Part 6
--Je t'aime, ô Thaïs! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-même. Pour toi, j'ai quitté mon désert regrettable; pour toi, mes lèvres, vouées au silence, ont prononcé des paroles profanes; pour toi, j'ai vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'était interdit d'entendre; pour toi, mon âme s'est troublée, mon coeur s'est ouvert et des pensées en ont jailli, semblables aux sources vives où boivent les colombes; pour toi, j'ai marché jour et nuit à travers des sables peuplés de larves et de vampires; pour toi, j'ai posé mon pied nu sur les vipères et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non point à l'exemple de ces hommes qui, tout enflammés du désir de la chair, viennent à toi comme des loups dévorants ou des taureaux furieux. Tu es chère à ceux-là comme la gazelle au lion. Leurs amours carnassières te dévorent jusqu'à l'âme, ô femme! Moi, je t'aime en esprit et en vérité, je t'aime en Dieu et pour les siècles des siècles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur véritable et divine charité. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que songes d'une nuit brève. Je te promets de saintes agapes et des noces célestes. La félicité que je t'apporte ne finira jamais; elle est inouïe; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitôt d'étonnement.
Thaïs, riant d'un air mutin:
--Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hâte-toi! de trop longs discours offenseraient ma beauté, ne perdons pas un moment. Je suis impatiente de connaître la félicité que tu m'annonces; mais, à vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me promets ne s'évanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire qu'il restât encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en savent plus que les mages.
--Thaïs, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu.
--Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours.
--L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours que tu connais n'enfantent que la honte.
Thaïs le regarda d'un oeil sombre; un pli dur traversait son petit front:
--Tu es bien hardi, étranger, d'offenser ton hôtesse. Regarde-moi et dis si je ressemble à une créature accablée d'opprobre. Non! je n'ai pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que moi. J'ai semé la volupté sur tous mes pas, et c'est par là que je suis célèbre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les maîtres du monde. Je les ai vus à mes pieds. Regarde-moi, regarde ces petits pieds: des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand je passe dans la rue, je ressemble à un grain de riz; mais ce grain de riz causa parmi les hommes des deuils, des désespoirs et des haines et des crimes à remplir le Tartare. N'es-tu pas fou de me parler de honte, quand tout crie la gloire autour de moi?
--Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. Ô femme, nous avons été nourris dans des contrées si différentes qu'il n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le même langage ni la même pensée. Pourtant, le ciel m'est témoin que je veux m'accorder avec toi et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les mêmes sentiments. Qui m'inspirera des discours embrasés pour que tu fondes comme la cire à mon souffle, ô femme, et que les doigts de mes désirs puissent te modeler à leur gré? Quelle vertu te livrera à moi, ô la plus chère des âmes, afin que l'esprit qui m'anime, te créant une seconde fois, t'imprime une beauté nouvelle et que tu t'écries en pleurant de joie: «C'est seulement d'aujourd'hui que je suis née!» Qui fera jaillir de mon coeur une fontaine de Siloé, dans laquelle tu retrouves, en te baignant, ta pureté première? Qui me changera en un Jourdain, dont les ondes, répandues sur toi, te donneront la vie éternelle?
Thaïs n'était plus irritée.
--Cet homme, pensait-elle, parle de vie éternelle et tout ce qu'il dit semble écrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort.
Et elle résolut de s'offrir à lui. C'est pourquoi, feignant de le craindre, elle s'éloigna de quelques pas et, gagnant le fond de la grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa poitrine, puis, immobile, muette, les paupières baissées, elle attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues. Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balançaient mollement et elle ressemblait à une enfant qui songe, assise au bord d'une rivière.
Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants ne le portaient plus, sa langue s'était subitement desséchée dans sa bouche; un tumulte effrayant s'élevait dans sa tête. Tout à coup son regard se voila et il ne vit plus devant lui qu'un nuage épais. Il pensa que la main de Jésus s'était posée sur ses yeux pour lui cacher cette femme. Rassuré par un tel secours, raffermi, fortifié, il dit avec une gravité digne d'un ancien du désert:
--Si tu te livres à moi, crois-tu donc être cachée à Dieu?
Elle secoua la tête.
--Dieu! Qui le force à toujours avoir l'oeil sur la grotte des Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons! Mais pourquoi l'offenserions-nous? Puisqu'il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la nature qu'il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu'il n'a jamais eues. Toi-même, étranger, connais-tu bien son véritable caractère? Qui es-tu pour me parler en son nom?
À cette question, le moine, entr'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son cilice et dit:
--Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, et je viens du saint désert. La main qui retira Abraham de Chaldée et Loth de Sodome m'a séparé du siècle. Je n'existais déjà plus pour les hommes. Mais ton image m'est apparue dans ma Jérusalem des sables et j'ai connu que tu étais pleine de corruption et qu'en toi était la mort. Et me voici devant toi, femme, comme devant un sépulcre et je te crie: «Thaïs, lève-toi.»
Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abbé elle avait pâli d'épouvante. Et la voilà qui, les cheveux épars, les mains jointes, pleurant et gémissant, se traîne aux pieds du saint:
--Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me fais pas de mal! Je sais que les saints du désert détestent les femmes qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me haïsses et que tu ne veuilles me nuire. Va! je ne doute pas de ta puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mépriser ni me haïr. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je fréquente, raillé ta pauvreté volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma condition que ma nature. J'étais faite pour ce que je fais. Je suis née pour charmer les hommes. Et, toi-même, tout à l'heure, tu disais que tu m'aimais. N'use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas des paroles magiques qui détruiraient ma beauté ou me changeraient en une statue de sel. Ne me fais pas peur! je ne suis déjà que trop effrayée. Ne me fais pas mourir! je crains tant la mort.
Il lui fit signe de se relever et dit:
--Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mépris. Je viens à toi de la part de Celui qui, s'étant assis au bord du puits, but à l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il soupait au logis de Simon, reçut les parfums de Marie. Je ne suis pas sans péché pour te jeter la première pierre. J'ai souvent mal employé les grâces abondantes que Dieu a répandues sur moi. Ce n'est pas la Colère, c'est la Pitié qui m'a pris par la main pour me conduire ici. J'ai pu sans mentir t'aborder avec des paroles d'amour, car c'est le zèle du coeur qui m'amène à toi. Je brûle du feu de la charité et, si tes yeux, accoutumés aux spectacles grossiers de la chair, pouvaient voir les choses sous leur aspect mystique, je t'apparaîtrais comme un rameau détaché de ce buisson ardent que le Seigneur montra sur la montagne à l'antique Moïse, pour lui faire comprendre le véritable amour, celui qui nous embrase sans nous consumer et qui, loin de laisser après lui des charbons et de vaines cendres, embaume et parfume pour l'éternité tout ce qu'il pénètre.
--Moine, je te crois et je ne crains plus de de toi ni embûche ni maléfice. J'ai souvent entendu parler des solitaires de la Thébaïde. Ce que l'on m'a conté de la vie d'Antoine et de Paul est merveilleux. Ton nom ne m'était pas inconnu et l'on m'a dit que, jeune encore, tu égalais en vertu les plus vieux anachorètes. Dès que je t'ai vu, sans savoir qui tu étais, j'ai senti que tu n'étais pas un homme ordinaire. Dis-moi, pourras-tu pour moi ce que n'ont pu ni les prêtres d'Isis, ni ceux d'Hermès, ni ceux de la Junon Céleste, ni les devins de Chaldée, ni les mages babyloniens? Moine, si tu m'aimes, peux-tu m'empêcher de mourir?
--Femme, celui-là vivra qui veut vivre. Fuis les délices abominables où tu meurs à jamais. Arrache aux démons, qui le brûleraient horriblement, ce corps que Dieu pétrit de sa salive et anima de son souffle. Consumée de fatigue, viens te rafraîchir aux sources bénies de la solitude; viens boire à ces fontaines cachées dans le désert, qui jaillissent jusqu'au ciel. Âme anxieuse, viens posséder enfin ce que tu désirais! Coeur avide de joie, viens goûter les joies véritables: la pauvreté, le renoncement, l'oubli de soi-même, l'abandon de tout l'être dans le sein de Dieu. Ennemie du Christ et demain sa bien-aimée, viens à lui. Viens! toi qui cherchais, et tu diras: «J'ai trouvé l'amour!»
Cependant Thaïs semblait contempler des choses lointaines:
--Moine, demanda-t-elle, si je renonce à mes plaisirs et si je fais pénitence, est-il vrai que je renaîtrai au ciel avec mon corps intact et dans toute sa beauté?
--Thaïs, je t'apporte la vie éternelle. Crois-moi, car ce que j'annonce est la vérité.
--Et qui me garantit que c'est la vérité?
--David et les prophètes, l'Écriture et les merveilles dont tu vas être témoin.
--Moine, je voudrais te croire. Car je t'avoue que je n'ai pas trouvé le bonheur en ce monde. Mon sort fut plus beau que celui d'une reine et cependant la vie m'a apporté bien des tristesses et bien des amertumes, et voici que je suis lasse infiniment. Toutes les femmes envient ma destinée, et il m'arrive parfois d'envier le sort de la vieille édentée qui, du temps que j'étais petite, vendait des gâteaux de miel sous une porte de la ville. C'est une idée qui m'est venue bien des fois, que seuls les pauvres sont bons, sont heureux, sont bénis, et qu'il y a une grande douceur à vivre humble et petit Moine, tu as remué les ondes de mon âme et fait monter à la surface ce qui dormait au fond. Qui croire, hélas! Et que devenir, et qu'est-ce que la vie?
Tandis qu'elle parlait de la sorte, Paphnuce était transfiguré; une joie céleste inondait son visage:
--Ecoute, dit-il, je ne suis pas entré seul dans ta demeure. Un Autre m'accompagnait, un Autre qui se tient ici debout à mon côté. Celui-là, tu ne peux le voir, parce que tes yeux sont encore indignes de le contempler; mais bientôt tu le verras dans sa splendeur charmante et tu diras: «Il est seul aimable!» Tout à l'heure, s'il n'avait posé sa douce main sur mes yeux, ô Thaïs! je serais peut-être tombé avec toi dans le péché, car je ne suis par moi-même que faiblesse et que trouble. Mais il nous a sauvés tous deux; il est aussi bon qu'il est puissant et son nom est Sauveur. Il a été promis au monde par David et la Sibylle, adoré dans son berceau par les bergers et les mages, crucifié par les Pharisiens, enseveli par les saintes femmes, révélé au monde par les apôtres, attesté par les martyrs. Et le voici qui, ayant appris que tu crains la mort, ô femme! vient dans ta maison pour t'empêcher de mourir! N'est-ce pas, ô mon Jésus! que tu m'apparais en ce moment, comme tu apparus aux hommes de Galilée en ces jours merveilleux où les étoiles, descendues avec toi du ciel, étaient si près de la terre, que les saints Innocents pouvaient les saisir dans leurs mains, quand ils jouaient aux bras de leurs mères, sur les terrasses de Bethléem? N'est-ce pas, mon Jésus, que nous sommes en ta compagnie et que tu me montres la réalité de ton corps précieux? N'est-ce pas que c'est là ton visage et que cette larme qui coule sur ta joue est une larme véritable? Oui, l'ange de la justice éternelle la recueillera, et ce sera la rançon de l'âme de Thaïs. N'est-ce pas que te voilà, mon Jésus? Mon Jésus, tes lèvres adorables s'entr'ouvrent. Tu peux parler: parle, je t'écoute. Et toi, Thaïs, heureuse Thaïs! entends ce que le Sauveur vient lui-même te dire: c'est lui qui parle et non moi. Il dit: «Je t'ai cherchée longtemps, ô ma brebis égarée! Je te trouve enfin! Ne me fuis plus. Laisse-toi prendre par mes mains, pauvre petite, et je te porterai sur mes épaules jusqu'à la bergerie céleste. Viens, ma Thaïs, viens, mon élue, viens pleurer avec moi!»
Et Paphnuce tomba à genoux les yeux pleins d'extase. Alors Thaïs vit sur la face du saint le reflet de Jésus vivant.
--O jours envolés de mon enfance! dit-elle en sanglotant. O mon doux père Ahmès! bon saint Théodore, que ne suis-je morte dans ton manteau blanc tandis que tu m'emportais aux premières lueurs du matin, toute fraîche encore des eaux du baptême!
Paphnuce s'élança vers elle en s'écriant:
--Tu es baptisée!... O Sagesse divine! ô Providence! ô Dieu bon! Je connais maintenant la puissance qui m'attirait vers toi. Je sais ce qui te rendait si chère et si belle à mes yeux. C'est la vertu des eaux baptismales qui m'a fait quitter l'ombre de Dieu où je vivais pour t'aller chercher dans l'air empoisonné du siècle. Une goutte, une goutte sans doute des eaux qui lavèrent ton corps a jailli sur mon front. Viens, ô ma soeur, et reçois de ton frère le baiser de paix.
Et le moine effleura de ses lèvres le front de la courtisane.
Puis il se tut, laissant parler Dieu, et l'on n'entendait plus, dans la grotte des Nymphes, que les sanglots de Thaïs mêlés au chant des eaux vives.
Elle pleurait sans essuyer ses larmes quand deux esclaves noires vinrent chargées d'étoffes, de parfums et de guirlandes.
--Ce n'était guère à propos de pleurer, dit-elle en essayant de sourire. Les larmes rougissent les yeux et gâtent le teint, on doit souper cette nuit chez des amis, et je veux être belle, car il y aura là des femmes pour épier la fatigue de mon visage. Ces esclaves viennent m'habiller. Retire-toi, mon père, et laisse-les faire. Elles sont adroites et expérimentées; aussi les ai-je payées très cher. Vois celle-ci, qui a de gros anneaux d'or et qui montre des dents si blanches. Je l'ai enlevée à la femme du proconsul.
Paphnuce eut d'abord la pensée de s'opposer de toutes ses forces à ce que Thaïs allât à ce souper. Mais, résolu d'agir prudemment, il lui demanda quelles personnes elle y rencontrerait.
Elle répondit qu'elle y verrait l'hôte du festin, le vieux Cotta, préfet de la flotte. Nicias et plusieurs autres philosophes avides de disputes, le poète Callicrate, le grand prêtre de Sérapis, des jeunes hommes riches occupés surtout à dresser des chevaux, enfin des femmes dont on ne saurait rien dire et qui n'avaient que l'avantage de la jeunesse. Alors, par une inspiration surnaturelle:
--Va parmi eux, Thaïs, dit le moine. Va!
Mais je ne te quitte pas. J'irai avec toi à ce festin et je me tiendrai sans rien dire à ton côté.
Elle éclata de rire. Et tandis que les deux esclaves noires s'empressaient autour d'elle, elle s'écria:
--Que diront-ils quand ils verront que j'ai pour amant un moine de la Thébaïde?
LE BANQUET
Lorsque, suivie de Paphnuce, Thaïs entra dans la salle du banquet, les convives étaient déjà, pour la plupart, accoudés sur les lits, devant la table en fer à cheval, couverte d'une vaisselle étincelante. Au centre de cette table s'élevait une vasque d'argent que surmontaient quatre satires inclinant des outres d'où coulait sur des poissons bouillis une saumure dans laquelle ils nageaient. A la venue de Thaïs les acclamations s'élevèrent de toutes parts.
--Salut à la soeur des Charités!
--Salut à la Melpomène silencieuse, dont les regards savent tout exprimer!
--Salut à la bien-aimée des dieux et des hommes!
--A la tant désirée!
--A celle qui donne la souffrance et la guérison!
--A la perle de Racotis!
--A la rose d'Alexandrie!
Elle attendit impatiemment que ce torrent de louanges eût coulé; et puis elle dit à Cotta, son hôte:
--Lucius, je t'amène un moine du désert, Paphnuce, abbé d'Antinoé; c'est un grand saint, dont les paroles brûlent comme du feu.
Lucius Aurélius Cotta, préfet de la flotte, s'étant levé:
--Sois le bienvenu, Paphnuce, toi qui professes la foi chrétienne. Moi-même, j'ai quelque respect pour un culte désormais impérial. Le divin Constantin a placé tes coreligionnaires au premier rang des amis de l'empire. La sagesse latine devait en effet admettre ton Christ dans notre Panthéon. C'est une maxime de nos pères qu'il y a en tout dieu quelque chose de divin. Mais laissons cela. Buvons et réjouissons-nous tandis qu'il en est temps encore.
Le vieux Cotta parlait ainsi avec sérénité. Il venait d'étudier un nouveau modèle de galère et d'achever le sixième livre de son histoire des Carthaginois. Sûr de n'avoir pas perdu sa journée, il était content de lui et des dieux.
--Paphnuce, ajouta-t-il, tu vois ici plusieurs hommes dignes d'être aimés: Hermodore, grand prêtre de Sérapis, les philosophes Dorion, Nicias et Zénothémis, le poète Callicrate, le jeune Chéréas et le jeune Aristobule, tous deux fils d'un cher compagnon de ma jeunesse; et près d'eux Philina avec Drosé, qu'il faut louer grandement d'être belles.
Nicias vint embrasser Paphnuce et lui dit à l'oreille:
--Je t'avais bien averti, mon frère, que Vénus était puissante. C'est elle dont la douce violence t'a amené ici malgré toi. Écoute, tu es un homme rempli de piété; mais, si tu ne reconnais pas qu'elle est la mère des dieux, ta ruine est certaine. Sache que le vieux mathématicien Mélanthe a coutume de dire: «Je ne pourrais pas, sans l'aide de Vénus, démontrer les propriétés d'un triangle.»
Dorions qui depuis quelques instants considérait le nouveau venu, soudain frappa des mains et poussa des cris d'admiration.
--C'est lui, mes amis! Son regard, sa barbe, sa tunique: c'est lui-même! Je l'ai rencontré au théâtre pendant que notre Thaïs montrait ses bras ingénieux. Il s'agitait furieusement et je puis attester qu'il parlait avec violence. C'est un honnête homme: il va nous invectiver tous; son éloquence est terrible. Si Marcus est le Platon des chrétiens, Paphnuce est leur Démosthène. Épicure, dans son petit jardin, n'entendit jamais rien de pareil.
Cependant Philina et Drosé dévoraient Thaïs des yeux. Elle portait dans ses cheveux blonds une couronne de violettes pâles dont chaque fleur rappelait, en une teinte affaiblie, la couleur de ses prunelles, si bien que les fleurs semblaient des regards effacés et les yeux des fleurs étincelantes. C'était le don de cette femme: sur elle tout vivait, tout était âme et harmonie. Sa robe, couleur de mauve et lamée d'argent, traînait dans ses longs plis une grâce presque triste, que n'égayaient ni bracelets ni colliers, et tout l'éclat de sa parure était dans ses bras nus. Admirant malgré elles la robe et la coiffure de Thaïs, ses deux amies ne lui en parlèrent point.
--Que tu es belle! lui dit Philina. Tu ne pouvais l'être plus quand tu vins à Alexandrie. Pourtant ma mère qui se souvenait de t'avoir vue alors disait que peu de femmes étaient dignes de t'être comparées.
--Qui est donc, demanda Drosé, ce nouvel amoureux que tu nous amènes? Il a l'air étrange et sauvage. S'il y avait des pasteurs d'éléphants, assurément ils seraient faits comme lui. Où as-tu trouvé, Thaïs, un si sauvage ami? Ne serait-ce pas parmi les troglodytes qui vivent sous la terre et qui sont tout barbouillés des fumées du Hadès?
Mais Philina posant un doigt sur la bouche de Drosé:
--Tais-toi, les mystères de l'amour doivent rester secrets et il est défendu de les connaître. Pour moi, certes, j'aimerais mieux être baisée par la bouche de l'Etna fumant, que par les lèvres de cet homme. Mais notre douce Thaïs, qui est belle et adorable comme les déesses, doit, comme les déesses, exaucer toutes les prières et non pas seulement à notre guise celles des hommes aimables.
--Prenez garde toutes deux! répondit Thaïs. C'est un mage et un enchanteur. Il entend les paroles prononcées à voix basse et même les pensées. Il vous arrachera le coeur pendant votre sommeil; il le remplacera par une éponge, et le lendemain, en buvant de l'eau, vous mourrez étouffées!
Elle les regarda pâlir, leur tourna le dos et s'assit sur un lit à côté de Paphnuce. La voix de Cotta, impérieuse et bienveillante, domina tout à coup le murmure des propos intimes:
--Amis, que chacun prenne sa place! Esclaves, versez le vin miellé!
Puis, l'hôte élevant sa coupe:
--Buvons d'abord au divin Constance et au Génie de l'empire. La patrie doit être mise au-dessus de tout, et même des dieux, car elle les contient tous.
Tous les convives portèrent à leurs lèvres leurs coupes pleines. Seul, Paphnuce ne but point, parce que Constance persécutait la foi de Nicée et que la patrie du chrétien n'est point de ce monde.
Dorion, ayant bu, murmura:
--Qu'est-ce que la patrie! Un fleuve qui coule. Les rives en sont changeantes et les ondes sans cesse renouvelées.
--Je sais, Dorion, répondit le préfet de la flotte, que tu fais peu de cas des vertus civiques et que tu estimes que le sage doit vivre étranger aux affaires. Je crois, au contraire, qu'un honnête homme ne doit rien tant désirer que de remplir de grandes charges dans l'État. C'est une belle chose que l'État!
Hermodore, grand prêtre de Sérapis, prit la parole:
--Dorion vient de demander: «Qu'est-ce que la patrie?» Je lui répondrai: Ce qui fait la patrie ce sont les autels des dieux et les tombeaux des ancêtres. On est concitoyen par la communauté des souvenirs et des espérances.
Le jeune Aristobule interrompit Hermodore:
--Par Castor, j'ai vu aujourd'hui un beau cheval. C'est celui de Démophon. Il a la tête sèche, peu de ganache et les bras gros. Il porte le col haut et fier, comme un coq.
Mais le jeune Chéréas secoua la tête:
--Ce n'est pas un aussi bon cheval que tu dis, Aristobule. Il a l'ongle mince. Les paturons portent à terre et l'animal sera bientôt estropié.
Ils continuaient leur dispute quand Drosé poussa un cri perçant:
--Hai! j'ai failli avaler une arête plus longue et plus acérée qu'un stylet. Par bonheur, j'ai pu la tirer à temps de mon gosier. Les dieux m'aiment!
--Ne dis-tu pas, ma Drosé, que les dieux t'aiment? demanda Nicias en souriant. C'est donc qu'ils partagent l'infirmité des hommes. L'amour suppose chez celui qui l'éprouve le sentiment d'une intime misère. C'est par lui que se trahit la faiblesse des êtres. L'amour qu'ils ressentent pour Drosé est une grande preuve de l'imperfection des dieux.
A ces mots, Drosé se mit dans une grande colère:
--Nicias, ce que tu dis là est inepte et ne répond à rien. C'est, d'ailleurs, ton caractère de ne point comprendre ce qu'on dit et de répondre des paroles dépourvues de sens.
Nicias souriait encore:
--Parle, parle, ma Drosé. Quoi que tu dises, il faut te rendre grâce chaque fois que tu ouvres la bouche. Tes dents sont si belles!