Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse
Part 7
Cependant les Religieuses n’avoient pas encore su ce que c’étoit que ce Grimoire, sujet de leurs alarmes. Elles firent ce qu’elles purent pour l’apprendre de Rozette; celle-ci, pour les désespérer, refusa absolument de les satisfaire: elles entrerent dans une fureur extraordinaire, & lui auroient dès ce jour interdit tout soulagement, si le Grand-Vicaire en sortant ne leur eût recommandé de ne point inquiéter leur Pensionnaire. On ne lui promettoit cependant pas de laisser ce mépris sans une vengeance marquée. D’abord on refusa à Laverdure l’entrée du Couvent pendant plusieurs jours: ce ne fut qu’après en avoir appris la cause qu’il demanda à parler à la Sœur Monique, & il lui dit que c’étoit lui qui avoit apporté les livres que Rozette lisoit, & que ces livres étoient les Voyages de Paul Lucas; que c’étoit un entêtement de sa part de n’avoir pas voulu les montrer: que preuve que ce n’étoient pas de mauvais ouvrages, c’est que monsieur le Grand-Vicaire n’y avoit rien trouvé de fort blâmable. La curiosité de la Sœur ainsi remplie par l’adresse de Laverdure, on lui permit de parler à Rozette, qui commençoit à s’impatienter: ce n’étoit pas encore le temps.
Depuis plusieurs jours Laverdure s’étoit absenté de chez son Maître, qui s’en étoit apperçu. Le Président en avoit voulu savoir la raison, & quelle intrigue avoit son Domestique: il n’avoit pu rien tirer de la vérité. Enfin il s’avisa de le faire suivre, & après bien des soins il fut informé qu’il se travestissoit en femme & qu’il alloit de temps à autre dans la Communauté de Sainte Pélagie. Monsieur de Mondorville affecte un air aisé avec Laverdure, & prend la résolution de lui donner une belle peur. Pour cet effet, il lui dit un matin qu’il étoit le maître de se promener toute la journée, après lui avoir donné quelques commissions, & qu’il n’avoit qu’à se trouver le soir chez la Marquise de Saint Laurent à l’attendre. Le Domestique profita de la liberté qui lui étoit accordée, & vers son heure accoutumée il se disposa à aller rendre visite à Rozette. Le Président, qui avoit un espion affidé, fut averti que son drôle, revêtu de son équipage féminin, étoit en route pour se rendre à Sainte Pélagie: il écrit aussitôt à la Supérieure qu’il y avoit un homme déguisé en femme qui s’étoit introduit dans sa Communauté, & que le loup pouvoit causer un grand ravage dans la maison du Seigneur; que cet homme commettoit un si grand crime depuis plusieurs semaines. La Prieure reçoit cet avertissement, & tremble en le lisant: elle fait avertir le Commissaire; celui-ci se transporte au plutôt au Couvent, accompagné d’Archers, & on se saisit de six personnes qui étoient alors au parloir. Malheureusement il s’en trouva une qui à son air peu féminin fut soupçonnée d’avoir voulu déguiser son sexe. On la prend, on la saisit, malgré sa résistance & les protestations qu’elle fait qu’elle est femme d’honneur & n’a rien fait qui la puisse mettre entre les mains d’un Commissaire. On la traîne dans un endroit secret: il falloit entendre les cris que poussoit cette nouvelle Lucrece lorsqu’un Sergent se mit en devoir de vérifier l’accusation intentée contre elle. En pareille rencontre il n’y a pas de personnes qui se défendent mieux que celles à qui il seroit impossible de rien prendre. Enfin l’examinateur avec un grand cri assura à toute l’assemblée que madame Bourut (c’étoit son nom) n’étoit point un homme, & que sa physionomie en avoit imposé. Pour cette fois le Commissaire ne fit pas une plus ample perquisition, & se dispensa volontairement d’une descente sur les lieux. On fit la visite de la maison, on ne trouva rien de suspect, & toute la Justice se retira, après avoir averti la Supérieure que dans de pareilles occurrences il ne falloit pas trop s’alarmer, & que sur un simple avis on ne mettoit pas tant _d’honnêtes gens_ en alarmes pour une affaire où l’on ne tiroit pas ses frais. La compagnie se retira, & monsieur le Président, informé de la rumeur qui étoit arrivée à Sainte Pélagie, attendoit qu’on vînt le demander de la part de Laverdure, lorsqu’il entra avec son air tranquille & délibéré, & rendit compte de ce dont il avoit été chargé. Monsieur de Mondorville ne lui parla de rien, & n’en étoit pas moins curieux de savoir comment il s’étoit tiré de ce mauvais pas. Sans doute vous avez la même curiosité, cher Marquis. Il n’avoit eu aucune peine à se délivrer de l’embarras: il ne s’y étoit point trouvé. Voici le fait. Un petit malheur de hazard nous sauve très-souvent de grandes infortunes.
Laverdure, déguisé à son ordinaire, étoit en chemin pour rendre sa visite à Rozette. Il est bon que vous remarquiez, cher Marquis, que le drôle en étoit un peu amoureux, & qu’en faisant exactement mes affaires il croyoit qu’il avançoit les siennes: deux motifs bien puissants le conduisoient, l’intérêt & l’amour; il n’est point étonnant qu’il fût si animé à exécuter mes ordonnances. Dans sa route il fut rencontré par deux jeunes gens, qui, la tête encore un peu échauffée du vin de Champagne dont ils avoient abondamment éprouvé les piquantes douceurs, l’arrêterent, & après l’avoir considéré quelque tems, s’imaginerent avoir trouvé en lui une Déesse des plus charmantes, & en conséquence vouloient que sa Divinité les conduisît dans un temple où ils pussent lui faire des offrandes proportionnées à ses mérites. Vous voyez, Marquis, que le bandeau que Bacchus met sur les yeux des mortels est plus épais encore que celui de l’Amour: l’un empêche de voir, mais l’autre fait voir trouble; rien n’est plus pernicieux qu’une fausse lumiere.
Laverdure se défendit en vain; il essuya les compliments les plus flatteurs, & se vit donner les épithetes les plus tendres: il m’a avoué que, quoique d’un sexe qui n’entend pas ordinairement de fadeurs & qui ne fait qu’en débiter, il avoit senti la tentation à laquelle on expose une jolie femme en lui détaillant des fleurettes. Ne pouvant se débarrasser de leurs mains, & craignant qu’en affectant trop la femme d’honneur on ne vînt à examiner de trop près cet honneur là, qui, comme tout autre, perd souvent à l’examen, il invita ces messieurs à venir se reposer chez lui: ces jeunes entreprenans lui avoient demandé cette faveur, de façon que ce qu’il avoit alors de mieux à faire étoit de la leur accorder. Ils monterent en Fiacre, & le Cocher eut ordre de les conduire dans un endroit qu’il nomma. Ne songeons pas, pour un moment, que Laverdure est un Domestique, & imaginons que cette affaire arrive à un de nos amis. Elle nous intéressera davantage.
La plaisante figure que faisoit alors notre homme! Je m’imagine voir ces jeunes gens le caresser, l’embrasser, lui tenir de galants propos: lui se défendre d’un baiser de l’un, écarter les mains libertines de l’autre, quoiqu’il eût pu les rendre très-sages en leur laissant une minute toute liberté de ne le pas être. Il étoit très-plaisant aux uns de se croire en possession de jolies choses, & de vouloir s’en emparer, & à l’autre de défendre très-sérieusement ces jolies choses, qu’il n’auroit pas si bien défendues s’il en eût été le possesseur. On fait pour le mensonge ce qu’on n’auroit pas le courage de faire pour la réalité.
Enfin la compagnie arriva au lieu marqué: c’étoit à l’endroit où Laverdure avoit coutume de prendre ses habits de déguisement. Une de ses cousines à la mode de Paris y demeuroit, qui reçut fort bien ces nouveaux venus & qui leur fit perdre en un moment la passion violente qu’ils avoient conçue pour le bel Adonis de rencontre. On proposa des raffraîchissements, ces messieurs en avoient besoin & ils en firent suffisamment les frais. Cependant comme les tentations qui les avoient accompagnés dans l’équipage étoient augmentées, on voulut, à la faveur de la colation, badiner sur ce qui y donnoit lieu, & de-là en traiter à fond la matiere. Laverdure s’étoit bien promis de pousser l’aventure, mais jusqu’au point que sa parente ne seroit point forcée à enfreindre les bienséances. Voyant néanmoins qu’elle seroit bientôt dans le cas de se défendre à force ouverte, & connoissant qu’une femme n’a jamais l’avantage lorsque l’attaque est de longue durée, il se retira dans la chambre voisine, & ayant alors abandonné son ajustement féminin, il reparut aux yeux de la compagnie en homme, & par sa présence subite effraya les convives. Armé d’une espece de couteau de chasse qui n’y avoit jamais servi, il s’avance vers ces messieurs, & avec des paroles emportées leur commande de sortir promptement, sous peine de se voir étendus sur le pavé. Notre homme est brave, cher Marquis, & si je l’en crois, il fit trembler ces deux jeunes gens, qui descendirent en diligence d’une maison où on leur préparoit une si mauvaise récompence des frais qu’ils avoient faits pour y être bien reçus. Laverdure, qui ment peut-être, & fait le généreux après coup, m’a protesté qu’il les avoit poursuivis jusques dans la rue: peut-être étoit-ce de paroles, alors le fait devient assez vraisemblable. En un mot il se tira d’intrigue de la part de ces jeunes gens: sa prudence & le hazard lui sauverent pour cette journée le malheur que son Maître lui avoit machiné.
Le Président piqué de n’avoir point réussi continua à le faire épier. Dès le lendemain Laverdure fut trouver Rozette, à qui il raconta son aventure & lui amplifia sans doute sa hardiesse & son courage. Après la victoire le soldat le plus lâche a droit de faire son éloge. Il resta ce soir là moins long-tems qu’à l’ordinaire, & par son bonheur il esquiva une visite que les gens de la maison firent, sur un second avis anonyme qui leur étoit envoyé par le Président. Pendant plusieurs jours il ne put être découvert: s’il se fût douté qu’on lui préparoit quelque tour, jamais on n’y auroit réussi. La vengeance veille, & la simplicité s’endort sur la foi de son innocence.
Enfin le Président, outré de ne pouvoir réussir, suivit lui-même son Domestique, & l’ayant vu entrer au Couvent, fit avertir le Commissaire, la Supérieure, & une compagnie du Guet, & découvrit que c’étoit à Rozette à qui on en vouloit. On ne douta plus de rien. Laverdure ayant voulu sortir apperçut quelque tumulte, & qu’on le considéroit de près; il soupçonna que la visite faite dans le Couvent quelques jours avant, & dont il avoit entendu parler, pouvoit le regarder: il craignit. Mais, sans perdre la tête, il imagina que ce tour venoit de la part de son Maître, & en rapprochant diverses circonstances, il en fut convaincu. Il pensa à se sauver, & ensuite à s’en venger. En un instant il eut quitté son ajustement de femme, & il se trouva en petite camisolle blanche; & ayant par hazard un bonnet brodé dans sa poche, il le mit sur sa tête & passa au milieu de la Garde & des Religieuses comme quelqu’un qui étoit entré par curiosité, ou comme un jardinier de la maison. S’étant même abouché avec un Sergent, il lui dit en confidence que celui qui s’étoit introduit étoit un homme de condition, & lui avoua sous le secret qu’il se nommoit le Président de Mondorville, qui étoit amoureux d’une Religieuse. Le Sergent le dit au Commissaire, qui, sur cet avis, trancha toute difficulté, fit ouvrir les portes, & se retira en recommandant aux Religieuses le secret sur cette affaire. Les gens de Robe n’aiment point à avoir de discussion les uns avec les autres. Sans ce stratagême Laverdure restoit dans le Couvent, & il eût pu être découvert. Ce prétendu secret se divulga, & on fut d’autant mieux persuadé de la vérité de la chose, que l’on avoit vu le carrosse du Président arrêté dans une rue voisine, précisément pendant cette expédition. Laverdure dissimula avec son Maître, qui n’osa lui parler de cette aventure.
Les Religieuses, dont la curiosité avoit été si cruellement tourmentée par Rozette, profiterent de l’occasion, & ayant un sujet de la punir la saisirent avidement: on avoit trouvé les habits en question dans le parloir, & on avoit reconnu ce déguisement sous lequel quelqu’un depuis long-temps venoit faire la cour à Rozette. La pauvre fille fut enfermée dans une chambre obscure, au pain & à l’eau, & y demeura jusqu’à ce qu’enfin, par le moyen de monsieur le Doux, elle en sortit, pour n’y rentrer sans doute de ses jours.
Le Président ne put se contenir ayant entendu dans le monde que l’on affirmoit qu’il s’étoit travesti pour enlever une fille de Sainte Pélagie, & que les Religieuses le publioient. Il se fâcha d’abord, & en rit après. Ce fut alors qu’il voulut savoir tout de son Domestique: celui-ci le lui raconta fidelement. Le drôle trouvoit son orgueil flatté à tracer ses avantages contre son Maître: il en reçut son pardon. Mais le Président eut beaucoup de difficulté à ne se pas brouiller avec moi, parce que je ne lui avois pas confié mon secret, & que je l’avois exposé à des démarches qui avoient tourné à son désavantage. Ah! cher Marquis, qu’il étoit piqué de n’avoir pu réussir! Autant qu’il étoit sérieux lorsqu’on lui parloit de sa prétendue expédition conventuelle, autant je m’en divertissois à ses dépens. Ainsi souvent ceux qui veulent jouer les autres sont-ils joués eux-mêmes. On ne hazarde point à faire du bien à quelqu’un; il y a tout à appréhender à lui préparer des embûches.
L’état affreux où je savois qu’étoit Rozette me désespéroit. J’eus recours à M. le Doux. Je le pris en particulier, & lui ayant abandonné certains rayons de mes tablettes remplis de pots de confitures, je lui exposai mes chagrins. Le ton pathétique que j’employai le toucha. Les Dévots ont l’ame tendre, & quand on a une fois trouvé le chemin de leur cœur, on est assuré de leur faire exécuter les choses les plus difficiles. Je lui déclarai d’abord que puisqu’il étoit ami de mon pere, & de notre famille, il devoit le faire voir à cette occasion, en empêchant quelque coup d’éclat que j’étois résolu de hazarder. Voyant que mon discours ne faisoit pas une impression assez vive sur son esprit, je lui racontai comment Rozette étoit actuellement dans l’état le plus affreux: je ne lui dissimulai point que c’étoit à cause de moi; mais profitant de la circonstance des livres pris chez elle, & de la confession qu’elle avoit faite de son attachement au parti des Appellants, je fis entendre à M. le Doux que l’on avoit été charmé d’avoir trouvé la rencontre de Laverdure, pour la punir de la premiere aventure, & que cette fille alors souffroit pour la bonne cause. Pour achever de déterminer mon Dévot, je le priai de s’informer de la vérité de ce que j’avançois, & je lui donnai tous les éclaircissements nécessaires. Il m’assura que sa protection seroit le fruit de la vérité que je lui aurois exposée. Il promit que sans faute il me rendroit réponse dans trois jours. Je l’embrassai: je lui fis plaisir; & en me remerciant il me dit qu’il seroit bien heureux s’il pouvoit gagner une si belle ame au Seigneur, & qu’il n’en désespéroit pas.
Lorsqu’il s’agit du soulagement de leurs freres tous les gens de parti sont très-ardents. M. le Doux fut en me quittant constater la vérité de ce dont je l’avois entretenu. N’ayant pu être instruit de tout en un jour il n’abandonna pas sa résolution.
Pendant ces recherches, instituées & suivies en faveur de Rozette, je m’amusai auprès d’une Dame assez connue dans le monde par sa grande ferveur, & qui quoiqu’à vingt-neuf ans, a déjà affiché la plus éminente dévotion.
Je passe à une femme de cinquante ans, qui a l’orgueil de vouloir se faire remarquer, d’abandonner le rouge & les mouches, de se mettre sous la direction d’un homme célebre, enfin de faire semblant de vouloir abandonner le monde; mais je ne pardonne pas à une veuve qui n’est pas encore dans sa trentieme année, qui a de l’esprit, du bien, des graces, de la beauté, qui peut faire les charmes du Public, d’aller se renfermer dans une société de Bigotes ou de Directeurs. Qu’arrive-t-il? Telle femme dit au monde qu’elle le quitte, afin que le monde l’engage à rester: hé bien! ce monde-là la prend au mot, & elle se trouve obligée à jouer par pique ce que dans le fond du cœur elle est au désespoir de pratiquer à l’extérieur. Aussi, cher Marquis, semblable vertu est bien sujette à se démentir: un souffle la dérange; & accoutumée à ne se soutenir que par la vue de ceux qui l’admirent, si elle se trouve seule avec elle-même, elle chancelle: je réponds moi qu’elle est tombée si jamais elle se rencontre vis-à-vis le plaisir.
Madame de Dorigny[N] depuis un an étoit un exemple d’édification: la bonne odeur de sa charité étoit répandue dans tout le Marais. Je la voyais depuis quelque tems, & même elle avoit eu la bonté de me mener aux Sermons choisis du Pere Regnault; à ces Sermons qui se prêchent aux extrêmités de Paris, où on choisit exprès une petite Eglise afin d’y faire foule.
Un soir que j’avois collationné avec elle, elle se mit à médire de plusieurs Dames de ma connoissance d’une façon qui me parut indigne. J’oubliai alors les charmes de ses yeux, les agrémens de sa personne, & je ne vis qu’avec une espece d’indignation la plus belle main du monde, qu’elle affectoit de me faire remarquer, en prenant un soin particulier de me servir à diverses reprises les mets les plus délicats. Je commençai dès-lors à jetter les fondemens d’une punition qui pût lui être d’autant plus sensible qu’elle la privoit pour un temps d’une satisfaction, pour la jouissance de laquelle elle avoit sacrifié son appareil de vertu & ces beaux dehors, dont il n’y a que les sots qui soient dupes. Ne sachant trop où aller, après avoir quitté M. le Doux, je me fis conduire chez elle: son Portier me dit que Madame n’étoit pas visible. J’insistai; on fut lui dire mon nom: j’eus permission d’entrer. Elle vint au-devant de moi en robe courte, mais d’une étoffe des plus belles; en garniture simple, mais de points d’Angleterre, & avec des manchettes semblables, quoiqu’à un seul rang. La fraîcheur de son visage, & la sérénité qui y régnoit, étoient l’image de la paix de son cœur: le trouble devoit bientôt y exciter une cruelle tempête. Elle tenoit en ses mains un gros livre relié en maroquin noir; elle me dit qu’avec ma permission elle alloit achever ses petites heures: elles me parurent bien longues. En attendant j’examinai l’ameublement, qui étoit d’un goût exquis. Je parcourus des yeux ce cabinet, où il brilloit un luxe étudié, & où je voyois par-tout des meubles qui n’avoient pas été inventés par la mortification. Il n’y a que les mondains qui ignorent l’art de se procurer les véritables commodités de la vie.
L’office fini, mon aimable Dévote vint me rejoindre, & par un air presque étourdi, elle sembloit me dire que pour être une Sainte elle n’en étoit pas moins charmante. Notre conversation roula sur la conduite qu’on tenoit dans le monde, sur les spectacles, les cercles, les parties, &c. Le tout pour avoir occasion d’en médire, & cependant d’en entendre faire l’histoire. On mit sur le tapis les aventures galantes de madame de Brepile, de madame de Selrez & de quelques autres. On parla des miennes, & on me dit, d’un air d’amitié, qu’en conscience je ne pouvois pas porter ma figure, parce qu’elle étoit capable de faire naître des désirs. J’en avois effectivement déjà excité chez madame de Dorigny; ses yeux me le disoient, & dès ce jour il n’eût tenu qu’à moi d’en avoir une confirmation. Ses regards me signifierent qu’elle m’aimoit, qu’elle me le déclaroit: les miens furent assez barbares pour ne lui pas rendre sa déclaration. Elle me parla d’un livre, qui, à ce qu’elle disoit avoir entendu dire, faisoit un grand bruit dans le monde: elle me le demanda; je lui répondis que je l’avois, mais qu’il étoit écrit trop librement, & qu’elle en seroit scandalisée. Elle parut de mon avis; mais elle revint à son but par un détour, en s’informant si tout le livre étoit du même style. Je lui répliquai qu’il y avoit des endroits que toute personne pouvoit lire. Ce sont ces endroits-là que je veux examiner, reprit-elle, afin de décider si cet ouvrage est aussi bien dicté que le publie la renommée, qui exagere toujours. Je n’exagere point moi, lorsque je vous affirme, cher Marquis, que ma Dévote n’étoit plus maîtresse d’elle-même. Je lui promis de le lui envoyer le lendemain: elle l’exigea pour le soir. Je le lui fis tenir, & par malice je glissai dedans deux estampes capables de rallumer des feux qu’une jeune veuve doit ressentir avec plus de violence, parce qu’elle en a encore les dernieres étincelles en son ame.
Je retournai le lendemain, en sortant du Palais, savoir si mon livre avoit plu: je le savois à n’en pas douter. On me dit qu’on n’en avoit encore parcouru que quatre pages, mais qu’on en étoit assez contente. Elle ne m’en imposoit pas avec son ingénuité; je suis trop convaincu qu’une femme est sans réserve lorsqu’elle entre dans la carriere de l’amusement. Je fus invité à dîner. Je ne me fis point prier: je renvoyai mon carrosse. On me vanta beaucoup l’esprit d’un certain Ecclésiastique qui devoit nous faire compagnie. Il vint, je ne trouvai qu’une espece de béat; sans doute, qu’il ne brilloit que quand il étoit à table tête à tête: son esprit n’étoit pas un esprit de trois couverts.
Notre dîner fut des plus sensuels; le café qui le suivit m’embaumoit: si j’étois à mon particulier je voudrois une main dévote pour m’apprêter tous mes besoins. Un tiers nuisoit à la conversation que nous devions avoir madame de Dorigny & moi; elle écarta pieusement le saint homme en l’envoyant porter à l’autre extrêmité de Paris du soulagement à quelques malades. D’une main la jeune veuve répandoit des bienfaits, de l’autre elle appelloit le plaisir & écartoit les obstacles. Les passions ont toutes leur politique particuliere; mais la plus sure est celle qui est couverte de l’extérieur de la réforme.