Thémidore; ou, mon histoire et celle de ma maîtresse

Part 3

Chapter 33,917 wordsPublic domain

J’arrivai chez Rozette, qui commençoit à s’impatienter de mon délai. Elle me reçut avec empressement; soit qu’elle eût pris de l’amitié pour moi, soit que ma libéralité lui eût plu, elle se préparoit à une généreuse reconnoissance. Elle m’obligea de mettre la robe de chambre que j’avois fait porter chez elle, & voulut que je me misse à mon aise, étant dans le pays de la liberté. Elle s’étoit coëffée de nuit, & sa garniture de dentelles, en pressant un peu ses joues, faisoit un office qui lui donnoit de belles couleurs. Un mouchoir politique couvroit sa gorge; mais il étoit placé d’un air qui demandoit qu’on ne le laissât pas à sa place. Elle n’avoit qu’un corset de taffetas blanc & un jupon de même étoffe & de pareille couleur: sa robe, aussi de taffetas bleu, flottoit au souffle des zéphirs.

Le souper n’étoit pas encore prêt. Nous entrâmes dans sa chambre. Les rideaux du lit étoient fermés, & les bougies placées sur la toilette, de sorte que la lumiere ne réfléchissoit pas sur toute la chambre. Nous passâmes vers le côté obscur. Je me jettai sur un fauteuil, & la tenant entre mes bras, je lui tenois les discours les plus tendres. Elle y répondoit par de petits baisers & par des caresses délicates: ainsi peint-on les colombes de Vénus. Tu veux donc, dit-elle après quelques instants de recueillement, que je te donne du plaisir? Petit libertin! N’allez pas faire venir mademoiselle de Noirville, lui repliquai-je. Non, non, ajouta-t-elle, ce n’est plus le tems: j’ai eu mes raisons pour le faire; _d’autres circonstances exigent d’autres soins_. En discourant ainsi, & badinant toujours, nous gagnâmes le lit: je l’y poussai délicatement, en la serrant entre mes bras. Approchez ces deux chaises, dit-elle, puisque vous le voulez absolument. J’obéis. Elle mit ses deux jambes dessus, l’une d’un côté, l’autre de l’autre, & sans sortir de la modestie, sinon par la situation, elle m’agaça par mille figures.

Mes mains ardentes écartoient déjà le voile qui... Tout doucement, beau Conseiller, dit-elle! donnez-moi ces mains-là, je les placerai moi-même. Elle les mit sur deux pommes d’albâtre, avec défense d’en sortir sans permission. Elle voulut bien elle-même arranger le bouquet que je destinois pour son sein. Elle m’encouragea alors avec un signal dont vous vous doutez: je croyois qu’elle agissoit de bonne foi. En conséquence je me donnois une peine très-sincere pour parvenir à mes fins; elle faisoit semblant de m’aider: la simplicité étoit chez moi, & la malice dans toute sa conduite.

Fatigué, je la nommois cruelle, barbare. Nouveau Tantale, le fruit & l’onde fuyoient à mon approche.

Cruelle, barbare, reprenoit-elle! vous serez puni tout à l’heure. Alors elle se saisit du bouquet que je lui destinois; puisque l’on m’insulte, continuoit-elle, en prison tout à l’heure. Effectivement elle l’y conduisit: mais je ne sais si ce fut de chagrin, ou par quelqu’autre motif, le prisonnier à peine entré, se mit à pleurer entre les deux guichets.

Nous entendîmes qu’on avoit servi, & nous nous transportâmes, sans dire mot, où la volupté nous attendoit avec ses apprêts. Notre conversation fut assez vague & sage. Quand, dans un tête-à-tête, deux personnes comme nous s’entretiennent de choses indifférentes, c’est une preuve qu’il s’en est passé qui ne l’étoient pas.

Le souper fini, je ne jugeai pas à propos de m’en retourner, & sans me soucier de mon équipage qui m’attendoit, ni de mon pere, ni de personne, je demandai à Rozette une retraite pour cette nuit: elle me l’accorda en me faisant jurer que je serois sage. Ne savoit-elle pas bien qu’un jeune homme ne peut contracter vis-à-vis d’une jolie femme avec qui il doit passer la nuit?

Cependant Rozette étoit devenue extrêmement gaie, & faisoit mille folies dans la chambre. Tantôt elle montoit sur la commode, & vouloit que je la portasse sur mes épaules; tantôt elle sautoit d’une chaise à l’autre & contrefaisoit les tours des danseurs de corde. Tantôt, levant son jupon jusqu’aux genoux, elle passoit un entrechat & me prioit d’examiner sa jambe, qui effectivement est faite à ravir. Elle découvroit de loin sa gorge, puis la recouvroit, & faisant l’éloge de ce qui étoit caché, elle me promettoit que je n’en profiterois jamais. Puis, elle prenoit son chat, & lui tenoit les discours les plus plaisans & les plus singuliers. Elle alloit ensuite chercher des liqueurs, m’en présentoit, en buvoit, n’en buvoit pas, me prenoit entre ses bras comme un enfant, & me couvroit de caresses. En un mot, elle fit mille folies que les graces ne désavoueroient point. Le lit se trouva préparé & nous invita à prendre du repos. La lumiere retirée, les rideaux fermés, croyez-vous, cher Marquis, que je me sois abandonné au sommeil? Pétrone fait la description d’une nuit qu’il passa délicieusement; celle-ci est fort au-dessus: quand ce ne seroit que parce qu’un honnête homme n’ose pas se vanter de l’une, & qu’il faut être bien homme pour avoir goûté autant de plaisir que j’en ai eu pendant l’autre. Tout ce que l’art peut inventer fut mis en usage: nous avions la nature à nos ordres. Le moindre obstacle eût nui à nos empressemens, on écarta tout: nous donnâmes l’exclusion à une feuille de rose.

Nous entrâmes en conversation. Rozette, malgré ses promesses, n’essayoit-elle pas encore d’éluder mes entreprises? J’allois uniment à mon but, & elle vouloit m’y conduire par des détours.

Hors d’elle-même, comme je m’en appercevois bien, elle n’en perdoit cependant pas la tête; & après avoir épuisé six fois mon ardeur, elle n’en avoit éprouvé superficiellement que l’elixir. Sans avoir joui précisément, j’avois eu le plaisir de la possession. Je ne pouvois me glorifier d’avoir obtenu ce que je désirois; je ne pouvois être fâché de ne l’avoir pas obtenu: l’art de Rozette m’avoit fait illusion; c’est une vraie magicienne en amour.

Le jour arriva, & Morphée me procura du repos. A mon réveil je trouvai la table couverte; je dînai de grand apétit. Les fatigues de la nuit m’avoient épuisé. Souvent on est plus incommodé d’une promenade que d’un long voyage.

L’après-dînée se passa encore en badineries. Les amans ne s’ennuient jamais: le tems fuit, & leurs plaisirs renaissent.

Cependant on étoit fort inquiet chez mon pere. Une affaire arrivée à un jeune homme de famille dans une maison de jeu faisoit appréhender quelque chose de semblable à mon égard. Mon absence étoit d’autant plus singuliere que je n’avois encore donné aucune occasion au reproche que l’on pouvoit ici me faire. Un pere tendre craint tout pour un fils dont il n’a jamais reçu aucune occasion de craindre. Un ami, nouvelliste de profession, & qui racontoit ordinairement toutes les anecdotes de Paris, fut chargé de s’informer si on n’avoit pas entendu parler de moi. Il s’acquitta de la commission. On lui dit dans le Café pardevant lequel j’avois passé que dans le numéro 71, qui couroit à toute bride, on avoit apperçu un jeune homme, & qu’au train dont il alloit il y avoit quelque partie fine au bout de la course. Quoiqu’on ne pût faire le portrait de celui qui étoit dans le Fiacre, cet ami soupçonnant à tout hazard que c’étoit moi, le rapporta à mon pere, qui en fut persuadé.

Sans perdre de tems, mon pere & son ami montent en carrosse, vont de place en place demander le numéro 71, & ne le rencontrerent nulle part: il étoit allé _à Saint Cloud_, d’où il ne devoit revenir que le soir. Un embarras ne va jamais sans un autre, & les inconvéniens font une chaîne. La ressource de mon pere fut d’attendre que le Fiacre fût de retour à son logis: on le lui avoit enseigné au bureau.

Lafleur, dès le matin, avoit été chargé de me déterrer: il se doutoit du lieu de ma retraite, & s’en inquiétoit peu, sachant que j’étois chez quelque amie. Il avoit reçu un louis pour les frais de la recherche, il l’employa à se divertir, au lieu de venir me donner avis de ce qui se passoit, & d’épargner par-là à mon pere & à moi la douleur de ce qui arriva par la suite. Cependant il vint chez Rozette: sa suivante lui avoit plu. Je lui demandai comment il avoit appris où j’étois, & pourquoi il venoit; si mon pere n’avoit point d’inquiétude de mon absence. Il répondit à tout très-juste, m’assura qu’il avoit fait mes affaires au mieux, qu’il avoit dit que j’étois rentré à quatre heures, & que sur les dix heures du matin madame la Comtesse de Mornac m’avoit envoyé prier de passer à sa toilette, & que probablement, à ce que le Valet de chambre lui avoit dit, j’y passerois la journée & serois d’un grand souper à Auteuil: que mon pere avoit dîné chez le Premier Président, & qu’il devoit y assister à un conseil pour une affaire survenue de la part de la Cour. Je fus content de ce qu’il me disoit; je le regardai comme un domestique impayable: il reçut un louis pour ses soins, & ordre de m’attendre à cinq heures du matin à la porte du jardin, où je lui promis de me trouver. Le scélérat me remercia, me donna même quelques avis, & fut dans le moment trouver mon pere. Ce qui est véritable, c’est que Lafleur ne m’avoit pas dit un mot de vrai; que mon pere avoit été dans une impatience cruelle, & qu’il me cherchoit comme vous avez vu.

J’ai trouvé un grand nombre de domestiques coquins, méchants, ornés de toutes les qualités de leur état; mais je ne croyois pas que quelqu’un fût ainsi méchant sans intrigue ni profit. Il étoit Bas-Normand, & je ne suis point surpris de sa conduite. Arrivé chez mon pere, il lui dit qu’il ne savoit pas précisément le lieu de ma retraite, mais qu’on l’avoit assuré que j’étois avec une fille nommée Rozette, dont j’étois passionné, & qui me ruinoit; que je devois l’enlever, pour l’épouser en pays étranger. Pour confirmer son avis il montra le signalement de Rozette & le remit à mon pere. Mon pere se transporta aussi-tôt chez monsieur le Lieutenant de Police, à qui il fit part de ce qu’il venoit d’apprendre. Il s’emporta contre moi, & lui demanda un ordre pour me faire arrêter par-tout où je serois, ainsi que la fille qui me dérangeoit. Ce pere, qui m’aime tant, hors de lui-même alors, ne respiroit que punition & vengeance.

Son ardeur surprit le Magistrat; il avoit peine à concevoir qu’un homme d’un âge mûr, & grave par caractere, se laissât ainsi emporter. Il lui représenta que cette affaire feroit de l’éclat, & que cet éclat étoit le plus grand mal. Qu’il s’agissoit de taire cette aventure, qui, peut-être, peu considérable dans le fond, seroit tournée autrement par la calomnie. Enfin qu’il étoit d’avis qu’on fît ce qui étoit nécessaire pour me retrouver, & que l’on aviseroit aux moyens d’empêcher que la Demoiselle en question ne me vît plus par la suite. Cet avis étoit très-sensé: le Magistrat qui le donnoit est très-éclairé; il ne s’occupe que de son devoir & à rendre service à ses concitoyens, dont il est un des meilleurs.

Mon pere ne profita point de ses remarques. M. le Lieutenant de Police lui accorda ce qu’il demandoit, c’est-à-dire un ordre pour faire arrêter Rozette, & main-forte, en cas de résistance de ma part: un Exempt l’accompagna & monta en carrosse avec lui. Mon pere eut bien lieu de se repentir de sa démarche; un homme sage ne peut pas répondre qu’il ne perdra jamais la tête.

Minuit étoit sonné que le Fiacre n’étoit point de retour. Jugez de l’embarras dans lequel se trouvoit mon pere. Cependant mon domestique, sans que j’en fusse informé, vint trouver la femme de chambre de Rozette, & lui tint compagnie durant la nuit: le coquin ne prenoit-il pas bien son tems?

Avant le souper Rozette étoit devenue un peu triste; sans en pouvoir rendre raison, elle sentoit des sujets de chagrin. On a dans son cœur un pressentiment de son infortune. Je ne suis point superstitieux, cependant je crois qu’il y a quelque chose autour de nous qui nous avertit de l’avenir. Ceux qui ont les yeux perçants ne découvrent-ils pas le nuage qui précede le tonnerre? Je fis mon possible pour distraire Rozette, & j’y réussis. Insensiblement ses yeux se ranimerent, la joie rentra dans son imagination, & le plaisir dans son cœur. Nous préludâmes par ces amusemens folâtres qui n’effleurent que la superficie de la volupté, qui vous font sentir mille mouvemens délicieux, & qui à chacun d’eux vous avertissent que ce n’est pas là le lieu de se fixer. Ce monde n’est qu’un pélerinage, il faut faire durer ses provisions jusqu’au bout de la carriere.

Nous nous étions donné parole de nous conserver pour la nuit; mais sans y penser nous empruntâmes sur l’avenir. Ce fut alors qu’elle ne me refusa rien. Elle me conduisit de plaisirs en plaisirs, & sema de fleurs les avenues du palais, où, pour cette fois, je fus reçu avec tous les honneurs.

Ah! cher Marquis, dans quel abyme de volupté mon ame ne fut-elle pas plongée! Je ne sentois rien pour trop sentir; je mourois, je renaissois pour mourir encore; & Rozette, pleine de tendresse, aprochoit sa belle bouche pour recueillir mes derniers soupirs. Plus j’avois attendu, plus je goûtois la récompense de mon attente. L’Amour s’applaudissoit de notre union & se faisoit honneur de ce qu’alors nous n’avions qu’une ame.

Le repas que nous prîmes remit un peu les forces que nous avions perdues. Nous nous ménageâmes sur le vin de Champagne; & pour ne rien dérober à la sensualité, nous y suppléâmes par de petits verres de liqueur propres à raffermir contre la tension du repos.

Nous passâmes quelque-tems à la fenêtre, & nous y restâmes dans des attitudes de préparation à une nuit amusante.

Rozette feignant un désir ou un besoin de sommeil, s’approcha de la toilette, & de-là se retira dans son alcove. Victime de l’Amour, elle étoit ornée de bandelettes, & avoit eu soin de se purifier dans une onde parfumée.

Sur un autel simple par sa construction, & fait de bois de myrte, s’élevoient plusieurs larges coussins de soie & de coton: un voile de fin lin en couvroit la superficie, & un tapis de taffetas couleur de rose, piqué en lacs d’amour, & roulé sur une des extrêmités, attendoit qu’on voulût l’employer à couvrir quelque cérémonie. Une bougie à la main, je m’approchai de ce lieu respectable. Rozette elle-même s’étoit placée sur l’autel; ses mains étoient jointes sur sa tête, mais sans la presser; ses yeux fermés, sa bouche un peu ouverte comme pour demander quelqu’offrande. Une rougeur naturelle & fraîche couvroit ses joues: le zéphir avoit caressé tout son extérieur; une mousseline transparente couvroit la moitié de sa gorge, & l’autre moitié se montroit en négligé aux regards. D’un côté l’examen étoit permis, & de l’autre, sous l’air d’être défendu, il devenoit plus piquant. Ses bras paroissoient avec tout leur embonpoint & leur blancheur. Ses jambes croisées déroboient ce que j’aurois voulu envisager, mais fournissoient à l’imagination une belle prairie à s’égarer. Rozette dormoit en disposition de se réveiller aisément, & en position voluptueuse & de voluptueuse. Je m’arrêtai à contempler mon bonheur. Je m’avançai avec une tendresse respectueuse, & gardant un silence sacré, je posai mon offrande sur l’autel. Dieux! que la victime donnoit de courage au Sacrificateur.

Le Fiacre au numéro 71 étoit enfin arrivé. On ne lui donna pas le tems de conduire ses chevaux à l’écurie; on le saisit, on le met dans une chambre, on l’interroge, on lui fait questions sur questions. Il ne répondit rien, parce qu’il étoit effrayé; & que, comme il se trouvoit dans l’exercice actuel de sa profession, il étoit raisonnablement ivre. Mon pere fit venir du café, lui en fit prendre plusieurs tasses, & enfin il tira de lui que la veille il avoit mené un monsieur habillé de noir au fauxbourg S. Germain. Mon pere le fit monter dans son carrosse, avec l’Exempt & le Commissaire du quartier, & ordonna à une compagnie de Guet à cheval de les suivre. Les ordres du Magistrat de Police étoient qu’on obéît ponctuellement à mon pere; d’ailleurs la place de Président qu’il tient lui donnoit une certaine autorité. La compagnie arrive près de l’Académie de M. de Vandeuil[K], où le Fiacre avoit indiqué: mais il ne put jamais reconnoître la maison: après avoir cherché & examiné, il se fit conduire vers les _Petites-Maisons_; mais il ne fut pas plus heureux: ce ne fut qu’après bien des courses pareilles qu’il avoua qu’il ne se souvenoit plus de la rue; que cependant il en avoit quelque idée & que ce pouvoit bien être près de la Comédie. Il fallut bien y aller, & les plaintes & les mauvaises humeurs n’abrégerent point la route. Il reconnut la porte, c’étoit celle d’un Café connu par le nombre infini des inutiles de Paris qui s’y rencontrent. On frappe, refrappe; enfin descend un laquais qui, en se frottant les yeux, demande ce qu’on lui veut. On lui répond que de la part du Roi il faut qu’il dise où est monsieur Thémidore: il jure ses grands Dieux que jamais personne de ce nom n’est entré chez son maître. On monte, on fait la visite par toute la maison, & l’alarme couroit d’étage en étage. Point de Thémidore. Le Commissaire ayant apperçu près du grenier une petite porte basse & une lumiere qui passoit au travers des planches mal jointes, y frappa rudement & l’enfonça presque: vint à lui un grand fantôme pâle & sec, en habit de nuit, avec un bonnet affreux sur sa tête & une petite lampe à sa main. On entre, on visite, on ne trouve que quelques cahiers de musique, une épée sans garde, quelques nouvelles à la main, & la vie de monsieur de Turenne. L’habitant de _cet antre aërien_ fut fort effrayé, & excita la commisération. Mon pere lui donna deux écus de six livres, en lui disant adieu, & lui demandant excuse de son importunité: c’est la premiere fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent dans un logis. Le Commissaire, dont j’ai apris tout ceci, & le reste de l’aventure jusqu’à ma découverte, m’a assuré cette nuit-là avoir été témoin de visions qui n’étoient pas fantastiques, & dont on dresseroit de plaisans procès-verbaux à Cythere.

Enfin on trouva ce jeune homme, qui la surveille étoit vêtu de noir. C’étoit un Poëte[L], qui ce jour-là avoit été en cérémonie présenter à un Sous-Fermier une Épître en vers libres sur la mort de son singe, & qui tremble encore d’avoir vu sur son Parnasse des gens dont la profession est de faire la guerre aux Muses. Mon pere se fâcha sérieusement contre le Fiacre, lui soutint qu’il s’entendoit avec moi. L’autre juroit qu’il étoit innocent. Après bien des interrogations, le cocher leur dit à tous qu’il étoit bien conducteur du carrosse au numéro 71, mais que c’étoit pour la premiere fois qu’il en étoit chargé; que l’on s’étoit mal expliqué avec lui; qu’il connoissoit celui qui avoit mené le numéro 71 depuis six mois, mais qu’il demeuroit à la Villette & étoit malade des coups que lui avoit donné un Officier, qui eût mieux fait de les aller porter aux Pandours de la Reine d’Hongrie.

Il enseigna très-juste la demeure de son camarade, & on fut obligé de l’aller trouver. En vérité, ne se donnoit-on pas bien de la peine pour troubler un galant homme dans son bonheur? Le cocher du numéro 71 fut enfin découvert. On monte chez lui: il étoit assez mal. Plus d’une contusion à la tête & par tout le corps lui faisoient jetter des cris peu soulageans pour lui, & très-désagréables à la compagnie.

Cependant il répondit bien, & trop bien, à ce qu’on lui demandoit. Il avoit de bonnes raisons pour se souvenir de moi; il fit mon portrait d’après nature, sans oublier les deux soufflets dont j’avois apostrophé son insolence. Il indiqua le quartier de l’Estrapade & une maison blanche, dans une grande porte jaune. Nouvelle course. On arrive au lieu indiqué. Il n’y avoit personne dans les rues. Le Commissaire s’adresse à un Garde Française qui étoit en sentinelle, & lui demande s’il ne connoît point mademoiselle Rozette; le drôle étoit un résolu, qui, moitié en riant, moitié en goguenardant, en exigea le portrait: on le lui fit. Elle est vraiment très-jolie, dit-il; mais je vois bien que vous en voulez à ses charmes: votre serviteur, Messieurs. Je ne connois ni Roze ni Rozette. Ces Messieurs ont à juste titre la réputation d’être les protecteurs du sexe d’un certain genre, & s’intéressent fort à son honneur, s’ils ne contribuent pas à sa réputation.

De porte en porte on frappa à un hôtel garni: la plupart de ces endroits sont entretenus aux dépens de ce qui se passe dans leur enceinte. Le maître vint en tremblant ouvrir, & protesta sur son honneur que la seule personne qui demeuroit chez lui étoit une fille sans scandale, & que même elle passoit dans le voisinage pour une dévote. Le Commissaire monta indépendamment des attestations de sagesse de M. l’Hôte de _la Providence_. La porte de la chambre fut enfoncée dans le moment, ceux qui y étoient ayant tardé à l’ouvrir. On ne vit personne. On fut droit au lit; mais comme la fenêtre se trouva ouverte on se douta que quelqu’un avoit pu se sauver par-là. Cette idée se trouva confirmée par un bruit que l’on entendit dans les feuilles d’une treille qui étoit posée contre la muraille. On s’approcha, on vit un homme en bonnet de nuit & en chemise qui se débattoit pour se débarrasser du milieu d’une infinité de fagots sur lesquels il étoit tombé. L’Exempt, homme alerte, descend au jardin avec une lumiere, & ayant aperçu cette figure en un état très-immodeste, cria aux Archers de venir voir un buisson où il croissoit de plaisants fruits sauvages.

Cependant mon pere avoit considéré cette fille. Au signalement qu’on lui avoit donné de Rozette il ne l’avoit pas reconnue. L’une étant une beauté, & celle-ci un petit monstre au yeux chassieux, au teint jaunâtre & d’un blond hazardé.

La visite de la chambre fut bientôt expédiée. A l’ouverture d’une armoire on trouva une perruque large & mal peignée, une robe de chambre d’homme, percée par les coudes. En même-tems un Archer tira de dessous le chevet du lit un haut-de-chausses, duquel, en glissant sans y songer ses mains dans le gousset, il tira une longue discipline. Vous voyez bien, cher Marquis, que ce lieu étoit une école de l’Amour; que la belle blonde étoit écoliere: son Précepteur étoit un Maître de Pension du voisinage, nommé monsieur Damon, celui chez qui nous avons demeuré ensemble, & qui crioit perpétuellement contre les femmes, & qui nous étrilloit si souvent pour des bagatelles. Le pauvre Maître de Pension fut conduit en présence de l’assemblée. Je ne pus m’empêcher de rire lorsque le Commissaire me fit la peinture des contorsions que faisoit le nouvel Adam pour couvrir son honneur. Celui du plus honnête homme n’est pas fort considérable en pareille rencontre: il ne tient pas une grande place dans le monde. Presque dans l’état de pure nature, avec une chemise extrêmement courte, les menotes aux mains, il eût été très-satisfait de profiter des feuilles de figuier qui servirent à nos premiers Peres.

On n’abusa point de l’état où étoit ce Pédagogue, on lui restitua ses vêtemens, & mon pere lui fit une mercuriale très-sévere, suivant l’exigence du cas, & blâma fort l’Exempt, qui, par forme de correction fraternelle, avoit détaché plusieurs coups de discipline sur le postérieur du patient: peut-être lui rendoit-il ce qu’il en avoit reçu autrefois.

Cette scene finit en s’informant à la dévote si elle n’avoit point entendu parler de Rozette. Qui les dévotes ne connoissent-elles pas! Elle enseigna ce qu’on lui demandoit, & se voyant délivrée, par le plus affreux caractere, elle fit le récit de la conduite de Rozette & la peignit avec les plus noires couleurs. Il n’y a qu’une dévote capable d’une semblable noirceur. Elle fut assez hardie pour s’offrir d’y conduire mon pere; ce qu’elle fit. Je la tiens maintenant enfermée, la malheureuse: elle y demeurera long-tems, & ma vengeance se fera une satisfaction de ses pleurs. On renvoya le pédant; on lui dit de venir chercher sa discipline chez monsieur le Lieutenant de Police, s’il en étoit curieux. Elle restera long-tems au Greffe. Comme il n’y avoit rien là à gagner pour le Commissaire, il ne fit point de procès-verbal, & dirigea ses pas vers la maison désignée: il y arriva avec son cortege.