Théodore de Neuhoff, Roi de Corse
Part 12
Neuhoff et sa suite arrivèrent à Solaro, un pauvre hameau. Les habitants prirent cette troupe pour un clan ennemi, venant de l'autre versant de la montagne. Ils s'échappèrent dans le maquis. Il fallut courir après eux et Costa les désabusa. Le grand-chancelier leur apprit que c'était le roi Théodore et ses gens qui se trouvaient parmi eux. Les paysans, à demi-rassurés, rentrèrent au village. Ils se mirent à contempler avec curiosité les traits de ce souverain, dont ils avaient vaguement entendu parler. Ils lui rendirent hommage avec de grandes marques de respect et lui offrirent tout ce dont il pouvait avoir besoin. L'un d'eux tua un mouton qu'il fit rôtir, tandis que d'autres apportaient quelques provisions[332]. Le roi se sentit un peu réconforté par les soins de ces braves gens. Le souper fut «pastoral, mais agréable». Les malheureux purent se coucher dans de vrais lits. A la vérité «ils étaient durs, mais propres». Cette nuit fut douce et, pour bercer le sommeil de Sa Majesté, les gens de Solaro, selon la coutume, improvisèrent des chansons[333].
[332] _Journal de Costa._
[333] _Ibidem._
Le lendemain, la caravane se remit en route. Les difficultés recommencèrent. Pendant trois jours les fugitifs endurèrent de grandes fatigues. Ils souffraient; les nuits étaient froides. Le roi essayait de se garantir avec son manteau de pourpre déteinte et sa fourrure usée. Ce n'était plus le brillant seigneur portant fièrement la perruque cavalière et l'épée espagnole, distribuant des mirlitons d'or.
Les voyageurs atteignirent enfin une petite ville sur le bord de la mer, près de Solenzara[334]. Voulant dépister les espions génois, Théodore avait pris un habit ecclésiastique. Après une attente longue et pleine d'anxiété, une voile parut enfin. C'était une barque provençale de Saint-Tropez, commandée par le patron Décugis[335]. Ce bâtiment avait été frété pour transporter, sur le continent, des déserteurs espagnols réfugiés en Corse et que des officiers de Sa Majesté Catholique étaient venus réclamer.
[334] _Ibidem._
[335] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 117.--Lettre de Campredon du 22 novembre, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 323.
Théodore et Costa s'embarquèrent tristement. Le roi remercia ses compagnons; il leur donna la poudre et les balles qu'il avait avec lui et leur remit un exemplaire de son manifeste pour être publié[336].
[336] _Journal de Costa._
La barque partit; peu à peu la terre de Corse s'effaça pour ne devenir bientôt qu'une ombre indécise, comme avait été la royauté du baron de Neuhoff.
Pendant la traversée, Théodore fut sur le point de tomber entre les mains des Génois. Le gouverneur Rivarola, informé par ses espions de la fuite du roi, avait envoyé une felouque armée en guerre croiser devant Aléria. Le bâtiment génois aperçut la barque provençale faisant route vers les côtes de Toscane. Sans se soucier du pavillon français, la felouque avait donné la chasse au bateau qui portait Neuhoff, et l'accosta. Les Génois voulurent opérer une perquisition, mais un officier espagnol s'interposa en leur conseillant de respecter le pavillon d'une nation amie. Les Génois s'éloignèrent[337].
[337] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 287.--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 83.
Théodore débarqua à Livourne le 14 novembre, à quatre heures de l'après-midi, en s'entourant du plus grand mystère[338]. Il n'avait plus rien avec lui, sauf quelques bribes d'argenterie, restes d'une splendeur éphémère.
[338] _Journal de Costa._
CHAPITRE IV
La fuite de Théodore et les gazettes.--Séjour à Florence.--Jean-Gaston de Médicis et le roi de Corse.--Inquiétude des Génois.--Leurs démarches à Paris.--Passage de Théodore en France.
Son arrivée en Hollande.--Son arrestation pour dettes.--Il est mis en liberté.
Il monte une opération commerciale.--Ses commanditaires.--Il frète des navires.--Son voyage sur _la Demoiselle Agathe_.--Ses aventures à Lisbonne et à Oran.--Sa fuite en pleine mer.
_La Demoiselle Agathe_ à Livourne.--Denis Richard.--Aventure tragique du _Yong-Rombout_.--Intrigues à Naples.--Protestation des Génois.--Réponse des États-Généraux de Hollande.--Mort de Costa.
I
La fuite de Théodore avait été promptement connue en Europe. Les gazettes en racontèrent les péripéties. Mais aussitôt après le débarquement des fugitifs à Livourne, on avait perdu leurs traces[339].
[339] Le consul de France à Livourne fit mettre le patron Décugis aux arrêts. La république de Gênes avait, en effet, demandé aux puissances maritimes d'interdire à leurs nationaux de faire le commerce avec les rebelles. Néanmoins Décugis fut promptement remis en liberté.
Maurepas à Campredon, le 13 décembre 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 328.--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 287.
Le marquis de Rivarola, vice-roi de Sardaigne,[340] avait fait saisir au mois de novembre un paquet de lettres de Théodore. Cette correspondance avait été envoyée par un certain Mela à sa femme, avec recommandation de la faire tenir au consul d'Angleterre. Il y avait deux lettres pour Livourne, deux à destination d'Alger et enfin une pour le consul anglais, dans laquelle Neuhoff lui promettait une forte récompense s'il pouvait lui fournir de l'artillerie et des munitions et il affirmait qu'il était d'accord en cela avec la cour de Londres[341].
[340] Il faut distinguer le marquis de Rivarola des deux personnages dont j'ai déjà eu occasion de parler: Rivarola, le gouverneur génois à Bastia, et Dominique Rivarola, l'agent des Corses à Naples.
[341] Le marquis de Rivarola au comte Trivera, le 27 novembre 1736, _Genova. Lettere Ministri 1737-1745_, mazzo 16. Archives d'État de Turin.
Avant même de savoir ce que Neuhoff allait faire, on «tympanisait fort sa conduite», disaient les feuilles publiques. «Après avoir commencé, il ne devait pas finir aussi honteusement..... Il s'expose à la risée de l'Europe ou à passer pour un lâche»[342].
[342] _Mercure politique et historique de Hollande_, décembre 1736.
Ces accès d'indignation ne dureront pas. Il y aura dans les gazettes de Hollande un revirement étrange en faveur du baron.
Trois jours après l'arrivée à Livourne du roi fugitif déguisé en prêtre, le comte Lorenzi, envoyé de France à Florence écrivait: «Il est vraisemblable qu'on en aura bientôt des nouvelles, car une personne si remuante ne pourra pas se tenir longtemps cachée»[343]. On ne tarda pas à savoir, en effet, qu'aussitôt débarqué, Théodore s'était rendu dans une maison de campagne à Pescia, petite ville située à quelques lieues de Lucques. Dans sa retraite il écrivit beaucoup et il dépêcha vers Rome un courrier, auquel il donna vingt sequins. Il se rendit bientôt dans une maison à deux lieues de Florence, puis il vint résider en ville, changeant souvent d'habit et de demeure[344], pour dépister les recherches des Génois, gens fort indiscrets. Ceux-ci se donnaient un mal énorme pour avoir des renseignements sur lui. Sorba, envoyé de Gênes à Paris, alla trouver Maurepas, ministre de la marine, et lui demanda de faire arrêter le fugitif et ses compagnons s'ils venaient en France. Les cinq esclaves turcs, qui avaient accompagné le baron, s'étaient rendus à Marseille. Sorba exigeait qu'ils fussent livrés à la république. Maurepas répondit que, par suite des traités existant entre la France et la Porte Ottomane, tout sujet musulman devenait libre en mettant le pied sur le territoire français. Comme l'envoyé de Gênes insistait, le ministre finit par dire que les turcs devaient avoir déjà quitté Marseille pour retourner dans leur pays[345].
[343] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 17 novembre 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[344] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 1er décembre 1736: _Ibidem_.
[345] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 17 décembre 1736: Correspondance de France, _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
Augustin Viale, ce négociant génois, qui représentait à Florence la république, insista auprès des autorités grand-ducales pour que Théodore fût mis en lieu sûr. On demanda à ce diplomate si son gouvernement lui avait ordonné de faire cette démarche. Viale répondit qu'il n'avait pas encore d'instructions précises à cet égard, mais que très certainement il allait en recevoir. On lui dit d'attendre; quand ces instructions lui seraient parvenues, on verrait ce qu'on pourrait faire[346].
[346] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 8 décembre 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Les ordres de la république arrivèrent. Muni des pouvoirs réguliers, Viale réclama officiellement au gouvernement toscan l'arrestation de Neuhoff et de trois chefs corses qui l'accompagnaient. Après en avoir référé au grand-duc, les ministres répondirent à l'envoyé génois que sa requête était admise et que des ordres avaient été donnés en conséquence. Viale garda le secret afin que le misérable ne pût pas s'échapper. Au nom de son gouvernement, il promit quatre cents pistoles au chef des archers s'il capturait Théodore et sa bande. Mais l'envoyé génois n'avait aucune confiance dans les promesses du gouvernement toscan. Il ne se trompait pas[347].
[347] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736: _Ibidem_.
La république avait, en attendant, fait arrêter le confesseur du baron et le tenait en prison, espérant le faire parler; mais le confesseur s'était, selon son devoir, renfermé dans un silence absolu[348].
[348] Campredon à Maurepas, 20 décembre 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 328. Ce confesseur devait être un de ces prêtres qui entouraient le roi et auquel celui-ci aurait donné ce titre purement honorifique, car il est vraisemblable que Sa Majesté ne pratiquait pas beaucoup.
Théodore avait à Florence, comme ami, un certain Baglioni, qui était le valet de chambre favori du grand-duc[349]. Par son intermédiaire, il obtint une audience du prince. Jean-Gaston était le dernier rejeton des Médicis. N'ayant pas d'héritier, sa succession était promise à François de Lorraine. Aussi ses dernières années s'écoulaient-elles dans l'oisiveté au milieu des plaisirs les plus licencieux. Matérialiste, Jean-Gaston aurait donné quelques mois plus tard le triste spectacle d'une fin athée, si sa vertueuse sœur n'avait eu soin, pendant sa dernière maladie, de faire tenir un jésuite en permanence dans sa garde-robe, prêt à administrer le moribond au moment voulu. Comme tout bon toscan, Jean-Gaston détestait les Génois. Cette haine venait de ce que les Génois avaient toujours essayé de ruiner le commerce de Livourne, pour l'attirer à eux[350]. Le dernier des Médicis se fit donc un malin plaisir de recevoir Théodore. Le roi demanda au prince sa protection. Celui-ci la lui accorda, à condition qu'il se tiendrait caché et qu'il congédierait les Corses, qui étaient avec lui[351]. Jean-Gaston aurait même donné au souverain cent sequins en lui disant ironiquement: «_Fra noi Principi scaduti queste galanterie si possono fare._ Entre nous princes déchus, ces galanteries peuvent se faire»[352].
[349] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 174.
[350] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 26 janvier 1737: Correspondance de Florence, vol. 88. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[351] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 15 décembre 1736, vol. 87: _Ibidem_.
[352] Le duc de Saint-Aignan, ambassadeur de France à Rome, à Chauvelin, Rome, le 28 décembre 1736: Correspondance de Rome, vol. 759.--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Viale attendait l'arrestation de Théodore. Mais, les jours s'écoulaient et il ne voyait rien venir. Il alla conter ses peines à Lorenzi. Il se croyait, disait-il, berné par le grand-duc. Ce mauvais vouloir paralysait tous ses efforts; il était découragé. Aussi ne se mettait-il plus en mouvement pour savoir ce que devenait l'aventurier[353]. Jean-Gaston, poussant l'ironie jusqu'au bout, fit dire au malheureux agent génois que sa république faisait vraiment trop d'honneur à un pauvre roi détrôné[354].
[353] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 5 janvier 1737, vol. 88: Correspondance de Florence. Archives du Ministère des affaires étrangères.
[354] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 17 janvier 1737, vol. 99: Correspondance de Gênes. Archives du Ministère des affaires étrangères.
A Florence, tout le monde, sauf Viale le plus intéressé dans la question, était au courant des faits et gestes du roi errant.
Le Père Ascanio, ministre d'Espagne, paraissait particulièrement bien informé. Le chanoine Orticoni, que Lorenzi déclarait être «un des plus habiles des Corses révoltés», s'était embarqué à Livourne, le 4 décembre, sur la chaloupe du consul espagnol. Cette circonstance était d'autant plus significative qu'Orticoni s'était rendu à deux reprises à Madrid. Il avait aussi fait un séjour à la cour du roi des Deux-Siciles, qui l'avait nommé son aumônier d'honneur avec pension. Les Corses, qui se trouvaient auprès de Théodore, avaient subitement disparu, et leur disparition coïncidait avec le départ d'Orticoni. Lorenzi fut frappé de cette coïncidence. Une entrevue que le Père Ascanio avait eue avec Costa quelque temps auparavant, donnait une certaine importance à ce fait. L'envoyé de France voulut en avoir le cœur net et alla trouver le Père Ascanio. Celui-ci parut tout d'abord un peu embarrassé; puis il finit par dire qu'il n'avait pas vu Costa lui-même, mais bien son neveu, auquel il aurait déclaré que les Corses, n'étant pour l'instant pas libres de disposer d'eux-mêmes, ne devaient pas offrir, comme ils l'avaient fait, la souveraineté de leur île au roi des Deux-Siciles. D'ailleurs, il ne convenait pas à ce prince de succéder au baron Théodore. Lorenzi dut se contenter de cette réponse; mais il écrivait au ministre qu'il croyait positivement que l'entretien du Père Ascanio avec le neveu de Costa n'avait pas seulement roulé sur ce sujet. Ce qui confirmait Lorenzi dans cette opinion c'est que, durant le séjour des Corses à Florence, le religieux avait envoyé mystérieusement une estafette à Naples et son cocher à Livourne.
Peu de temps après, le roi d'Espagne, inquiet sans doute des démarches compromettantes de son représentant, donna l'ordre au Père Ascanio de déclarer que Leurs Majestés Catholiques n'avaient promis aucun secours à Neuhoff[355].
[355] Lorenzi à Chauvelin, Florence, les 1er et 22 décembre 1736: Correspondance de Florence, vol. 38. Archives du Ministère des affaires étrangères.
De son côté Campredon écrivait à Chauvelin: «Si la conduite du consul espagnol à Livourne a eu pour objet la compassion dans ce qu'il a fait en faveur du baron de Neuhoff l'on ne peut pas dire la même chose de ce qui a rapport au chanoine Orticoni, aumônier du roi des Deux-Siciles et son pensionnaire; il ne paraît guère vraisemblable que de cette part on eût approuvé tacitement la démarche du consul, s'il avait, comme on le dit, surpris le commandant de Livourne lorsqu'il lui a demandé de faire sortir de nuit sa felouque pour une expédition qui regardait le service de la cour de Naples. Quoi qu'il en soit, l'on voit que depuis l'arrivée d'Orticoni en Corse, les révoltés ont redoublé d'animosité et de courage...
«Je suis bien persuadé que la cour de Naples ne leur donne encore aucun secours ouvertement, sous le prétexte de religion, de ne point envahir le bien d'autrui, mais il y a de bonnes raisons pour croire que si Orticoni vient à bout d'occuper quelques villes où il y a un bon port, et à rendre son parti supérieur, le roi de Naples acceptera l'offre que lui feront les Corses de se donner à lui...»
Gênes, le 17 janvier 1737: Correspondance de Gênes, vol. 99. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Nous verrons beaucoup de démentis pareils dans l'histoire de Théodore. Il faut les signaler, tout en faisant des réserves sur leur valeur, car on sait ce que valent les démentis diplomatiques.
Vers le même temps, le hasard mit Lorenzi en rapport avec une personne chez qui Neuhoff avait logé pendant huit ou dix jours. Ce particulier lui apprit que le roi de Corse entretenait de grandes espérances; il se flattait d'avoir l'appui du bey de Tunis, du roi de Sardaigne et d'une puissante compagnie de marchands juifs hollandais. Il avait beaucoup écrit, selon son habitude, et il avait dépêché deux hommes, l'un à Bologne, l'autre dans la Calabre à un évêque maronite. Pour l'instant, l'aventurier se trouvait bien muni d'argent[356].
[356] Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 22 décembre 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des affaires étrangères.
Ne pouvant mettre la main sur son ennemi, le Sénat de Gênes avait lancé un manifeste pour le déconsidérer aux yeux des Corses, en lui imputant toutes les lâchetés et toutes les friponneries. Cet écrit fut répandu à profusion dans l'île. Les insulaires reçurent ce factum fort mal, comme d'ailleurs tout ce qui venait de Gênes. La république se trompait étrangement en croyant achever le malheureux Théodore avec ses édits; elle lui donna un regain de popularité. Paoli, Giafferi et d'Ornano, qui avaient été plus ou moins hostiles au roi pendant son règne, s'indignèrent; s'étant réunis à Corte, ils expédièrent à la Sérénissime République une véhémente protestation. Entr'autres, ils disaient: «Ainsi, nous prenons à témoin le Tout-Puissant, qui voit nos cœurs et connaît la justice de notre cause, et nous déclarons à la face de tout l'univers que Sa Majesté le roi Théodore Ier, n'ayant travaillé depuis son arrivée en Corse qu'à faire le bonheur de cette illustre nation, et n'étant parti que pour assurer l'heureux terme, qui doit mettre le sceau à notre prospérité et la rendre durable, nous continuons à lui demeurer attachés par une affection des plus tendres et par une fidélité des plus inviolables...»[357]. Voilà assurément de belles paroles; mais ce n'étaient que des mots. Ou bien les Corses pensaient tout le contraire de ce qu'ils écrivaient, ou bien, par un prodige d'inconstance, ils s'étaient pris d'une belle passion pour leur roi, le jour où celui-ci les avait fuis.
[357] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 296-297.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 120-123.
«Les révoltés paraissent plus animés et plus unis qu'avant le départ du baron de Neuhoff.» Campredon à Maurepas, 6 décembre 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 325.
Le Sénat, voyant que son manifeste avait produit un effet diamétralement opposé à celui qu'il en attendait, rendit un décret pour mettre à prix la tête de Théodore et celle de ses complices. «Ainsi, nous avons assigné et fixé une récompense de deux mille genuines, ou écus d'or, pour quiconque livrera entre les mains de notre justice, ou tuera quelqu'un des sus-nommés. Cette somme sera payée sur le champ par le tribunal de nos Inquisiteurs d'État. Promettons en outre et donnons toutes sortes d'assurances de ne jamais faire connaître celui qui aura livré ou tué aucun d'eux et de n'en pas révéler la moindre chose»[358].
[358] Les personnages dont la république mettait la tête à prix étaient: Théodore de Neuhoff, Costa père et fils et Durazzo. En ce qui concernait le jeune Costa, le Sénat se trompait; il n'était pas le fils, mais bien le neveu du fidèle compagnon de Théodore.
Ce décret fut lu dans les rues de Gênes par le crieur public et affiché sur les places[359].
[359] Campredon à Maurepas, 10 janvier 1737: Abbé Letteron, _Correspondance_, p.321.
Vers la fin du mois de janvier 1737, un navire battant pavillon hollandais apporta en Corse une lettre de Théodore aux trois régents. Le capitaine ne voulut pas dire dans quel endroit il l'avait reçue. Elle ne contenait rien d'intéressant; le roi se répandait en vagues généralités, sans rien préciser ni quant à son retour ni quant aux secours, qu'il était allé chercher sur le continent[360].
[360] Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 126-197.--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 307-378.
Ne voulant pas s'exposer à être livré ou tué par quelque misérable, que la récompense promise par le Sénat de Gênes aurait alléché, Théodore quitta Florence au mois de décembre 1736. Il se rendit à Rome, où il avait deux fidèles amies, les dames Cassandre et Angélique Fonseca, religieuses au couvent des Saints Dominique et Sixte, situé sur le mont Quirinal. Ces bonnes sœurs, nous l'avons vu, connaissaient Neuhoff depuis quelques années. Il se servait souvent de leur intermédiaire pour faire passer sa correspondance. Elles lui remirent quelque argent; il quitta Rome. Il se trouvait, le 2 janvier, à Turin[361].
[361] Antonio Battistella, _op. cit._, p. 175.
Gastaldi, le ministre de Gênes en Angleterre, avait écrit à Sorba qu'il croyait que Théodore se trouvait à Londres avec Costa. Il n'en était rien; mais, pensant que l'aventurier viendrait à Paris, Sorba fit des démarches pour que le lieutenant général de police, Hérault, le fît arrêter[362]. Le baron, en effet, fit un court séjour à Paris et on raconte qu'il y fut l'objet d'un attentat suscité par les Génois. Comme il passait en carrosse, il aurait essuyé deux coups de feu[363]. Il est plus vraisemblable de supposer que le gouvernement lui intima l'ordre de quitter le royaume sans retard[364].
[362] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 14 janvier 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
[363] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313.
[364] Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 91.
En apprenant que Théodore avait passé par Paris et que la police ne l'avait pas pris, Sorba fut furieux. Il alla trouver le cardinal Fleury, qui lui répondit en protestant que la France ne s'était jamais mêlée dans la révolte de Corse. Sorba se rendit chez Hérault. En termes vagues, le lieutenant général de police lui laissa entendre qu'en effet Théodore avait passé deux jours à Paris à la fin du mois de janvier. L'aventurier était seul et dans l'auberge où il était descendu, il avait dit qu'il allait s'embarquer. Sorba demanda s'il était parti par la route du Languedoc ou par celle de Provence. Hérault répondit que c'était par le côté opposé. Le ministre insista pour savoir ce qu'il fallait entendre par le _côté opposé_. Le chef de la police déclara que le cardinal, quand il le jugera à propos, pourra satisfaire sa curiosité[365].
[365] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 4 mars 1737: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.
En quittant Paris, Théodore se dirigea vers la Hollande. Il prit passage à Rouen, après avoir fait répandre le bruit qu'il allait s'embarquer à Marseille. Il arriva à La Haye, où il séjourna, environ une quinzaine de jours, chez un juif nommé Tellano, demeurant dans «le cul-de-sac de la Comédie-Française». Il se rendit ensuite en Zélande et, au commencement du mois de mars, il arriva à Amsterdam[366].
[366] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 313-314.--Percy Fitzgerald, _op. cit._, p. 91.
II
«Sa Majesté très chimérique l'illustre roi des Corses», comme une lettre d'Amsterdam appelle le baron, prit un logement chez un nommé Ham, qui tenait sur le port une auberge, où descendaient habituellement les capitaines de navire. Théodore, qui paraissait avoir de l'argent, se donnait pour un marchand quoiqu'il reçût nombre de lettres avec cette adresse: _au baron de Savoye_. Il avait avec lui cinq domestiques, qualifiés gentilshommes. Ceux-ci, valets ou chambellans, témoignaient au roi un profond respect. A tour de rôle, ils se tenaient en faction devant la porte de l'auberge et examinaient soigneusement les gens qui entraient ou qui sortaient[367].
[367] Lettre écrite d'Amsterdam le 16 mars 1737: Correspondance de Hollande, vol. 422. Archives du Ministère des affaires étrangères.