Théâtre

Part 15

Chapter 153,791 wordsPublic domain

J’aimerais mieux perdre la tête que l’honneur.

DUPRÉ.

C’est selon! si l’honneur ne vaut pas la tête.

DE VERBY.

Vous avez des idées...

ROUSSEAU.

Ce sont les miennes...

DUPRÉ.

Ce sont celles du plus grand nombre. J’ai vu faire beaucoup de choses pour sauver la tête... Il y a des gens qui mettent les autres en avant, qui ne risquent rien, et recueillent tout après le succès. Ont-ils de l’honneur ceux-là? est-on tenu à quelque chose envers eux?

DE VERBY.

A rien; ce sont des misérables.

DUPRÉ, =à part=.

Il a bien dit cela... cet homme a perdu le pauvre Jules... je veillerai sur lui.

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, ANTOINE, =puis= JULES, =amené par des agents=.

ANTOINE.

Madame... Monsieur... une voiture vient de s’arrêter, des hommes en descendent... M. Jules est avec eux; on l’amène.

M. =et= MADAME ROUSSEAU.

Mon fils!

MADAME DU BROCARD.

Mon neveu!

DUPRÉ.

Oui... sans doute, une visite... des recherches dans ses papiers...

ANTOINE.

Le voici!

JULES =paraît au fond, suivi par des agents et un juge d’instruction; il court vers sa mère=.

Ma mère! ma bonne mère! =(Il embrasse sa mère.)= Ah! je vous revois! =(A mademoiselle du Brocard.)= Ma tante!

MADAME ROUSSEAU.

Mon pauvre enfant! viens, viens... près de moi... ils n’oseront pas... =(Aux agents qui s’avancent.)= Laissez!... Ah! laissez-le.

ROUSSEAU, =s’élançant vers eux=.

De grâce!...

DUPRÉ, =au juge d’instruction=.

Monsieur...

JULES.

Ma bonne mère, calmez-vous... Bientôt je serai libre... oui, croyez-le... et nous ne nous quitterons plus.

ANTOINE, =à Rousseau=.

Monsieur, on demande à visiter la chambre de M. Jules.

ROUSSEAU, =au juge d’instruction=.

A l’instant, Monsieur... je vais moi-même... =(A Dupré, montrant Jules.)= Ne le quittez pas!...

=(Il s’éloigne, conduisant le juge d’instruction, qui fait signe aux agents de surveiller Jules.)=

JULES, =prenant la main de de Verby=.

Ah! général... =(A Dupré.)= Et vous, monsieur Dupré, si bon, si généreux, vous êtes venu consoler ma mère... =(Bas.)= Ah! cachez-lui le danger que je cours. =(Haut, regardant sa mère.)= Dites-lui la vérité... dites-lui qu’elle n’a rien à craindre.

DUPRÉ.

Je lui dirai qu’elle peut vous sauver.

MADAME ROUSSEAU.

Moi!

MADAME DU BROCARD.

Comment?

DUPRÉ, =à madame Rousseau=.

En le suppliant de révéler le nom de ceux qui l’ont fait agir.

DE VERBY, =à Dupré=.

Monsieur...

MADAME ROUSSEAU.

Oui, oh! tu le dois... Je l’exige, moi, ta mère.

MADAME DU BROCARD.

Oui... mon neveu dira tout... entraîné par des gens qui maintenant l’abandonnent, il peut à son tour...

DE VERBY, =bas à Dupré=.

Quoi! Monsieur, vous conseilleriez à votre client de trahir...

DUPRÉ, =vivement=.

Qui?...

DE VERBY, =troublé=.

Mais... ne peut-on trouver d’autres moyens?... M. Jules sait ce qu’un homme de cœur se doit à lui-même.

DUPRÉ, =vivement, à part=.

C’est lui... j’en étais sûr!

JULES, =à sa mère et à sa tante=.

Jamais, dussé-je périr... je ne compromettrai personne...

=(Mouvement de joie de de Verby.)=

MADAME ROUSSEAU.

Ah! mon Dieu! =(Regardant les agents.)= Et pas moyen de le faire fuir!

MADAME DU BROCARD.

Impossible!

ANTOINE, =entrant=.

Monsieur Jules... c’est vous qu’on demande.

JULES.

J’y vais!

MADAME ROUSSEAU.

Ah! je ne te quitte pas.

=(Elle remonte et fait aux agents un geste de supplication.)=

MADAME DU BROCARD, =à Dupré, qui regarde attentivement de Verby=.

Monsieur Dupré, j’ai pensé qu’il serait...

DUPRÉ, =l’interrompant=.

Plus tard... Mademoiselle, plus tard.

=(Il la conduit vers Jules, qui sort avec sa mère, suivi des agents.)=

SCÈNE VI.

DUPRÉ, DE VERBY.

DE VERBY, =à part=.

Ces gens sont tombés sur un avocat riche, sans ambition... et d’une bizarrerie...

DUPRÉ, =redescendant et regardant de Verby, à part=.

Maintenant, il me faut ton secret! =(Haut.)= Vous vous intéressez beaucoup à mon client, Monsieur.

DE VERBY.

Beaucoup!

DUPRÉ.

Je suis encore à comprendre quel intérêt a pu le conduire, riche, jeune, aimant le plaisir, à se jeter dans une conspiration...

DE VERBY.

La gloire!

DUPRÉ, =souriant=.

Ne dites pas ces choses-là à un avocat qui depuis vingt ans pratique le Palais; qui a trop étudié les hommes et les affaires pour ne pas savoir que les plus beaux motifs ne servent qu’à déguiser les plus petites choses, et qui n’a pas encore rencontré de cœurs exempts de calculs.

DE VERBY.

Et plaidez-vous gratis?

DUPRÉ.

Souvent; mais je ne plaide que selon mes convictions...

DE VERBY.

Monsieur est riche?

DUPRÉ.

J’avais de la fortune; sans cela, et dans le monde comme il est, j’eusse été droit à l’hôpital.

DE VERBY.

C’est donc par conviction que vous avez accepté la cause du jeune Rousseau?

DUPRÉ.

Je le crois la dupe de gens situés dans une région supérieure, et j’aime les dupes quand elles le sont noblement et non victimes de secrets calculs... car nous sommes dans un siècle où la dupe est aussi avide que celui qui l’exploite...

DE VERBY.

Monsieur appartient, je le vois, à la secte des misanthropes.

DUPRÉ.

Je n’estime pas assez les hommes pour les haïr, car je n’ai rencontré personne que je pusse aimer... Je me contente d’étudier mes semblables; je les vois tous jouant des comédies avec plus ou moins de perfection. Je n’ai d’illusion sur rien, il est vrai, mais je ris comme un spectateur du parterre quand il s’amuse... seulement je ne siffle pas, je n’ai pas assez de passion pour cela.

DE VERBY, =à part=.

Comment influencer un pareil homme? =(Haut.)= Mais, Monsieur, vous avez cependant besoin des autres.

DUPRÉ.

Jamais!

DE VERBY.

Mais vous souffrez quelquefois.

DUPRÉ.

J’aime alors à être seul... D’ailleurs, à Paris, tout s’achète, même les soins; croyez-moi, je vis parce que c’est un devoir... J’ai essayé de tout... charité, amitié, dévouement... les obligés m’ont dégoûté du bienfait, et certains philanthropes de la bienfaisance; de toutes les duperies, celle du sentiment est la plus odieuse.

DE VERBY.

Et la patrie, Monsieur?

DUPRÉ.

Oh! c’est bien peu de chose, Monsieur, depuis qu’on a inventé l’humanité.

DE VERBY, =découragé=.

Ainsi, Monsieur, vous voyez dans Jules Rousseau un jeune enthousiaste?

DUPRÉ.

Non, Monsieur, un problème à résoudre, et grâce à vous, j’y parviendrai. =(Mouvement de de Verby.)= Tenez, parlons franchement... je ne vous crois pas étranger à tout ceci.

DE VERBY.

Monsieur...

DUPRÉ.

Vous pouvez sauver ce jeune homme.

DE VERBY.

Moi! comment?

DUPRÉ.

Par votre témoignage corroboré de celui d’Antoine, qui m’a promis...

DE VERBY.

J’ai des raisons pour ne pas paraître.....

DUPRÉ.

Ainsi... vous êtes de la conspiration.

DE VERBY.

Monsieur...

DUPRÉ.

Vous avez entraîné ce pauvre enfant.

DE VERBY.

Monsieur, ce langage...

DUPRÉ.

N’essayez pas de me tromper! Mais par quels moyens l’avez-vous séduit? Il est riche, il n’a besoin de rien.

DE VERBY.

Écoutez, Monsieur... si vous dites un mot...

DUPRÉ.

Oh! ma vie ne sera jamais une considération pour moi!

DE VERBY.

Monsieur, vous savez très-bien que Jules s’en tirera, et vous lui feriez perdre, s’il ne se conduisait pas bien, la main de ma nièce, l’héritière du titre de mon frère, le gentilhomme de la chambre.

DUPRÉ.

Il est dit que ce jeune homme est encore un calculateur! Pensez, Monsieur, à ce que je vous propose. Vous avez des amis puissants, et c’est pour vous un devoir!...

DE VERBY.

Un devoir! Monsieur, je ne vous comprends pas.

DUPRÉ.

Vous avez su le perdre, et vous ne sauriez le sauver? =(A part.)= Je le tiens.

DE VERBY.

Je réfléchirai, Monsieur, à cette affaire.

DUPRÉ.

Ne croyez pas pouvoir m’échapper.

DE VERBY.

Un général, qui n’a pas craint le danger, ne craint pas un avocat!...

DUPRÉ.

Comme vous voudrez! =(De Verby sort, il se heurte avec Joseph.)=

SCÈNE VII.

DUPRÉ, BINET.

BINET.

Monsieur, je n’ai su qu’hier que vous étiez le défenseur de M. Jules Rousseau; je suis allé chez vous, je vous ai attendu, mais vous êtes rentré trop tard; ce matin vous étiez sorti, et comme je travaille pour la maison, je suis entré ici par une bonne inspiration, pensant que vous y viendriez, et je vous guettais...

DUPRÉ.

Que me voulez-vous?

BINET.

Je suis Joseph Binet.

DUPRÉ.

Eh bien! après?

BINET.

Monsieur, soit dit sans vous offenser, j’ai quatorze cents francs à moi... oh! bien à moi! gagnés sou à sou; je suis ouvrier tapissier, et mon oncle Dumouchel, ancien marchand de vin, a des sonnettes.

DUPRÉ.

Parlez donc clairement! que signifient ces préparations mystérieuses?

BINET.

Quatorze cents francs, c’est un denier, et on dit qu’il faut bien payer les avocats, et que c’est parce qu’on les paye bien qu’il y en a tant... J’aurais mieux fait d’être avocat, elle serait ma femme!

DUPRÉ.

Êtes-vous fou?

BINET.

Du tout. Mes quatorze cents francs, je les ai là; tenez, Monsieur, ce n’est pas une frime... ils sont à vous!

DUPRÉ.

Et comment?

BINET.

Si vous sauvez monsieur Jules... de la mort, s’entend... et si vous obtenez de le faire déporter. Je ne veux pas sa perte; mais il faut qu’il voyage... Il est riche, il s’amusera... Ainsi, sauvez sa tête... faites-le condamner à une simple déportation, quinze ans, par exemple, et mes quatorze cents francs sont à vous; je vous les donnerai de bon cœur, et je vous ferai par-dessus le marché un fauteuil de cabinet... Voilà!

DUPRÉ.

Dans quel but me parlez-vous ainsi?

BINET.

Dans quel but? j’épouserai Paméla... j’aurai ma petite Paméla.

DUPRÉ.

Paméla!

BINET.

Paméla Giraud.

DUPRÉ.

Quel rapport y a-t-il entre Paméla Giraud et Jules Rousseau?

BINET.

Ah! çà, moi qui croyais que les avocats étaient payés pour avoir de l’instruction et savaient tout... mais vous ne savez donc rien, Monsieur? Je ne m’étonne pas qu’il y en a qui disent que les avocats sont des ignorants. Mais je retire mes quatorze cents francs. Paméla s’accuse, c’est-à-dire m’accuse d’avoir livré sa tête au bourreau, et vous comprenez, s’il est sauvé surtout, s’il est déporté, je me marie, j’épouse Paméla, et comme le déporté ne se trouve pas en France, je n’ai rien à craindre dans mon ménage. Obtenez quinze ans; ce n’est rien, quinze ans pour voyager, et j’ai le temps de voir mes enfants grandis, et ma femme arrivée à un âge... Vous comprenez?...

DUPRÉ.

Il est naïf, au moins, celui-là... Ceux qui calculent ainsi à haute voix et par passion ne sont pas les plus mauvais cœurs.

BINET.

Ah! çà, qu’est-ce qu’il se dit? Un avocat qui se parle à lui-même, c’est comme un pâtissier qui mange sa marchandise... Monsieur?...

DUPRÉ.

Paméla l’aime donc, M. Jules?

BINET.

Dame! vous comprenez... tant qu’il sera dans cette position, c’est bien intéressant.

DUPRÉ.

Ils se voyaient donc beaucoup?

BINET.

Trop!... Oh! si j’avais su, moi, je l’aurais bien fait sauver.

DUPRÉ.

Elle est belle?

BINET.

Qui?... Paméla?... c’te farce!... Ma Paméla!... comme l’Apollon du Belvédère.

DUPRÉ.

Gardez vos quatorze cents francs, mon ami, et si vous avez bon cœur, vous et votre Paméla, vous pourrez m’aider à le sauver; car il y va de le laisser ou de l’enlever à l’échafaud.

BINET.

Monsieur, n’allez pas dire un mot à Paméla; elle est au désespoir.

DUPRÉ.

Pourtant il faut faire en sorte que je la voie ce matin.

BINET.

Je lui ferai dire par son père et sa mère.

DUPRÉ.

Ah! Il y a un père et une mère? =(A part.)= Cela coûtera beaucoup d’argent. =(Haut.)= Qui sont-ils?

BINET.

D’honorables portiers.

DUPRÉ.

Bon!

BINET.

Le père Giraud est un tailleur ruiné.

DUPRÉ.

Bien... Allez les prévenir de ma visite... et sur toute chose, le plus profond secret, ou vous sacrifiez monsieur Jules.

BINET.

Je suis muet.

DUPRÉ.

Nous ne nous sommes jamais vus.

BINET.

Jamais.

DUPRÉ.

Allez.

BINET.

Je vais... =(Il se trompe de porte.)=

DUPRÉ.

Par là.

BINET.

Par là, grand avocat... Mais permettez-moi de vous donner un conseil: un petit bout de déportation ne lui ferait pas de mal, ça lui apprendrait à laisser le gouvernement tranquille.

SCÈNE VIII.

ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU, MADAME DU BROCARD, =soutenue par Justine=, DUPRÉ.

MADAME ROUSSEAU.

Pauvre enfant! quel courage!

DUPRÉ.

J’espère vous le conserver, Madame... mais cela ne se fera pas sans de grands sacrifices.

ROUSSEAU.

Monsieur, la moitié de notre fortune est à vous.

MADAME DU BROCARD.

Et la moitié de la mienne.

DUPRÉ.

Toujours des moitiés de fortune... Je vais essayer de faire mon devoir... après vous ferez le vôtre; nous nous verrons à l’œuvre. Remettez-vous, Madame, j’ai de l’espoir.

MADAME ROUSSEAU.

Ah! Monsieur, que dites-vous?

DUPRÉ.

Tout à l’heure votre fils était perdu... maintenant, je le crois, il peut être sauvé.

MADAME ROUSSEAU.

Que faut-il faire?

MADAME DU BROCARD

Que demandez-vous?

ROUSSEAU.

Comptez sur nous, nous vous obéirons.

DUPRÉ.

Je le verrai bien. Voici mon plan, et il triomphera devant les jurés... Votre fils avait une intrigue de jeune homme avec une grisette, une certaine Paméla Giraud, une fleuriste, fille d’un portier.

MADAME DU BROCARD.

Des gens de rien!

DUPRÉ.

Aux genoux desquels vous allez être, car votre fils ne quittait pas cette jeune fille, et c’est là votre seul moyen de salut. Le soir même où le ministère public prétend qu’il conspirait, peut-être il l’aura vue. Si le fait est vrai, si elle déclare qu’il est resté près d’elle, si le père et la mère pressés de questions, si le rival de Jules auprès de Paméla confirme leur témoignage... alors nous pourrons espérer... entre une condamnation et un alibi, les jurés choisiront l’alibi.

MADAME ROUSSEAU, =à part=.

Ah! Monsieur, vous me rendez la vie.

ROUSSEAU.

Monsieur, notre reconnaissance est éternelle.

DUPRÉ, =les regardant=.

Quelle somme dois-je offrir à la fille, au père et à la mère?

MADAME DU BROCARD.

Ils sont pauvres?

DUPRÉ.

Mais enfin, il s’agit de leur honneur.

MADAME DU BROCARD.

Une fleuriste.

DUPRÉ, =ironiquement=.

Ce ne sera pas cher.

M. ROUSSEAU.

Que pensez-vous?

DUPRÉ.

Je pense que vous marchandez déjà la tête de votre fils.

MADAME DU BROCARD.

Mais, Monsieur Dupré, allez jusqu’à...

MADAME ROUSSEAU.

Jusqu’à...

DUPRÉ.

Jusqu’à...

M. ROUSSEAU.

Mais je ne comprends pas votre hésitation... Monsieur, tout ce que vous jugerez convenable.

DUPRÉ.

Ainsi, j’ai plein pouvoir... Mais quelle réparation lui offrirez-vous si elle livre son honneur pour vous rendre votre fils, qui, peut-être, lui a dit qu’il l’aimait?

MADAME ROUSSEAU.

Il l’épousera. Moi je sors du peuple, je ne suis pas marquise.

MADAME DU BROCARD.

Que dites-vous là? Et mademoiselle de Verby?

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur, il faut le sauver.

DUPRÉ, =à part=.

Voilà une autre comédie qui commence; et ce sera pour moi la dernière que je veuille voir... engageons-les. =(Haut.)= Peut-être ferez-vous bien de venir voir secrètement la jeune fille.

MADAME ROUSSEAU.

Oh! oui, Monsieur, je veux aller la voir... la supplier... =(Elle sonne.)= Justine! Antoine! =(Antoine paraît.)= Vite!... faites atteler..... hâtez-vous...

ANTOINE.

Oui, Madame.

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur, vous m’accompagnerez!... Ah! Jules, mon pauvre fils!

MADAME DU BROCARD.

On le ramène.

SCÈNE IX.

LES MÊMES, JULES, ramené par les agents, puis DE VERBY.

JULES.

Ma mère... adi... Non! à bientôt... bientôt... =(Rousseau et madame du Brocard embrassent Jules.)=

DE VERBY, =qui s’est approché de Dupré=.

Je ferai, Monsieur, ce que vous m’avez demandé... Un de mes amis, M. Adolphe Durand, qui favorisait la fuite de notre cher Jules, témoignera que son ami n’était occupé que d’une passion pour une grisette dont il préparait l’enlèvement.

DUPRÉ.

C’est assez; le succès dépend maintenant de nos démarches.

LE JUGE D’INSTRUCTION, =à Jules=.

Partons, Monsieur.

JULES.

Je vous suis... Courage, ma mère!

=(Il fait un dernier adieu à Rousseau et à Dupré; de Verby lui fait à part un signe de discrétion.)=

MADAME ROUSSEAU, =à Jules, qu’on emmène=.

Jules!... Jules!... espère; nous te sauverons.

=Les agents emmènent Jules, qui, arrivé au fond, adresse un dernier adieu à sa mère.=

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

La mansarde de Paméla.

SCÈNE PREMIÈRE.

PAMÉLA, GIRAUD, MADAME GIRAUD.

=Paméla est debout près de sa mère qui tricote; le père Giraud travaille sur une table à gauche.=

MADAME GIRAUD.

Enfin, vois, ma pauvre fille; ça n’est pas pour te le reprocher, mais c’est toi qui es la cause de ce qui nous arrive.

GIRAUD.

Ah! mon Dieu, oui!... Nous étions venus à Paris parce que, à la campagne, tailleur, c’est pas un métier; et pour toi, notre Paméla, si gentille, si mignonne, nous avions de l’ambition, nous nous disions: Eh bien, ici, ma femme et moi, nous prendrons du service; je travaillerai; nous donnerons un bon état à not’ enfant; et, comme elle sera sage, laborieuse, jolie, nous la marierons bien.

PAMÉLA.

Mon père!...

MADAME GIRAUD.

Il y avait déjà la moitié de fait.

GIRAUD.

Dame! oui!... nous avions une bonne loge; tu faisais des fleurs ni plus ni moins qu’un jardinier... Le mari, eh bien, Joseph Binet, ton voisin, le serait devenu.

MADAME GIRAUD.

Au lieu de tout cela, l’esclandre qui est arrivée dans la maison a fait que le propriétaire nous a renvoyés; que dans tout le quartier on tient des propos à n’en plus finir, à cause que le jeune homme a été pris chez toi.

PAMÉLA.

Eh! mon Dieu, pourvu que je ne sois pas coupable?

GIRAUD.

Oh! ça, nous le savons bien! Est-ce que tu crois qu’autrement nous serions près de toi?... est-ce que je t’embrasserais?... Va, Paméla, les père et mère c’est tout!... et quand le monde entier serait contre elle, si une fille peut regarder ses parents sans rougir, ça suffit.

SCÈNE II.

LES MÊMES, BINET.

MADAME GIRAUD.

Tiens!... voilà Joseph Binet.

PAMÉLA.

Monsieur Binet, que venez-vous chercher? Sans vous, sans votre indiscrétion, M. Jules n’aurait pas été trouvé ici... Laissez-moi...

BINET.

Je viens vous parler de lui.

PAMÉLA.

Ah! vraiment?... Eh bien, Joseph?...

BINET.

Oh! je vois bien qu’à cette heure vous ne me renverrez pas!... J’ai vu l’avocat de M. Jules; je lui ai offert ce que je possède pour le sauver!...

PAMÉLA.

Vrai?

BINET.

Oui... Seriez-vous contente s’il n’était que déporté?

PAMÉLA.

Ah! vous êtes un bon garçon, Joseph... et je vois que vous m’aimez! Nous serons amis!

BINET, =à part=.

Je l’espère bien! =(On frappe à la porte du fond.)=

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, M. DE VERBY, MADAME DU BROCARD.

MADAME GIRAUD, =allant ouvrir=.

Du monde!

GIRAUD.

Un monsieur et une dame.

BINET.

Qu’est-ce que c’est que ça?

=(Paméla se lève, et fait un pas vers M. de Verby, qui la salue.)=

MADAME DU BROCARD.

Mademoiselle Paméla Giraud?

PAMÉLA.

C’est moi, Madame.

DE VERBY.

Pardon, Mademoiselle, si nous nous présentons chez vous sans vous avoir prévenue!...

PAMÉLA.

Il n’y a pas de mal. Puis-je savoir le motif?...

MADAME DU BROCARD.

C’est vous, bonnes gens, qui êtes le père et la mère?

MADAME GIRAUD.

Oui, Madame.

BINET, =à part=.

Bonnes gens tout court!... c’est quelqu’un de huppé.

PAMÉLA.

Si Monsieur et Madame veulent s’asseoir?...

=(Madame Giraud offre des siéges.)=

BINET, =à Giraud=.

Dites donc, le monsieur est décoré; c’est des gens comme il faut.

GIRAUD, =regardant=.

C’est, ma foi, vrai!

MADAME DU BROCARD.

Je suis la tante de M. Jules Rousseau.

PAMÉLA.

Vous, Madame? Monsieur est peut-être son père?...

MADAME DU BROCARD.

Monsieur est un ami de la famille. Nous venons, Mademoiselle, vous demander un service. =(Regardant Binet et embarrassée de sa présence. A Paméla, lui montrant Binet.)= Votre frère?

GIRAUD.

Non, Madame; un voisin.

MADAME DU BROCARD, =à Paméla=.

Renvoyez ce garçon.

BINET, =à part=.

Renvoyez ce garçon!... Ah! ben... je ne sais pas ce que c’est mais...

=(Paméla fait un signe à Binet.)=

GIRAUD, =à Binet=.

Allons, va... il paraît que c’est quelque chose de secret.

BINET.

Ah! bien!... ah bien! =(Il sort.)=

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, =excepté= BINET.

MADAME DU BROCARD.

Vous connaissez mon neveu. Je ne vous en fais point un reproche... vos parents seuls...

MADAME GIRAUD.

Mais, Dieu merci, elle n’en a pas à se faire.

GIRAUD.

C’est monsieur votre neveu qui est cause qu’on jase sur son compte... mais elle est innocente!

DE VERBY, =l’interrompant=.

Je le crois... Cependant, s’il nous la fallait coupable?

PAMÉLA.

Que voulez-vous dire, Monsieur?

GIRAUD =et= MADAME GIRAUD.

Par exemple!

MADAME DU BROCARD, =saisissant l’idée de de Verby=.

Oui, si pour sauver la vie d’un pauvre jeune homme...

DE VERBY.

Il fallait déclarer que M. Jules Rousseau a été la plus grande partie de la nuit du 24 août ici, chez vous?

PAMÉLA.

Ah! Monsieur!

DE VERBY, =à Giraud et à sa femme=.

S’il fallait déposer contre votre fille, en affirmant que c’est la vérité?

MADAME GIRAUD.

Je ne dirais jamais ça.

GIRAUD.

Outrager mon enfant!... Monsieur, j’ai eu tous les chagrins possibles... j’ai été tailleur, je me suis vu réduit à rien... à être portier!... mais je suis resté père... Ma fille, notre trésor, c’est la gloire de nos vieux jours, et vous voulez que nous la déshonorions!

MADAME DU BROCARD.

Écoutez-moi, Monsieur.

GIRAUD.

Non, Madame... Ma fille, c’est l’espoir de mes cheveux blancs.

PAMÉLA.

Mon père, calmez-vous, je vous en prie.

MADAME GIRAUD.

Voyons, Giraud! laisse donc parler monsieur et madame.

MADAME DU BROCARD.

C’est une famille éplorée qui vient vous demander de la sauver.

PAMÉLA, =à part=.

Pauvre Jules!

DE VERBY, =bas, à Paméla=.

Son sort est entre vos mains.

MADAME GIRAUD.

Nous ne sommes pas de mauvaises gens! on sait bien ce que c’est que des parents, une mère, qui sont dans le désespoir... mais ce que vous demandez est impossible. =(Paméla porte un mouchoir à ses yeux.)=

GIRAUD.

Allons! voilà qu’elle pleure!

MADAME GIRAUD.

Elle n’a fait que ça depuis quelques jours.

GIRAUD.

Je connais ma fille; elle serait capable d’aller dire tout ça malgré nous.

MADAME GIRAUD.

Eh! oui... car voyez-vous, elle l’aime, vot’ neveu! et pour lui sauver la vie... eh bien! j’en ferais autant à sa place.

MADAME DU BROCARD.

Oh! laissez-vous attendrir!

DE VERBY.

Cédez à nos prières...

MADAME DU BROCARD, =à Paméla=.

S’il est vrai que vous aimiez Jules...

MADAME GIRAUD, =amenant Giraud près de Paméla=.

Après ça, écoute... Elle l’aime, ce garçon... bien sûr, il doit l’aimer aussi... Si elle faisait un sacrifice comme ça, ça mériterait bien qu’il l’épouse!

PAMÉLA, =vivement=.

Jamais. =(A part.)= Ils ne le voudraient pas, eux!

DE VERBY, =à mademoiselle du Brocard=.

Ils se consultent!

MADAME DU BROCARD, =bas, à de Verby=.

Il faut absolument faire un sacrifice! Prenez-les par l’intérêt... C’est le seul moyen!

DE VERBY.

En venant vous demander un sacrifice aussi grand, nous savions combien il devait mériter notre reconnaissance. La famille de Jules, qui aurait pu blâmer vos relations avec lui, veut remplir, au contraire, les obligations qu’elle va contracter envers vous.

MADAME GIRAUD.

Hein? quand je te disais!

PAMÉLA, =très-heureuse=.

Jules! il se pourrait?

DE VERBY.

Je suis autorisé à vous faire une promesse.

PAMÉLA, =émue=.

Oh! mon Dieu!

DE VERBY.

Parlez! Combien voulez-vous pour le sacrifice que vous faites?

PAMÉLA, =interdite=.

Comment! combien!... je veux... pour sauver Jules? Vous voulez donc alors que je sois une misérable!

MADAME DU BROCARD.

Ah! mademoiselle!

DE VERBY.

Vous vous trompez.

PAMÉLA.

C’est vous qui avez fait erreur! Vous êtes venus ici, chez de pauvres gens, et vous ne saviez pas ce que vous leur demandiez... Vous, madame, qui deviez le savoir, quels que soient le rang, l’éducation, l’honneur d’une femme est son trésor! ce que dans vos familles vous conservez avec tant de soin, tant de respect, vous avez cru qu’ici, dans une mansarde, on le vendrait! et vous vous êtes dit: Offrons de l’or! il nous faut l’honneur d’une grisette!

GIRAUD.

C’est très-bien... je reconnais mon sang.

MADAME DU BROCARD.

Ma chère enfant, ne vous offensez pas! l’argent est l’argent, après tout!

DE VERBY, =s’adressant à Giraud=.

Sans doute! Et six bonnes mille livres de rente pour... un...

PAMÉLA.

Pour un mensonge! vous l’aurez à moins... Mais, Dieu merci, je sais me respecter! Adieu, Monsieur.