Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 11

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[302] «Il y a un second libelle qu'on attribue aux Corses, mais si peu revêtu de ressemblance que je le crois fabriqué à Gênes.»--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 30 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[303] «La république de Gênes est sans doute fondée à cacher autant qu'elle peut les désavantages qu'elle essuie en Corse; mais elle a dans son sein bien des mécontents qui se portent à l'autre extrémité pour dévoiler tous les mystères, et les feudataires de l'empereur ou du roi de Sardaigne ne se font pas un scrupule pour trahir le bien public pour leurs intérêts particuliers. C'est par un de ces canaux que j'ai eu la pièce ci-jointe... La personne qui m'a confié ces pièces s'exprime en ces termes: «Je satisfais plus à mon devoir qu'à votre curiosité en vous envoyant les deux derniers mémoires ou libelles de Théodore. Ils sortent de la même plume que le précédent; j'ai eu de la répugnance à les lire et du regret à les communiquer, car s'ils contiennent vérité, nous aurions de la honte vous et moi à passer notre vie auprès de tels princes». En effet, les Génois y sont bien mal traités; mais à l'esprit de satire près qui y règne d'un bout à l'autre, l'auteur cite des faits historiques anciens et modernes qui sont sans réplique.»--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 20 septembre 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Si à Gênes des gens s'amusaient, les Génois enfermés dans Bastia ne riaient pas. Ils étaient en proie à une peur continuelle. Le gouverneur réclamait des secours à grands cris; mais la république n'avait pas de troupes. Quand il fallut envoyer des renforts dans l'île, elle avait dû dégarnir ses garnisons de la Rivière du Ponent. Pour remplacer ces soldats, elle avait engagé des paysans auxquels elle était obligée de promettre par écrit qu'ils n'iraient pas en Corse[304], si intense était la frayeur que les insulaires inspiraient. Les vivres également manquaient à Bastia, tandis que dans certaines parties de l'île, les Corses faisaient tranquillement la moisson et regorgeaient de denrées.

[304] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 19 juillet 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

L'avantage semblait donc devoir être pour les mécontents, et il eût suffi d'une action énergique pour culbuter les troupes génoises et chasser le gouverneur avec toute l'administration de la Sérénissime République. Malheureusement, les jalousies et les querelles paralysaient les efforts. Les Corses n'avaient plus confiance en celui à qui il s'étaient donnés.

Des historiens ont donné comme cause de cette désaffection un fait scandaleux qui se serait passé au cours d'une tournée de Sa Majesté dans les montagnes.

Une jeune paysanne, fraîche et piquante comme un fruit sauvage, s'était trouvée sur le passage du roi. Celui-ci la remarqua et jugea qu'elle serait digne de distraire le monarque le plus blasé. Il le lui dit sans détour. La jeune fille fut, comme toute femme, sensible à cet hommage rendu à sa beauté: sa vanité fut flattée, et elle aurait succombé si son frère n'était survenu au moment opportun pour sauver l'honneur de la famille. Ce frère, l'un des gardes du corps du roi, fit grand tapage, menaçant de tuer le roi et sa sœur. Les Corses n'ont jamais plaisanté sur ces choses. Cela se passait avant le dîner. Neuhoff s'était mis à table avec ses généraux, croyant l'incident clos et se promettant bien d'éloigner, à la première occasion, ce frère gênant. Pendant le repas on vint lui dire que le paysan était en train d'administrer une correction à sa sœur. Furieux, Théodore se leva, fit empoigner son garde et le fit amener devant lui. Comme s'il parlait à un égal, le soldat traita le roi avec la dernière insolence. Sa Majesté ordonna qu'on pendît le coupable à la fenêtre. Il y eut un moment de stupeur. Personne ne se leva pour exécuter l'ordre. Frémissant d'indignation, Neuhoff s'avança pour faire justice lui-même. L'homme était robuste; il saisit une chaise, la balança sur la tête couronnée, prêt à lui en asséner un coup à fendre le crâne. Les généraux se précipitèrent. Les camarades du soldat étaient accourus. Ce furent des cris, des vociférations. La mêlée devint générale. Le roi au milieu de ses sujets parait aux coups. «La Majesté du trône fut profanée». Théodore put enfin se sauver par la fenêtre. Il alla se réfugie dans une maison voisine, où il resta sous la garde de quelques dévoués serviteurs jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé. Ses généraux lui conseillèrent de mettre désormais un frein à ses passions, ou du moins de ne pas choisir ses maîtresses parmi les jeunes filles du pays. «Il profita du conseil et se borna à une française qui l'avait suivi en Corse»[305].

[305] Abbé de Germanes, _op. cit._--P. P. Pompei, _État actuel de la Corse. Caractères et mœurs de ses habitants_, Paris, 1821, p. 189.

Nous verrons dans la suite que Théodore était en rapports assez suivis avec une Mme de Champigny habitant Paris. Ils échangeaient des lettres fort tendres. Serait-ce cette dame qui aurait été la maîtresse royale attitrée?

L'historien, qui rapporte ces détails, ajoute avec ingénuité: «Ce qui venait de lui arriver le convainquit du refroidissement de la nation»[306].

[306] Abbé de Germanes, _op. cit._

Cet incident passionnel est-il exact? Costa n'en parle pas. Les autres chroniques et correspondances de l'époque sont muettes également à ce sujet. Quoi qu'il en soit, le détachement des Corses avait une autre cause. Les secours promis n'arrivaient pas et il n'avait plus d'argent[307]. Chaque jour l'étoile du roi pâlissait davantage, le scintillement disparaissait pour laisser place à la lueur indécise et tremblante d'un flambeau près de s'éteindre et qui déjà n'éclaire plus.

[307] «Les promesses sont des arguments usés à l'égard de ces insulaires qui ne s'y laisseront plus surprendre».--Campredon à Chauvelin, Gênes, le 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

IV

Au milieu d'août, Théodore se trouvait dans le canton de Verde. Il demandait à l'un de ses partisans, Jean-Charles Cottone, de lui envoyer du vin, des choux-fleurs, des citrons, deux vaches ou, à défaut, une génisse et quelques moutons. Il promettait de payer ces denrées et ces bestiaux en blé ou en espèces dans le délai d'un mois[308].

[308] Théodore à Jean-Charles Cottone, Verde, les 16 et 29 août 1736: _loc. cit._ Bibliothèque municipale de Turin.

Mais le roi craignait le ressentiment de ses sujets. Pour fuir les incessantes querelles de ses ministres et surtout pour mettre sa vie en sûreté, il résolut de traverser les montagnes[309]. Au commencement de septembre, il partit pour Sartène avec le fidèle Costa. Le voyage fut long et pénible. On peut se figurer ce qu'il dut être dans une contrée sauvage, sans routes, embroussaillée. Il fallut gravir des montagnes aux flancs escarpés, franchir des torrents, marcher longtemps dans les grandes forêts et frayer le chemin au travers du maquis. Les voyageurs vraisemblablement, côtoyèrent les gigantesques rochers du _Kyrie_ et du _Christe Eleison_[310]. Théodore, sans doute, ne considérait pas la majesté du paysage ni la beauté de son royaume. Il ne pensait pas au symbole de ces aiguilles, dont le nom montait vers le ciel, comme une prière. Il avait peur.

[309] _Journal de Costa._

[310] Ces rochers ont une élévation de plus de 1,500 mètres.

On ne rencontrait aucune habitation pour se reposer et parfois la nourriture manquait. Costa, aidé par quelques serviteurs, faisait à son souverain un lit de branches vertes. Mais le roi préférait ne pas dormir, et, pour se tenir éveillé, il discourait toute la nuit avec chacun de ses compagnons, à tour de rôle. Au jour, la caravane se remettait en route. Théodore, toujours enveloppé de sa robe écarlate, ne quittait jamais sa canne à bec de corbin, qui représentait tous les attributs de sa royauté[311].

[311] _Journal de Costa._

Vers le sommet des montagnes, un orage épouvantable surprit les voyageurs. Costa en fut très effrayé. Les éclairs déchiraient le ciel; le tonnerre éclatait en grondements sonores, et la pluie tombait si drue que, malgré sa longue robe, le roi fut mouillé jusqu'à la peau[312].

[312] _Ibidem._

Théodore et sa suite arrivèrent enfin dans un village. Les habitants s'empressèrent autour du monarque et lui firent une réception enthousiaste[313]. Neuhoff, qui commençait à être déshabitué des acclamations, dut être sensible à cet accueil, qui lui donnait l'illusion de la popularité. Un habitant, M. Giudicelli, mit sa maison à la disposition du roi. Celui-ci accepta et resta deux jours dans cette demeure. Les voyageurs avaient besoin de repos. Un feu pétillait dans l'âtre; tous se tenaient autour du foyer, formant «un groupe étrange»[314], heureux de pouvoir sécher leurs vêtements.

[313] _Ibidem._ Le chroniqueur n'indique pas le nom du village. Peut-être ne le savait-il même pas.

[314] _Ibidem._

Avant de partir, le roi, pour reconnaître l'hospitalité, exempta Giudicelli de toutes taxes et le nomma chevalier dans l'ordre qu'il se proposait de créer dès son arrivée[315]. Le cortège qui, hélas! ressemblait si peu à celui du couronnement, se remit en route. La cour put, enfin, atteindre la ville.

Le peuple fit un bon accueil au souverain[316]. Peut-être, Neuhoff espéra-t-il retrouver la popularité dans un centre nouveau, où il n'était pas usé, loin de ses premiers compagnons, qui lui avaient créé tant de difficultés. L'illusion ne devait pas durer longtemps: son règne touchait à sa fin.

[315] _Ibidem._

[316] _Ibidem._

Le premier soin de Théodore fut d'instituer l'ordre de noblesse et de chevalerie, qu'il avait promis de créer dans les capitulations signées lors de son couronnement. Son but était de donner un nouvel éclat à sa royauté et d'abuser encore les Corses par de vains titres et des honneurs fictifs. C'était également un moyen de se procurer de l'argent par les contributions, que devaient payer les chevaliers. _L'Ordre de la Délivrance_ fut créé par un édit[317]. Des règles auxquelles les dignitaires étaient tenus de se conformer furent établies[318].

[317] Le 16 septembre 1736.

[318] L'édit comportait seize articles et les règles annexées neuf.

_L'Ordre de la Délivrance_ était institué «tant pour la gloire du royaume que pour la consolation des sujets» et afin de rendre respectable dans toute l'Europe la noblesse de cette île, dont la valeur était si connue. Le roi promettait de faire tous ses efforts «pour obtenir du pape la confirmation de cet ordre». En attendant, Théodore déclarait nobles, non seulement en Corse, mais aussi dans tous les pays, ceux qui auraient l'honneur d'être faits chevaliers. Ceux-ci «porteront un habit bleu céleste avec une croix et une étoile émaillée en or sur laquelle sera représentée la justice, tenant d'une main une balance, sous laquelle sera un triangle au milieu duquel on mettra un T; et, de l'autre main, elle tiendra une épée sous laquelle sera un globe surmonté d'une croix et, dans les angles, on mettra les armes de la famille roïale». Les chevaliers seraient obligés de porter ce costume le jour de leur investiture et dans toutes les cérémonies publiques. Dans le courant de la vie, ils pourraient être vêtus à leur guise, pourvu que leur tenue fût décente.

Le roi, grand-maître de l'Ordre, devait présider en personne à l'installation des chevaliers. Ceux-ci jureraient fidélité et obéissance à Sa Majesté; ce serment ne les engageait pas seulement leur vie durant; il s'étendait à leurs descendants. Les dignitaires étaient déclarés nobles de première classe. Le rang de chevalier conférait la qualité d'Illustrissime, et le grade de commandeur celle d'Excellence. Les chevaliers étaient exemptés de tous impôts ordinaires et extraordinaires. Le roi déclarait leur demeure inviolable. Aucun tribunal ne pouvait «les molester» pour quelque cause que ce fût, civile ou criminelle, sauf pour le crime de lèze-majesté. Les dignitaires avaient leur entrée à la cour jusque dans l'antichambre du roi. Les capitaines des galères et des vaisseaux de guerre royaux, les commandants des forts et places de la garnison ne pouvaient être choisis que parmi les chevaliers. Afin de maintenir l'éclat et l'honneur de l'Ordre, les dignitaires tombés dans l'indigence seraient secourus et fournis d'habits décents. D'ailleurs, pour entrer dans l'Ordre, il fallait avoir des moyens d'existence et justifier qu'on descendait de parents honnêtes. Ceux qui exerçaient un métier quelconque, ou dont les ascendants se seraient livrés au négoce et à l'industrie, étaient exclus de l'institution. Par contre, les étrangers de toute religion étaient admis. Chaque chevalier devait, lors de son admission, verser une contribution de mille écus, dont il recevrait intérêt à dix pour cent, sa vie durant. Les membres de _l'Ordre de la Délivrance_ étaient tenus de réciter chaque jour le psaume LXX et le psaume XL, sous peine d'amende. Les chevaliers ne pouvaient refuser aucun poste sur terre ou sur mer que le roi jugerait utile de leur confier. Ils devaient suivre le souverain à la guerre et former sa garde du corps. Chaque dignitaire était obligé d'entretenir à ses frais deux soldats pour le service du roi. Il leur était interdit de se mêler des affaires de l'État. Le port du ruban vert, signe distinctif de l'Ordre, était obligatoire. Aucun membre ne pouvait servir à l'étranger sans le consentement du roi. Le cérémonial de réception était ainsi fixé: le postulant se mettrait à genoux devant Sa Majesté qui lui dirait: «Je vous fais chevalier du noble _Ordre de la Délivrance_. Vous devez souffrir de Nous seul que Nous vous touchions trois fois avec l'épée nue, et vous serez obéissant en toute chose jusqu'à la mort». Après avoir juré sur l'Évangile, le nouveau chevalier se relèverait et recevrait l'accolade des dignitaires présents, qui lui donneraient le titre de frère. Les chevaliers devaient toujours porter l'épée, et pendant la messe, ils la tiendraient constamment hors du fourreau. Les protestants eux-mêmes n'étaient pas exemptés de la messe[319].

[319] Cambiagi, _loc. cit._, t. III, p. 109-112.--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 262-272.

Après avoir institué l'_Ordre de la Délivrance_, le roi conféra les titres de marquis et de comte aux habitants influents de la contrée[320]. Mais c'étaient de piètres expédients. Le peuple se détachait de plus en plus; Sa Majesté songea à autre chose. Elle établit des lois, dont quelques-unes opportunes, comme celle qui avait pour but la répression de la _vendetta_[321].

[320] _Journal de Costa._

[321] _Ibidem._

Afin d'attirer les étrangers dans l'île, Théodore proclama la liberté de conscience. Des privilèges considérables devaient être accordés à ces étrangers[322]. Le roi déclarait vouloir favoriser l'industrie, à peu près inconnue en Corse[323].

[322] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 272.

[323] «Toute l'île était si dépourvue d'artisans, qu'à peine y pouvait-on trouver un tonnelier; en sorte qu'ils (les Corses) étaient obligés de mettre leur huile et leur vin dans des cruches ou dans des outres»: _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 276.

Voici la description que donne ce livre de l'insigne de l'_Ordre de la Délivrance_. Il est à supposer d'ailleurs que cet insigne resta toujours à l'état de projet: «La croix ou étoile de cet ordre est un champ de sinople, arec un ourlet d'argent ou blanc. Les sept pointes de la croix ou étoile, et l'anneau par lequel elle est attachée, sont d'or ou jaunes; et les sept autres petites pointes de sable et chargées des armes du roi blanches ou d'argent; et le bord de la croix jaune ou d'or. Dans le milieu de l'étoile est la justice, couleur de chair, représentée par une femme qui a une ceinture d'où pend une feuille de figuier d'or. Elle tient de la main droite une épée d'acier, et de la gauche une balance, dans un des bassins triangulaires de laquelle est une tache rouge et dans l'autre une couleur de plomb. Au-dessous de la main, qui tient l'épée, est un globe d'or surmonté d'une croix; et au-dessous de la main, qui tient la balance, est un triangle d'or au milieu duquel est un T.»

En 1757, Pascal Paoli créa également un ordre de chevalerie composé de cinquante _braves_, qui s'appelaient entre eux _confrères_. L'insigne consistait en une médaille représentant Sainte Dévote: Pommereul, _op. cit._, t. II, p. 19.

Il autorisait également la fabrication du sel que Gênes avait prohibée. Il réglementait la pêche dans les rivières, les étangs et sur les côtes de la mer. Jusqu'alors la pêche était affermée aux Catalans et défendue aux indigènes[324].

[324] _Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 277.

Mais ces dispositions, excellentes en elles-mêmes, ne ramenaient pas la popularité, toujours plus facile à faire naître qu'à ressaisir, quand le désenchantement est venu. Théodore espérait gagner du temps en amusant les Corses avec des lois, jusqu'à l'arrivée des secours qu'il s'obstinait à promettre.

A mesure que le temps passait, les gens de Sartène devenaient plus impatients. Au commencement du mois de novembre, le roi était découragé. Un attentat avait été dirigé contre lui; le commandant génois d'Ajaccio se montrait agressif[325]. Peu à peu chacun s'éloignait de la cour; les provisions s'épuisaient; l'argent manquait pour s'en procurer et pour payer la solde des quelques soldats attachés à la personne de Sa Majesté[326].

[325] _Journal de Costa._

[326] _Ibidem._

Ne sachant plus que devenir, Théodore prit un parti suprême. Il se décida à partir pour le continent. Il tremblait pour sa précieuse existence et il avait hâte de mettre la Méditerranée entre ses sujets et lui. Il fit part de cette décision à ses compagnons, disant qu'il allait en Italie afin de chercher lui-même des secours. Le 4 novembre, il publia un édit pour annoncer son départ aux populations et organiser la régence pendant son absence[327]. Hyacinthe Paoli et Louis Giafferi reçurent le commandement en chef des provinces au-delà des monts; Luc Ornano fut nommé gouverneur des provinces en-deçà.

[327] «Ayant délibéré de passer en terre ferme afin de chasser les Génois, nos ennemis, des places fortes de notre royaume, craignant d'être trompé par ceux qui seraient chargés de nos affaires en notre absence; et voyant, d'ailleurs, les mois s'écouler sans qu'il vienne de secours et sans que nous sachions d'où provient ce retardement, nous avons cru qu'il était de notre devoir de consoler nos peuples avant notre départ, non seulement en leur faisant connaître les justes motifs de ce voyage, mais aussi en pourvoyant toutes les places et provinces de bons et fidèles commandants; de manière que le gouvernement de notre royaume ne souffre point de notre absence, et que toutes les munitions de guerre que nous y enverrons avant notre retour, soient reçues en toute sûreté. C'est pourquoi, en vertu de notre présente ordonnance royale, nous avons élu, comme nous élisons pour commandants extraordinaires les ci-après nommés, auxquels nous confions toute notre autorité royale, en ce qui concerne le gouvernement de nos peuples dans les places et provinces respectives. Ordonnons, en conséquence, à tous nos peuples de rendre l'obéissance due à nos commandants et à nos officiers, que nous leur enjoignons de reconnaître comme tels, et de les assister lorsqu'il sera nécessaire, sous peine de notre indignation royale. Nous déclarons qu'autant, à notre retour, nous saurons bon gré à ceux qui auront été fidèles et obéissants, autant sommes-nous résolu de châtier et de punir avec toute la sévérité possible ceux qui seront coupables de désobéissance. A cette fin, et pour que la présente délibération vienne à la connaissance de tous et soit un sujet de consolation pour les bons et un motif de crainte pour les méchants, nous voulons que cette ordonnance soit publiée dans tous les lieux du pays, par ces mêmes commandants que nous chargeons de notre puissance royale. Et afin de donner plus de validité à notre présente ordonnance, nous l'avons signée de notre propre main et munie de notre sceau royal.

»Donné à artène.

«THÉODORE.

«Comte Costa, secrétaire d'État, grand chancelier et garde des sceaux».

Suit la liste des différents commandants institués. Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 115-117.--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 281-284. Cet auteur porte que l'édit est daté du 14 novembre. Cambiagi indique le 10. Ce sont des erreurs matérielles. Théodore est arrivé le 12 novembre à Livourne. La date du 4 novembre est formellement indiquée sur l'exemplaire de l'ordonnance, envoyé au ministre par Campredon: Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Aux yeux des populations, il colora sa fuite avec des paroles pompeuses et de belles promesses. Il avait leurré les Corses à son arrivée et tout le long de son règne; il les trompait encore au moment de s'en aller. Et il partait parce qu'il en était réduit à son dernier mensonge.

Théodore se mit en route, emmenant avec lui le fidèle Costa, le neveu de celui-ci et quelques serviteurs dévoués. Il fallait gagner Solenzara sur la côte orientale, où l'on espérait pouvoir embarquer pour Livourne. Le froid se faisait déjà sentir dans les montagnes. Les défilés et les sentiers se blanchissaient des premières neiges. Les pluies de l'automne ravinaient les pentes. Les arbres pleuraient leurs feuilles mortes. Les torrents étaient grossis. Tout laissait prévoir un voyage long et pénible; mais le roi préférait affronter les rigueurs de la saison que le ressentiment des Corses, qu'il prévoyait proche et implacable.

En quittant Sartène, Théodore et sa suite s'enfoncèrent dans les défilés tortueux de la montagne. C'était la région sombre où planait encore, comme une malédiction, le souvenir des orgies démoniaques des Giovannali[328].

[328] Voir sur la secte des Giovannali et sur leurs pratiques: _Chronique de Giovanni della Grossa_, p. 220.

La petite troupe dut ensuite traverser la forêt de Bavella. Ces forêts de l'intérieur, pour ainsi dire vierges alors, entremêlées de pins et de chênes, n'avaient aucun sentier tracé. Des blocs granitiques gisaient au milieu des arrachements de terrain. Les aiguilles gigantesques de l'Asinao s'élançaient vers le ciel. Les pentes étaient escarpées. A chaque instant les difficultés renaissaient. Les fugitifs devaient chercher leur route, tourner, aller de l'avant, revenir sur leurs pas, n'ayant fait que peu de chemin après bien des fatigues.

On atteignit enfin Coscione, un endroit «froid en cette saison, mais assez agréable en été». Là, dans la belle saison, les bergers menaient paître leurs troupeaux[329]. Maintenant, c'était un pays désolé, sans ressources.

[329] _Journal de Costa._

Théodore avait hâte d'arriver sur le rivage de la mer, dont parfois, dans une éclaircie de paysage, il entrevoyait la raie bleue. Il pressait ses compagnons.

Après la forêt, ce furent des maquis impénétrables, où les arbousiers enchevêtraient leurs branches aux myrthes et aux cytises. La solitude était partout: rien de vivant, sauf parfois, le cri des oiseaux effarouchés. Les provisions s'épuisaient et les voyageurs furent heureux de trouver quelques fromages et du _broccio_[330]. Costa, toujours préoccupé du bien-être de son maître, se mit en quête d'une cabane de bergers. Il y alluma un grand feu, afin, dit-il, «que le roi eût le plaisir de se chauffer»[331].

[330] Lait de chèvre caillé.

[331] _Journal de Costa._