Théodore de Neuhoff, Roi de Corse

Part 10

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Théodore informa Costa de son prochain retour sur la côte orientale. Le grand chancelier fit venir des ouvriers pour orner et décorer le couvent des Franciscains où Sa Majesté devait descendre. Un homme d'Ampugnani, artiste habile, peignit les armoiries du roi et celles du royaume au fronton des portes et sur des étendards, pour lesquels Costa avait acheté de la toile avec son argent[268]. Des guirlandes de fleurs entouraient les écussons. On tendit des portières en soie de différentes couleurs; la couche royale fut ornée de rideaux en soie également. Les deux chambres pour les officiers furent arrangées dans le même goût. Costa se montra satisfait. Cette décoration, qui «semblait être faite de fleurs», dit-il, était destinée à donner à la Cour un air imposant et à voiler la pauvreté qui s'étalait derrière ces ornements[269].

[268] Costa à Théodore, Orneto (sans date): _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

[269] _Journal de Costa._

Tandis que Neuhoff combattait en Balagne contre les Génois et à Corte contre ses généraux, un malheur l'atteignit: Fabiani, un de ses plus fidèles lieutenants était assassiné.

Les parents de Luccioni ne pardonnaient pas à Théodore l'exécution du traître. Ils voulaient venger le mort. Mais, au lieu de déclarer ouvertement et loyalement la _vendetta_, selon la coutume corse, ils avaient feint d'accepter la condamnation, comme la juste expiation du crime. On disait dans Bastia que cette famille, par l'intermédiaire de Fabiani, s'était soumise et avait juré fidélité au roi. Celui-ci conféra même à quelques-uns les titres de marquis et de comte[270]. Les Génois, dont la politique consistait à entretenir les inimitiés, s'alarmèrent de cette réconciliation, que le temps et les circonstances pourraient rendre sincère et qui apporterait quelques partisans à Neuhoff.

[270] «Les parents du feu Luccioni qu'ils ont fait mourir, bien loin d'en témoigner du ressentiment, comme on s'était flatté ici, se sont réunis au nouveau roy sur la parole de Fabiani qui lui conduit des otages de leur part. En cette considération, il les a créés marquis et comtes, à savoir Paviani de Matra, et Martinetti d'Aléria, après quoi Théodore les a congédiés...». Lettre de Bastia, du 30 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères, publiée par M. l'abbé Letteron, _Correspondance_, p. 295.

Ils inspirèrent aux Luccioni le désir de la vengeance. Leurs exhortations tombèrent dans un terrain préparé; elles portèrent leurs fruits. Comme il était difficile d'atteindre Théodore lui-même, ils résolurent de frapper son meilleur général; représaille injuste et lâche, car Fabiani n'était pour rien dans la condamnation du traître; il se trouvait en Balagne lorsqu'elle fut prononcée. Les Génois voulaient des victimes. Fabiani était sur leur liste d'exécution. L'occasion se présenta de se venger: ils la saisirent[271].

[271] _Mémoires de Rostini._

Poggi avait promis--nous l'avons vu--de recruter des hommes dans les pays au-delà des monts. Comme ces renforts tardaient à arriver, Fabiani s'était rendu à Orezza, village natal de sa femme et où il comptait beaucoup de parents et d'amis. Les partisans de Luccioni habitaient ce canton. Ils vinrent complimenter le général; sans méfiance, celui-ci leur fit bon accueil. Ils lui dirent qu'ils avaient des griefs contre Costa, mais qu'ils étaient prêts à s'unir à lui pour aller combattre en Balagne. Fabiani les engagea à faire une tournée dans le canton avec lui, pour compléter les enrôlements. A Stazzona il les invita à souper, puis, continuant son voyage, toujours suivi par les traîtres, il descendit à Valle d'Orezza, passa la nuit aux Piazzole et revint à Stazzona, d'où il devait regagner la Balagne.

Un peu au-delà du village, des hommes armés se tenaient embusqués derrière un moulin en ruines. La chronique a conservé leurs noms: Hyacinthe Petrignani, de Venzolasca, Jean-Baptiste et Fratelongo, son frère, appelés les Turcati de Carcheto. A peine Fabiani avait-il traversé la rivière, que ces hommes déchargèrent sur lui leurs fusils. Il reçut trois ou quatre balles dans la poitrine, dans les côtes et dans le flanc. Ses parents et ses amis, saisis de stupeur, laissèrent fuir les assassins.

Le premier moment d'effarement passé, ils voulurent s'élancer à leur poursuite, mais le général, qui n'avait pas perdu connaissance, les retint et les supplia de ne pas l'abandonner. Il craignait que ses meurtriers ne revinssent pour lui couper la tête afin de la porter en triomphe à Bastia. Fabiani fut transporté à Stazzona, où il mourut après une agonie de vingt-quatre heures[272].

[272] _Mémoires de Rostini._

Ce tragique événement eut lieu vraisemblablement le 15 juillet[273].

[273] Cette date est celle du testament politique de Fabiani dont je parle plus loin.

Les assassins, aussitôt le crime accompli, se rendirent à Bastia pour recevoir le prix convenu[274]. Les Génois célébrèrent ce forfait comme un triomphe. Jusqu'alors inactifs, ils commencèrent à prendre l'offensive. Ils effectuèrent une sortie et dispersèrent les cent soixante hommes de Neuhoff campés devant la ville[275].

[274] _Journal de Costa._--_Mémoires de Rostini._

[275] _Journal de Costa._

Après la mort tragique du général balanais, le chanoine Orticoni, adversaire acharné des Génois, rédigea un appel aux Corses sous la forme d'un _testament politique de Simon Fabiani_[276].

[276] Cet écrit a été publié dans le _Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse_ (IXe année, 1889, 103e, 104e, 105e et 106e fascicules, p. 576-600). D'après une note de l'éditeur, le testament politique de Fabiani serait resté manuscrit jusqu'alors. Il avait été communiqué à la Société par des descendants du général qui habitent Santa Reparata. Il y a là une erreur. Le testament politique de Simon Fabiani a été imprimé après l'assassinat. Il se trouve en effet aux archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de Gênes, vol. 98, année 1736, fol. 27 à 34, un exemplaire imprimé de cet écrit qui porte pour titre: _Simone Fabiani, tenente generale dell'armi de' malcontenti di Corsica, ferito a morte da sicarj, scrive a' Corsi suoi compagni, ed a quei Corsi, che sono dentro e fuori del Regno_. L'écrit porte à la fin: _Da Piazzole di Orezza, li 15 di luglio 1736_. L'imprimé qui se trouve à Paris fut communiqué par Campredon au Ministère le 15 novembre 1736. Voir: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 323.

Cet écrit très long était une sorte d'homélie ampoulée et emphatique, mais qui contenait des vérités que les Corses auraient sagement fait de méditer.

Le chanoine adjurait ses compatriotes d'être unis dans un effort commun pour délivrer la patrie. Ceux qui, après avoir reçu des titres et des honneurs, vivaient dans l'indifférence auraient à rougir de n'avoir pas donné leur sang et leurs biens pour la cause nationale. Il s'élevait contre la déplorable habitude qu'avaient les Corses de quitter l'île pour aller vendre leur énergie, leur activité et leur intelligence à l'étranger. Si ceux-là péchaient contre la patrie, combien plus coupables encore étaient ceux qui entraient au service de Gênes, séduits par des avances trompeuses, que chacun devait repousser avec force. Et il citait l'exemple des grands patriotes de jadis!

Tandis que ce drame sanglant se déroulait à Orezza, le prêtre Grégoire Salvini informait Théodore que «grâce à Dieu, à la très sainte Vierge de la Visitation et aux âmes du Purgatoire», il avait débarqué sain et sauf à l'Ile Rousse, malgré la rencontre en mer d'une «gondole» génoise. Le petit bâtiment, qui l'avait amené de Livourne, apportait vingt-deux barils de poudre, dix-sept sacs de balles et quelques fusils. Pour se procurer ces munitions et afin de ne pas risquer de l'argent, il avait dû, disait-il, employer mille ruses, faire mille promesses aux marchands. Il avait donné sa parole d'honneur pour garantir la justice et la bonne foi de Sa Majesté. Il s'était aussi engagé à venir en personne surveiller la vente et le payement de ces marchandises. Il n'aurait rien obtenu sans ces promesses formelles, car «les marchands craignaient la rapacité bien connue des Corses». Il remettait enfin à Théodore deux lettres d'Amsterdam, que lui avait consignées le sieur Thomas Brackwell, de Livourne[277].

[277] Grégoire Salvini à Théodore, Monticello, le 1er juillet 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Quelques jours plus tard, Salvini écrivit encore au roi pour lui dire que les choses allaient bien mal en Balagne faute d'hommes. Il suppliait Sa Majesté «par les entrailles de Jésus» de lui envoyer la plus grande partie de ses soldats, sans quoi ses compagnons et lui allaient infailliblement périr. Le mieux serait que le roi revînt en Balagne avec une bonne troupe. Il n'avait rien à craindre pour sa vie, car les Balanais étaient prêts à mourir pour la défense de la patrie et de la personne sacrée de leur souverain[278].

[278] Grégoire Salvini à Théodore de Neuhoff, Ville, le 18 juillet 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Turin.

Les Corses, cependant, remportèrent quelques petits succès[279]. Le plus important eut lieu devant l'Île Rousse. Le colonel génois Marchelli, à la tête de quatre cents hommes, avait fait une descente, pour surprendre la tour fortifiée par les rebelles. Ceux-ci ayant paru, les soldats de la république s'enfuirent. Ils se jetèrent à la mer pour gagner le bâtiment qui se trouvait à quelques encâblures du rivage. Ne sachant pas nager, ils se noyèrent pour la plupart; d'autres furent tués et cent trente faits prisonniers. Une des chaloupes de la galère, venue pour porter secours, s'échoua et les Corses s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait[280]. Marchelli et son lieutenant avaient prudemment fui dès le début de l'action. Le Sénat les fit mettre aux arrêts. Mais ils arrivèrent à se disculper, d'autant plus facilement que la république n'avait pas d'officiers meilleurs à mettre à leur place.

[279] _Journal de Costa._

[280] Lettre du 5 août 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 311.

Théodore profita de cet avantage pour sommer le gouverneur de Bastia d'avoir à lui renvoyer dans les huit jours les prisonniers corses, faute de quoi, il ferait arquebuser les cent trente génois pris à l'Île Rousse[281].

[281] Lettre de Campredon, du 23 août 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 312.

A Ajaccio, Ornano avait attiré les Génois dans une embuscade et tué trois cents des leurs.

Dans cette guerre d'escarmouches, ces affaires prenaient une grande importance et mettaient du baume dans le cœur de Sa Majesté[282]. Les gens de Bastia étaient consternés. Le bruit circulait en ville que le roi recevait tous les jours des munitions; qu'un certain Balanais nommé Salvetti lui avait apporté de Rome huit mille piastres en or et qu'on voyait circuler des sequins turcs[283].

[282] _Journal de Costa._

[283] Lettre de Bastia du 23 août 1736: Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 312-313.

A la vérité, la popularité de Théodore décroissait chaque jour; sa cour se dégarnissait. «La nation commençait à se croire jouée par lui»[284].

[284] Bonfiglio Guelfucci, _op. cit._, p. 67.

Il essaya de remplacer par des mots et par des titres les secours tangibles qu'il avait promis aux Corses. Il invita les populations à venir à Venzolasca pour entendre un discours. Il érigea certains districts en marquisats. Il créa de nouveaux comtes et marquis, dont il nomma les fils «chevaliers de la Clé d'or»[285]. Ces chevaliers constituaient le premier contingent de l'ordre de chevalerie qu'il se proposait d'instituer. Costa, qui se qualifie du plus humble des serviteurs, fut également anobli[286].

[285] _Journal de Costa._

[286] _Ibidem._

Le discours était, nous dit-on, une production extraordinaire. Le roi expliquait comment les princes étaient semblables à des lois vivantes et pareils à des miroirs brillants, où les sujets devaient regarder de près pour prendre des exemples[287].

L'éloquence du roi fut reçue par des applaudissements[288]. Sur le moment même, le peuple applaudit toujours aux phrases; mais après.....

[287] _Ibidem._

[288] _Ibidem._

III

Le ministre de Gênes en France, Sorba, était corse[289]. Diplomate habile et zélé, il servait, malgré son origine, la république avec dévouement. Il n'épargnait ni son temps, ni sa peine pour se procurer sur les antécédents et sur la famille de Théodore les renseignements les plus précis.

[289] Sorba, écrivait Campredon, n'a «contre lui que le péché originel de sa naissance qui est d'être corse». Campredon à Amelot, Gênes, le 18 juillet 1737: Correspondance de Gênes, vol. 100. Archives du Ministère des affaires étrangères.

On avait appris à Gênes qu'un capitaine du régiment de La Marck, en garnison dans les Trois-évêchés, était en correspondance très suivie avec Neuhoff, dont il se disait l'oncle[290]. Cet officier, nommé Nayssen, avait écrit, de Pignerol, au «nouveau roi de Corse» qu'il lui donnerait tous les secours en son pouvoir; qu'il lui fournirait principalement des troupes et des officiers. La république priait donc le gouvernement français de faire punir sévèrement ce capitaine, dont la conduite était si coupable[291].

[290] Lettre à la comtesse d'Apremont communiquée par J.-B. Mari, ministre de Gênes à Turin. Turin, le 27 juin 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes. Cette lettre a été publiée par M. Antonio Battistella, _op. cit._, p. 167.

[291] Mémoire remis par la république de Gênes à Campredon et transmis par celui-ci en original et en traduction au ministre. Campredon à Chauvelin, Gênes, le 31 mai 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Sorba, sur les ordres du Sénat fit, au sujet de cette affaire, une démarche auprès du ministre de la guerre, d'Angervilliers. Celui-ci promit à l'envoyé génois de faire le nécessaire. Il lui semblait cependant peu vraisemblable qu'un officier étranger, dont la solde était plus élevée que celle d'un français, ait pu se laisser tenter par un aventurier sans ressources. Dans la même dépêche, Sorba disait avoir eu avec Fleury une conversation sur les affaires de Corse. Il avait exposé au cardinal la crainte de la république relativement à l'appui que les Barbaresques donnaient à Théodore. Celui-ci ayant jadis commandé, par intérim, le régiment de Castellara, en Espagne, et ayant connu le fameux duc de Ripperda, réfugié à Tanger après sa disgrâce, cette crainte paraissait fondée. Fleury répondit que Ripperda était un grand visionnaire. Neuhoff l'avait connu en Espagne certainement, mais comment l'aurait-il rejoint et avec quelles promesses aurait-il obtenu l'aide des Barbaresques? Cela semblait un épisode de roman[292].

[292] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 2 juillet 1736: _Francia_, mazzo 45 (anni 1734-37). Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

La conspiration de Nayssen n'était pas plus sérieuse que le complot de Théodore avec les Barbaresques. La république s'alarmait en cette affaire des moindres choses. Vertement réprimandé, le capitaine écrivit d'Embrun au garde des sceaux pour se justifier. La lettre fut communiquée à Sorba. Nayssen avouait qu'il avait reçu quelques lettres de son neveu Théodore. Il confessait aussi lui avoir répondu, car il supposait que la Cour lui accorderait la permission d'aller en Corse si Neuhoff lui envoyait de l'argent pour faire le voyage. Mais il jurait qu'il n'avait jamais eu l'intention de quitter le service du roi. Il considérait l'entreprise de son neveu comme une vraie folie. Il avait tourné en ridicule l'invitation de son royal parent auprès de ses camarades, auxquels il montrait cette correspondance sans aucun mystère[293].

[293] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 23 juillet 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Sorba était tenace; quelques mois plus tard, il revint à la charge, demandant à Chauvelin et à d'Angervilliers s'il y avait quelque fondement dans le bruit que Nayssen était parti pour aller rejoindre Théodore avec un neveu de celui-ci, le jeune Trévoux, officier dans la compagnie des Gardes royales. Les ministres déclarèrent que cette supposition était stupide. D'Angervilliers ajouta que Nayssen venait justement de lui faire parvenir une lettre de Théodore à un certain Gregorio, de Livourne, lettre par laquelle l'aventurier, dans un dénûment extrême, demandait de l'argent et des munitions[294].

[294] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, les 8 et 14 octobre 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Nayssen vint à Paris pour le règlement d'affaires personnelles. Il fut reçu par d'Angervilliers. Le ministre dit en plaisantant à Sorba qu'il croyait le capitaine résolu à aller en Corse pour disputer la couronne à son parent. Puis, redevevant sérieux et mettant du baume dans le cœur de l'ambassadeur corse de la république, il lui dit que Nayssen tenait Théodore pour le plus grand escroc et le plus grand fou du monde. Néanmoins Sorba allait s'enquérir de l'endroit où logeait le capitaine, afin de le faire surveiller[295].

[295] Sorba au Sérénissime Collège, Paris, le 12 novembre 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

A Paris, d'ailleurs, tout le monde tournait en ridicule le roi de Corse; son propre neveu, Trévoux, était le premier à rire à ses dépens[296].

[296] Mme de Trévoux, sœur du baron de Neuhoff, était morte quelques années auparavant, laissant un fils et une fille. Le fils était officier aux Gardes françaises. La fille se trouvait encore au couvent en 1736. On la disait fiancée à un certain Desnoyers, de Normandie.--Sorba au Sérénissime Collège, Paris, les 13 et 20 août 1736: _loc. cit._ Archives d'État de Gênes, archives secrètes.

Une lettre de J.-B. de Mari, envoyé de Gênes à Turin, dut plonger le Sénat dans un trouble profond. D'après cette lettre, Théodore aurait reçu trente mille piastres par l'intermédiaire d'un banquier de Livourne, Huigens de Cologne, et qui avait Bertoletti pour associé[297].

[297] J.-B. de Mari au Sérénissime Collège, Turin, le 5 septembre 1736. _Filza Ribellione di Corsica_, N. Gle 14-3012. Archives d'État de Gênes, archives secrètes.--Lorenzi à Chauvelin, Florence, le 25 août 1736: Correspondance de Florence, vol. 87. Archives du Ministère des affaires étrangères.

Ce fait paraît sujet à caution. Théodore se trouvait à ce moment-là très dépourvu d'argent. Il en demandait un peu partout et certainement, s'il avait eu un secours financier important, les Corses ne se seraient pas détachés de lui. Et les défections dans son entourage devenaient chaque jour plus nombreuses.

Tandis que les diplomates génois mettaient tout en œuvre pour fournir des renseignements plus ou moins vrais, ou pour déjouer des complots qui n'existaient pas, la république avait eu un autre sujet d'alarme. Au commencement de juin, un frère cordelier avait quitté Gênes pour se rendre en Corse. Ce moine était un marocain mahométan converti. On supposa que ce devait être un agent de Théodore, car les matelots de la barque, sur laquelle il avait pris passage, disaient qu'il était un scélérat fieffé. Le moine, enfin, ayant parlé de Théodore avec enthousiasme, le podestat de Sestri le tint pour suspect et l'envoya enchaîné à Gênes. On trouva sur lui des lettres pour Neuhoff, écrites en arabe, et quarante livres d'or en lingots. Campredon, en mandant ces détails, ajoutait cette appréciation qui, au premier abord, peut paraître paradoxale, mais qui était absolument juste: «Il ne serait pas fort extraordinaire que quelques Génois contribuassent au soulèvement de la Corse. C'est assez la coutume des républicains de ne suivre d'autre principe que celui de leurs intérêts particuliers»[298].

[298] Campredon à Chauvelin, Gênes, le 14 juin 1736: Correspondance de Gênes, vol. 97. Archives du Ministère des affaires étrangères.--Abbé Letteron, _Correspondance_, p. 306.

A Gênes, il y avait trois partis. En premier lieu, venaient les hommes à la tête du gouvernement, traînant à leur suite tous les salariés de l'État, qui faisaient répandre ou laissaient circuler les bruits faux, mais avantageux pour la république; puis les marchands qui, trouvant leur intérêt dans la continuation de la guerre, approvisionnaient les rebelles; enfin les gens qui faisaient de l'opposition pour arriver à prendre la place des autres et qui calmaient leurs impatiences ou satisfaisaient leurs rancunes en écrivant des pamphlets. Ces libelles, qui circulaient sous le manteau, arrivaient jusqu'aux gazettes de Hollande.

Au mois d'août 1736, on se passait de main en main, à Gênes, un manifeste de Théodore en réponse à l'édit lancé contre lui[299]. Cet écrit, que plusieurs auteurs ont cité[300], n'émane pas du baron[301].

[299] Campredon envoya la copie de ce manifeste à Chauvelin avec sa dépêche du 23 août 1736: Correspondance de Gênes, vol. 98. Archives du Ministère des affaires étrangères.

[300] Gregorius, _Corsica_, t. II, p. 334-338.--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 249-260.--Cambiagi, _op. cit._, t. III, p. 98-101.

[301] «Beaucoup de personnes doutèrent fort de l'authenticité de cette lettre, et, en effet, elle a tout l'air d'avoir été fabriquée par des gens disposés à se divertir aux dépens des Génois.»--_Histoire des révolutions de l'île de Corse_, p. 249.

C'est une satire fine et spirituelle qui ne ressemble pas, dans la forme, aux écrits de Neuhoff que nous connaissons. Il n'avait pas ce ton dégagé ni cette ironie. Son style était pompeux, emphatique parfois, mais toujours pesant, encombré par les lieux communs, obstrué de rÉdites. Les Corses, non plus, ne mettaient pas cette verve dans les proclamations qu'ils lançaient à tous moments contre leur ennemi séculaire. Violents dans leur style comme dans leurs mœurs, ils se laissaient aller à écrire de grandes phrases, mais jamais il ne leur arrivait de faire des mots.

Le manifeste débute sur un ton de persiflage. Le baron dit que, las de voyager et d'errer, il a «résolu de se choisir une petite habitation dans l'île de Corse». En bon voisin, il fait part aux Génois de cette résolution, s'ils ne l'ont déjà apprise par la renommée ou par les «relations ampoulées» de leurs gouverneurs qui, du reste, passent leur temps à les tromper. Perturbateur du repos public, lui qui a trouvé à son arrivée un pays si profondément troublé! Coupable de haute trahison? On ne trahit généralement que ses amis. Il n'y a rien de commun entre les Génois et lui. «Dieu me préserve d'aimer jamais une nation qui a si peu d'amis!» Crime de lèze-majesté? Il faudrait d'abord qu'il y eût une majesté. Et celle de Gênes on peut la chercher partout, on ne la trouvera pas. «Peut-être avez-vous rapporté d'Espagne cette majesté sur vos épaules? Peut-être a-t-elle été transportée d'Angleterre sur vos terres, par certain vaisseau anglais à un de vos bourgeois élu Doge auquel il était ainsi adressé: _A Monsieur N. N..., Doge de Gênes et marchand en diverses sortes de marchandises_!» Quant aux dettes que le baron a laissées en différents endroits, elles seront payées, et largement payées, avec les biens confisqués à ses ennemis. Il termine en demandant à la république la grâce de se mesurer avec ses troupes. On ne voit jamais de soldats génois quand il faut se battre.

Un second libelle circula à Gênes[302]. C'était encore l'œuvre de Génois lancés dans l'opposition[303]. Il était intitulé: _Harangue de Théodore Ier, roi de Corse, faite à la Diète de convocation à Balagne_. Cet écrit, fort long, rééditait les mêmes plaisanteries, décochait les mêmes traits moqueurs contre le gouvernement. Le tout était relevé de citations historiques très exactes, qui dénotaient chez son auteur une certaine érudition.