Théâtre 1 La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891)

Part 6

Chapter 63,776 wordsPublic domain

Mais pourquoi me regardez-vous tous?--Est-ce que vous ne m'avez jamais vu?

ANNE.

Voyons; entrons dans la chapelle; l'office sera fini, venez donc.

LE ROI.

Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce soir...

HJALMAR.

Ne pas prier, mon père?

LE ROI.

Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me sens pas bien, pas bien du tout!

ANNE.

Asseyez-vous un instant, Seigneur.

HJALMAR.

Qu'avez-vous, mon père?

ANNE.

Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été surpris par l'orage; laissez-lui le temps de se remettre un peu,--parlons d'autre chose.

HJALMAR.

Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce soir?

ANNE.

Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante.

LE ROI.

Je voudrais titre à votre place!

HJALMAR.

Mais ne dirait-on pas que nous sommes malades nous aussi?--Nous attendons comme de grands coupables...

LE ROI.

Où voulez-vous en venir?

HJALMAR.

Plaît-il, mon père?

LE ROI.

Où voulez-vous en venir? Il faut le dire franchement...

ANNE.

Vous n'avez pas compris.--Vous étiez distrait.--Je disais qu'Uglyane est souffrante, mais elle va mieux.

ANGUS.

Et la princesse Maleine, Hjalmar?...

HJALMAR.

Vous la** verrez ici, avant la fin de...

[Ici la petite porte que la nourrice a laissé entr'ouverte** se met à battre sous un coup de vent qui fait trembler les lumières.]

LE ROI [se levant].

Ah!

ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous! C'est une petite porte qui bat... Asseyez-vous; il n'y a rien!

HJALMAR.

Mon père, qu'avez-vous donc ce soir?

ANNE.

N'insistez pas; il est malade.--[A un seigneur.] Voudriez-vous aller fermer la porte?

LE ROI.

Oh! fermez bien les portes!--Mais pourquoi marchez-vous sur la pointe des pieds?

HJALMAR.

Y a-t-il un mort dans la salle?

LE ROI.

Quoi? Quoi?

HJALMAR.

On dirait qu'il marche autour d'un catafalque!

LE ROI.

Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses terribles ce soir!...

HJALMAR.

Mais, mon père...

ANNE.

Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet plus joyeux?

UNE DAME D'HONNEUR.

Parlons un peu de la princesse Maleine...

LE ROI[, se levant].

Est-ce que? est-ce que?...

ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous!

LE ROI.

Mais ne parlez pas de la...

ANNE.

Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la princesse Maleine?--Il me semble que les lumières brûlent mal ce soir.

HJALMAR.

Le vent en a éteint plusieurs.

LE ROI.

Allumez les lampes! oui, allumez-les toutes![On rallume les lampes.] Il fait trop clair maintenant! Est-ce que vous me voyez?

HJALMAR.

Mais mon père?...

LE ROI.

Mais pourquoi me regardez-vous tous?

ANNE.

Eteignez les lumières. Il a les yeux très faibles.

[Un des seigneurs se lève et va pour sortir.]

LE ROI.

Où allez-vous?

LE SEIGNEUR.

Sire, je...

LE ROI.

Il faut rester! il faut rester ici! Je ne veux pas que quelqu'un porte de la salle! Il faut rester autour de moi!

ANNE.

Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez tout le monde.

LE ROI.

Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries?

HJALMAR.

Mais non, mon père.

LE ROI.

Il y en a une qui...

HJALMAR.

C'est le vent.

LE ROI.

Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie?

HJALMAR.

Mais elle y est toujours; c'est le _Massacre des Innocents_.

LE ROI.

Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la voir! Ecartez-la!

[On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît, représentant le _Jugement dernier_.]

LE ROI.

On l'a fait exprès!

HJALMAR.

Comment?...

LE ROI.

Mais avouez-le donc! Vous l'avez fait exprès, et je sais bien où vous voulez en venir!...

UNE DAME D'HONNEUR.

Que dit le roi?

ANNE.

N'y faites pas attention; il a été épouvanté par cette abominable nuit.

HJALMAR.

Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que vous avez?

UNE DAME D'HONNEUR.

Sire, voulez-vous un verre d'eau?

LE ROI.

Oui, oui,--ah, non! non!--enfin tout ce que je fais! tout ce que je fais!

HJALMAR.

Mon père!... Sire!...

UNE DAME D'HONNEUR.

Le roi est distrait.

HJALMAR.

Mon père!...

ANNE.

Sire!--Votre fils vous appelle.

HJALMAR.

Mon père.--pourquoi tournez-vous toujours la tête?

LE ROI.

Attendez un peu! attendez un peu!...

HJALMAR.

Mais pourquoi tournez-vous la tête?

LE ROI.

J'ai senti quelque chose dans le cou.

ANNE.

Mais enfin, n'ayez pas peur de tout!

HJALMAR.

Il n'y a personne derrière vous.

ANNE.

N'en parlez plus.. . n'en parlez plus, entrons dans la chapelle. Entendez-vous les béguines?

[Chants étouffés et lointain: la reine Anne va vers la porte de la chapelle, le roi la suit, puis retourne s'asseoir.]

LE ROI.

Non! non! ne l'ouvrez pas encore!

ANNE.

Vous avez peur d'entrer?--Mais il n'y a pas plus de danger là qu'ici, pourquoi la foudre tomberait-elle plutôt sur la chapelle? Entrons.

LE ROI.

Attendons encore un peu. Restons ensemble ici.--Croyez-vous que Dieu pardonne tout? Je vous ai toujours aimés jusqu'ici.--Je ne vous ai jamais fait de mal--jusqu'ici--jusqu'ici, n'est-ce pas?

ANNE.

Voyons, voyons, il n'est pas question de cela.--Il parait que l'orage a fait de grands ravages.

ANGUS.

On dit que les cygnes se sont envolés.

HJALMAR.

Il y en a un qui est mort.

LE ROI [sursautant].

Enfin, enfin, dites-le si vous le savez! Vous m'avez assez fait souffrir!

Dites-le tout d'un coup! Mais ne venez pas ici...

ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous donc!

HJALMAR.

Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé?

LE ROI.

Entrons!

[Eclairs et tonnerres; —une des sept béguines ouvre la porte de la chapelle et vient regarder dans la salle; on entend les autres chanter les litanies de la Sainte Vierge «Rosa mystica,--ora pro nobis.--Turris davidica», etc., tandis qu'une grande clarté rouge provenue des vitraux et de l'illumination du tabernacle inonde subitement le roi et la reine Anne.]

LE ROI.

Qui est-ce qui a préparé cela?

TOUS.

Quoi? quoi? qu'y a-t-il?

LE ROI.

Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici qui a préparé tout cela! mais il faut que je sache...

ANNE [l'entraînant].

Venez! venez!

LE ROI.

Il y en a un qui l'a vu!

ANNE.

Mais c'est la lune, venez!

LE ROI.

Mais c'est abominablement lâche! Il y en a un qui sait tout! Il y en a un qui l'a vu et qui n'ose pas le dire!...

ANNE.

Mais c'est le tabernacle!...--Allons-nous-en!

LE ROI.

Oui! oui! oui!

ANNE.

Venez! venez!

[Ils sortent précipitamment par une porte opposée à celle de la chapelle.]

LES UNS.

Où vont-ils?

LES AUTRES.

Qu'y a-t-il?

UN SEIGNEUR.

Toutes les forêts de sapins sont en flamme!

ANGUS.

Les malheurs se promènent cette nuit.

[Ils sortent tous.]

* * * * *

SCÈNE III

*Un corridor du château.*

[On découvre le grand chien noir qui gratte à une porte.--Entre la nourrice avec une lumière.]

LA NOURRICE.

Il est encore à la porte de Maleine!--Pluton! Pluton! qu'est-ce que tu fais là?--Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte?--Tu vas éveiller ma pauvre Haleine! Va-t'en! va-t'en! va-t'en! [Elle frappe des pieds.]-- Mon Dieu! qu'il a l'air effrayé! Est-il arrivé un malheur? A-t-on marché sur ta patte, mon pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine.[Le chien retourne gratter à la porte.] Encore à cette porte! encore à cette porte! Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu voudrais être auprès de Maleine?--Elle dort, je n'entends rien! Viens, viens; tu l'éveillerais.

[Entre le prince Hjalmar.]

HJALMAR.

Qui va là?

LA NOURRICE.

C'est moi, Seigneur.

HJALMAR.

Ah c'est vous, nourrice! Encore ici?

LA NOURRICE.

J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir qui grattait à cette porte.

HJALMAR.

Encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton!

LA NOURRICE.

Est-ce que l'office est fini?

HJALMAR.

Oui... Mon père était étrange ce soir!

LA NOURRICE.

Et la reine de mauvaise humeur!...

HJALMAR.

Je crois qu'il a la fièvre;--il faudra veiller sur lui; il pourrait arriver de grands malheurs.

LA NOURRICE.

Enfin; les malheurs ne dorment pas...

HJALMAR.

Je ne sais ce qui arrive ce soir;--ce n'est pas bien ce qui arrive ce soir. Il gratte encore à cette porte!...

LA NOURRICE.

Ici Pluton! donne-moi la patte.

HJALMAR.

Je vais un moment au jardin.

LA NOURRICE.

Il ne pleut plus?

HJALMAR.

Je crois que non.

LA NOURRICE.

Il gratte encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton! Fais le beau! voyons, fais le beau!

[Le chien aboie.]

HJALMAR.

Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il finirait par éveiller Maleine. Viens! Pluton! Pluton! Pluton!

LA NOURRICE.

Il y retourne encore!

HJALMAR.

Il ne veut pas la quitter...

LA NOURRICE.

Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte?

HJALMAR.

Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! va-t'en!

[Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, mais retourne gratter à la porte.]

LA NOURRICE.

Il gratte, il gratte, il renifle.

HJALMAR.

Il flaire quelque chose sous la porte.

LA NOURRICE.

Il doit y avoir quelque chose...

HJALMAR.

Allez voir...

LA NOURRICE.

La chambre est fermée; je n'ai pas la clef.

HJALMAR.

Oui est-ce qui a la clef?

LA NOURRICE.

La reine Anne.

HJALMAR.

Pourquoi a-t-elle la clef?

LA NOURRICE.

Je n'en sais rien.

HJALMAR.

Frappez doucement.

LA NOURRICE.

Je vais l'éveiller.

HJALMAR.

Ecoutons.

LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

HJALMAR.

Frappez un petit coup.

[Elle frappe trois petits coups.]

LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

HJALMAR.

Frappez un peu plus fort.

[Au moment où elle frappe le dernier coup, on entend subitement le tocsin, comme s'il était sonné dans la chambre.]

LA NOURRICE.

Ah!

HJALMAR.

Les cloches! le tocsin!...

LA NOURRICE.

Il faut que la fenêtre soit ouverte.

HJALMAR.

Oui, oui, entrez!

LA NOURRICE.

La porte est ouverte!

HJALMAR.

Elle était fermée?

LA NOURRICE.

Elle était fermée tout à l'heure!

HJALMAR.

Entrez!

[La nourrice entre dans la chambre.]

LA NOURRICE [sortant de la chambre].

Ma lumière s'est éteinte en ouvrant la porte... Mais j'ai vu quelque chose...

HJALMAR.

Quoi? quoi?

LA NOURRICE.

Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte.--Je crois qu'elle est tombée...

HJALMAR.

Maleine?

LA NOURRICE.

Oui.--Vite! vite!

HJALMAR.

Quoi?

LA NOURRICE.

Une lumière!

HJALMAR.

Je n'en ai pas.

LA NOURRICE.

Il y a une lampe au bout du corridor. Allez la chercher.

HJALMAR.

Oui.

[Il sort.]

LA NOURRICE [à la porte].

Maleine! où es-tu, Maleine? Maleine! Maleine!

[Rentre Hjalmar.]

HJALMAR.

Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? J'irai l'allumer.

[Il sort.]

LA NOURRICE.

Oui.--Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu malade? Je suis ici! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine! Maleine!

[Rentre Hjalmar avec la lumière.]

HJALMAR.

Entrez!

[Il donne la lumière à la nourrice qui rentre dans la chambre.]

LA NOURRICE, [dans la chambre].

Ah!

HJALMAR [à la porte].

Quoi? quoi? qu'y a-t-il?

LA NOURRICE [dans la chambre].

Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! Elle est morte! elle est morte!

HJALMAR [à la porte].

Elle est morte! Maleine est morte?

LA NOURRICE [dans la chambre].

Oui! oui! oui! oui! oui! Entrez! entrez! entrez!

HJALMAR [à la porte].

Morte? Est-ce qu'elle est morte?

LA NOURRICE.

Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! Je crois qu'elle est froide!

HJALMAR.

Oui!

LA NOURRICE.

Oh! oh! oh!

[La porte se referme.]

* * * * *

SCÈNE IV.

*La chambre de la princesse Maleine.*

[On découvre Hjalmar et la nourrice.--Durant toute la scène on entend sonner le tocsin au dehors.]

LA NOURRICE.

Aidez-moi! aidez-moi!

HJALMAR.

Quoi? à quoi? à quoi?

LA NOURRICE.

Elle est raide! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine!

HJALMAR.

Mais ses yeux sont ouverts!...

LA NOURRICE.

On l'a étranglée! Au cou! au cou! au cou! voyez!

HJALMAR.

Oui! oui! oui!

LA NOURRICE.

Appelez! appelez! criez

HJALMAR.

Oui! oui! oui! Oh! oh!--[Dehors.] Arrivez! arrivez! Etranglée! étranglée! Maleine! Maleine! Etranglée! étranglée! étranglée! Oh! oh! oh! Etranglée! étranglée! étranglée!

[On l'entend courir dans le corridor et battre les portes et les murs.]

UN DOMESTIQUE [dans le corridor].

Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?

HJALMAR [dans le corridor].

Etranglée! étranglée!...

LA NOURRICE [dans la chambre].

Maleine! Maleine! Ici! ici!

LE DOMESTIQUE [entrant].

C'est le fou! On l'a trouvé sous la fenêtre!

LA NOURRICE.

Le fou?

LE DOMESTIQUE.

Oui! oui! Il est dans le fossé! Il est mort!

LA NOURRICE.

La fenêtre est ouverte!

LE DOMESTIQUE.

Oh! la pauvre petite princesse!

[Entrent Angus, des seigneurs, des dames, des domestiques, des servantes et les sept béguines, avec des lumières.]

TOUS.

Qu'y a-t-il?--Qu'est-il arrivé?

LE DOMESTIQUE.

On a tué la petite princesse!...

LES UNS.

On a tué la petite princesse?

LES AUTRES.

Maleine?

LE DOMESTIQUE.

Oui, je crois que c'est le fou!

UN SEIGNEUR.

J'avais dit qu'il arriverait des malheurs...

LA NOURRICE.

Maleine! Maleine! Ma pauvre petite Maleine!... Aidez-moi!

UNE BÉGUINE.

Il n'y a rien à faire!

UNE AUTRE BÉGUINE.

Elle est froide!

LA TROISIÈME BÉGUINE.

Elle est roide!

LA QUATRIÈME BÉGUINE.

Fermez-lui les yeux!

LA CINQUIÈME BÉGUINE.

Ils sont figés!

LA SIXIÈME BÉGUINE.

Il faut joindre ses mains!

LA SEPTIÈME BÉGUINE.

Il est trop tard!

UNE DAME [s'évanouissant].

Oh! oh! oh!

LA NOURRICE.

Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi; mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi donc!

LE DOMESTIQUE.

Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau!

[On entend de grands cris dans le corridor.]

LE ROI [dans le corridor].

Ah! ah! ah! ah! ah! Ils l'ont vu! ils l'ont vu! Je viens! je viens! je viens!

ANNE [dans le corridor].

Arrêtez! arrêtez! Vous êtes fou!

LE ROI.

Venez! venez! Avec moi! avec moi! Mordez! mordez! mordez! [Entre le roi entraînant la reine Anne.] Elle et moi! Je préfère le dire à la fin! Nous l'avons fait à deux!

ANNE.

Il est fou! Aidez-moi!

LE ROI.

Non, je ne suis pas fou! Elle a tué Maleine!

ANNE.

Il est fou! Emmenez-le! Il me fait mal! Il arrivera des malheurs!

LE ROI.

C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y étais aussi!...

HJALMAR.

Quoi? quoi?

LE ROI.

Elle l'a étranglée! Ainsi! ainsi! Voyez! voyez! voyez! On frappait aux fenêtres! Ah! ah! ah! ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Maleine! Voyez! voyez! voyez!

HJALMAR.

Comment ce manteau rouge est-il ici?

ANNE.

Mais qu'est-il arrivé?

HJALMAR.

Comment ce manteau est-il ici?

ANNE.

Mais vous voyez bien qu'il est fou!...

HJALMAR.

Répondez-moi! comment est-il ici?...

ANNE.

Est-ce que c'est le mien?

HJALMAR.

Oui, le vôtre! le vôtre! le vôtre! le vôtre!...

ANNE.

Lâchez-moi donc! Vous me faites mal!

HJALMAR.

Comment est-il ici? ici? ici?--Vous l'avez?...

ANNE.

Après!...

HJALMAR.

Oh! la putain! putain! putain! monstru... monstrueuse putain!... Voilà! voilà! voilà! voilà! voilà!

[Il la frappe de plusieurs coups de poignard.]

ANNE.

Oh! oh! oh!

[Elle meurt.]

LES UNS.

Il a frappé la reine!

LES AUTRES.

Arrêtez-le!

HJALMAR.

Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers!

TOUS.

Elle est morte!...

ANGUS.

Hjalmar! Hjalmar!

HJALMAR.

Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà! [Il se frappe de son poignard.] Maleine! Maleine! Maleine!--Oh! mon père! mon père!...

[II tombe.]

LE ROI.

Ah! ah! ah!

HJALMAR.

Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi sa petite main!--Oh! oh! ouvrez les fenêtres! Oui! oui! oh! oh!

[Il meurt.]

LA NOURRICE.

Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir!

ANGUS.

Il est mort!

LA NOURRICE.

Soulevez-le! Le sang l'étouffe!

UN SEIGNEUR.

II est mort!

LE ROI.

Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le déluge! Mais maintenant je suis dans l'enfer jusqu'aux yeux!--Mais regardez leurs yeux! Ils vont sauter sur moi comme des grenouilles!

ANGUS.

Il est fou!

LE ROI.

Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! c'est à faire pleurer les pavés de l'enfer!...

ANGUS.

Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!...

LE ROI.

Non, non, laissez-moi;--je n'ose plus rester seul... où donc est la belle reine Anne?--Anne!...--Anne!...--Elle est toute tordue!...--Je ne l'aime plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air pauvre quand on est mort!... Je ne voudrais plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque chose sur elle...

LA NOURRICE

Et sur Maleine aussi... Maleine! Maleine... oh! oh! oh!

LE ROI.

Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, depuis que j'ai vu tout ceci!... Où donc est notre pauvre petite Maleine? [Il prend la main de Maleine.]--Ah! elle est froide comme un ver de terre!--Elle descendait comme un ange dans mes bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée!

ANGUS.

Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le!

LA NOURRICE.

Oui! oui!

UN SEIGNEUR.

Attendons un instant!

LE ROI.

Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des plumes noires pour savoir si la reine vit encore... C'était une belle femme, vous savez!-- Entendez-vous mes dents?

[Le petit jour entre dans la chambre.]

TOUS.

Quoi?

LE ROI.

Entendez-vous mes dents?

LA NOURRICE.

Ce sont les cloches, Seigneur...

LE ROI.

Mais, c'est mon cœur alors!... Ah! je les aimais bien tous les trois, voyez-vous!--Je voudrais boire un peu...

LA NOURRICE [apportant un verre d'eau].

Voici de l'eau.

LE ROI.

Merci.

[Il boit avidement.]

LA NOURRICE.

Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur.

LE ROI.

J'ai si soif!

LA NOURRICE.

Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais essuyer votre front.

LE ROI.

Oui.--Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis tombé dans le corridor... j'ai eu peur!

LA NOURRICE.

Venez, venez. Allons-nous-en.

LE ROI.

Ils vont avoir froid sur les dalles...--Elle a crié Maman! et puis, oh! oh! oh!--C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite fille... mais c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais les fenêtres!--Il faut que ce soit le vent... Il y avait des vautours aveugles dans le vent cette nuit!-- Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles... Vous allez marcher sur ses mains!--Oh! oh! prenez garde!

LA NOURRICE.

Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est temps. Venez, venez.

LE ROI.

Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici... Eteignez les lumières; nous allons au jardin; il fera frais sur la pelouse, après la pluie! J'ai besoin d'un peu de repos... Oh! voilà le soleil!

[Le soleil entre dans la chambre.]

LA NOURRICE.

Venez, venez; nous allons au jardin.

LE ROI.

Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne veux plus qu'il vienne m'épouvanter!

LA NOURRICE.

Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez.

LE ROI.

Avez-vous la clef?

LA NOURRICE.

Oui, venez.

LE ROI.

Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à marcher... Je suis un pauvre petit vieux... Les jambes ne vont plus... Mais la tête est solide...[S'appuyant sur la nourrice.] Je ne vous fais pas mal?

LA NOURRICE.

Non, non, appuyez hardiment.

LE ROI.

Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? Moi qui suis le plus vieux, j'ai du mal à mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je suis heureux que ce soit fini; car j'avais tout le monde sur le cœur.

LA NOURRICE.

Venez, mon pauvre Seigneur.

LE ROI.

Mon Dieu! mon Dieu! elle attend à présent sur les quais de l'enfer!

LA NOURRICE.

Venez! venez!

LE ROI.

Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la malédiction des morts?

ANGUS.

Oui, Sire, moi...

LE ROI.

Eh bien! fermez leurs yeux alors et allons-nous en**!

LA NOURRICE.

Oui, oui, venez, venez.

LE ROI.

Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais être seul maintenant!...--Et me voilà dans le malheur jusqu'aux oreilles!--A soixante-dix sept** ans! Où donc êtes-vous?

LA NOURRICE.

Ici, ici.

LE ROI.

Vous ne m'en voudrez pas?--Nous allons déjeuner; y aura-t-il de la salade?--Je voudrais un peu de salade...

LA NOURRICE.

Oui, oui, il y en aura.

LE ROI.

Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd'hui.--Mon Dieu! mon Dieu! que les morts ont donc l'air malheureux!...

[Il sort avec la nourrice.]

ANGUS.

Encore une nuit pareille et nous serons tout blancs!

[Ils sortent tous, à l'exception des sept béguines, qui entonnent le _Miserere_ en transportant les cadavres sur le lit. Les cloches se taisent. On entend les rossignols au dehors. Un coq saute sur l'appui de la fenêtre et chante.]

FIN

* * * * *

_A Edmond Picard._

*L'Intruse.*

PERSONNAGES

L'AÏEUL. _(Il est aveugle)._

LE PÈRE.

L'ONCLE.

LES TROIS FILLES.

LA SŒUR DE CHARITÉ.

LA SERVANTE.

* * * * *

_La scène dans les temps modernes._

*L'INTRUSE*

* * * * *

[Une salle assez sombre en un vieux château. Une porte à droite, une porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s'ouvrant sur une terrasse. Une grande horloge flamande dans un coin. Une lampe allumée.]

* * * * *

LES TROIS FILLES.

Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe.

L'AÏEUL.

Il me semble qu'il ne fait pas très clair ici.

LE PÈRE.

Allons-nous sur la terrasse, ou restons-nous dans cette chambre?

L'ONCLE.

Ne vaudrait-il pas mieux rester ici? Il a plu toute la semaine et ces nuits sont humides et froides.

LA FILLE AINÉE.

Il y a des étoiles cependant.

L'ONCLE.

Oh! les étoiles ça ne prouve rien.

L'AÏEUL

Il vaut mieux rester ici on ne sait pas ce qui peut arriver.

LE PÈRE.

Il ne faut plus avoir d'inquiétudes. Il n'y a plus de danger, elle est sauvée...

L'AÏEUL.

Je crois qu'elle ne va pas bien...

LE PÈRE.

Pourquoi dites-vous cela?

L'AÏEUL

J'ai entendu sa voix.

LE PÈRE.

Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles...

L'ONCLE.

Vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement.

Je n'y vois pas comme vous.

L'ONCLE.

Il faut vous en rapporter alors à ceux qui voient. Elle avait très bonne mine cette après-midi. Elle dort profondément et nous n'allons pas empoisonner la première bonne soirée que le hasard nous donne... Il me semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu, sans avoir peur, ce soir.

LE PÈRE.

C'est vrai, c'est la première fois que je me sens chez moi au milieu des miens, depuis cet accouchement terrible.

L'ONCLE.

Une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu'il y a un étranger dans la famille.

LE PÈRE.

Mais alors on voit aussi qu'en dehors de la famille, il ne faut compter sur personne.

L'ONCLE.

Vous avez bien raison.

L'AÏEUL.

Pourquoi n'ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd'hui?

L'ONCLE.

Vous savez bien que le médecin l'a défendu.

L'AÏEUL.

Je ne sais pas ce qu'il faut que je pense...

L'ONCLE.

Il est inutile de vous inquiéter.

L'AÏEUL [indiquant la porte à gauche].

Elle ne peut pas nous entendre?

LE PÈRE.

Nous ne parlerons pas trop haut; d'ailleurs la porte est très épaisse et puis la sœur de charité est avec elle et nous avertirait si nous faisions trop de bruit.

L'AÏEUL [indiquant la porte à droite].

Il ne peut pas nous entendre?

LE PÈRE.

Non, non.

L'AÏEUL.

Il dort?

LE PÈRE.

Je suppose que oui.

L'AÏEUL.

Il faudrait aller voir.

L'ONCLE.

Il m'inquiéterait plus que votre femme ce petit. Voilà plusieurs semaines qu'il est né et il a remué à peine; il n'a pas poussé un seul cri jusqu'ici; on dirait un enfant de cire.

L'AÏEUL.

Je crois qu'il sera sourd, et peut-être muet... Voilà ce que c'est que les mariages consanguins...

[Silence réprobateur.]

LE PÈRE.

Je lui en veux presque du mal qu'il a fait à sa mère.

L'ONCLE.

Il faut être raisonnable; ce n'est pas sa faute au pauvre petit. — Il est tout seul dans cette chambre?

LE PÈRE.

Oui, le médecin ne veut plus qu'il reste dans la chambre de sa mère.

L'ONCLE.

Mais la nourrice est avec lui?

LE PÈRE.

Non, elle est allée se reposer un moment; elle l'a bien gagné depuis ces derniers jours. — Ursule, va donc voir s'il dort bien.

LA FILLE AINÉE.

Oui, mon père.