très élevé[368]. Un marchand lui avait jadis prêté cinq mille florins. Ce commerçant était mort; les tuteurs de ses enfants avaient trouvé dans ses papiers l'obligation du baron. Apprenant par la rumeur publique que celui-ci était incognito à Amsterdam, ils essayèrent, mais en vain, de le découvrir. Théodore avait bien un appartement chez l'aubergiste Ham, seulement il n'y couchait jamais. Prétextant des voyages, il logeait pendant quelques jours à une extrémité de la ville, pendant une autre semaine, il gîtait dans un quartier tout à fait opposé; il était introuvable. Les créanciers s'adressèrent à un «malheureux fainéant», nommé Van Hochum, qui rôdait à travers les rues. Ils lui donnèrent le signalement exact de leur débiteur. Ils vêtirent «superbement» le mendiant et le lâchèrent après lui avoir promis cent ducats, s'il parvenait à découvrir Neuhoff et à le faire arrêter.
[368] De la Ville, faisant l'intérim de Fénélon, ministre de France à La Haye, à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737: Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Le comte Borré de la Chavanne, ministre sarde à La Haye, au roi de Sardaigne, La Haye, le 23 avril 1737: _Lettere ministri_, mazzo Olanda, mazzo 33. Archives d'État de Turin.--Suivant ces deux ministres, les dettes de Théodore, en Hollande, se montaient à dix-sept mille florins. Une relation de l'arrestation de Théodore indique le chiffre de trente mille florins.
Déguisé en seigneur, Van Hochum était méconnaissable. Il se mit à parcourir la ville, furetant dans les estaminets et dans les auberges. Il apprit bientôt que Théodore logeait, pour l'instant, au cabaret du _Cerf rouge_. Le coquin l'y trouva et le reconnut; mais, voulant s'assurer de son identité, il s'insinua auprès de lui et se mit à lui débiter toutes sortes de fables.
Le roi se tenait sur la réserve; il ne s'était pas nommé. Cependant «il goba» toutes les histoires du traître. Celui-ci--un homme retors--employa un moyen infaillible pour faire jaser le baron: il lui proposa de l'argent. Il désirait, dit-il, obtenir un brevet de capitaine, en échange duquel il remettrait quatre-vingt mille florins comme garantie de sa bonne conduite.
Une pareille proposition impressionna Neuhoff. Sa prudence s'effaça devant la perspective de la forte somme. Il déclara ses noms, titres et qualités et dit qu'il était disposé à délivrer le brevet en question revêtu de son sceau royal. Le mendiant, certain de tenir son homme, revint le lendemain au _Cerf rouge_. Il arriva hors d'haleine et se précipita tout essoufflé dans la chambre du roi en criant: «Sauvez-moi; je suis perdu; cachez-moi. Les archers sont à mes trousses!» Effectivement, la police le suivait; c'était lui qui l'avait fait venir. Van Hochum feignit de mettre l'épée à la main pour se défendre. Les archers, sans s'occuper de lui, allèrent directement à Théodore, et le chef, lui mettant la main sur l'épaule, lui déclara qu'il l'arrêtait pour dettes. Durant toute la journée, le malheureux souverain fut gardé à vue par un _bode_, sorte d'huissier. Le lendemain, on transféra le prisonnier dans un autre cabaret situé près de l'Église Neuve, dans lequel on mettait ceux qu'on tenait en arrêt civil. Cela se passait le 17 avril.
Cette arrestation fit quelque bruit. Le triste sort du roi de Corse excita «la compassion de tous les honnêtes gens». Plusieurs personnes de qualité vinrent le voir.
Il reçut les visiteurs avec dignité, mais «très laconiquement». On le trouva bel homme; il était haut de cinq pieds et demi, fort, d'une carrure toute germanique; il avait l'air hardi en même temps que spirituel. Il parlait couramment sept langues[369].
[369] _Relazione del modo con cui vienne scoperto nella città d'Amsterdam il barone Teodoro di Neuhoff, re di Corsica, e dell'arresto fattone eseguire dai vari crÉditori del medesimo: Materie politiche, negoziazioni colla Corsica_, mazzo 1º d'addizione. Archives d'État de Turin.
Dans sa détresse, Théodore écrivit au marquis de Saint-Gill, ambassadeur d'Espagne à La Haye. Il offrait de céder au roi des Deux-Siciles tous ses droits sur la Corse aux conditions suivantes:
«1e Sa Majesté Catholique lui donnera quelque commandement dans les troupes espagnoles destinées contre les Africains;
«2e Le marquis de Saint-Gill engagera le consul résident d'Espagne, à Amsterdam, à le cautionner, lui, baron de Neuhoff, pour la somme de trois mille pistoles».
Il demandait à l'ambassadeur d'envoyer sans délai un exprès à Madrid pour porter ses propositions et de lui accorder asile dans l'hôtel d'Espagne, à La Haye, jusqu'à la réponse. Cette lettre, datée du 19 avril, surprit M. de Saint-Gill; il hésita un instant sur le parti qu'il devait prendre. Il se décida enfin à répondre au baron qu'il ne pouvait rien faire pour lui[370].
[370] De la Ville à Amelot, La Haye, le 23 avril 1737: Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Le prisonnier allait être transféré à la maison de ville, lorsque plusieurs personnes, émues de voir ce misérable monarque traîné en cachot, se concertèrent pour le tirer de ce fâcheux pas.
S'il n'y avait eu que les cinq mille florins réclamés par les héritiers du marchand, les bonnes âmes auraient pu garantir cette somme. Mais, dès que l'arrestation du baron fut connue, une nuée de créanciers surgit. Il en vint de tous les côtés, qui prirent arrêt contre lui, si bien qu'il se trouva écroué pour une somme de dix-huit à vingt mille florins. Les amis du prisonnier ne se découragèrent pas; ils tinrent plusieurs conférences. Ils décidèrent, dans un superbe accord, de désintéresser les créanciers du roi pour obtenir son élargissement, et ils allaient compter l'argent lorsqu'arrivèrent de nouveaux créanciers. Un mardi, à cinq heures trois quarts, on obtint un nouvel écrou contre Théodore pour cinq cents livres sterling, le lendemain un autre pour six cents florins. Décidément ils étaient trop. Malgré leur bonne volonté, les amis charitables durent renoncer à leur projet, parce que, nous dit-on, ils s'aperçurent que «c'était la mer à boire»[371].
[371] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Un mercredi matin, à huit heures et demie, l'infortuné baron fut mis dans la prison de la maison de ville, où l'on incarcérait les débiteurs récalcitrants. On le logea dans une cellule séparée et on le traîta avec égard. Le nombre de ses dettes laissait supposer qu'il resterait longtemps sous les verrous[372].
[372] «Chaque jour de nouveaux créanciers se produisent, qui aggravent son écrou et il ne lui sera pas aisé de trouver les sommes qu'on lui demande».--De la Ville à Amelot, La Haye, le 7 mai 1737: Correspondance de Hollande, vol. 423. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye, le 7 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
Le jour même où le ministre de France et le ministre sarde signalaient à leur gouvernement la difficulté pour Théodore de se libérer promptement, celui-ci sortait de prison.
Van Hochum ne s'était pas contenté des cent ducats stipulés par les héritiers du marchand; il avait écrit au Sénat de Gênes pour l'informer de la détention de Théodore et demander la récompense promise[373]. Il est vraisemblable de croire que la république fit la sourde oreille.
[373] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
On s'attendait à voir les Génois réclamer impérieusement le prisonnier aux États Généraux. La question était de savoir si leurs Hautes Puissances feraient droit à cette requête.
Théodore était un personnage encombrant pour le gouvernement hollandais. Celui-ci répugnait à l'idée de le livrer entre les mains de ses ennemis. D'un autre côté, il ne voulait pas froisser ouvertement les Génois. Aussi disait-on que les autorités ne feraient rien pour empêcher son évasion. Les gazetiers reçurent l'ordre de ne pas parler de Neuhoff dans leurs feuilles. Plusieurs membres du gouvernement allèrent jusqu'à dire que le roi de Corse ne se trouvait pas en Hollande[374].
[374] _Relazione_: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--De la Ville à Amelot, La Haye, le 25 avril 1737: Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye, le 30 avril 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.
La nouvelle de l'arrestation du roi fut apportée dans l'île par le comte Antoine Colonna et Jean-Baptiste Sinibaldi. Ces deux individus qui se donnaient, l'un, le titre de colonel d'infanterie, l'autre, celui de capitaine dans le régiment des gardes corses de Théodore, s'étaient embarqués à Nice sur une felouque. Arrivés à Aléria, ils se rendirent au milieu des rebelles campés devant Bastia. La nouvelle fut accueillie avec consternation, car Neuhoff n'avait jamais eu plus de popularité parmi les Corses que depuis son départ. Colonna et Sinibaldi apportaient, dit-on, à Orticoni et à Paoli des lettres de Théodore leur racontant son aventure.
On apprit dans Bastia l'emprisonnement du roi. Le gouverneur génois, Rivarola, essaya d'en tirer parti. La situation devenait de plus en plus précaire. Il était impossible de se ravitailler et on devait faire venir de Gênes toutes les provisions nécessaires. Rivarola fit faire du haut des remparts une proclamation promettant aux rebelles un pardon général. Il leur proposa d'envoyer des députés pour discuter les conditions de la paix basée sur la convention passée avec l'empereur. Les mécontents écoutèrent en silence. Pendant un instant, ils se recueillirent, laissant au héraut le temps d'espérer une réponse favorable. Subitement, un immense cri retentit: «Vive le roi Théodore notre père!» Puis, ils firent dire au gouverneur qu'ils espéraient toujours en leur souverain et que si celui-ci ne se trouvait plus en état de les aider, quelqu'un des siens viendrait sûrement les secourir. Ils appuyèrent cette réponse d'une fusillade nourrie qui dura trois heures. L'alarme se répandit dans Bastia; on organisa la résistance. Finalement, les Corses firent prisonniers sept ou huit malheureux Génois qui se trouvaient dans un poste avancé[375].
[375] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 316-318.
La joie fut grande à Gênes lorsqu'on apprit l'incarcération du roi de Corse. Si les magistrats ne l'avaient empêché, les particuliers auraient illuminé. Mais, comme dit un journal, ce n'eût été que des «feux de paille»[376]. En effet, on apprit bientôt l'élargissement de Théodore. A Gênes, on voulait absolument que ce fût l'ambassadeur d'Espagne, à La Haye, qui l'eût fait mettre en liberté. On disait que si officiellement il avait déclaré ne pouvoir accorder sa protection au baron, il se serait entremis secrètement en sa faveur[377]. Les Génois voyaient des conspirations partout. Cette fois-ci, la protestation officielle disait vrai. Théodore, pour l'instant, semblait avoir renoncé aux intrigues politiques; il allait faire de sa royauté une vaste entreprise commerciale[378].
[376] _Mercure historique et politique de Hollande_, numéro de juin 1737.
[377] Campredon à Amelot, Gênes, le 16 mai 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 353.
[378] J'ai dû reconstituer cette partie de la vie de Théodore avec des documents très postérieurs.
Au moment où l'expédition française, en Corse, se préparait, c'est-à-dire à la fin de l'année 1737, Amelot envoya à Livourne le sieur Pignon. Celui-ci avait pour mission spéciale de se tenir au courant de tous les faits et gestes des Corses un peu influents dont Livourne était le rendez-vous. Pignon se trouva en rapport avec un insulaire très au courant des démarches de Théodore en Hollande après sa captivité. Dans une lettre datée du 13 janvier 1738, Pignon rapportait tous ces détails à Amelot. Du reste, Campredon, le 2 octobre 1738, fournit à Amelot des renseignements très précis sur les intrigues de Théodore au sortir de prison. Il tenait ces détails--nous verrons comment--d'un des secrétaires de Théodore. Les récits de Pignon et de Campredon concordent absolument. Ce sont ces rapports qui m'ont servi pour cette période. La correspondance de Pignon figure dans le volume _Corse_ no 1 aux archives du Ministère des affaires étrangères. Elle a été publiée par M. l'abbé Letteron dans: _Pièces et documents divers pour servir à l'histoire de la Corse pendant les années 1737-1739_. Bulletin de la Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse; Bastia, 1893.
Il avait pour ami, à Amsterdam, le sieur Lucas Boon, député aux États pour la province de Gueldre, négociant, adonné à l'alchimie, intrigant, âpre aux affaires et parfaitement fait pour s'entendre avec le petit-fils du drapier de Liège.
Lucas Boon alla plusieurs fois à la prison rendre visite au roi. Celui-ci parla de son royaume et éblouit le marchand en énumérant toutes les richesses qu'on pourrait tirer d'un pays neuf et fertile. Boon se mit en rapport avec les sieurs César Tronchin, Daniel Dedieu, ancien président des Échevins d'Amsterdam et un autre négociant nommé Neufville. Le député alchimiste leur insinua que Théodore serait en mesure de chasser les Génois de la Corse s'il trouvait quelque argent pour acheter des munitions. Le baron s'engagerait à rendre les sommes qui lui seraient avancées en fournissant de l'huile d'excellente qualité et calculée à très bas prix. Boon déclara que cette marchandise était abondante en Corse. L'île appartenait presqu'entièrement au roi et les Génois étaient impuissants à lui ravir ses possessions.
Ces marchands, pour la plupart israélites, furent séduits par la perspective de bénéfices considérables. Le prix de l'huile fut débattu et l'affaire conclue. Tronchin, Dedieu, Neufville et Boon s'associèrent pour commanditer Théodore. Il s'agissait d'une somme assez considérable. Boon, qui avant tout était un homme d'affaires, loin d'avoir fourni sa quote-part dans l'association, aurait retenu une commission sur l'argent avancé au roi. Il fut entendu qu'on organiserait, sans retard, l'expédition destinée à porter les armes et les munitions en Corse en échange de l'huile. Boon se fit charger de la correspondance à laquelle l'expédition donnerait lieu[379].
[379] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.
D'après une lettre d'Amsterdam plusieurs personnes s'étaient mises en mouvement pour obtenir l'élargissement du roi. Le comte de Golowkin, ministre de Russie à La Haye, pendant un séjour qu'il fit à Amsterdam, eut plusieurs conférences avec Dedieu, qui avait représenté la Hollande en Russie. Ces deux personnages auraient contribué, par leurs démarches, à la mise en liberté de Théodore. Les créanciers durent se contenter d'une «caution juratoire», c'est-à-dire de la promesse faite sous serment par leur débiteur de les payer dès qu'il le pourrait. Le baron aurait, à cet effet, élu domicile à Amsterdam. Ces dispositions regardaient les créanciers étrangers. Quant à ceux de Hollande, il paraîtrait que l'arrêt, qu'ils avaient obtenu contre Théodore, n'était pas dans les formes voulues. Ils durent, dans ces conditions, renoncer aux poursuites. D'ailleurs, il ne niait aucune dette. Il demandait seulement du temps pour s'acquitter[380].
[380] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737, communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de Hollande, vol. 423. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Il est probable que Théodore paya, avec l'argent mis à sa disposition par les marchands, quelques-uns de ses créanciers les plus impatients. Il fut cité devant la chambre des Échevins. Ayant toujours le sentiment--on pourrait dire la folie--des grandeurs, il demanda à comparaître avec son chapeau, son épée, sa canne et ses gants. Cette satisfaction lui ayant été accordée, il arriva à l'audience et se tint debout. Le tribunal se leva et resta debout également. Jamais les magistrats n'avaient agi ainsi. Le cas n'était pas banal: les échevins voyant rarement un souverain comparaître devant eux. On déféra le serment à Théodore. Il jura de régler ses dettes dès qu'il se trouverait en état de le faire. Cette promesse enregistrée et toutes les formalités accomplies, il se retira.
Une foule énorme s'était amassée devant la maison de ville pour voir un homme, dont le nom avait fait tant de bruit dans le monde. On l'attendait à la sortie principale. La curiosité populaire fut déçue, car, suivant son habitude, il se déroba par une porte de derrière. Un carrosse l'attendait; il y monta et disparut. Il alla se reposer chez ses amis, sans doute dans la maison de campagne de Daniel Dedieu[381].
[381] Extrait d'une lettre d'Amsterdam du 12 mai 1737, communiquée le 14 mai par de la Ville à Amelot: Correspondance de Hollande, vol. 123. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Borré de la Chavanne au roi de Sardaigne, La Haye, le 14 mai 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 315-316.
III
Il faut croire que la défense qui avait été faite aux gazetiers de parler de Théodore n'était pas bien sérieuse. Les feuilles continuèrent à mentionner ses hauts faits; seulement, le ton avait changé. Au mépris et à l'ironie, avec lesquels ils avaient flétri le départ de Corse, succédaient des termes flatteurs. Les notes insérées dans les journaux prenaient un air de réclame. Les commerçants, commanditaires du roi, savaient que le concours de la presse est chose indispensable quand on lance une affaire. Ils s'étaient arrangés de façon à l'avoir.
Lucas Boon fréta, à Flessingue, un petit bâtiment nommé _La Demoiselle Agathe_, commandé par le capitaine Gustave Barentz et portant onze hommes. Le navire vint à l'île du Texel pour faire son chargement. Le négociant fit embarquer deux canons en fer, quelques barils de poudre, de l'acier, du plomb, des barres de fer, une caisse de papier à écrire, de l'amidon, des fusils, des mousquets, des pistolets, des trompettes, des étoffes, des souliers «et autres bagatelles en petite quantité»[382].
[382] Pignon à Amelot, Livourne, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.
Au mois de mai, Théodore prit à son service, comme secrétaire, un anglais natif de Guernesey, appelé Denis Richard. C'était un garçon d'esprit et très capable. Neuhoff avait également engagé un nommé Giraud, dit Keverberg, fils d'un capitaine de dragons hollandais.
Le 26 juin, Denis Richard et Keverberg reçurent l'ordre de se rendre au Helder, petite ville située à une lieue environ de l'île du Texel. Là ils devaient descendre à l'auberge «les armes d'Amsterdam» et attendre un personnage, qui leur donnerait de nouveaux ordres. Tronchin avait bien recommandé aux deux employés de ne pas trahir l'incognito de Sa Majesté, qui désirait passer pour un gentilhomme nommé Villeneuve. Richard et Keverberg arrivèrent au Helder le 27 juin, vers midi. Le même jour, à trois heures, une chaise de poste amena le personnage annoncé. Celui-ci descendit à l'auberge et fit demander Richard et Keverberg. Ils se rendirent dans sa chambre. Après les salutations, l'individu, qui était Lucas Boon, remit aux deux secrétaires une lettre de Tronchin leur ordonnant de suivre ponctuellement toutes les instructions qui leur seraient données. Boon et Keverberg s'embarquèrent pour le Texel; ils trouvèrent le navire en rade, prêt à mettre à la voile au premier vent favorable.
Mais Lucas Boon était fort «tribulé», car il vit beaucoup de gens étrangers à la mine suspecte. Il écrivit sur le champ à Théodore qu'il ne serait pas prudent pour lui de venir s'embarquer au Texel. Il l'engagea à se rendre à Wyk-aan-Zée, à douze lieues de l'île; là il prendrait une barque de pêcheur pour le conduire en mer où il trouverait le navire. _La Demoiselle_ _Agathe_ devait arborer au grand mât une flamme aux couleurs anglaises. Il lui envoyait un pavillon pareil pour la barque. Keverberg, chargé de la commission, partit en chaise. Il se rendit chez Daniel Dedieu, où il prit Sa Majesté. Le 29 juin, à l'aube, Boon et Richard s'embarquèrent. A neuf heures du matin, on leva l'ancre pour aller en mer à la rencontre de la barque portant Théodore. Un vent violent se mit à souffler. Le pilote déclara qu'il ne pouvait pas diriger le navire dans la direction de Wyk-aan-Zée. Il fallait ou gagner la haute mer ou rentrer au Texel. Boon donna l'ordre de revenir. Aussitôt le navire ancré au port--vers midi--le négociant partit en poste pour courir à la recherche de Théodore. Il arriva à Wyk-aan-Zée, où il apprit que le seigneur et son secrétaire avaient pris une barque et qu'ils étaient en mer depuis le matin.
Théodore et Keverberg avaient navigué toute la journée à la recherche de _La Demoiselle Agathe_. La nuit était venue: le patron décida qu'on irait au Texel. A onze heures du soir, la barque arriva et Sa Majesté s'embarqua sur _La Demoiselle Agathe_.
Pendant ce temps là, Boon, très marri, cherchait Neuhoff. Il revint au Texel, le 30, vers neuf heures du matin et éprouva une grande joie en voyant le roi installé à bord.
A quatre heures de l'après-midi, _La Demoiselle Agathe_ mit à la voile[383].
[383] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe, _maistre Gustavius Barentz, parti de Texel le 30e juin et arrivé à la rade de Livourne le 13e septembre de 1737_: _Corsica 1737-1738_ N. 1/2121. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Ce journal a été rédigé par Denis Richard, qui ensuite le livra au gouvernement génois.--Antonio Battistella, _op. cit._, p. 176.
Maître Gustave Barentz commandait pour la première fois un bâtiment. A son inexpérience, il joignait, paraît-il, un «jugement très limité» et n'avait «aucune pénétration». Il ne se doutait pas qu'il avait le roi de Corse comme passager. Boon lui avait dit que le monsieur embarqué était un certain Bookmann associé du sieur Evers, négociant à Livourne[384]. Keverberg passait pour inspecteur des magasins et Richard pour le secrétaire général de l'entreprise commerciale. Le capitaine crut facilement toutes ces histoires. Du reste, le navire avait été officiellement frété pour Livourne.
[384] Bookmann et Evers existaient réellement. Ils étaient à Livourne les correspondants de Lucas Boon.--Pignon à Amelot, le 13 janvier 1738: Abbé Letteron, _Pièces et documents_, p. 95-99.--_Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._
A neuf heures du soir, quand le navire fut en pleine mer, Lucas Boon débarqua, en recommandant à Barentz d'avoir le plus grand soin du monsieur. Il ajouta que celui-ci lui donnerait en route une lettre contenant de nouvelles instructions[385].
[385] _Journal du voyage du navire_ La Demoiselle Agathe: _loc. cit._