Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse

Part 6

Chapter 63,766 wordsPublic domain

Je vous avoue, Marquis, que je fus bien humilié dans ma route: je rencontrai plusieurs Seigneurs qui n’avoient que de très-mauvais chevaux, & qui se faisoient un honneur infini par leur course rapide. Notre conversation pendant le chemin fut peu intéressante: je ris seulement de ce que M. le Doux fit un signe de croix en passant pardevant l’Opéra. Le Président nous reçut d’un air enjoué, & après avoir obligé M. le Doux à prendre des raffraîchissemens, nous entrâmes en matiere. Quand on est en compagnie on se sent plus de hardiesse. Je lui exposai que j’aimois Rozette, que j’étois cause de son malheur, & que si mon pere la retenoit encore long-tems je me porterois à des extrêmités; que je consentois à ne la plus revoir, mais qu’aussi je voulois être certain qu’elle ne seroit pas dans l’état le plus déplorable. Le saint homme m’écouta très-pacifiquement, &, contre mon attente, il s’étendit fort peu sur la morale, & me fit grace d’un bel & beau sermon qu’il étoit en droit de me débiter. Après un préambule grave sur la sagesse de mon pere & la légéreté de ma conduite, il me dit qu’il étoit impossible, selon Dieu & sa conscience, de se mêler de cette affaire. En vain lui fis-je diverses représentations; sourd à mes prieres, il me pria très-sérieusement à son tour de ne lui jamais parler dans ce genre. J’étois sur le point de me retirer, le désespoir dans le cœur, lorsque le Président laissa échapper comme par hazard: «c’est dommage en vérité, car cette fille-là pense bien sur les affaires du tems, & même elle a eu des convulsions en conséquence.»

Rozette, cher Marquis, n’a jamais rien pensé sur ces matieres, parce qu’elle ne les connoît pas; pour des convulsions elle n’en a jamais éprouvé qu’en amour. Ce mot du Président me servit beaucoup, puisque dans la suite il fut cause de l’élargissement de Rozette, qui n’eût point réussi sans M. le Doux.

Notre saint homme avoit un foible, & ce foible étoit un zele sans bornes lorsqu’il s’agissoit de servir quelqu’un qui avoit seulement un vernis de Jansénisme. Je le tenois par l’endroit critique, & je ne négligeai rien pour venir à bout de mon entreprise. On fait faire aux hommes ce que l’on veut, dès qu’on a trouvé l’art de mettre en mouvement certains ressorts qui conduisent toute leur machine.

Monsieur le Doux, après avoir réfléchi quelque-tems, nous demanda si nous étions certains de ce que nous assurions sur le compte de Rozette. Fûmes-nous assez simples pour ne pas le lui confirmer authentiquement? Sa charité se trouva assez bien disposée, son cœur s’attendrit, il nous donna sa parole que dans peu il auroit une conférence plus étendue avec nous, dans laquelle il nous communiqueroit ses réflexions. Il sortit. Mon équipage le conduisit à une assemblée de piété, & celui du Président nous mena droit à l’Opéra: on y donnoit, je crois, l’_Ecole des Amants_. Nous augurâmes bien du succès de notre affaire, puisque monsieur le Doux s’en mêloit. Le spectacle n’eut pas grande part à notre attention; nous ne nous y amusâmes qu’à examiner la parure de plusieurs Dames dont nous devions cruellement médire le soir.

Dès le lendemain j’écrivis à Rozette l’idée qui nous étoit venue de la faire passer pour une fille attachée au parti anticonstitutionnaire. Je lui recommandai d’être prête à jouer ce rôle si on l’exigeoit. Que ne doit-on pas exécuter pour se mettre en liberté? Je lui envoyai même quelques livres à ce sujet, sur-tout un qui est l’abrégé de l’Histoire de tout cet événement. Le maudit livre coûta cher à ma nouvelle Néophite. Il va se rencontrer du comique dans cette aventure. Je lui mandai que j’étois obligé d’aller avec mon pere à la campagne pour quelques semaines, & qu’elle ne se désespérât pas, que Laverdure lui donneroit souvent de mes nouvelles.

Notez, cher Marquis, que je n’avois pas voulu confier au Président que son Domestique se travestissoit pour mon service. Cette remarque sera nécessaire par la suite.

Nous partîmes pour la terre de mon Pere. Rozette cependant lisoit avec avidité les livres que je lui avois envoyés. Elle se préparoit au rôle dont je lui avois indiqué l’idée dans ma derniere lettre. Elle n’eut que trop le tems de s’y exercer, & de pleurer sur cette malheureuse invention. Mais n’anticipons point sur les faits.

La terre où j’accompagnai mon pere, cher Marquis, est en Picardie: l’air y est serein, le pays assez beau, & notre maison très-bien disposée. Elle est un peu ancienne; mais elle ressemble à certaines femmes de la Cour qui ont perdu la fleur de leur jeunesse, mais qui sont cultivées parce qu’elles sont profitables en des rencontres. Pendant quelques jours nous ne vîmes personne. Nous ne nous souciyons pas de compagnie, puisque mon pere n’avoit entrepris ce voyage que pour arranger ses affaires dans ce pays. Insensiblement divers Gentilshommes des environs nous honorerent de leurs visites: la politesse ne nous permit pas de demeurer en reste. Nous les avions trop bien traités, ils se piquerent de nous rendre la pareille. Les Picards en général sont de bonnes gens, francs pour l’ordinaire, estimables quand ils donnent du bon côté; mais malins & fourbes plus que les Normands, quand ils quittent leurs inclinations natales.

Les différens endroits où nous fûmes reçus ne méritent pas que je vous en parle. Là c’étoit un vieil Officier qui habitoit un reste de château, échapé à la fureur du déluge, & qui, ayant à peine le nécessaire, dédaignoit avec orgueil le commerce de ses voisins qui eussent pu lui rendre service, & cela parce que, comme lui, ils n’avoient pas eu un de leurs ancêtres tué auprès de Philippe à la bataille de Bovine. Ici je rencontrois une maison assez bien ornée, quoique les tapisseries en parussent avoir été travaillées par les mains du tems, lorsqu’il étoit encore en son enfance. On m’y recevoit avec aisance; mais je n’y rencontrois que des bégueules provinçiales, qui n’avoient lu & admiré que le conte assez gentil de _Ver-Vert_. Dans un autre côté je me rencontrois avec des Moines qui me faisoient des fêtes superbes: elles m’eussent plu, si tout ce que font ces gens-là n’avoit toujours un goût de froc qui m’est insupportable. Enfin, cher Marquis, pendant six semaines je ne fus occupé qu’à parcourir, tantôt tout seul, tantôt en la compagnie de mon pere, des gentilshommieres, où je ne découvrois que bon cœur sans délicatesse, ou politesse sans goût, & telle que la pratiquoient nos bons aïeux. Un de nos petits soupers d’hiver vaut une éternité de ces plaisirs champêtres. En vain voulus-je chercher quelque aventure amusante, les circonstances ne se présentoient pas: & quelquefois, lorsque je croyois en avoir trouvé de favorables à mes désirs, justement les plus jolies Picardes n’avoient que la tête chaude.

Comme ceux qui aiment les fleurs en surprennent par-tout, je me saisis de quelques-unes par occasion; mais je ne m’en fais pas gloire: d’ailleurs elles n’étoient pas choisies dans des parterres qui pussent, comme à Paris, donner un certain lustre à celles qui sont les plus communes. Voici la seule rencontre où je me sois un peu amusé. Les Picards sont simples, & si la foi étoit perdue dans l’univers, on la rencontreroit chez eux; ils lui sont dévoués, ainsi qu’à la superstition: l’une est bien voisine de l’autre.

Un jeune homme, fils d’un riche Fermier, étoit amoureux de la fille d’un Gentilhomme de son voisinage. Il l’adoroit, & elle voyoit avec plaisir son adorateur. Le pere n’eût pas souffert que sa fille aimât un roturier; aussi ne lui en fit-on point confidence. La Demoiselle croyoit tous les cœurs de condition lorsqu’ils pensoient bien ou qu’ils aimoient: elle souhaitoit fort s’unir avec son jeune ami, dont sans doute elle étoit sûre. Elle n’avoit que son titre de noblesse: il ne possédoit que ceux de quelques terres très-fertiles, & peut-être un fond de cinquante mille livres; mais il étoit écrit sur la porte de son pere: _en mariage tu ne convoiteras qu’un Gentilhomme seulement_. Le tempérament l’avoit emportée, & elle avoit trouvé le moyen depuis deux ans de faire rencontrer à des rendez-vous le Tiers-Etat avec la Noblesse. Sans entrer dans le détail de ses aventures, il en vint à la république un sujet: l’affaire étoit encore nouvellement répandue à notre arrivée. Le pere n’ayant pu cacher les passe-tems de sa fille, plutôt que de la marier avec celui qui sans son ordre étoit entré dans sa famille, aima mieux répandre le bruit qu’un _Cordon-bleu de Versailles_, en passant par chez lui, en avoit été l’auteur. Ainsi Romulus étoit fils du Dieu Mars: ainsi beaucoup d’autres qu’on a encore fait de meilleure famille, n’ont-ils eu pour pere que des Jérôme Blutot: tel étoit le nom du jeune homme.

Depuis ses couches mademoiselle des Bercailles ne pouvoit plus souffrir celui à qui elle avoit l’obligation de la maternité: elle l’avoit congédié; j’ai su qu’elle avoit rempli sa place en fille sage, & qui ne changeoit que pour trouver mieux.

Le pauvre garçon, qui n’étoit pas si intelligent, se désespéroit; il en parla à un Fermier de ses amis, qui lui donna la connoissance d’un Berger qui, suivant l’attestation de toute la Nation Picarde, étoit sorcier, & avoit un grimoire comme un Curé. C’est une remarque certaine & infaillible; moins les peuples sont sorciers, plus il s’en trouve parmi eux. Blutot fut le trouver. Le drôle, après s’être fait prier, supplier, conjurer & payer, lui donna dans une fiole une liqueur, & lui ordonna de la mêler dans la boisson de celle dont il vouloit regagner le cœur. Notre Fermier se saisit de l’ampoule, & attendoit avec impatience le moment de s’en servir: il se présenta enfin.

Une fête de paroisse étant arrivée, le Curé y invita toute notre maison; & pour nous faire honneur rassembla quelques Gentilshommes, plusieurs Curés, & M. Blutot s’y trouva, ainsi que son ancienne maîtresse. Le dîner fut servi copieusement, & nous nous assîmes environ vingt-cinq personnes à table: le Pasteur ne se contenoit pas de joie. Comme il n’y avoit de femmes ou filles que mademoiselle des Bercailles de jolie, les autres étant toutes passées, je la mis entre le Curé & moi, bien résolu d’en tirer parti, sachant que la poulette n’étoit pas novice.

Son amoureux eût bien voulu être à ma place; mais si l’épée cede le pas à la robe, un Villageois ne doit pas seulement avoir contr’elle de la jalousie. Blutot, qui avoit apporté sa fiole amoureuse, cherchoit à en verser dans le pot duquel on devoit servir à boire à mon aimable compagne. Il ne put choisir, & comme l’homme perd souvent la tête à propos de rien, il se précipita si fort, qu’il vuida toute sa bouteille dans une grande cruche de six à huit pintes qui devoit servir au dessert. Le repas fut assez tumultueux: le Clergé mangea beaucoup, & but de même, déclama contre les hérétiques & fit l’éloge de la biere. Je pris soin d’en conter à ma compagne, & je n’eus pas de peine à lui faire goûter mes raisons. Elle avoit de l’expérience; une fille dans ce cas, avec un peu de tempérament, vous devance dans la carriere du plaisir. Nous en étions au point que, sans la compagnie qui commençoit à s’émanciper insensiblement, nous nous serions recueillis dans quelqu’allée du jardin. Ce ne fut que partie différée. Le dessert venu, redoublement de joie. Rien n’est plus divertissant à voir, une seule fois en sa vie, que ces assemblées. Vous y reconnoissez l’âge d’or, ce bel âge où les hommes, sans finesse & sans goût, s’enivroient de voluptés sans les sentir.

On servit à toute la compagnie un grand verre de la liqueur renfermée dans cette cruche en question; c’étoit une espece de ratafia propre à faire couler la biere. Mon pere, ni ma voisine, ni moi n’en bûmes point, ayant toujours usé de vin de Bourgogne, que nos Domestiques avoient apporté. Bien nous en prit. M. le Prédicateur se repentit d’en avoir trop peu ménagé la dose. Nous sortîmes & fûmes à l’Eglise. Ma bonne amie étoit à mes côtés; ce n’étoit pas trop là la situation où je l’aurois voulue; mais celle-là étoit encore assez pour le lieu.

Le Prédicateur commença au mieux; son texte fut heureux: & comme il faisoit le panégyrique d’une Vierge, son Sermon devoit être une exhortation à la chasteté; il ne l’acheva pas.

Il est à propos de remarquer que la liqueur qui étoit dans ce vase mentionné avoit eu le tems de fermenter & de s’insinuer dans toutes les parties du prétendu ratafia: c’étoit une composition d’une force extraordinaire, qui avoit deux effets, l’un de mettre le sang en fureur & d’exciter un amour violent; l’autre d’égaler la médecine la plus purgative: le tout plus promptement ou plus lentement, suivant la constitution des corps.

Déjà l’Orateur Chrétien s’échauffoit, se battoit les flancs, & nous endormoit, lorsque le ratafia commença à opérer en lui. Il y résista quelque-tems: l’autre effet de la même liqueur fermentoit, & s’animoit par degrés chez la plupart des Curés, & de ceux qui avoient été au dîner. Rien ne m’a tant amusé que de voir de saints Ecclésiastiques se tourmenter sur leurs chaises, & rouler leurs yeux d’une façon injurieuse à l’aimable vertu de continence dont l’Orateur entamoit déjà le panégyrique. Les Paysans rioient intérieurement de ce qu’ils voyoient, & leur malignité naturelle n’avoit alors aucun respect pour leurs Directeurs. Il fut encore bien moindre dans la suite.

Le Chrysostôme de village ayant fait un effort violent en poussant un de ces hélas pathétiques qui ébranlent jusques aux voûtes des temples, ne fut pas assez heureux pour contenir en lui-même la malignité du ratafia cruel, & la laissa échapper avec impétuosité. Ce malheur l’étonne, il perd la voix; on court, on vole à son secours: une sueur froide coule de tous ses membres, on le croit mort; mais dans l’instant ceux qui aident à le ranimer s’apperçoivent bien qu’il est très-vivant: & soit par esprit de joie, soit par quelque autre principe, ils ordonnent que très-précipitamment on offre de l’encens au Ciel & que l’on parfume l’Eglise.

Tout le monde rit de l’aventure, & ceux qui en parurent les plus réjouis donnerent eux-mêmes à rire aux autres à leur tour. Cependant on commença l’Office, & mon pere, qui étoit présent, ne put s’empêcher de me demander si je me souvenois de l’aventure de Constantin Copronime.[M]

A peine étoit-on au tiers du premier pseaume, que les deux Chantres pressés par le témoignage intérieur de leur besoin, quittent rapidement leurs chapes & sont déjà dans le cimetiere. Leur espece de fuite étonne: on se regarde. Deux Curés prennent les places vacantes: ils n’ont pas fait dix tours dans le chœur que les vêtemens contagieux, semblables à la robe de Nessus, les embrase; ils les quittent, fuient de l’Eglise & sont suivis de dix de leurs confreres qui sont dans les mêmes tourmens; tout le reste de l’assemblée de rire & de s’emporter en éclats. Le seul Curé de la Paroisse demeura immobile: en vain le ratafia fit-il tout son effet, en vain étoit-il inondé des restes précieux de cette liqueur, il demeura ferme en sa place & imita ces anciens Sénateurs, qui, au milieu du sac de Rome par les Gaulois, resterent tranquilles dans leurs chaires curules & y reçurent la mort.

Les Peuples anciens reconnoissoient les Dieux à la bonne odeur qui naissoit sous leurs pas; je réponds que pas un de ceux qui avoient dîné avec nous n’eût eu des autels chez les Païens.

L’effet du ratafia, ou plutôt du philtre, n’avoit pas borné son pouvoir à donner de la fluidité aux corps hétérogenes avec lesquels il s’étoit trouvé; il avoit aussi mis en feu la concupiscence des particuliers dans lesquels il s’étoit introduit. Nous en vîmes plusieurs qui, dans leurs transports amoureux, embrassoient sans distinction toutes les femmes ou filles qui s’offroient à leurs yeux: sans doute ils désiroient davantage & le faisoient voir; mais il y avoit un trop grand concours, la honte les enchaînoit. La nature est une sotte de se cacher toujours pour faire son plus agréable ouvrage: c’est précisément lorsqu’on a le moins de modestie qu’on en veut le plus avoir. Nous fûmes témoins qu’un vieux Chapelain de plus de 60 ans, qui sans doute avoit doublé la mesure de la liqueur, ou qui étoit dans une certaine habitude, se mit à poursuivre une Bergere, assez laide & âgée, au travers d’un pré, & dans un déshabillé fort peu honnête. On cria après lui. La Nymphe fuyoit, le nouvel Apollon étoit prêt à enlever sa chere Daphné, lorsqu’elle se précipita dans une mare d’eau bourbeuse, où tomba à sa suite le Dieu Ecclésiastique, dont on les tira, lui & sa Nymphe, bien couverts de boue, dans laquelle ils étoient presque métamorphosés. Quel comique spectacle, cher Marquis! Que Calot n’étoit-il là! il en eût fait une de ses plus jolies fantaisies. C’étoit pourtant l’amour qui causoit tout ce désordre. Si d’un côté il troubloit l’office de l’Eglise, il ne dérangeoit pas d’un autre mes petites intrigues particulieres. Ainsi jamais personne ne perd qu’une autre ne gagne.

Je m’étois écarté avec dessein de ne me pas perdre. Mademoiselle des Bercailles me vint joindre. C’étoit dans une allée d’un bosquet, extrêmement couvert. Là, pourrois-je vous dire, le lierre amoureux s’unissoit à l’ormeau; là une jeune vigne tapissoit des murs de tilleuls & de sycomores: on y entendoit le murmure d’une onde argentée & les concerts des oiseaux qui soupiroient leurs tendres soucis. Je pourrois charger ce tableau, & vous répéter toutes ces descriptions usées que les Poëtes se donnent de main en main: mais n’ayant pas perdu de temps à mon expédition, dois-je vous en faire perdre en y ajoutant des circonstances? Nous arrivons, l’herbe étoit grande; nous nous y jettons: la belle étoit animée, j’étois plein d’ardeur; Vénus donne le signal, la pudeur s’envole, l’Amour nous couvre de ses ailes. Le temps nous pressoit; nous ne le fîmes pas attendre: le nuage se forme, le ciel s’obscurcit, le tonnerre gronde; il tombe, & tout est consommé.

Nous regagnâmes la maison du Curé, & en chemin ma belle Nymphe me répéta qu’elle étoit charmée de ce que j’étois Gentilhomme. Ma foi, Marquis, sans vanité, avec elle j’avois valu le Paysan le plus vigoureux. On ne s’informa pas d’où nous venions; chacun étoit occupé à faire son paquet pour partir. Je vis la chambre du Curé ouverte, j’y entre; mademoiselle des Bercailles m’y suit: le lit étoit bien fourni, bien mollet & sembloit inviter à quelque chose. Sans doute il avoit une vertu particuliere, ou peut-être avoit-il tâté du ratafia; mais à son aspect je devins comme un des Curés: ma voisine s’en apperçut; les fenêtres se ferment, les rideaux se tirent, la porte est barrée, & je commence à pratiquer ce que dans tel cas telles précautions engagent de faire. Le lieu, la position y font beaucoup; je goûtai mille plaisirs. Je ne faisois que les demander, on me les varioit: je m’en enivrois; & en me plongeant dans cette douce volupté, je la voyois naître dans les yeux de celle qui en étoit la mere. Quel surcroît de satisfaction de jouir d’un fruit défendu, & dans un lieu où une chose même permise auroit une pointe particuliere. Que je donnai de louanges à la jeune Demoiselle! Qu’elle me donna de contentement! Nous descendîmes, après avoir bien ri de l’aventure du Clergé, & nous être promis que ce ne seroit pas la derniere fois nous parlerions d’affaires intéressantes. L’histoire de cette Paroisse fit beaucoup de bruit dans le canton: on s’en divertit comme il convenoit, & depuis on demande aux Curés qui sont à semblables fêtes s’ils y boiront du ratafia.

Pendant huit à dix jours que je restai encore dans le pays, je n’en passai aucun sans m’entretenir avec mon pere de cette farce, & sans rendre visite à M. des Bercailles. Le bon Gentilhomme venoit exactement chez nous faire sa cour au vin de Bourgogne, en y amenant son héritiere, à qui je faisois quelque chose de plus. Enfin nous partîmes, & après avoir témoigné à plusieurs reprises à ma jeune maîtresse le déplaisir que j’avois de la quitter & lui avoir fait quelques présents, je la laissai peut-être avec l’ébauche d’un petit Conseiller, qui, dans son tems, pourra être regardé par M. le Gentilhomme comme une galanterie de quelque Prince du Sang ou de quelque Monarque.

Me voici à Paris. Revenons à Rozette & à son étude des livres que je lui avois envoyés, & du rôle qu’elle devoit jouer. Aussi-tôt que je fus arrivé j’envoyai chercher Laverdure, pour être instruit de ce qu’il avoit exécuté en mon absence.

Rozette, qui n’avoit eu rien tant à cœur que de sortir du lieu où elle étoit enfermée, & qui s’étoit imaginé que l’étude des livres que je lui avois adressés devoit y contribuer infiniment, s’y étoit donnée toute entiere. Elle en a profité d’une façon marquée. Un jour qu’elle étoit absorbée dans cette méditation, entra une Religieuse: ces filles-là sont encore plus curieuses mille fois que les femmes du monde; moins elles devroient savoir de choses, plus elles sont impatientes d’en apprendre. Est-il étonnant qu’il soit difficile aux Religieuses de vivre heureuses? Elle voulut apprendre quel étoit le livre qui étoit le sujet des réflexions profondes que Rozette sembloit former avec tant de soin. Rozette fit difficulté, la Sœur n’en eut que plus de désirs: elle le demanda avec empressement, on le lui refusa par plaisanterie; sa curiosité s’en fâcha & fut poussée au point que dans son transport elle fit ce qu’elle put pour arracher le livre. On le lui refusa alors très-nettement, & elle eut le désespoir de se voir même méprisée. Ah! que la sainte vengeance va bien faire son devoir! La Sœur Sainte Monique, c’étoit son nom, va mettre l’alarme dans le Couvent, raconte à toutes celles qu’elle rencontre qu’elle a vu quelque chose qui fait trembler (elle n’avoit rien vu certainement;) que la fille renfermée dans la chambre rouge avoit été surprise par elle à lire un livre affreux, abominable, couvert de noir, avec des flammes jaunes dessus; que ce livre étoit un livre de magie, qui contenoit la fin du monde, qui faisoit venir le Diable; que c’étoit le grand Albert, ou peut-être même un Rituel ou un Grimoire. La Supérieure tremble à ce récit, tout le Couvent est dans l’effroi; on sonne la cloche, on assemble la Communauté; on parle, on discute, on délibere, on opine, on décide: sur quoi? sur rien absolument, parce qu’il n’avoit été rien proposé. On fait avertir un Grand-Vicaire; il vient, on lui dit le cas: il en sourit, & monte chez Rozette, lui demande ses livres: elle les remet, & l’on trouve entre ses mains un ouvrage Janséniste! On lui demande si elle est du parti des Appellants, elle répond qu’oui fermement, & qu’elle en sera toujours. Elle croyoit, la pauvre fille, que celui qui l’interrogeoit de la sorte étoit du parti, qu’il étoit tems de jouer son rôle. Le Grand-Vicaire, homme d’esprit, lui dit qu’il étoit charmé de ses sentimens, & que le parti des Appellants étoit fort bien soutenu par des personnes de _réputation_ comme elle dans le monde; & d’un ton ironique lui demanda si parmi ses compagnes elles étoient un grand nombre attachées à la bonne cause. Rozette vit sa méprise, & donna une replique qui ne déplut pas à l’Ecclésiastique. Il ordonna qu’on eût soin d’elle & qu’on ne lui donnât que de bons livres: il se saisit des volumes Jansénistes et les emporta.