Théâtre 1 La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891)
Part 5
Ah! tu vis encore;--as-tu tout ce qu'il te faut?--Mais je vais ôter mon manteau. [Elle dépose son manteau sur un meuble et s'approche du lit.]-- Je vais voir.--Oh! cet oreiller est bien dur.--Je vais arranger tes cheveux.--Mais pourquoi me regardes-tu ainsi, Maleine? Maleine?--Je viens te dorloter un peu.--Où est-ce que tu as mal?--Tu trembles comme si tu allais mourir.--Mais tu fais trembler tout le lit!--Mais je viens simplement te dorloter un peu.--Ne me regarde pas ainsi! Il faut être dorlotée à ton âge; je vais être ta pauvre maman.--Je vais arranger tes cheveux. Voyons, lève un peu la tête; je vais les nouer avec ceci.--Lève un peu la tête.--Ainsi.
[Elle lui passe un lacet autour du cou.]
MALEINE [sautant à bas du lit].
Ah! qu'est-ce que vous m'avez mis autour du cou?
ANNE.
Rien! rien! ce n'est rien! ne criez pas!
MALEINE.
Ah! ah!
ANNE.
Arrêtez-la! arrêtez-la!
LE ROI.
Quoi? Quoi?
ANNE.
Elle va crier! elle va crier!
LE ROI.
Je ne peux pas!...
MALEINE.
Vous allez me!... oh! vous allez me!...
ANNE, saisissant Maleine.
Non! non!
MALEINE.
Maman! Maman! Nourrice! Nourrice! Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar!
ANNE [au roi].
Où êtes-vous?
LE ROI.
Ici! ici!
MALEINE [suivant Anne sur les genou].
Attendez! Attendez un peu! Anne! Madame! roi! roi! roi! Hjalmar!--Pas aujourd'hui!--Non! non! pas maintenant!...
ANNE.
Vous allez me suivre autour du monde à genoux?
[Elle tire sur le lacet.]
MALEINE [tombant au milieu de la chambre].
Maman!... Oh! oh! oh!
[Le roi va s'asseoir.]
ANNE.
Elle ne bouge plus. C'est déjà fini.--Où êtes-vous? Aidez-moi! Elle n'est pas morte.--Vous êtes assis!
LE ROI.
Oui! oui! oui!
ANNE.
Tenez-lui les pieds; elle se débat. Elle va se relever...
LE ROI.
Quels pieds? quels pieds? Où sont-ils?
ANNE.
Là! là! là! Tirez!
LE ROI.
Je ne peux pas! Je ne peux pas!
ANNE.
Mais ne la faites pas souffrir inutilement!
[Ici la grêle crépite subitement contre les fenêtres.]
LE ROI.
Ah!
ANNE.
Qu'est-ce que vous avez fait?
LE ROI.
Aux fenêtres!--On frappe aux fenêtres!
ANNE.
On frappe aux fenêtres?
LE ROI.
Oui! oui! avec des doigts! oh! des millions de doigts!
[Nouvelle averse.]
ANNE.
C'est la grêle!
LE ROI.
La grêle?
ANNE.
Oui.
Est-ce que c'est la grêle?
ANNE.
Oui, je l'ai vu.--Ses yeux deviennent troubles.
LE ROI.
Je veux m'en aller! Je m'en vais! Je m'en vais!
ANNE.
Quoi? quoi? Attendez! attendez! Elle est morte.
[Ici une fenêtre s'ouvre violemment sous un coup de vent, et un vase posé sur l'appui et contenant une tige de lys tombe bruyamment dans la chambre.]
LE ROI.
Oh! oh!... maintenant!...--Qu'y a-t-il maintenant?
ANNE.
Ce n'est rien, c'est le lys; le lys est tombé.
LE ROI.
On a ouvert la fenêtre.
ANNE.
C'est le vent.
[Tonnerres et éclairs.]
LE ROI.
Est-ce que c'est le vent?
ANNE.
Oui, oui, vous l'entendez bien.--Enlevez, enlevez l'autre lys;--il va tomber aussi.
LE ROI.
Où? où?
ANNE.
Là! là! à la fenêtre. Il va tomber! il va tomber! On l'entendra!
LE ROI [prenant le lys].
Où faut-il le mettre?
ANNE.
Mais où vous voudrez; à terre! à terre!
LE ROI.
Je ne sais pas où...
ANNE.
Mais ne restez pas avec ce lys dans vos mains! Il tremble comme s'il était au milieu d'une tempête! Il va tomber!
LE ROI.
Où faut-il le mettre?
ANNE.
Où vous voudrez; à terre;--n'importe où...
LE ROI.
Ici?
ANNE.
Oui, oui.
[Ici Maleine fait un mouvement.]
LE ROI.
Ah!
ANNE.
Quoi? quoi?
LE ROI, imitant le mouvement.
Elle a!...
ANNE.
Elle est morte; elle est morte. Venez!
LE ROI.
Moi?
ANNE.
Oui. Elle saigne du nez.--Donnez-moi votre mouchoir.
LE ROI.
Mon... mon mouchoir?
ANNE.
Oui.
LE ROI.
Non, non! pas le mien! pas le mien!
[Ici le fou apparaît à la fenêtre restée ouverte et ricane tout à coup.]
ANNE.
Il y a quelqu'un! Il y a quelqu'un à la fenêtre!
LE ROI.
Oh! oh! oh!
ANNE.
C'est le fou! Il a vu de la lumière.--Il le dira.--Tuez-le!
[Le roi court à la fenêtre et frappe le fou d'un coup d'épée.]
LE FOU, tombant.
Oh! oh! oh!
ANNE.
Il est mort?
LE ROI.
Il est tombé. Il est tombé dans le fossé. Il se noie! Ecoutez!
Ecoutez!...
[On entend des clapotements.]
ANNE.
Il n'y a personne aux environs?
LE ROI.
Il se noie; il se noie. Ecoutez!
ANNE.
II n'y a personne aux environs?
[Tonnerres et éclairs.]
LE ROI.
Il y a des éclairs! il y a des éclairs!
ANNE.
Quoi?
LE ROI.
II pleut! il pleut! Il grêle! il grêle! Il tonne! il tonne!
ANNE.
Que faites-vous là, à la fenêtre?
LE ROI.
Il pleut, il pleut sur moi! Ils versent de l'eau sur ma tête! Je voudrais être sur la pelouse! Je voudrais être en plein air! Ils versent de l'eau sur ma tête! Il faudrait toute l'eau du déluge pour me baptiser à présent! Le ciel entier écrase de la grêle sur ma tête! Le ciel entier écrase des éclairs sur ma tête!
ANNE.
Vous devenez fou! Vous allez vous faire foudroyer!
LE ROI.
Il grêle! il grêle sur ma tête! Il y a des grêlons comme des œufs de corbeaux!
ANNE.
Mais vous devenez fou! Ils vont vous lapider.--Vous saignez déjà.--Fermez la fenêtre.
LE ROI.
J'ai soif.
ANNE.
Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre.
LE ROI.
Où?
ANNE.
Là; il est encore à moitié plein.
LE ROI.
Elle a bu dans ce verre?
ANNE.
Oui; peut-être.
LE ROI.
Il n'y a pas d'autre verre?
[Il verse l'eau qui reste et rince le verre.]
ANNE.
Non,--que faites-vous?
LE ROI.
Elle est morte.[Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de griffes contre la porte.] Ah!
ANNE.
On gratte à la porte!
LE ROI.
Ils grattent! ils grattent!
ANNE.
Taisez-vous.
LE ROI.
Mais ce n'est pas avec une main!
ANNE.
Je ne sais pas ce que c'est.
LE ROI.
Prenons garde! Oh! oh! oh!
ANNE.
Hjalmar! Hjalmar! qu'est-ce que vous avez?
LE ROI.
Quoi? quoi?
ANNE.
Vous êtes effrayant! Vous allez tomber? Buvez, buvez un peu.
LE ROI.
Oui! oui!
ANNE.
On marche dans le corridor.
Il va entrer!
ANNE.
Qui?
LE ROI.
Celui... celui... qui!...
[Il fait le geste de gratter.]
ANNE.
Taisez-vous.--On chante...
VOIX dans le corridor.
_De profundis clamavi ad te Domine; Domine exaudi vocem meam!_
ANNE.
Ce sont les sept béguines qui vont à la cuisine.
VOIX dans le corridor.
_Fiant auras tuae intendentes, in vocem deprecationis meae!_
[Le roi laisse tomber le verre et la carafe.]
ANNE.
Qu'avez-vous fait?
LE ROI.
Ce n'est pas ma faute...
ANNE.
Elles auront entendu le bruit. Elles vont entrer...
VOIX s'éloignant dans le corridor.
_Si iniquitates observaveris, Domine: Domine, quis sustinebit?_
ANNE.
Elles sont passées; elles vont à la cuisine.
LE ROI.
Je veux m'en aller! Je veux m'en aller! Je veux aller avec elles! Ouvrez-moi la porte!
[Il va vers la porte.]
ANNE, le retenant.
Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous? Vous devenez fou?
LE ROI.
Je veux aller avec elles! Elles sont déjà sur la pelouse... Elles sont au bord de l'étang... Il y a du vent; il pleut; il y a de l'eau; il y a de l'air!--Si du moins vous l'aviez fait mourir en plein air! Mais ici dans une petite chambre! Dans une pauvre petite chambre!--Je vais ouvrir les fenêtres...
ANNE.
Mais il tonne! Vous devenez fou? J'aurais mieux fait de venir seule...
LE ROI.
Oui! oui!
ANNE.
Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce-pas? Mais maintenant...
LE ROI.
Je ne l'ai pas tuée! Je n'y ai pas touché! C'est vous qui l'avez tuée! C'est vous! c'est vous! c'est vous!
ANNE.
Bien, bien; taisez-vous.--Nous verrons après. Mais ne criez pas ainsi.
LE ROI.
Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue aussi! C'est vous! c'est vous!
ANNE.
Mais ne criez pas comme un possédé! On va vous entendre jusqu'au bout du corridor.
LE ROI.
On m'a entendu?
[On frappe à la porte.]
ANNE.
On frappe! Ne bougez pas!
[On frappe.]
LE ROI
Que va-t-il arriver? Que va-t-il arriver maintenant?
[On frappe.]
ANNE.
Eteignez la lumière.
LE ROI.
Oh!
ANNE.
Je vous dis d'éteindre la lumière.
LE ROI.
Non.
ANNE.
Je l'éteindrai moi-même.
[Elle éteint la lumière. On frappe.]
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine! Maleine!
ANNE, dans la chambre.
C'est la nourrice...
LE ROI.
Oh! oh! la nourrice! la bonne, la bonne nourrice! Je veux voir la nourrice! Ouvrons! Ouvrons!
ANNE.
Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisez-vous!
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine! Maleine! Est-ce que vous dormez?
LE ROI, dans la chambre.
Oui; oui; oui; oh!
ANNE.
Taisez-vous.
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous ne répondez plus? Vous ne voulez plus me répondre?--Je crois qu'elle dort profondément.
LE ROI, dans la chambre.
Oh! oh! profondément!
[On frappe.]
ANNE.
Taisez-vous!
LA NOURRICE, dans le corridor.
Maleine!--Ma pauvre petite Maleine! Je vous apporte de beaux raisins blancs et un peu de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas manger; mais je sais bien que vous êtes très faible; je sais bien que vous avez faim.--Maleine, Maleine! Ouvrez-moi!
LE ROI, dans la chambre.
Oh! oh! oh!
ANNE.
Ne pleurez pas! elle s'en ira...
LA NOURRICE, dans le corridor.
Mon Dieu! voilà Hjalmar qui arrive avec le petit Allan. Il va voir que je lui apporte des fruits. Je vais les cacher sous ma mante.
LE ROI, dans la chambre.
Hjalmar arrive!
ANNE.
Oui.
LE ROI.
Et le petit Allan.
ANNE.
Je sais bien; taisez-vous.
HJALMAR, dans le corridor.
Qui est là?
LA NOURRICE.
C'est moi, Seigneur.
HJALMAR.
Ah! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans ce corridor... Je ne vous reconnaissais pas. Que faites-vous ici?
LA NOURRICE.
J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant la porte...
HJALMAR.
Ah! c'est Pluton!--Ici Pluton!
ANNE, dans la chambre.
C'était le chien!
LE ROI.
Quoi?
ANNE.
C'était le chien qui grattait...
LA NOURRICE, dans le corridor.
Il était dans la chambre de Maleine. Je ne sais pas comment il est sorti....
HJALMAR.
Est-ce qu'elle n'est plus dans sa chambre?
LA NOURRICE.
Je ne sais pas; elle ne répond pas.
HJALMAR.
Elle dort.
LA NOURRICE.
Il ne veut pas s'éloigner de la porte.
HJALMAR.
Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. Mais quelle tempête, nourrice! mais quelle tempête!...
LA NOURRICE.
Et le petit Allan n'est pas encore couché?
HJALMAR.
Il cherche sa mère; il ne trouve plus sa mère.
LE PETIT ALLAN.
Petite mère est pe-erdue!
HJALMAR.
Il veut absolument la voir avant de s'endormir. Vous ne savez pas où elle est?
LA NOURRICE.
Non.
LE PETIT ALLAN.
Petite mère est pe-erdue!
HJALMAR [dans le corridor].
On ne la trouve plus.
LE PETIT ALLAN.
Petite mère est pe-erdue! pe-erdue! pe-erdue! oh! oh! oh!
LE ROI, dans la chambre.
Oh!
ANNE.
Il sanglote!
LA NOURRICE, dans le corridor.
Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je l'ai trouvée dans le jardin.
LE PETIT ALLAN.
Ah! ah! ah!
[On entend des coups sourds contre la porte.]
LE ROI [dans la chambre].
Ecoutez! Ecoutez!
ANNE.
C'est le petit Allan qui joue à la balle contre la porte!
LE ROI.
Ils vont entrer.--Je vais la fermer!
ANNE.
Elle est fermée.
LE ROI [allant à la porte].
Les verrous! les verrous!
ANNE.
Doucement, doucement!
HJALMAR, dans le corridor.
Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous la porte?
LA NOURRICE.
Il voudrait entrer; il est toujours près de Maleine.
HJALMAR.
Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain?
LA NOURRICE.
Oui, oui. Elle est guérie.--Eh bien, Allan, que fais-tu là!--Tu ne joues plus? Tu écoutes aux portes? Oh! le petit vilain qui écoute aux portes!
LE PETIT ALLAN.
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
ANNE [dans la chambre].
Que dit-il?
HJALMAR [dans le corridor].
Il ne faut jamais écouter aux portes. Il arrive des malheurs quand on écoute aux portes.
LE PETIT ALLAN.
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
ANNE, dans la chambre.
Il vous a entendu!...
LE ROI.
Oui! oui! Je crois que oui!
ANNE.
Il entend votre cœur ou vos dents!
LE ROI.
On entend mes dents?
ANNE.
Je les entends jusqu'ici! Fermez la bouche!
LE ROI.
Moi?
ANNE.
Mais ne vous couchez pas contre la porte! Allez-vous-en!
Où? où?
ANNE.
Ici! ici!
LE ROI.
LE PETIT ALLAN [dans le corridor].
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte.
HJALMAR.
Viens; tu as sommeil.
LA NOURRICE.
Viens; c'est un méchant petit garçon.
LE PETIT ALLAN.
Je veux voir le petit ga-arçon!...
LA NOURRICE.
Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons chercher petite mère. Ne pleure pas, viens!
LE PETIT ALLAN.
Je veux voir le petit ga-arçon! oh! oh! Je dirai à petite mère! oh! oh!
LA NOURRICE.
Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé Maleine. Viens, Maleine est malade.
LE PETIT ALLAN.
Ma-aleine est plus ma-alade.
LA NOURRICE.
Viens; tu vas éveiller Maleine.
LE PETIT ALLAN [s'éloignant].
Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine! j'éveillerai pas Ma-aleine!
ANNE [dans la chambre].
Ils sont partis?
LE ROI.
Oui! oui! Allons-nous-en! Je vais ouvrir la porte! la clef! la clef! où est la clef?
ANNE.
Ici.--Attendez un peu.--Nous allons la porter sur son lit.
LE ROI.
Qui?
ANNE.
Elle...
LE ROI.
Je n'y touche plus!
ANNE.
Mais on verra qu'on l'a étranglée! Aidez-moi!
LE ROI.
Je n'y touche plus! Venez! venez! venez!
ANNE.
Aidez-moi à ôter le lacet!
LE ROI.
Venez! venez!
ANNE.
Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un couteau!
LE ROI.
Oh! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'est-ce qui brille autour de son cou? Venez avec moi! venez avec moi!
ANNE.
Mais ce n'est rien! C'est un collier de rubis! votre couteau!
LE ROI.
Je n'y touche plus! je n'y touche plus, vous dis-je! Mais le bon Dieu serait à genoux devant moi!... je le renverserais! je le renverserais! Je n'y touche plus! Oh! il y a!... il y a ici!...
ANNE.
Quoi? quoi?
LE ROI.
Il y a ici!... Oh! oh! oh!
[Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit.]
ANNE.
Où?... Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je ne vois rien... Il court contre les murs du corridor... Il tombe au bout du corridor...--Je ne reste pas seule ici.
[Elle sort.]
ACTE V
* * * * *
SCÈNE I
*Une partie du cimetière devant le château.*
[On découvre une grande foule. La tempête continue.]
UNE VIEILLE FEMME.
La foudre est tombée sur le moulin!
UNE AUTRE FEMME.
Je l'ai vue tomber!
UN PAYSAN.
Oui! oui! un globe bleu! un globe bleu!
UN AUTRE PAYSAN.
Le moulin brûle! ses ailes brûlent!
UN ENFANT.
Il tourne! il tourne encore!
TOUS.
Oh!
UN VIEILLARD.
Avez-vous jamais vu une nuit comme celle-ci?
UN PAYSAN.
Voyez le château! le château!
UN AUTRE.
Est-ce qu'il brûle?--Oui.
UN TROISIÈME PAYSAN.
Non, non! ce sont des flammes vertes! Il y a des flammes vertes aux crêtes de tous les toits!
UNE FEMME.
Je crois que le monde va finir!
UNE AUTRE FEMME.
Ne restons pas dans le cimetière!
UN PAYSAN.
Attendons! attendons un peu! Ils éclairent toutes les fenêtres du rez-de-chaussée!
UN PAUVRE
Il y a une fête!
UN AUTRE PAYSAN.
Ils vont manger!
UN VIEILLARD.
Il y a une fenêtre du rez-de-chaussée qui ne s'éclaire pas!
UN DOMESTIQUE DU CHATEAU.
C'est la chambre de la princesse Maleine.
UN PAYSAN.
Celle-là?
LE DOMESTIQUE.
Oui; elle est malade.
UN VAGABOND, entrant.
Il y a un grand navire de guerre dans le port.
TOUS.
Un grand navire de guerre?
LE VAGABOND.
Un grand navire noir; on ne voit pas de matelots.
UN VIEILLARD.
C'est le jugement dernier.
[Ici la lune apparaît au-dessus du château.]
TOUS.
La lune! la lune! la lune!
UN PAYSAN.
Elle noire**; elle est noire... Qu'est-ce qu'elle a?
LE DOMESTIQUE.
Une éclipse! une éclipse!
[Eclair et coup de foudre formidables.]
TOUS.
La foudre est tombée sur le château.
UN PAYSAN.
Avez-vous vu trembler le château?
UN AUTRE PAYSAN.
Toutes les tours ont chancelé!
UNE FEMME.
La grande croix de la chapelle a remué... Elle remue! elle remue!
LES UNS.
Oui, oui; elle va tomber! elle va tomber!
LES AUTRES.
Elle tombe! elle tombe! avec le toit de la tourelle!
UN PAYSAN.
Elle est tombée dans le fossé.
UN VIEILLARD.
Il y aura de grands malheurs.
UN AUTRE VIEILLARD.
On dirait que l'enfer est autour du château.
UNE FEMME.
Je vous dis que c'est le jugement dernier.
UNE AUTRE FEMME.
Ne restons pas dans le cimetière.
UNE TROISIÈME FEMME.
Les morts vont sortir!
UN PÈLERIN.
Je crois que c'est le jugement des morts!
UNE FEMME.
Ne marchez pas sur les tombes!
UNE AUTRE FEMME [aux enfants].
Ne marchez pas sur les croix!
UN PAYSAN, accourant.
Une des arches du pont s'est écroulée!
TOUS.
Du pont? Quel pont?
LE PAYSAN.
Le pont de pierre du château. On ne peut plus entrer dans le château.
UN VIEILLARD.
Je n'ai pas envie d'y entrer.
UN AUTRE VIEILLARD.
Je ne voudrais pas y être!...
UNE VIEILLE FEMME.
Moi non plus!
LE DOMESTIQUE.
Regardez les cygnes! Regardez les cygnes!
TOUS.
Où? où sont-ils!**
LE DOMESTIQUE.
Dans le fossé; sous la fenêtre de la princesse Maleine!
LES UNS.
Qu'est-ce qu'ils ont? Mais qu'est-ce qu'ils ont?
LES AUTRES.
Ils s'envolent! ils s'envolent! ils s'envolent tous!
UN PÈLERIN.
Il y en a un qui ne s'envole pas!
UN DEUXIÈME PÈLERIN.
Il a du sang sur les ailes!
UN TROISIÈME PÈLERIN.
Il flotte à la renverse!
TOUS.
Il est mort!
UN PAYSAN.
La fenêtre s'ouvre!
LE DOMESTIQUE.
C'est la fenêtre de la princesse Maleine!
UN AUTRE PAYSAN.
Il n'y a personne!
[Un silence.]
DES FEMMES.
Elle s'ouvre!
D'AUTRES FEMMES.
Allons-nous-en! allons-nous-en!
[Elles fuient épouvantées.]
LES HOMMES.
Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?
TOUTES LES FEMMES.
On ne sait pas!
[Elles fuient.]
QUELQUES HOMMES.
Mais qu'est-il arrivé?
D'AUTRES HOMMES.
Il n'y a rien! Il n'y a rien!
[Elles fuient.]
TOUS.
Mais pourquoi vous enfuyez-vous? Il n'y a rien! Il n'y a rien!
[Elles fuient.]
UN CUL-DE-JATTE.
Une fenêtre s'ouvre... une fenêtre s'ouvre... Ils ont peur... Il n'y a rien!
[Il fuit épouvanté en rampant sur les mains.]
* * * * *
SCÈNE II
*Une salle précédant la chapelle* du château.*
[On découvre une foule de seigneurs, de courtisans, de dames, etc.. dans l'attente. La tempête continue.]
UN SEIGNEUR, à une fenêtre.
A-t-on jamais vu une pareille nuit!
UN AUTRE SEIGNEUR.
Mais regardez donc les sapins! Venez voir la forêt de sapins, à cette fenêtre! Elle se couche jusqu'à terre à travers les éclairs!--On dirait un fleuve d'éclairs!
UN AUTRE SEIGNEUR.
Et la lune! Avez-vous vu la lune?
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Je n'ai jamais vu de lune plus épouvantable!
TROISIÈME SEIGNEUR.
L'éclipse ne finira pas avant dix heures.
PREMIER SEIGNEUR.
Et les nuages! Regardez donc les nuages! On dirait des troupeaux d'éléphants noirs qui passent depuis trois heures au-dessus du château!
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Ils le font trembler de la cave au grenier!
HJALMAR.
Quelle heure est-il?
PREMIER SEIGNEUR.
Neuf heures.
HJALMAR.
Voilà plus d'une heure que nous attendons le roi!
TROISIÈME SEIGNEUR.
On ne sait pas encore où il est?
HJALMAR.
Les sept béguines l'ont vu en dernier lieu dans le corridor.
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Vers quelle heure?
HJALMAR.
Vers sept heures.
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Il n'a pas prévenu?...
HJALMAR.
Il n'a rien dit. Il doit être arrivé quelque chose; je vais voir.
[Il sort.]
DEUXIÈME SEIGNEUR.
On ne sait pas ce qu'il peut arriver pendant de telles nuits!
TROISIÈME SEIGNEUR.
Mais la reine Anne, où est-elle?
PREMIER SEIGNEUR.
Elle était avec lui.
TROISIÈME SEIGNEUR.
Oh! oh! alors!
DEUXIÈME SEIGNEUR.
Une pareille nuit!
PREMIER SEIGNEUR.
Prenez garde! Les murs écoutent...
[Entre un chambellan.]
TOUS.
Eh bien?
LE CHAMBELLAN.
On ne sait où il est.
UN SEIGNEUR.
Mais il est arrivé un malheur!
LE CHAMBELLAN.
Il faut attendre. J'ai parcouru tout le château; j'ai interrogé tout le monde; on ne sait où il est.
UN SEIGNEUR.
Il serait temps d'entrer dans la chapelle;--écoutez; les sept béguines y sont déjà.
[On entend des chants lointains.]
UN AUTRE SEIGNEUR [à une fenêtre].
Venez; venez; venez voir le fleuve...
DES SEIGNEURS [accourant].
Qu'y a-t-il?
UN SEIGNEUR.
Il y a trois navires dans la tempête!
UNE DAME D'HONNEUR.
Je n'ose plus regarder un fleuve pareil!
UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.
Ne soulevez plus les rideaux! ne soulevez plus les rideaux!
UN SEIGNEUR.
Toutes les murailles tremblent comme si elles avaient la fièvre!
UN AUTRE SEIGNEUR [à une autre fenêtre].
Ici, ici, venez ici!
LES UNS.
Quoi?
LES AUTRES.
Je ne regarde plus!
LE SEIGNEUR [à la fenêtre].
Tous les animaux se sont réfugiés dans le cimetière! Il y a des paons dans les cyprès! Il y a des hiboux sur les croix! Toutes les brebis du village sont couchées sur les tombes!
UN AUTRE SEIGNEUR.
On dirait une fête en enfer!
UNE DAME D'HONNEUR.
Fermez les rideaux! fermez les rideaux!
UN VALET [entrant].
Une des tours est tombée dans l'étang!
UN SEIGNEUR.
Une des tours?
LE VALET.
La petite tour de la chapelle.
LE CHAMBELLAN.
Ce n'est rien. Elle était en ruine.
UN SEIGNEUR.
On se croirait dans les faubourgs de l'enfer.
LES FEMMES.
Mon Dieu! Mon Dieu! que va-t-il arriver!
LE CHAMBELLAN.
Il n'y a pas de danger!--Le château résisterait au déluge!
[Ici un vieux seigneur ouvre une fenêtre, on entend un chien hurler au dehors.--Silence.]
TOUS.
Qu'est-ce que c'est?
LE VIEUX SEIGNEUR.
Un chien qui hurle!
UNE FEMME.
N'ouvrez plus cette fenêtre!
[Entre le prince Hjalmar.]
UN SEIGNEUR.
Le prince Hjalmar!
TOUS.
Vous l'avez vu, Seigneur?
HJALMAR.
Je n'ai rien vu!
DES SEIGNEURS.
Mais alors?...
HJALMAR.
Je n'en sais rien.
[Entre Angus.]
ANGUS.
Ouvrez les portes! le roi vient!
Tous.
Vous l'avez vu?
ANGUS.
Oui!
HJALMAR.
Où était-il?
ANGUS.
Je ne sais pas.
HJALMAR.
Et la reine Anne?
ANGUS.
Elle est avec lui.
HJALMAR.
Lui avez-vous parlé?
ANGUS.
Oui.
HJALMAR.
Qu'a-t-il dit?
ANGUS.
Il n'a pas répondu.
HJALMAR.
Vous êtes pâle!
ANGUS.
J'ai été étonné!
HJALMAR.
De quoi?
ANGUS.
Vous verrez!
UN SEIGNEUR.
Ouvrez les portes! Je l'entends!
ANNE [derrière la porte].
Entrez, Sire...
LE ROI [derrière la porte].
Je suis malade... Je ne vais pas entrer... J'aimerais mieux ne pas entrer dans la chapelle...
ANNE [à la porte].
Entrez! entrez!
[Entrent le roi et la reine Anne.]
LE ROI.
Je suis malade.-.. Ne faites pas attention...
HJALMAR.
Vous êtes malade, mon père?
LE ROI.
Oui, oui.
HJALMAR.
Qu'avez-vous, mon père?
LE ROI.
Je ne sais pas.
ANNE.
C'est cette épouvantable nuit.
LE ROI.
Oui, une épouvantable nuit!
ANNE.
Allons prier.
LE ROI.
Mais pourquoi vous taisez-vous tous?
HJALMAR.
Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux?
LE ROI.
Sur mes cheveux?
HJALMAR.
Il y a du sang sur vos cheveux!
LE ROI.
Sur mes cheveux?--Oh! c'est le mien! [On rit.]--Mais pourquoi riez-vous? II n'y a pas de quoi rire!
ANNE.
Il a fait une chute dans le corridor.
[On frappe à une petite porte.]
UN SEIGNEUR.
On frappe à la petite porte...
LE ROI.
Ah! on frappe à toutes les portes ici! Je ne veux plus qu'on frappe aux portes!
ANNE.
Voulez-vous aller voir, Seigneur?...
UN SEIGNEUR [ouvrant la porte].
C'est la nourrice, Madame.
LE ROI.
Qui?
UN SEIGNEUR.
La nourrice, Sire!
ANNE [se levant].
Attendez, c'est pour moi...
HJALMAR.
Mais qu'elle entre! qu'elle entre!
[Entre la nourrice.]
LA NOURRICE.
Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.
LE ROI.
Quoi?
LA NOURRICE.
Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.
ANNE.
Vous aurez entendu la pluie contre les vitres.
LA NOURRICE.
Je ne puis pas ouvrir?
ANNE.
Non! non! il lui faut le repos!
LA NOURRICE.
Je ne puis pas entrer?...
ANNE.
Non! non! non!
LE ROI.
Non! non! non!
LA NOURRICE.
On dirait que le roi est tombé dans la neige.
LE ROI.
Quoi?
ANNE.
Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! Allez-vous-en!
[Sort la nourrice.]
HJALMAR.
Elle a raison; vos cheveux me semblent tout blancs. Est-ce un effet de la lumière?
ANNE.
Oui, il y a trop de lumière.
LE ROI.